MADAME DE CIIATILLOX
gny conduisant par la main Isabelle-Angélique de Montmorency, descend les marches du berceau.
Cambré dans son justaucorps de brocart aux crevés de soie blanche, dressant orgueilleusement, sur le col de dentelles, sa tête poupine aux cheveux bruns ondes, Gaspard s'offre comme la personnification de l'énergie et de la bravoure. Il perpétue la race de ces mécréants superbes qui coururent au combat et à l'amour avec la même folie enthousiaste. Pourtant la brutalité ancestrale s'adoucit en lui. De toute leur lumière, de toute leur loyauté, les yeux grands et rieurs pallient la rudesse du nez busqué et de la bouche sensuelle (i).
On ne sait quoi l'émeut et l'agite. Il resplendit d'une exultation intérieure. Et sa compagne semble pareillement transfigurée. Elle émerge, dirait-on, d'un vitrail du moyen âge, avec la grâce des madones. L'ovale très pur de son visage s'encadre dans la fraise empesée. Divisés
(1) Le Cabinet de M. de Scudéry, 1646, p. 171, signale un portrait, aujourd'hui perdu, de Gaspard IV de Coligny par Rembrandt. La B. N. {Département des estampes, N. 2 et Département des Ms. Clairambault, n" 1132) possède maintes images gravées de ce seigneur. La meilleure nous paraît être celle de van Merlen. V. aussi celles de Montcornet, Jean Valdor, Delphin, et Frosne qui grava la sienne d'après une peinture de Beaubrun. Parmi les portraits écrits de Coligny, citons celui de Madeleine de Scudéry, Arlamène ou le Grand Cyrus (Sous le nom du prince Artibie). V. également Gaspard de Chavagnac, Mémoires, s. d., pp. 10 et 92; MoNTPENsiER, Mémoires, édit. Chéruel, 1,207.
LES DIVERTISSEMENTS DE l'iIÔTEI. DE COXDÉ
sur le front haut par l'apprétador de pierreries, les cheveux coulent vers les épaules des boucles sombres. Parmi les nuances incarnadines des joues, du nez aminci et du menton mignard, éclate la pulpe sanglante de la bouche. Mais les yeux ont perdu Timmobile sérénité par quoi les béates indiquent leur imprégnation divine.
Car Sathan triomphe de la madone. Sathan, par la douceur, la séduction, la violence, par l'expression multiple de ces prunelles ignées, signale sa présence. C'est lui qui, pour la coquetterie et la volupté, pétrit ce corps aux lignes indicibles, ces mains aux doigts fuselés, cette gorge ferme, cette taille menue, ces hanches souples et tout ce que l'on soupçonne de modelés exquis sous la robe de satin blanc aux campanelles bordées de perles.
Gaspard et Isabelle-Angélique majestueusement parcourent l'allée centrale où stationnent les dévotes. Ils ont la jeunesse, la force, l'intelligence, la beauté. Ils ne s'aiment point encore. Une allégresse les anime de s'être rencontrés et comme reconnus. Ils sourient à leur prochame apothéose...
Car l'hôtel de Condé leur ménage cette prochaine apothéose. Ils sont les hôtes privilégiés de cette demeure où le plaisir commande en maître. Étrange demeure, en vérité. On y coudoie quelquefois, mais fort rarement, la vertu, et c'est le lieu du monde où l'on peut le plus sûre-
ment « se gaster » (i). Parmi les hommes, Louis de Bourbon, duc d'Enghien, donne le ton et prêche d'exemple. A la débauche de même qu'à la guerre, il mène, avec impertinence, la « cabale garçaillère » des petits maîtres. Pour le& femmes, elles sont, écrit Madame, légères et effrontées pire que dans les maisons publiques. Elles se départagent en trois catégories. Elles vivent, très modestes, cachant leur luxure, comme Gilberte d'Estaing et Mlle Aubery ; ou bien, comme Mlle d'Attichy, lunatiques, romanesques, brouillonnes, elles tripotent, entre deux clystères utiles à leur teint, la désorganisation du royaume ; ou bien encore, semblables à Mme de Saint-Loup, désordonnées, gaspilleuses, ayant couché avec toute la terre, elles choient, brèche-dents et fourbues, dans l'exacte dévotion.
Hôtel de Condé, hôtel de I^ambouillet, même société, mœurs équivalentes. L'un se déverse dans l'autre. Au dire des vaudevillistes, Rambouillet est « la retraite
De la plupart des coquettes (2).
Si bien que, dans l'un comme dans l'autre, chaque seigneur ne saurait subsister sans sa dame et chaque dame sans son sigisbée. Voiture, fort do-
(1) Chavigmj à M. le Prince, 15 octobre 16-11, cité par d'Aumale, Histoire des Princes de Condé, III. 1886, 453.
