‹ Madame de Ferneuse [par] Daniel LesueurChapitre 1 sur 6 · PASSAGE CHOISEUL · texte numérisé non relu

PASSAGE CHOISEUL

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'immense paquebot La Vendée, parti de Bordeaux pour Buenos-Ayres, atteignait la région équatoriale.

On avait quitté, quelques jours auparavant, l'Europe assombrie par les brumes et les longues nuits de novembre, et, chaque matin, sur la mer pourtant toujours déserte et semblable à elle-même, on sentait monter plus éclatante et plus forte la puissance victorieuse du soleil. Déjà les passagers auraient souffert de la chaleur, sans le souffle des vents alizés et sans l'aménagement confortable du luxueux navire. Quotidiennement, dès l'aube, l'équipage arrosait la dunette. Et les frais planchers, sous l'ombre des toiles tendues, gardaient pendant quelques heures,

autour des longs sièges d'osier, le bienfait de cette ablution. Quand les rayons, plus verticaux, achevaient de dévorer la dernière trace humide, et rendaient le bois et les cuivres si brûlants qu'on n'y pouvait poser la main, les pensionnaires de la maison flottante descendaient dans les salons clos, non sans avoir, presque tous, passé par l'une des salles de douche. Ils s'assoupissaient, lisaient ou causaient à voix indolente, auprès des plateaux chargés de boissons glacées. Une somnolence régnait partout, et semblait gagner jusqu'à l'équipage — dont la manœuvre étaitsommaire sur ces eaux vastes et magnifiques, — jusqu'au gigantesque bateau lui-même, qui s'avançait rapidement, mais insensiblement, d'une marche d'enchantement et de rêve. Le soir tout se réveillait. Les tentes se repliaient sous les étoiles. Le spardeck se peuplait à nouveau. Des robes élégantes frôlaient les bastingages, tandis qu'en bas, par les fenêtres ouvertes sur la galerie du premier pont, des bouffées de musique, et, parfois, des trépidations de danse, partaient, s'envolaient sur les eaux luisantes, s'éteignaient dans la muette immensité.

S'il est une réunion d'êtres humains où la médisance, les cancans, la curiosité, sévissent avec une virulence particulière, c'est le petit monde fortuitement composé pour une traversée en commun. Ces quelques centaines de personnes, que le hasard rassemble, pour plusieurs jours ou pour plusieurs semaines, entre les parois d'un navire, s'offrent un réciproque intérêt d'autant plus vif, qu'elles se trouvent momentanément séparées du reste de l'univers, distraites de leurs

occupations habituelles, livrées à la monotonie et à l'ennui. Elles deviennent donc, les unes pour les autres, l'unique pâture intellectuelle, sentimentale ou divertissante. Elles s'observent, se groupent, se critiquent, se recherchent ou se méprisent, se jalousent, s'espionnent, et ne pensent pas plus au contraste de leurs misérables préoccupations avec l'abîme indifférent qui les berce, qu'elles ne songeront, rentrées au tumulte des villes, à cet autre abîme sur lequel se suspend, entre la naissance et la mort, la vanité de leurs existences. Une vie humaine sur l'éternité, une traversée sur l'Océan... Courtes étapes, que raccourcit encore la galopade effrénée des passions, sans apaisement ni trêve, sans fraternel armistice d'une seule minute.

Sur le paquebot La Vendée, deux voyageurs avaient le don d'exciter au plus haut point l'intérêt des autres, et le privilège, — si c'en est un, — de susciter les commentaires et d'alimenter les conversations : un religieux et une femme.

Le religieux portait la bure grise liserée de noir, et le manteau noir des Octaviens. Son ordre ne s'était pas soumis aux conditions désormais imposées par le Gouvernement pour être autorisé en France. Il s'en allait. Où?... Nul ne savait au juste.

On assurait qu'il était grand dignitaire de cette congrégation fameuse. Sa physionomie, laide mais imposante, le donnait à croire. Il avait, autour de sa tonsure, les cheveux presque blancs de la soixantaine, un regard large dans des yeux bridés, un nez trop court, trop éloigné d'une bouche épaisse en une barbe d'apôtre, mais une

admirable expression de bonté pensive, et une voix qui devait couler comme le plus suave des baumes sur les plaies brûlantes des âmes.

La femme qui, sans le connaître, partageait avec lui l'attention du bord, s'appelait la comtesse de Ferneuse. Elle voyageait seule avec sa femme de chambre, s'isolait constamment, et paraissait obsédée par un chagrin fiévreux. Sur son visage de blonde effleuré par la quarantaine, mais d'une beauté encore intacte et d'une distinction frappante, on ne lisait pas la mélancolie de quelque tristesse inguérissable. On y constatait une ardeur douloureuse, l'élan d'une âme tendue vers un but, où elle se brisera peut-être, mais qu'elle veut atteindre à tout prix.

