‹ Madame de Chevreuse et Madame de hautefortChapitre 179 sur 215 · C'est la lettre qui précède · texte numérisé non relu

C'est la lettre qui précède

•2. Manuscrits de Colbert, fol. 18. L'original, de la main de Chéré, est au S. fr.

que la civilité qui est due aux dames m'empesche de lui faire réponse de peur de lui déplaire, son intérêt me met la plume en main pour vous faire savoir ce que j'estime qui lui doit estre représenté pour son avantage.

Elle trouve étrange qu'on la veuille obliger à quelque reconnoissance de ce qu'elle a négocié avec certains étrangers. Sa sûreté requiert qu'on en use ainsi. On a point encore vu de malade qui ait voulu et pu estre guéri d'un mal dont il ne veut pas qu'on croie seulement qu'il soit malade. Comme la connoissance des maux est nécessaire aux médecins, leur discrétion est telle qu'ils savent bien la cacher aux autres. Vous sçavez mieux que personne qu'en ce qui touche madame de Chevreuse, j'ai gardé le secret et de confesseur et de médecin en diverses choses qui lui sont assez importantes, et dont j'ai la preuve entre les mains. J'ose vous dire même que depuis l'affaire de monsieur de Chaste auneuf il m'en est tombé quelque autre aussi entre les mains, dont je ne vous ai jamais dit le détail, bien que je vous aie parlé en gros de quelque nouveau chiffre découvert. Je n'ai, grâces à Dieu, pas moins de discrétion que j'ai eu par le passé, et j'aurai certainement autant de soin à l'avenir comme j'ai eu ci-devant en ce qui importera à madame de Chevreuse. Quelque passion qu'elle puisse avoir en ce qui la touche, elle est trop raisonnable pour vouloir que je choque les sentiments du Roy, et ne trouver pas bon qu'en la servant je serve l'Estat, mesme en ce qui ne lui peut porter préjudice. Cependant pour lui complaire j'ai obtenu du Roy une abolition pure et simple comme elle l'a désiré, laquelle monsieur de Chavigny vous envoie.

Elle témoigne encore un grand étonnement de ce qu'on ne lui permet pas d'aller et de demeurer en tout lieu que bon lui semblera en France orsque le Roy et la Reyne n'y seront pas actuellement. Auparavant qu'elle fit la promenade qu'elle a faite depuis un an, Tours estoit sa demeure. Si depuis ce temps elle a fait quelque chose qui mérite une meilleure condition, j'ai grand tort de ne travailler pas à la lui faire obtenir; mais si ses actions n'ont pas esté de cette nature, il me semble qu'elle n'a pas raison de vouloir que, contre toute règle d'une bonne politique, on augmente les grâces à proportion de l'augmentation des fautes.

« Le temps et sa bonne conduite peuvent lui donner tout le contentement qu'elle désire, mais mon pouvoir n'est pas assez grand pour l'opposer à celui de la raison, ni ma volonté assez déréglée pour vouloir des choses aussi- préjudiciables à l'Estat qu'inutiles à son service, bien

qu'elles lui fussent agréables. Vous l'assurerez, s'il vous plait, que j'aurai toujours une très-sincère affection à ce qui lui sera avantageux, et la conjurerai de trouver bon que tandis qu'elle sera en l'humeur où elle est, on mesure plutôt ce qui lui sera utile par le jugement de ceux qui sont ses amis et ses serviteurs, entre lesquels vous n'estes pas des moindres, que par elle-même, à l'esprit de laquelle je déférerai toujours très volontiers, lorsqu'il ne sera point prévenu de passion à son préjudice. Il ne me reste qu'à vous assurer que je suis, Monsieur, votre très-aflèctionné, etc.»

Addition de la main du cardinal. L'original au Supplément français.

« Madame,

« Ces trois mots n"e sont que pour vous dire qu'une lettre que j'escris à Monsieur Du Dorât servira de réponse à celle que j'ai reçue de vous, me contentant seulement de vous faire connoistre par ces lignes que je suis, etc. »

« Si la demande du Verger et d'Angers n'est pas agréable à madame de Glievreuse, on en pourra trouver quelque autre qui lui plaira davantage; mais il est impossible d'obtenir qu'elle demeure présentement à Dampierre plus de huit ou dix jours. »

Londres, 28 mars 1639. Mme de Chevreuseà M. le cardinal ».