(2) B. N., ms. n" 12491, Vers salyriques, 1635.
cumenté sur la matière, en témoigne de cette sorte :
Les demoiselles de ce temps Ont depuis peu beaucoup d'amans ; On dit qu'il n'en manque à personne :
L'année est bonne!...
Or c'est en ces deux maisons que vivent d'une existence fiévreuse, agitée, puérile, Marie-Louise, Isabelle-Angélique et François de Montmorency- Bouteville. François, trop jeune, passe encore inaperçu. Marie-Louise laisse peu de traces dans riiistoire. Un contemporain, suspect d'optimisme, la dit belle, douce, généreuse, d'esprit vif et juste, encline à la poésie et aux arts (i). Ce sont beaucoup de qualités unies en sa personne falote. Néanmoins, plus tard, un gazetier les confirme (2). Elle épouse, l'ayant circonvenu par maintes agaceries, le marquis de Valençay (3j. Mariage piètre. Sans fortune, le couple séjourne quelque temps à Paris pour tenter de vaincre le mauvais sort. Mais bientôt le mari s'aperçoit quà prolonger ce séjour il risque singulièrement le cocuage. Peu à peu, en effet, corrompue par la société environnante, Marie-Louise rêve de
(1) Segrais, Les Nouvelles françaises ou les divertissemens de la Princesse Aurélie, 1656, I, 12; 1741, 1, 7. Sous le nom d'Aplanice.
(2) Les continuateurs de Loret, 1882, II, 911, Leltre de Robinet (lu 16 juillet 1667.
(3) Vers 1G44.
ravir leur prestige à ses compagnes délurées. Elle se contente, tout d'abord, du comte des Chapelles (i). Puis, rendue audacieuse par l'impunité, elle conduit tant d'intrigues simultanées que les railleurs peuvent, avec raison, s'écrier :
Il n'est cœur qui ne soit lancé Par la levrette Valence (2).
On imaginerait Isabelle-Angélique indignée des procédés de sa sœur. Ce serait la mal connaître. Elle ne la désapprouve que sur un point, celui d'avoir, craignant de demeurer fille, accepté un obscur godelureau. Pour son compte elle ne la suivra point sur cette voie. Souffrant de sa pauvreté, elle s'enrégimente parmi les coquettes qui calculent leurs élans et sélectionnent les hommes en posture d'épouser. Agrégée à ce que l'on appelle communément la « troupe » d'Anne de Bourbon, duchesse de Longueville, elle s'en montre, de suite, la composante la plus avisée. Point de pruderie en cette « troupe». Le langage
(1) B. N,, ms. n'> 12G36, f° 499.
(2)B. N., ms. n" 12637 f« 123. M. Pierre de Ségur, La J mnesse du maréchal de Luxembourg, s. d., s'est occupé de Mme de Chatillon, S(wur du maréchal, et de sa famille. De Marie-Louise de Bouteville, il fait ingénuement une sainte. On pourrait, à ce compte-là, peupler le calendrier de toutes les femmes du dix-septième siècle. Nous avons rencontré, dans son ouvrage, d'ailleurs fort agréaijle, en ce qui concerne Mme de Chatillon, de très nombreuses négligences et erreurs. Nous ne les relèverons pas. Mais on s'e.vpliquera, par là, que sur des faits identiques, notre opinion ditTère fréquemment de la sienne.
des yeux et des lèvres remplace le langage du cœur. Du fard partout, sur le visage et dans les phrases. Le plaisir pour guide, l'intérêt pour but. On passe des demi-journées à s'attifer et d'autres à réparer la fatigue des veilles. Les miroirs servent à l'éducation du sourire et des gestes. L'emplacement d'une mouche s'offre comme une chose plus grave que la perte d'une province. On s'agace jusqu'à pleurer devant la disgrâce d'un cheveu rebelle ou le manque de fraîcheur d'un ruban. On préfère polir ses ongles à parcourir les proses sorties de l'officine académique. On professe une religion spéciale consistant à se « dépoitrailler » pour concentrer les regards à l'église et à continuer, sous le ruissellement des prêches, les conversations plaisantes de la veille. On ne sort jamais que « sous les armes ». On fréquente les bals du Louvre, la promenade du Cours-la-Reine, les foires, tous les endroits où les séductions dont on regorge sont susceptibles de se déployer.
Si bien qu'à la iin, passée maîtresse en son métier de coquette, Isabelle-Angélique moissonne les admirations. Leduc de Longueville la déclare « plus belle que le jour (i) ». Rangouze, épistolier minable, espérant qu'elle l'en remcr-
(1) A. C. M., XXIX, p. 251, Le duc de Longueville au duc d'Enghien. 14 août 1643. Il ajoute : « Elle a des aflaires à la cour d'un don qu'on luy a fait qui lui vaudra beaucoup. » Nous n'avons pu démêler de quel don il s'ai^it,.