MADEMOISELLE RACHEL
Les génies qui ont fait de grandes œuvres semblent défier le sépulcre :
Jamais l'affreuse nuit ne les prend tout entiers. A défaut d'action, leur grande âme inquiète, De la mort et du temps entreprend la conquête, VA, frappes dans la lutte, ils tombent en guerriers.
Celui-là sur l'airain a grave sa pensée ; Dans un rythme doré l'autre l'a cadencée; Du moment qu'on l'écoute, on lui devient ami. Sur sa toile, en mourant, Raphaël l'a laissée, \'.t pour que le néant ne touche point à lui. C'est assez d'un enfant sur sa mcrc endormi (il.
l'^paminondas expirant, laissait deux filles immortelles : Lcuctres et Mantinée. L'écri-
(\) Alfred ni-, Misset, Stances à la MaHiraii.
igO MADAME DEGIRARDIN
vain lègue à la postérité ses écrits, le compositeur sa musique, le peintre ses tableaux, le sculpteur ses statues. Mais de l'acteur il ne reste qu'un nom.
Théophile Gautier a dit, en parlant de l'actrice par excellence, de la grande, de l'admirable Rachel, que, dans leurs misères et leur solitude, les poètes ne devaient pas envier les ovations décernées aux souveraines du théâtre : ce bruit, ces applaudissements, ces pluies d'or et de fleurs, ces voitures dételées, ces sérénades aux flambeaux. « Pauvres belles comédiennes, s'est-il écrié, pauvres reines sublimes ! Le rideau de la dernière représentation, en tombant, les fait disparaître pour toujours! Parfums évaporés, sons évanouis, images fugitives! La gloire sait qu'elles ne doivent pas vivre, et leur escompte les faveurs qu'elle fait si longtemps attendre aux poètes immortels. » Ah ! si de pareilles femmes ne laissent après elles qu'un souvenir, n'est-il pas juste au moins que ce souvenir soit vivace, que l'attention d'un public si distrait se reporte parfois sur ces nobles artistes qui, de
leur vivant, recueillirent tant de couronnnes, et qui, malheureusement, n'en ont plus guère sur le tombeau? Et comment pourrait-on l'oublier, celle qui n'a pas seulement charmé toute une génération et fait tressaillir tous les peuples, depuis Moscou jusqu'à New-York, mais qui, au point de vue de la haute littérature, de l'art, du patriotisme, a glorieusement accompli une grande œuvre, une œuvre nationale; la femme inspirée, la femme de génie qui, aune époque où les violences d'une jeune école avaient rompu avec les grandes traditions du théâtre, « est venue comme la prêtresse d'un culte évanoui, a relevé l'autel, ranimé le feu sacré, fait entendre de nouveau l'oracle, ramené la foule dans le sanctuaire, rétabli sur leur piédestal, d'où elles ne seront plus ébranlées, les statues des dieux de la poésie française (i)? » Vous tous qui avez été attendris, émus, électrisés par M"" l^achel; vous qui avez encore dans l'oreille cette voix vibrante, cette voix plus qu'humaine, ce con-
(i) M. iJi: MoiY. Les Jeunes Ombres.
tralto incomparable, tantôt terrible comme la foudre, tantôt suave comme la brise la plus douce: vous qui vous rappelez Phèdre et
Vénus tout entière à sa proie attachée,
Camille et ses imprécations, et sa scène muette, Hermione se tournant du côté d'Oreste, et lui lançant la fameuse question : « Qui te Ta dit? » Pauline s'écriant, dans le transport de l'enthousiasme, dans l'ardeur de la néophyte :
Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée;
vous que la morte initiait aux plus nobles secrets de l'art, aux plus généreuses inspirations de la pensée, vous qui aimez le beau, qui comprenez la poésie et l'idéal, c'est vous que je prie de jeter les 3'eux sur la correspondance de la grande tragédienne avec la femme éminente qui avait su la deviner et dont elle eut l'honneur d'être l'amie!
M""' de Girardin avait été frappée de cette destinée plus qu'étrange, de ces merveilleux dons du ciel tombés, comme par miracle.
LETTRES DE RACHEL ig3
sur une pauvre enfant Israélite, qui allait, une guitare à la main, chanter et mendier dans les rues; sur cette fille d'un brocanteur et d'une marchande à la toilette, qui d-evenait tout à coup, et avec raison, l'idole du faubourg Saint-Germain; sur cette ignorante qui, à treize ans, ne savait pas encore lire, et qui avait l'intuition de l'antiquité, comme si elle eût connu par cœur tous les classiques, comme si elle eût fait les études les plus approfondies; sur cette jeune muse qui ordonnait à Racine et au grand Corneille de sortir de leur tombe, et qui retrempait les âmes aux sources de l'admiration, au souffle divin de l'héroïsme!
