CHAPITRE CINQUIÈME
Les années et les chagrins avaient triomphé de sa beauté, mais elle était encore pleine d'agréments1, et son ferme coup d'œil, sa décision, son audace, son génie étaient entiers. Elle avait trouvé un dernier ami dans le marquis de Laigues 2, capitaine des gardes du duc d'Orléans, homme d'esprit et de résolution, qu'elle aima jusqu'à la fin, et qu'après la mort de M. de Ghevreuse, en 1657, elle unit peut-être à sa destinée par un de ces mariages de conscience alors assez à la mode 3. On n'attend point que nous la suivions pas à pas et nous engagions nous-même dans le dédale des intrigues de la .Fronde. Disons seulement qu'elle y joua un des premiers rôles. Atta-
1. Retz, qui finit par détester Mme de Chevreuse parce qu'elle refusa de le suivre dans ses derniers et extravagants projets, prétend qu'en 1649 elle n'avait plus même de restes de beauté. Cependant elle en avait encore en 1657 , comme on le peut voir par le portrait de Ferdinand Elle, gravé par Balechou, dans la suite d'Odieuvre, où elle est représentée en veuve, avec une figure si fine, si expressive, si distinguée.
2. Le marquis de Laigues étant allé à Bruxelles en 1649 pour traiter avec l'Espagne au nom des Frondeurs, y trouva Mme de Chevreuse et se lia avec elle, comme l'avait fait Alexandre de Campion en 1641. Retz prétend que Montrésor, lorsque Laigues quitta Paris, l'engagea à tâcher de plaire à Mme de Chevreuse qui pouvait beaucoup sur le gouvernement espagnol, et d'arriver à son esprit par son cœur. Laigues était jeune et fort bien de sa personne; il réussit, et tous deux s'attachèrent si bien l'un à l'autre qu'ils ne se quittèrent plus. Voilà Tunique fait, encore assez peu certain, puisqu'il repose sur un seul témoignage, d'où Retz tire cette belle conclusion, qui fait autant d'honneur à sa logique qu'à sa délicatesse : « qu'il n'était pas difficile de donner un amant à Mme de Chevreuse de partie faite. »
3. Mémoires du jeune Brienne, publiés par M. Barrière, t. II, chapitre xix, p. 178 : « Le marquis de Laigues qui certainement étoit mari de conscience de la duchesse. »
chée au fond du parti et à ses intérêts essentiels, elle le conduisit à travers tous les écueils avec une adresse Ct une vigueur incomparables. Après s'être si longtemps appuyée sur l'Espagne, elle sut s'en séparer à propos. Elle garda une grande influence sur le duc de Lorraine, et il n'est pas difficile de reconnaître sa main cachée derrière les mouvements divers et souvent contraires de Charles 1Y. Elle a pris la principale part aux trois grandes résolutions qui expriment et résument l'histoire entière de la Fronde depuis la guerre de Paris et la paix de Ruel : en 1650, elle fut d'avis de préférer Mazarin à Condé, et elle osa conseiller de mettre la main sur le vainqueur de Rocroy et de Lens; en 1651, un moment d'incertitude de Mazarin, qui faillit se perdre dans ses propres finesses et dans une conduite trop compliquée, un grand intérêt, l'espoir fondé de marier sa fille Charlotte avec le prince de Conti , la ramenèrent à Condé , et de là la délivrance des princes ; en 1652 , les fautes accumulées de Condé la rendirent pour toujours à la reine et à Mazarin. Elle n'eut pas la folie de Retz, d'imaginer un tiers parti en temps de révolution, et de rêver un gouvernement entre Condé et Mazarin , avec un parlement fatigué et l'incertain duc d'Orléans. Son instinct politique lui fit comprendre qu'après tant d'agitations un pouvoir solide et durable était le plus grand besoin de la France. Mazarin, qui, comme Richelieu, ne l'avait jamais