Le rang social de la comtesse de Ferneuse et le caractère religieux du père Eudoxe, l'octavien, les rapprochaient aux repas, par la proximité des places d'honneur, qui leur étaient assignées près du commandant.

Un soir, à table, le moine, pour la première fois, se mêla à la conversation de ses voisins.

Jusqu'alors, Gaétane de Ferneuse et lui, sans qu'aucun lien les rapprochât, observaient la même attitude : une courtoisie distante à l'égard des autres convives, et, en fait de paroles, l'échange de quelques phrases banales, sur la santé, le temps ou le service, indispensables à des gens dont le silence voulu se tempère d'une parfaite éducation.

Cette soirée-là était violemment belle, par les flamboyantes ardeurs du couchant, où des brumes, peut-être annonciatrices d'orage, emmagasinaient les derniers rayons du soleil. La cha-

leur était lourde. Par les fenêtres grand'ouvertes de la salle à manger, donnant sur la galerie circulaire du premier pont, s'apercevaient une mer immobile, glacée d'améthyste, d'incarnat et de soufre, puis le double horizon, mauve et cendre à bâbord, ruisselant à tribord sous une pluie de sang mêlé de feu.

— ce Quelle splendeur! » s'écria l'un des passagers.

Un autre questionna :

— (( Cela ne nous présage-t-il pas une tempête, commandant? »

Le marin éclata de rire, moins pour railler le propos que pour en atténuer l'effet.

Mais l'inquiétude ne s'éveillait pas pour si peu. L'heure était douce, le dîner réussi. Un de ces moments où les plus poltrons narguent le danger, parce que, physiquement, ils n'y croient pas.

On vanta la sécurité qu'offrait La Vendée et l'habileté du capitaine. Un plaisantin prononça gravement :

— (( Cela ne nous empêchera point de passer dans l'autre monde. »

Et comme, malgré tout, il y eut un petit sursaut et un certain froid, le bel esprit ajouta :

— ce Oui, dans l'autre monde, — le nouveau, — puisque nous allons en Amérique. »

Ce pitoyable jeu de mots fit, par un ricochet inattendu, tourner la causerie vers la métaphysique.

Quand ils entendent dire : « l'autre monde », les plus légers rêvent un instant, s'interrogent, réfléchissent : « Tout de même... »

Quelqu'un prononça sérieusement :

— « L'autre monde... C'est le but de toutes les religions, et c'est aussi leur négation. ))

Le double aphorisme sonnait de façon si singulière, au moins dans sa seconde partie, que le moine, malgré son détachement volontaire des bavardages environnants, tressaillit et regarda celui qui venait de parler.

— ce Vous ne sauriez y contredire, mon Révérend Père, )) continua le passager, — un écrivain allemand connu, qui s'exprimait parfaitement en français, et qui s'empressa de surprendre la muette interrogation de l'octavien.

Le Père Eudoxe ouvrit la bouche. Ses voisins se tournèrent vers lui curieusement, et, d'ailleurs, furent aussitôt sous le charme de sa voix.

— ce Je ne devine pas votre pensée, monsieur, » dit-il avec douceur, ce Elle est certainement paradoxale, mais encore devez-vous pouvoir l'expliquer. Comment la vie éternelle, — assurée aux hommes par la religion, — démentirait-elle cette religion même?

— Parce que cette vie éternelle est un article de foi primordial, et que nul cœur humain ne saurait l'admettre absolument. Si nous comptions vraiment sur le paradis, nous souhaiterions la mort. Elle serait la plus belle fête sur cette terre. Puisque ce dogme de la vie éternelle, qui pourtant flatte notre plus fervent espoir, ne peut s'implanter en nous, comment prêter à la religion une puissance divine, agissante? Comment admettre qu'elle existe dans nos âmes autrement qu'à la surface, qu'elle soit jamais autre chose qu'un simulacre sublime?

M \ 0 A M E DE FERNEUSE

— Il y a les martyrs, » fit le moine.

— « Ceux-là se réjouissent de la mort, c'est vrai. Mais encore la leur impose-t-on. Et puis... »

Il s'arrêta.

— <( Achevez, » dit le Père Eudoxe.

— c Pardon, mon Révérend. Je ne voudrais pas vous froisser.

— J'exercerais un triste ministère si je devais me froisser d'une objection.

— Eh bien, » reprit le psychologue germanique, € la science nous démontre que le martyr qui sourit dans les supplices, est en état d'hypnose, et qu'il ne souffre même pas. »

Le religieux eut un lent sourire.

— (.( C'est parce que la science suffit au vieux continent que je m'en vais dans le nouveau, » prononça-t-il.

— (( Puisque vous ne craignez pas la franchise, mon Père, » dit l'incrédule, — qui, par politesse employait cette appellation opposée à son indépendance d'esprit, — « je vous demanderai si c'est une capitulation.