Ce que M""' de Girardin sahiait dans M"' Rachel, ce n'était pas seulement son talent prodigieux, c'était sa distinction innée, son tact, son élégance. M"'° de Girardin était une grande dame, dans la meilleure acception de ce mot. Habituée dès son enfance aux salons les plus aristocratiques, accueillie avec le plus grand empressement par les Montmorency, les La Rochefoucauld, élevée à l'école de sa
mère, femme du meilleur monde, et à celle de M™^ de Custine, de la duchesse de Duras, de M""" de Courbonne, de M'"^ Récamier, elle n'aurait jamais voulu consentir à faire sa commensale, son amie d'une artiste dont les manières auraient été communes, dont le langage aurait .été vulgaire. Mais M"^ Rachel avait autant de distinction, autant de charme dans le monde qu'au théâtre, a Dans la vie privée, elle ne détruisait pas, comme beaucoup d'actrices, l'illusion qu'elle produisait en scène. Elle gardait au contraire tout son prestige. La statue n'avait aucune peine à devenir une duchesse et portait le long cachemir comme le manteau de pourpre à palmettes d'or. Ses petites mains, à peine assez grandes pour entourer le manche du poignard tragique, manégeaient l'éventail comme des mains de reine. De près, les détails délicats de sa ligure charmante se révélaient sous son profil de camée dans la corolle du chapeau et s'éclairaient d'un spirituel sourire. Du reste, nulle tension, nulle pose, et parfois un enjouement qu'on n'eût pas attendu d'une reine
^M-^'gKi»'mKK»j^si.''!iS' ~ -.•jmtUiiJB^BBg^maBr
de tragédie (i). » On retrouvait souvent dans sa conversation, et parfois aussi dans ses lettres, la puissante originalité de son jeu. Un murmure de curiosité, d'admiration circulait, si tout d'un coup l'on entendait annoncer à la porte d'un salon ce nom magique : M"" Rachel! M""' de Girardin, qui, comme les natures vraiment grandes, aimait et recherchait les supériorités au lieu d'en être jalouse, se plaisait à saluer un semblable prestige. La reine du style et la reine de l'art se rendaient mutuellement hommage, et se traitaient comme deux souveraines amies, comme deux alliées.
L'autre jour, comnie je parlais à AL de Girardin de mon désir de savoir la vérité sur les premières années de A^'^Rachel, sur les premiers symptômes de sa vocation théâtrale, le grand publiciste prit la plume et me dit : « Je vais vous donnei- une lettre pour la femme qui a le plus connu, le mieux aimé Rachel, qui a été la compagne tie toute sa vie, qui l'a
(i) Théophile Gautier. Article du Moniteur.
igÔ -MADAME DE GIRARDIN
soignée dans, sa dernière maladie et assistée à son lit de mort, pour sa sœur, pour Sarah Félix. » Grâce à cette lettre d'introduction, j'entrai dans un hôtel de l'avenue de l'Impératrice que remplissent les bustes, les portraits, les costumes, les souvenirs de Rachel, et qui est comme un petit temple élevé à sa mémoire. Je dois les détails qui vont suivre à Textrême obligeance de yV^ Sarah Félix, et je n'oublierai jamais avec quelle vive intelligence, avec quelle émotion profonde elle m'a parlé, les larmes aux yeux, de son admirable sœur, pendant des heures qui me paraissaient courtes comme des minutes.
M"* Rachel naquit en 1821 à Munf, dans le canton d'xVrgovie. Son père et sa mère étaient des Israélites d'Alsace qui, pour gagner leur vie, s'étaient faits marchands forains et allaient de ville en ville, de foire en foire, vendant des foulards, des mouchoirs, des aiguilles. Son père, M. Félix, était le fils d'un pauvre laboureur. Il ne parlait guère que l'allemand, mais il avait de l'intelligence, il fre-
donnait des mélodies avec une jolie voix de ténor, et il aimait à la passion le poète Schiller, dont il savait par cœur les plus belles tirades. Il avait épousé la fille d'un négociant de Mulhouse, autrefois riche, mais complètement ruiné. Ce fut un mariage d'amour, fait contre le gré de la famille de la mariée. Repoussée par les siens, elle dut, avec son époux, quitter le pa3'-s natal pour mener une vie de travail, de souffrances et de pauvreté. Elle eut seize enfants qu'elle éleva tous avec courage et qu'elle aima avec tendresse.