« A MONSIEUR MONSIEUR LE CARDINAL

« Monsieur,

« J'ai vu en la réponse qu'il vous a plu me faire par la lettre à monsieur Du Dorât, combien je vous suis obligée, et combien je suis malheureuse, vous trouvant avec tant de bonté pour moi et demeurant avec tant de mauvaise fortune.. Te prie Dieu que mes services vous puissent un jour faire paroistre que je ne juis pas tout à fait indigne des grâces que j'ai reçues de vous, mais seulement du malheur où je suis duquel j'espérois que vos bontés me feroient voir la fin, alors que mon malheur m'en fait rencontrer la continuation, par celle de mon éloignement des lieux qui me pouvoient tirer des incommodités qu'il m'a fait souffrir, auxquelles je vous confesse, Monsieur, qu'il m'est impossible de me ré-

1. Manuscrits de Colbcrt, fol. 20. L'original est au Suppl. franc.

soudre. Je me promets qu'il ne le vous sera pas toujours d'obtenir du Roy un repos pour moi si juste que celui que je vous ai demandé, ainsi que messieurs Du Dorât et Boispille vous le feront encore particulièrement entendre. C'est pourquoi, m'en remettant absolument à eux, je vous supplie seulement de les vouloir entendre et croire que jamais je ne serai autre que,

« Monsieur,

« Votre très humble et très affectionnée servante,

« M. DE ROHAN

m Londres, ce 28 mars. »

Abolition de Mme de Chevreuse K

« Louis, par la grâce de Dieu, Roy de France et de Navarre, à tous présents et à venir, Salut :

« Nous n'avons point de plus grand desplaisir, que quand nous nous voyons obligés par la nécessité du bien et repos de notre Estât, de laisser aller le cours de la justice à quelque exemple de sévérité pour maintenir nos sujets dans leur devoir, et les plus qualifiés dans l'obéissance qu'ils nous doivent. Et au contraire ce nous est un grand contentement lorsque par la reconnaissance de leurs fautes ils nous dorment sujet de les oublier. Notre cousine la duchesse de Chevreuse a autant de connoissance que personne du monde de notre inclination plutôt à la clémence qu'à la rigueur; dont voulant présentement lui départir un effet particulier sur le sujet de sa dernière sortie hors du royaume, contre l'ordre et le commandement exprès qu'elle avoit de nous de demeurer en notre ville de Tours, et sa retraite et séjour en pays ennemi, et autres fautes qu'elle auroit pu commettre en conséquence contre la fidélité et service qu'elle nous doit ; sçavoir faisons que nous avons favorablement reçu sa très-humble supplication, sur le sujet desdites fautes, et par ces présentes, signées de notre main, nous avons remis, quitté, pardonné et aboli, remettons, quittons, pardonnons et abolissons à notre cousine, la duchesse de Chevreuse, la faute qu'elle a commise s'en allant de notre ville de Tours contre l'exprès commandement que nous lui avions fait d'y demeurer, ensemble sortant de notre royaume sans notre congé et se retirant au pays de nos ennemis déclarés, et généralement tous autres

1. Manuscrits de Colbert, fol. 41. L'original de la main de Boispille au Suppl. franc. C'est la seconde abolition modifiée selon le désir de Mme de Chevreuse.

NÉGOCIATION DE 4638 ET 4639. 31ë

crimes et fautes qu'elle auroit commis eu conséquence contre nos intentions, service et fidélité qu'elle nous doit. Voulons et nous plaît que pour raison desdites fautes ne puisse dorénavant estre recherchée en quelque façon que ce puisse estre, imposant pour ce regard silence perpétuel à nos procureurs généraux et à leurs substituts présens et à venir, et l'avons restituée et restituons au mesme état qu'elle estoit auparavant icelles; si donnons en mandement à nos amez et féaux conseillers, les gens tenant notre cour de Parlement à Paris, que de notre présente grâce et abolition ils fassent, souffrent et laissent jouir notre dite cousine la duchesse de Ghevreuse pleinement et paisiblement, et qu'ils aient à l'entériner sans que notre dite cousine soit tenue de se représenter devant eux, dont nous l'avons dispensée et dispensons de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale; car tel est notre plaisir; et afin que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous avons fait mettre notre scel aux susdites propositions , sauf en autre chose notre droit et l'autorité (?) en toutes.

« Donné à Saint-Germain-en-Laie, au mois de mars, l'an de grâce 1639 et de notre règne le vingt-neuvième.

« Signé Louis, par le Roy. — Bouthillier.

