CHAPITRE DEUXIÈME
ses soupçons se portent sur la reine1, et on ne parvint jamais à lui arracher de l'esprit qu'ici, comme dans l'affaire de Chalais, Anne d'Autriche ne s'entendît avec Monsieur. Qu'eût-il dit s'il avait lu la relation de Fontrailles, les mémoires du duc de Bouillon, le billet de Turenne et la déclaration de La Rochefoucauld? A nos yeux, l'accord de ces témoignages est décisif. Les paroles du duc de Bouillon et de La Rochefoucauld sont telles qu'on n'en peut révoquer en doute l'autorité qu'en imputant à l'un et à l'autre non pas une erreur, mais un mensonge, et un mensonge à la fois gratuit et odieux. La reine fit tout au monde pour conjurer ce nouvel orage et persuader son innocence au roi et à Richelieu. Nous avons vu qu'en 1637 les protestations les plus solennelles, les serments les plus saints ne lui avaient pas coûté pour démentir d'abord ce qu'ensuite il lui avait bien fallu confesser. En 1642, elle eut recours aux mêmes moyens. Elle descendit à des humilités aussi incompatibles avec une bonne conscience qu'avec sa dignité et son rang. Elle prodigua à Richelieu les marques d'intérêt et d'attachement; elle fit paraître «une grande horreur pour l'ingratitude du grand-écuyer » ; elle déclara qu'elle se remettait sans réserve entre les mains du cardi-
1. Archives des affaires étrangères, France, t. CIL Chavigny à Richelieu, 24 octobre : « Le roi fit hier assez mauvaise chère à la reine... Il est toujours fort animé contre elle et en parle à tous moments.
nal, qu'elle ne voulait plus se gouverner que par ses conseils, et qu'elle chercherait désormais tout son bonheur en ses enfants, dont elle abandonnait l'éducation à Richelieu. Elle lui écrivit elle-même pour lui demander avec tendresse des nouvelles de sa santé, comme autrefois elle lui avait demandé sa main et offert la sienne en signe d'éternelle alliance, ajoutant très humblement qu'il ne se donnât pas la fatigue de lui répondre1.
Anne fit bien plus, elle ne se borna pas à la dissimulation et au mensonge : dans ce péril extrême, elle alla jusqu'à se tourner contre la courageuse amie
1. Archives des affaires étrangères, ibid., t. CI, lettre de Le Gras, secrétaire des commandements de la reine, à Ghavigny, Saint-Germain, 2 juillet 1642 : « Cette extrême ingratitude lui est en telle horreur qu'elle en témoigne ses sentiments au roi par la lettre qu'elle vous prie de lui rendre. » Ibid., t. Cil, lettre du comte de Brassac, surintendant de la maison de la reine, à Chavigny, du 20 juillet : « La reine ne se peut lasser de témoigner son contentement, lequel a chassé son indisposition et la fait paroître si gaie que chacun voit bien ce qui est dans son cœur. » Ibid., t. CI, autre lettre de Le Gras à Chavigny, où il lui rappelle sa première lettre et celle de M. de Brassac, etc. Ibid., Chavigny à Richelieu, du 28 juillet : « J'ai trouvé la reine tellement reconnoissante des obligations qu'elle a à monseigneur qu'il seroit bien difficile de lui faire changer la résolution qu'elle a prise de ne plus rien faire que par les conseils de son Éminence, et de se jeter entièrement entre ses bras. Elle m'a commandé de lui donner cette assurance de sa part. » Ibid., le même au même, 12 août : « ...Je suis persuadé que la tendresse que la reine témoigne pour monseigneur est sans dissimulation, et qu'il n'y a rien au monde plus aisé que l'y entretenir, ne demandant autre grâce dans le monde que d'être auprès de messieurs ses enfants, sans y prétendre aucun pouvoir, ni se mêler de leur éducation dont elle souhaite passionnément que monseigneur soit le maître. Elle m'a commandé d'en assurer son Éminence, et qu'elle est dans une extrême impatience de le voir. »