Sa tribu voyageait à pied. Un gros chien caniche qui s'appelait Mouton suivait les pauvres nomades et portait à tour de rôle les petits enfants quand ils étaient trop fatigués. Ce fut à Reims que Sarah et Rachel, càgées l'une de cinq ans, l'autre de quatre, curent comme un premier pressentiment de leur vocation d'artistes. Sarah chantait déjà avec beaucoup de gentillesse quelques chansons dont l'une était intitulée : la Pc/i/c Mendiante. Un jour, dans une auberge, elle vit la récolte de sous qu'apportaient des enfants ita-
igS MADAME DE G IRA RDI X
liens, chanteurs ambulants, pifferari en costume des Abruzzes. Et moi aussi, se dit-elle, je veux chanter comme eux dans les rues. Elle les suivit et se mit à dire dans leur compagnie sa chanson de la Petite Mendiante.
Rachel ne chantait pas encore. Elle faisait la collecte. Ravies de leur première tournée, les deux petites filles rentrèrent à l'auberge et remirent à leurs parents les sous qu'elles avaient gagnés. Mais, ô surprise ! ô désespoir! leur père, au lieu de les féliciter, leur donna à toutes deux la correction la plus sévère, pour leur apprendre à ne plus mendier. Peu de temps après, leur mère, toujours à Reims, tomba gravement malade. Elle entra à l'hospice. Son mari était plongé dans le chagrin le plus profond. Il ne voulait pas quitter la pauvre malade. Mais il n'y avait plus de pain pour les enfants. Alors les deux petites filles se mirent à chanter dans la rue, et cette fois le père leur pardonna. Un soir, elles ne purent retrouver leur chemin. Epuisées de fatigue, elles s'arrêtèrent en pleurant. Un chiffonnier qui passait par là en eut pitié;
il les mit toutes deux dans sa hotte et les ramena ainsi à leur père. « Papa, disaientelles, il ne faut pas nous battre. Si nous ne te rapportions pas un peu d'argent, tu ne pourrais pas porter de bonnes choses à maman, à l'hospice. »
Madame Félix se guérit, et la famille reprit ses pérégrinations, faisant et refaisant son tour de France. Ils vinrent à Paris quelques jours après la Révolution de i83o et se logèrent derrière l'Hôtel de ville, dans une maison de pauvres, rue des Deux-Portes, en face du logement de Paul de Kock. Rachel avait neuf ans, Sarah dix. Elles chantèrent dans les rues de Paris, où elles eurent un véritable succès. Le soir, place de la Bourse, elles allumaient un cercle de chandelles et donnaient leur concert en plein vent. Rachel chantait les deux hymmes patriotiques, la Parisienne et la Marseillaise, avec une énergie précoce qui étonnait. Les sous pleuvaient aux pieds des petites chanteuses. Quand c'était un gros sou, et non pas un sou simple : « Ah ! disaient-elles, voilà un mâle! »
.MADAME DE GIRARDIX
Chose étrange! cette Rachel, destinée à devenir un jour la grâce et la séduction mêmes, n'était à cette époque rien moins que jolie. Au moral triste et taciturne, au physique petite, chétive, malingre, d'une maigreur excessive, qui faisait paraître ses mains et ses pieds démesurément longs, elle semblait disgraciée de la nature. Elle avait à la gencive supérieure plusieurs dents de trop, qu'on lui arracha pour qu'elle ne fût point défigurée. Son organe était si dur, si rauque, que ses camarades l'appelaient le canard, et que plus tard ses professeurs, pour assouplir sa prononciation, durent lui faire mettre, comme Démosthènes, des cailloux dans la bouche. Son intelligence paraissait médiocre. Elle ne savait ni lire ni écrire. Son habillement était celui d'une petite pauvresse. Cependant un observateur attentif aurait pu deviner ce qu'il y avait déjà d'ardent et de fier dans ce regard. Parfois Tenfant sortait de sa torpeur habituelle, et alors elle avait des gaietés ou des colères étranges.
Choron, le fameux professeur de chant,
entendit Rachel et Sarah dans la rue. II leur trouva de grandes dispositions pour le théâtre, et les prit gratuitement dans sa classe. A sa mort, elles entrèrent au Conservatoire. C'était en i833.