« Et scellé en placart de cire verte. Copie collationnée par moi, Boispille. »

Déclaration de Du Dorât et Boispille que Mme de Chevreuse étant en France n'aura communication ni directement ni indirectement avec les étrangers^ et ne viendra point à Paris connue ou inconnue 1,

« Nous soussignée, déclarons à monseigneur le cardinal, que Mme la duchesse de Chevreuse reconnoist sincèrement la mauvaise conduite qu'elle a prise par le passé et s'en repent de tout son cœur, qu'elle promet que si mon dit seigneur le cardinal lui procure son retour en France, elle n'aura aucune intelligence ni au dehors du royaume ni au dedans qui puisse estre suspecte à Sa Majesté; que si en tel cas elle écrit, reçoit des lettres ou communique directement ou indirectement avec qui que ce puisse estre, sans premièrement en avoir communiqué avec mon dit seigneur le cardinal, ou quelqu'un de sa part,

1. Manuscrits de Colbert, fol. 21. L'original est au Suppl. franc.

316 APPENDICE. CHAPITRE IIe.

et sans avoir reçu les ordres de Sa Majesté par son moyen, elle consent d'estre tenue et traitée comme très coupable et comme criminelle; que si ensuite elle ne fait tout ce qu'elle pourra pour l'avantage du service du Roy suivant les conseils de mon dit seigneur le cardinal , elle se soumet à toutes les peines qu'il plaira au Roy ordonner contre elle. Ce que nous déclarons d'autant plus librement que nous avons ouï plusieurs fois parler Mme de Chevreuse en ces termes, et qu'elle nous a chargés de donner particulières assurances de sa part de ce qui est contenu ci-;lessus.

« Fait à Ruel ce 12e jour d'avril 1639.

« Signé Du Dorât et Eveillard. »

« Nous déclarons encore que ma dite dame de Chevreuse nous a donné charge d'assurer que s'il plaît à Sa Majesté lui permettre sa demeure à Dampierre, elle ne viendra en aucune façon à Paris, connue ni inconnue.

« Du Dorât, Eveillard. »

23 avril 1639. M. le cardinal de Richelieu à Mme de Chevreuse l.

« Madame, « Ayant sçu, par les sieurs Du Dorât et de Boispille, l'extrémité en laquelle vous vous trouvez, le désir que vous avez d'estre en lieu où vous puissiez mettre ordre à vos affaires, et la charge que vous leur avez donnée de m'assurer de vos bonnes intentions et de la passion que vous avez de faire quelque chose qui puisse estre utile au service du Roy, je n'ai point fait de difficulté de supplier le Roy d'ajouter foi à vos paroles, et de vous donner la liberté de venir demeurer à Dampierre. Cette lettre est pour vous témoigner que Sa Majesté, prenant confiance en vos paroles, vous accorde la grâce que vous avez désirée en ce point. Vous pouvez donc, Madame, en venir jouir sûrement et croire qu'en cette occasion et en toute autre je serai très aise de vous témoigner que je suis, etc. »

Londres, 21 avril 1639. Mme de Chevreuse à l'abbé Du Dorât 2. « Je ne vous écrirai que trois lignes pour vous dire de témoigner à

i. Manuscrits de Colbert, fol. 40. Manque dans le Suppl. franc.

2. Manuscrits de Colbert, fol. 21. Dans le Suppl. franr. une simple copie.

M. le cardinal le ressentiment que j'ai des grâces qu'il a obtenues pour moi de Sa Majesté dont je lui suis extrêmement redevable et parfaitement satisfaite, aussi bien que très obligée à vos soins. en cette occasion. Je remets le surplus à Boispille qui vous écrira dans deux jours fort particulièrement des raisons qui m'arrêtent ici encore, où, et partout où je serai, vous aurez une personne fort désireuse de vous servir. »

