CHAPITRE CINQUIÈME
temps le duc de Beaufort, voulant sortir, trouva Guitaut, capitaine des gardes, qui l'arrêta et lui fit commandement de le suivre au nom du roi et de la reine. Le prince, sans s'étonner, après l'avoir considéré fixement, lui dit : Oui, je le veux ; mais cela, je l'avoue, est assez étrange. Puis, se tournant du côté de Mmes de Chevreuse et de Hautefort, qui étoient là et causoient ensemble, il leur dit : Mesdames, vous voyez , la reine me fait arrêter Le lendemain 7 continue Mme de Motteville , pendant qu'on peignoit la reine, elle nous fit l'honneur de nous dire, à deux de ses femmes et à moi, que deux ou trois jours auparavant, étant allée se promener à Yincennes, où M. de Chavigny lui avoit donné une magnifique collation , elle avoit vu le duc de Beaufort fort enjoué , et qu'alors il lui vint dans l'esprit de le plaindre, disant en ellemême : Hélas ! ce pauvre garçon dans trois jours sera peut-être ici, oh il ne rira pas. Et la demoiselle Filandre, première femme de chambre, me jura que la reine pleura ce soir-là en se couchant. » La bonne dame d'honneur, toujours attentive à taire ou à nier ce qui pourrait nuire à sa maîtresse, et à relever ce qui lui est favorable , se complaît ici à célébrer sa douceur et son humanité. Nous voyons surtout dans la conduite d'Anne d'Autriche une dissimulation profonde, comme Mme de Motteville ne peut s'empêcher de le remarquer : il est évident que tout était concerté d'avance entre la reine et Mazarin, et si les
larmes qu'elle répandit en cette circonstance montrent ce qu'il lui en coûta de faire mettre en prison un ancien ami, elles prouvent aussi , et encore bien plus, à quel point l'ami nouveau lui devait être cher pour en avoir obtenu un tel sacrifice.
Le lendemain matin, le duc de Beaufort fut conduit à ce même château de Yincennes où, quelques jours auparavant, il avait été se promener et faire collation avec la reine. Le peuple de Paris, toujours ami des résolutions hardies quand elles réussissent, ne s'émut nullement de la disgrâce de celui qu'un jour il devait adorer, et en voyant passer sur le chemin de Yincennes le futur roi des faubourgs et des halles, il avait applaudi, à ce qu'assure Mazarin, et s'était écrié avec joie : « Voilà celui qui voulait troubler notre repos ! l » Les plus dangereux des Importants reçurent l'ordre de s'éloigner de Paris. Montrésor, Béthune, Saint-Ybar, Yaricarville et quelques autres furent confinés en province sous une exacte surveillance, ou même quittèrent la France. On commanda aux Yendômes de se retirer à Anet2; et le château d'Ànet étant bientôt devenu ce qu'avait été à Paris l'hôtel de Yendôme, l'asile des conspira-
1. IIIe carnet, p. 88 : « Tutto il popolo gode e diceva : eccolà quelle» che voleva turbar il nostro riposo! »
2. Mme de Motteville, t. Ier, p. 190 : « On envoya ordre à M. et à Mme de Vendôme et à M. de Mercœur de sortir incessamment de Paris. Le duc de Vendôme s'en excusa d'abord sur ce qu'il était malade , mais pour le presser d'en partir et lui faire faire son voyage plus commodément, la reine lui envoya sa litière. »