Elles eurent pour professeurs Samson et Saint-Aulaire. Sarah eut plus tard un prix de chant; mais Rachel vit bientôt que c'était à la tragédie qu'elle devait se destiner.
Agées l'une de treize ans, et l'autre de douze, les deux sœurs parurent pour la première fois sur un théâtre, aux Italiens, dans un concert donné le jour. Elles chantèrent avec un grand succès le duo de Phèdre et d'Œncmc, de Gluck. Dans ce temps-là, c'était Rachel qui faisait Œnone. Saint-Aulaire n'avait pas voulu leur laisser leur nom de juives. On appelait Sarah, Sophie, et Rachel Elisabeth.
Sur l'aflîche on les avait désignées sous le nom de demoiselles de Saint-Félix. Mais Rachel n'acceptait pas un pseudonyme; dès qu'elle fut libre, le nom qu'elle voulut immortaliser, ce fut son nom de fille d'Israël.
Ses commencements furent difficiles. Un professeur du Conservatoire lui dit un jour : « Toi, Babet (c'était le sobriquet de l'élève), tu ne seras jamais qu'une bouquetière. » Elle débuta au Gymnase en iSSy, dans la Vendéenne^ et, bien que les connaisseurs lui eussent trouvé un réel talent, son succès fut assez modeste. Quand, Tannée suivante, elle voulut entrer aux Français, elle rencontra de grandes difficulés. Les comédiens devinaientils qu'elle les éclipserait tous, qu'elle ferait pâlir toutes leurs renommées- qu'à son aspect toutes les illustrations de la maison de Molière et de Corneille s'effaceraient comme les étoiles qui s'éteignent pour faire place au soleil levant.^ Quoi qu'il en soit, les sociétaires ne lui firent pas un très bon accueil; sans l'intercession de M"" Mars, femme supérieure bien digne de la comprendre, elle ne serait peut-être jamais montée sur cette scène qu'elle devait illustrer. (]e fut le 12 juin i838 qu'elle y parut pour la première fois. Le public ne prêta d'abord qu'une assez médiocre attention à cette jeune lille de dix-huit
LETTRES DE RACHEL 2o3
ans qui allait ressusciter la tragédie française. On ne se doutait pas encore que la petite juive, la chanteuse des rues, l'obscure comédienne du Gymnase, allait être l'artiste la plus célèbre, la plus sublime du siècle. M. Jules Janin, dans les Débats (i), M'"« de Girardin dans la Presse, eurent l'honneur de faire le succès de M"" Rachel, comme on dit en style de coulisses.
C'était dans les derniers jours de l'année i838. La session parlementaire venait de recommencer, et M'"" de Girardin, dans son (Courrier de Paris, fêtait ainsi le retour des législateurs de la France :
« Allons! voilà les enfants revenus, voilà le tapage qui recommence; quel vacarme!
On ne s'entend plus. Comme ils crient! mais voyez-les donc, ces petits diables, comme ils se poussent, comme ils se battent! Il n"v a plus moyen de causer avec tout ce bruit: il n'y a plus moyen de faire de la musique, de
(i) Article du lo septembre 1858.
dire des vers, de raconter la moindre histoire... Quand ils n'étaient pas là, on pouvait s'amuser encore; mais aujourd'hui, que faire? Ils ne nous laissent pas un moment de repos : il faut toujours s'occuper d'eux et les surveiller; on a toujours peur qu'ils ne cassent quelque chose. Les enfants de cet àge-là sont si dangereux! Les autres enfants de cinq ou six ans, dans leurs folies, ne sont jamais bien terribles : ils brisent des tables, des chaises; ces dégâts sont réparés promptement; mais des espiègles de quarante à cinquante ans, c'est tout autre chose; quand ils se mettent à détruire, cela devient grave, et les meubles qu'ils brisent ne se raccommodent pas toujours facilement. N'importe, quel plaisir de les revoir! Comme ils sont engraissés, qu'ils ont bonne mine ! Ils ont sérieusement profité de leurs vacances; que leurs mères doivent être contentes! Ils ne sont pas beaux, ils ne travaillent pas beaucoup ; ils n'ont pas une grande intelligence, mais ils se portent bien. Allez, mes petits amis, amusez-vous, et si vous êtes sages, on vous donnera à chacun
un petit portefeuille pour vos étrennes; mais il ne faudra pas le perdre, entendez-vous ? car on ne vous donnerait plus rien. »
Puis, après cette boutade sur les cor3'phées parlementaires, M™" de Girardin ajoutait :
« Ceux qu'une politique de brouillons et de mécontents envieux attriste, ennuie et décourage , s'occupent de M"" Rachel et de M"" Garcia. Deux petites filles remplies de talents et d'inspiration valent mieux qu'une vingtaine de vieux fous sans idées (i). »
La jeune cantatrice avait le même âge que la jeune tragédienne. On se plaisait à associer leurs deux aurores. Alfred de Musset célébrait leurs débuts dans une pièce de vers digne d'elles et de lui :
Discourons sur les arts, faisons les connaisseurs;
Nous aurons beau chanf,'er d'erreurs,
Comme un libertin de maitrcsse, Les lilas au printemps seront toujours en fleurs, lit les arts immortels rajeuniront sans cesse.