— De la religion devant la science?... Non, monsieur. Nous ne capitulons pas en portant à des peuples primitifs la nourriture spirituelle que vous n'acceptez plus. Le christianisme fut la manne qui permit à vos ancêtres de traverser les déserts de la barbarie et de vous amener aux jardins merveilleux de la civilisation. Vous vous nourrissez d'autre chose... pour le moment. )) (Le moine souligna fortement les trois derniers mots.) « Trouvez bon que nous offrions ce que vous rejetez aux pauvres âmes incertaines en marche vers l'avenir. »

La chaude mélodie de l'accent, comme la tranquille sérénité des phrases, gagnèrent la sympathie des auditeurs. Le sceptique lui-même fut séduit. Voulant donner à son contradicteur une marque d'intérêt déférent, il lui demanda :

— « Est-ce que vous vous rendez en mission dans des régions dangereuses, Révérend Père? Vous parlez de porter votre doctrine à des peuples primitifs.

— Aux plus primitifs qui restent encore sur ce globe, » répliqua le moine avec un air joyeux. (( Mais je n'y ai nul mérite, et j'y courrai moins de dangers que dans le pays, pourtant si cher, dont je m'éloigne.

— Oh! cependant...

— L'injure, la calomnie, l'arrachement d'une séculaire demeure, la séparation d'avec mes frères, furent des peines plus vives que ne m'en imposeraient ces sauvages, dussent-ils me mettre à la torture. Mais ils n'en feront rien. Ce sont des peuplades craintives et douces, à quelques exceptions près.

— Et ces peuplades habitent?...

— La grande Selve amazonienne... La plus vaste forêt du monde, et la plus inexplorée. Une forêt plus étendue que l'Europe, et moins pénétrée que le cœur de l'Afrique, parce qu'elle n'a pas encore offert à la cupidité du monde les trésors du continent noir. »

A ce nom ce la Selve amazonienne », la comtesse de Ferneuse n'avait pu retenir un mouvement.

Elle connaissait, pour en avoir étudié la situation sur les cartes, pour avoir lu le récit des rares

explorations qu'on y dirigea, cette mystérieuse région des forêts vierges de l'Amérique du Sud. Elle la connaissait pour d'autres raisons peut-être. Son imagination avait parfois tenté de se représenter ces formidables solitudes, où les évaporations torrides montant des marécages et des cours d'eau épandus largement sous le soleil tropical, développent une végétation tellement touffue que les fauves mêmes n'y peuvent circuler et vivre. C'est le domaine des oiseaux. Les plumages les plus merveilleux et les plus variés voltigent parmi les hautes branches. Au-dessous, dans l'étourTement indescriptible et inextricable des fourrés, c'est le silence, la fièvre et la mort.

Étranges contrées. Dernier refuge de la sauvagerie humaine. Car, là où les quadrupèdes ne sauraient s'accommoder des conditions d'existence, les Indiens trouvèrent un asile au moment brutal de la conquête espagnole. Au long des fleuves, dans leurs villages bâtis sur pilotis, des peuplades ingénues existent encore, plus étrangères au reste du monde que si elles habitaient une autre planète. Elles se nourrissent de poissons, d'oiseaux, de graines et de fruits, se vêtent d'écorce, se parent de plumes et de baies séchées, s'arment de flèches trempées aux poisons dont abonde la vénéneuse forêt. Elles connaissent le délire des passions. Elles savent comment le désir, l'orgueil, l'amour et la haine, font palpiter le cœur. Et le peu de notions chuchotées de l'une à l'autre sur la civilisation entrevue leur en inspire le mépris et l'horreur.

C'est à ces simples créatures que songeait

le Père Eudoxe, lorsque, à la table d'honneur de La Vendée, devant le luxe des cristaux et de l'argenterie, sous l'étincellement des ampoules électriques brusquement allumées dans le crépuscule, il parla des régions que traverse le Haut- Amazone.

D'autres pensées venaient de faire frémir et pâlir la comtesse de Ferneuse.

Quand le repas eut pris fin, les yeux de la grande dame suivirent la robe de bure grise bordée de noir, et ses pas aussi s'en allèrent dans le mouvement de cette robe, comme entraînés par une fascination.

L'octavien monta sur la dunette.

Le vaste spardeck, délivré de la prison de toile de sa tente, luisait sous la nuit bleue, avec ses longs fauteuils de toile, que les mousses commençaient à replier et à ranger. Il était à peu près désert. Une séance de musique se donnait au salon, qui retenait la jeunesse et les femmes, tandis que les hommes mûrs jouaient, buvaient le café ou des liqueurs, le cigare à la bouche, dans le fumoir.

Accoudé au bastingage d'arrière, le moine semblait contempler le sillage du navire, où dansaient des gouttes d'argent tombées des étoiles.

— (( Pardon, mon Père, » dit la comtesse de Ferneuse, en s'approchant.

— « Madame... »

Il s'inclina, sans surprise. Il avait observé cette femme, la devinait chargée d'un lourd souci. Et sa connaissance de la vie et des cœurs lui donnait conscience de cette attraction qu'exerce sur un

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