‹ Madame de Chevreuse et Madame de hautefortChapitre 4 sur 215 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

d'une victime, parcouru toute l'Europe en exilée à la fois et en conquérante et tourné la tête à des rois, après avoir vu Chalais monter sur un échafaud, Ghâteauneuf chassé du ministère, le duc de Lorraine presque dépouillé de ses états, Buckingham assassiné, le roi d'Espagne engagé dans une guerre de plus en plus malheureuse, la reine Anne humiliée et vaincue et Richelieu triomphant, soutenant jusqu'au bout la lutte , toujours prête , dans ce jeu de la politique, devenu pour elle un besoin et une passion, à descendre aux menées les plus ténébreuses ou à se porter aux résolutions les plus téméraires; d'un coup d'œil incomparable pour reconnaître la vraie situation et l'ennemi du moment, d'un esprit assez ferme et d'un cœur assez hardi pour entreprendre de le détruire à tout prix ; amie dévouée, ennemie implacable presque sans connaître la haine, l'adversaire enfin le plus redoutable qu'aient rencontré tour à tour Richelieu et Mazarin. On entrevoit que nous voulons parler de Mme de Hautefort et de M,ne de Chevreuse.

Est-il besoin d'ajouter que nous n'entendons pas tracer ici des portraits de fantaisie, et que si parfois nous avons l'air de raconter des aventures de roman, c'est en nous conformant à toute la sévérité des lois de l'histoire. On peut donc compter et bientôt on reconnaîtra que C3S peintures en apparence légères méritent toute confiance , et qu'elles reposent sur

des témoignages contemporains éprouvés ou même

sur des documents authentiques, aussi certains que

nouveaux, et qui peuvent délier ia critique la plus

scrupuleuse.

Nous commencerons par Mme de Ghevreuse. Elle remonte plus haut dans le xvir siècle que Mnle de Hautefort; elle la précède au moins si elle ne la surpasse. Il faut dire aussi qu'elle a occupe une situation plus élevée, joué un rôle plus considérable, et que son nom appartient à l'histoire politique aussi bien qu'à celle de la société et des mœurs.

Mme de Ghevreuse en effet a possédé presque toutes les qualités du grand politique; une seule lui a manqué, et celle-là précisément sans laquelle toutes les autres tournent en ruine : elle ne savait pas se proposer un juste but, ou plutôt elle ne choisissait pas elle-même; c'était un autre qui choisissait pour elle. Mn,e de Chevreuse était femme au plus haut degré ; c'était là sa force et aussi sa faiblesse. Son premier ressort était l'amour ou plutôt la galanterie1, et l'intérêt de celui qu'elle aimait lui devenait son principal objet. Voilà ce qui explique les prodiges de

1. Mme de Motteville, tome Ier, de l'édition d'Amsterdam de 1750, page 198 : «Je lui ai ouï dire à elle-même, sur ce que je la louois un jour d'avoir eu part à toutes les grandes affaires qui étoient arrivées en Europe, que jamais l'ambition ne lui avoit touché le cœur, mais que son plaisir l'avoit menée, c'est-à-dire qu'elle s'étoit intéressée dans les affaires du monde seulement par rapport à ceux qu'elle avoit aimés. » C'est à quoi se réduit le passage de Retz, que nous citerons tout à l'heure.

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