(i) Lettres parisiennes, 2g septembre 1838.
Discutons nos travers, nos rêves et nos goûts. Comparons à loisir le moderne et l'antique, Et ferraillons sous ces drapeaux jaloux ! Quand nous serons au bout de notre rhétorique, Deux enfants nés d'hier en sauront plus que nous.
Le succès à Paris est comme une traînée de poudre. Les mêmes personnes qui, la veille, ne regardaient pas, n'écoutaient pas M''® Rachel, la contemplaient comme une merveille, s'extasiaient à chacune de ses paroles, à chacun cie ses regards. Son talent s'était-il donc transformé en huit jours? Non point. Elle était à la mode. Dès lors, on la reçut en amie dans les salons les plus brillants du faubourg Saint-Germain. L'on ne tarissait pas d'éloges sur son talent, sur sa distinction, sur son tact, sur son élégance, sur son esprit, sur sa vertu.
« L'autre jour, dit M'"" de Girardin dans un de ses meilleurs courriers de Paris, nous étions à la Chambre des députés. Au moment où la séance allait commencer, la porte de notre tribune s'ouvrit et une jeune femme
vint se placer près de nous : c'était M"^ Rachel. Aussitôt tous les yeux et toutes les lorgnettes (car messieurs les députés ont presque tous à la Chambre leurs lorgnettes de spectacle) se tournèrent de son côté, et toutes les personnes de sa connaissance la saluèrent avec le plus gracieux empressemen t. Quelques jours auparavant, la jeune tragédienne était allée à un grand bal chez la femme d'un ministre du 12 mai, et là, personne ne s'était étonné de la voir si exceptionnellement accueillie, pas une mère ne s'était formalisée de ce que l'on donnât à sa fille pour vis-à-vis dans une contredanse une actrice de la Comédie-Française.
(' Ces grands égards que témoigne pour M"'' Rachel le monde parisien, ordinairement si plein de préjugés et de petites idées, sontils accordés seulement à son talent, qui est bien fait pour les mériter? Nous ne le pensons pas. D'autres femmes artistes ont eu, comme elle, un beau et noble talent, et l'on n"a pas fait en leur faveur cette flatteuse exception. Ce n'est donc pas à son talent que l'on rend
cet hommage ; ce n'est pas non plus à son caractère, une si jeune fille n'a pas encore de caractère. A quoi donc rend-on cet hommage? direz-vous. Et vous serez bien étonnés quand nous vous répondrons : c'est à son rang. Le haut rang de l'actrice? Non, mais, le haut rang de la personne, car chacun est, pour ainsi dire, doué en naissant d'un rang individuel dont il ne peut méconnaître les exigences, soit qu'elles l'entraînent à descendre, soit qu'elles l'obligent à monter. »
ISV^" Rachel, qui avait autant d'intelligence que d'inspiration, comprit tout ce qu'il v avait de délicat dans un pareil éloge. Elle en fut profondément reconnaissante. A ce moment, M"'" de Girardin n'était pas encore décidée à. faire des tragédies. L'inexplicable rigueur de la censure pour sa belle comédie de l'Ecole tics Join'njlisles, reçue pourtant à l'unaniniité par le comité du Théâtre-Français, en octobre 1S39, l'avait presque dégoûtée de la littérature dramatique. Elle hésitait encore, doutant d'elle-même, se demandant
avec une modestie sincère si les éloges que ses amis lui décernaient ne s'adressaient pas plus à la femme du monde qu'à la femme de lettres. Et puis, dans ce milieu des théâtres, si jaloux, si exclusif, si livré en pâture aux coteries et aux intrigues, elle rencontrait une opposition tantôt sourde, tantôt déclarée, qui, souvent, paralysait sa force et détruisait ses espérances. Cependant elle méditait une tragédie de Judith, œuvre toute féminine, mais pleine de séductions et de véritable poésie. Elle en avait fait connaître le caractère général à M"" Rachel, et la grande tragédeinne qui n'avait encore créé aucun rôle s'était promis de créer celui-là; elle écrivait à M"'° de Girardin le 24 juillet 1841 :
