‹ Madame de Chevreuse et Madame de hautefortChapitre 28 sur 215 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

de M",ede Chevreuse, encore que ce soit plus qu'elle ne lui a promis. Mais un bon maître ne sauroit craindre de faillir en obligeant son serviteur, quand il se témoigne plein de fidélité et d'affection. Le cardinal veut persuader à Mme de Chevreuse qu'il a le cœur rempli de tous les deux pour elle qui ne croit pas ses paroles. Je donnerois de ma vie pour vous entretenir, mais je ne sais comment faire, car il ne faut pas que le cardinal puisse le savoir. Parlez-en avec le porteur pour en trouver les moyens , et croyez qu'il n'y a que la mort qui me puisse ôter les sentiments où je suis pour vous.

« Jamais il n'y eut rien de pareil à l'extravagance du cardinal. 11 a envoyé à Mn,e de Chevreuse et lui a écrit des plaintes étranges. Il dit qu'elle a perpétuellement raillé avec Germain (lord Jermin, agent et ami très particulier de la reine d'Angleterre) , afin qu'il dît en son pays le mépris qu'elle faisoit de lui, qu'il sait assurément que M,ne de Chevreuse et M. de Châteauneuf sont en intelligence, et que vos gens ne bougent de chez moi, que je reçois Brion à cause qu'il est son ennemi pour lui faire dépit, que tout le monde dit qu'il est amoureux de moi, qu'il ne sauroit plus souffrir mon procédé. Voilà l'état où est le cardinal. Mandez-moi ce que vous apprendrez de cela, et ne faites semblant d'en rien savoir. Je verrai le cardinal ici et vous ferai savoir ce qui se passera. Croyez que, quoi qu'il puisse arriver à votre

maître, il ne fera rien d'indigne de lui ni qui vous doive faire honte d'être à lui. Je me porte un peu mieux, et plus résolue que jamais d'estimer M. de Châteauneuf jusqu'à la mort comme je vous l'ai promis. »

Quel ne fut pas le courroux du superbe et impérieux cardinal, lorsqu'il acquit la preuve certaine qu'il avait été ainsi joué par une femme et trahi par un ami î Sa vengeance s'appesantit sur les deux coupables. Celui de leurs complices qu'il put atteindre , le chevalier de Jars, fut jeté à la Bastille, condamné à avoir la tête tranchée ; il monta sur l'échafaud, et c'est là seulement qu'il reçut sa grâce 1. Le marquis d'Hauterive, frère du garde des sceaux, put à peine se sauver à la faveur de la nuit, et se réfugia en Hollande. On s'empara de son neveu, le marquis de Leuville, qu'on tint longtemps en prison; lui-même fut conduit au château- fort d'Angoulême où il demeura pendant dix années, et Mme de Chevreuse, ménagée par le cardinal dans un reste d'espérance, reçut pour toute punition l'ordre de se retirer à Dampierre. Mais la reine ne pouvait se passer d'elle, et les deux amies avaient besoin de se voir souvent pour soulager au moins leurs peines en s'en entretenant, et vraisemblablement aussi pour aviser aux moyens de les faire cesser. Souvent le soir,

Page 1