" Londres, ce 21 avril 1639. » . «

Londres, 21 avril 1639. Boispille à l'abbé Du Dorât K

« Monsieur,

« J'arrivai ici mardi devant l'ordinaire bien las et fatigué, où j'ai rendu Madame très contente et satisfaite des grâces et bontés de Son Éminence, qui ne parle plus que de son retour, et aussi très satisfaite de vos soins et peines. Il faut pourtant tout dire : ayant voulu m'entretenir, avant de lire ses lettres, croyant que j'en sçavois la teneur, je la trouvai fort émue, même estonnée et en des appréhensions; mais après qu'elle eut lu la lettre de Son Éminence, surtout les trois lignes de sa main, ce fut un changement et une satisfaction si entière que je ne vous le sçaurois représenter. Je crois que ces trois lignes ont plus de force que toutes les abolitions en cire verte qu'elle a reçues; et en effet entre vous et moi elle en avoit grand besoin, et vous fîtes un grand coup quand vous suppliâtes son Éminence de prendre cette peine, car j'en eusse bien eu à l'assurer, après les appréhensions qu'on lui donne de Paris, et novissime depuis cinq ou six jours. Elle avoit encore la lettre en sa poche qu'elle m'a fait l'honneur de me montrer, c'est-à-dire me donner part de la lecture, sans avoir voulu que j'aie sçu qui. En substance on lui mandoit qu'elle ne prenne aucune créance et qu'il n'y a pour elle aucune sûreté. Je crois pourtant sçavoir à peu près qui c'est. Enfin, Monsieur, il faut partir et s'en aller, c'est à ceste heure que l'on en parle tout de bon, et pour cet effet il faut payer où elle doit, car de prendre de l'argent de ceux qui lui en ont offert, il y a fort longtemps qu'elle n'en a voulu prendre, ni aussi refusé sur l'incertitude de son affaire; elle ne le fera pas; c'est sur ce sujet que nous vous feruns une dépèche dans un jour ou deux; car de quit-

1. Manuscrits de Colbert, fol. 22. Dans le Suppt. franc, une simple copie.

318 APPENDICE. CHAPITRE IIe.

ter et retourner pour cela, je ne le crois pas à propos, et crois que son Éminence ne le trouverait pas bon ; toujours elle ne pourroit partir qu'après la Quasimodo , et si la Reyne la veut retenir tant qu'elle pourra. Je remets donc le reste de cette affaire à la dépêche que je vous ferai par ordre et commandement de ma dite dame, pour vous dire que M. de Lorraine est arrivé dès le 17e à Bruxelles. Madame n'en a aucunes nouvelles, ni n'en a eu aucune depuis celles qu'elle vous dit en avoir reçues. »

« Londres, 21 avril 1C39. «

29 avril 1639, Londres. Boispille à l'abbé Du Dorât 4.

« J'ai enfin eu la copie de la lettre qui n'est point signée ni datée, de laquelle je vous ai écrit, et l'ai copiée moi-même. Elle avoit esté reçue cinq ou six jours avant que je fusse arrivé ici, et je suis bien trompé si je ne sçais directement ou indirectement l'escriveur ou auteur. Par bonheur j'avois vu à Paris une personne qui m'avoit dit quelque chose approchant de tout cela, et l'ayant nommée à Madame en lui disant j'ai ouï parler presque de même, et lui ayant dit les raisons que j'avois pour l'empêcher de prendre non créance mais seulement aucun soupçon, elle les a trouvées fort bonnes, et ainsi j'ai fait mon petit jugement dont je rendrai bon compte à son Éminence, si elle me fait l'honneur de me le commander, et en votre présence. Madame ne parle plus à tout le monde, à commencer par la Reyne> que de son retour; mais le secours qu'elle demande lui est si nécessaire que je ne sçais sans cela ce qui se pourroit faire, et ce lui seroit une étrange confusion et honte à présent si on ne l'assiste en cette occasion, prenant terme de ses créanciers, dont ma foi j'en ai connoissance parfaite, pour dix ou douze mil livres et qui ne se peuvent remettre.

« J'ai à vous dire que Madame attend les nouvelles et de quoi sortir d'ici avec honneur. Elle se promet tout de vos sollicitations, car en effet si cela manque, je désespère et ne sçai ce qu'on pourra faire.

Post Scriptum. J'ajoute ce mot encore pour vous dire et représenter ce que madame m'a dit qu'après vos sollicitations Monseigneur le Cardinal ne refusera ce qu'elle demande d'argent pour sortir d'ici, dit en estre assurée puisqu'il lui fait l'honneur de lui vouloir du bien. Je

L Mamisrrits de Colbert, fol. 28. Manque dans le Svppl. fmnç.

lui ai demandé si cela manquoit, si elle ne viendroit pas ; elle m'a dit que si on lui refusoit cela qui est si juste, qu'elle ne pourroit, ce lui semble, après cela rien espérer, et je crois qu'elle pourroit tien me renvoyer tout seul. C'est pourquoi, Monsieur, au nom de Dieu n'y oubliez rien. Vous pouvez beaucoup, je le sçais et Madame le croit.

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