‹ Madame de Chevreuse et Madame de hautefortChapitre 9 sur 215 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

fut que d'occasion. Si elle fût venue clans un siècle où il n'y eût point eu d'affaires, elle n'eût pas seulement imaginé qu'il y en pût avoir. Si le prieur des chartreux lui eût plu, elle eût été solitaire de bonne foi. M. de Lorraine la jeta dans les affaires, le duc de Buckingham et le comte de Holland l'y entretinrent, M. de GMteauneuf l'y amusa. Elle s'y abandonna parce qu'elle s'abandonnoit à tout ce qui plaisoit à celui qu'elle aimoit, sans choix, et purement parce qu'il falloit qu'elle aimât quelqu'un. 11 n'étoit pas même difficile de lui donner un amant de partie faite 1; mais dès qu'elle l'avoit pris, elle l'aimoit uniquement et fidèlement, et elle nous a avoué, à Mme de Rhodes et à moi, que par un caprice, disoit-elle, elle n'avoit jamais aimé ce qu'elle avoit estimé le plus, à la réserve du pauvre Buckingham. Son dévouement à la passion qu'on pouvoit dire éternelle , quoiqu'elle changeât d'objet, n'empêchoit pas qu'une mouche lui donnât des distractions2; mais elle en revenoit toujours avec des emportements qui les faisoient trouver agréables. Jamais personne n'a fait moins d'attention sur les périls, et jamais femme n'a eu plus de mépris pour les scrupules et pour les devoirs ; elle

1. Calomnie ridicule, dont le seul et unique prétexte est la dernière liaison de Mme de Chevreuse au milieu de la Fronde. Voyez notre dernier chapitre.

2. Cette grande accusation n'a pas la portée qu'on lui pourrait donner : elle signifie seulement que Mme de Chevreuse « étoit distraite dans ses discours, » comme nous l'apprend Mme de Motteville, t. 1er, p. 198.

ne connoissoit que celui de plaire à son amant. » De cette peinture, qui eût fait envie à Tallemant, retenez au moins ces traits frappants et fidèles : le coup d'œil prompt et sûr de Mme de Ghevreuse, son courage à toute épreuve, sa loyauté et son dévouement en amour. D'ailleurs Retz se trompe entièrement sur Tordre de ses aventures, il en oublie et il en invente; il a l'air de regarder comme des bagatelles les événements auxquels les passions de Mme de Ghevreuse lui firent prendre part, tandis qu'il îr y en a pas eu de plus grands, de plus tragiques même. Laissons là le ton léger et agréable, et mettons à sa place la vérité. La jeune reine Anne d'Autriche et sa jeune surintendante, qui étaient à peu près du même âge, ne s'occupèrent d'abord que de passe -temps frivoles. Anne, négligée par son mari, trouvait sa consolation dans la société et dans l'humeur vive et enjouée de Mme de Chevreuse. Elles passaient leur vie ensemble, et se faisaient de toutes choses « une matière agréable à leur gaieté, à leur plaisanterie : a giovine cuor tuilo è ghwco1. » Lord Rich, depuis le célèbre comte

1. Mme de Motteville, ibid., p. 12. Elle dit même que la reine étant devenue grosse se blessa en courant après la connétable. Bassompierre, Mémoires, collection Petitot, ne série, t. XX, p. 376 : « La reine devint grosse, et l'étoit de six semaines, quand un soir... s'en retournant coucher et passant par la grande salle du Louvre, Mme la connétable de Luynes et Mlle de Verneuil la tenant sous le bras et la faisant courir, elle broncha et tomba, dont elle se blessa et perdit son fruit... On fit savoir au roi comme et en quelle façon la reine s'étoit blessée , et on l'anima tellement contre les deux dames qu'il manda à la reine qu'il

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