« Mada.mk,
a Je suis très préoccupée de ce que vous m'avez dit. Assurément, pendant mon séjour à Bordeaux, je ne manquerai pas de vous exciter par mes lettres à mettre la dernière main à votre œuvre. Je suis trop heureuse et trop lière de savoir par nous que mes lettres
VOUS serviront d'aiguillons. Mon père ne me semble pas à portée de vous donner les indications nécessaires; mais j'ai pensé, Madame, à M. Crémieux, qui connaît parfaitement tous ces détails. Je suis siàre d'abord qu'il ne me refusera aucun renseignement, et bien sûre aussi qu'il sera charmé de vous les donner à vous-même et de m'accompagner chez vous à ma première visite. Pourtant, Madame, je ne veux lui en parler qu'après votre réponse. Je vous prie d'agréer l'expression de mes sentiments les plus dévoués. »
M"" Rachel ne cessait de stimuler le zèle de M""" de Girardin. Pleine de foi dans les succès futurs de cette femme d'élite, elle lui écrivait de Bordeaux, le 9 août 1841 :
« Mada.miv,
« ]evc\c Judith et l'auteur de Juditli. Notre conversation revient souvent à ma mémoire, et j'espère que vous achèverez ce que vous avez si bien entrepris. Vous avez la bonté de vouloir que je vous encourage; j'en aurais de
Torgueil, si je ne comprenais toute votre modestie. S'il est vrai pourtant que ma promesse de me charger avec bonheur du rôle que vous voulez bien me destiner soit pour vous un motif de terminer votre ouvrage, croyez bien, Madame, que je ne vous ai pas même dit tout ce que je pense à cet égard. C'est pour moi que je vous prie de ne pas laisser un instant votre plume inoccupée. J'espère qu'à mon retour vous pourrez me lire un travail complet dans une grande partie.
« Je suis ici, Madame, entourée de la même bienveillance, qui me suit partout. Je ne sais, en vérité, comment me rendre digne de tant de faveur. N'est-ce pas, Madame, que vous ne croirez pas que ceci est de ma part une fausse modestie? Vous croirez que je dois être confuse d'une bonté si grande et que je sais faire la part de l'intérêt qu'inspirent ma jeunesse et le souvenir si récent de la situation d'où Ton m'a \ ue sortii'. Adieu, Madame-, je voudrais vous écrire plus longuement, mais le temps manque à ma volonté.
Je me consolerai, si vous voulez bien m'écrire vous-même que vous me gardez »n souvenir et que vous agréez l'expression de mes sentiments les plus dévoués. »
Les artistes sont comme les chiens et comme les enfants; ils ont cet instinct de savoir distinguer tout de suite qui les aime. M"* Rachel se sentait admirée par M"" de Girardin, et, de son côté, elle reconnaissait tout ce qu'il y avait d'esprit, de cœur, de talent dans cette femme hors ligne. Elle était heureuse de penser qu'elle contribuerait peutêtre à faire éclore de belles œuvres, qu'elle serait pour l'auteur de Judith une inspiratrice, une amie. Aussi insistait- elle vivement pour la décider à se lancer dans l'arène dramatique et à cueillir de nouvelles palmes.
« Bordeaux, 15 août 1841.
« Je reviens à la charge, Madame. Il ne dépendra pas de moi certainement que cette belle Judith ne vienne se faire admirer sur le théâtre de la rue de Richelieu pendant le
cours de cet hiver. Puisque vous me demandez souvent quelques lignes d'excitation, je ne manquerai pas à votre vœu, que je regarde comme un devoir pour moi. Croyez-le bien, jVladame, je ne doute pas d'un grand succès pour vous, et je vous promets mon dévouement le plus absolu. Mais, hélas! qu'est-ce donc que mon opinion, à moi, si peu faite pour juger la portée d'une œuvre tragique! C'est vous qui comprendrez bien tout ce qu'il y a d'imposant et de grand dans votre ouvrage. Moi, je ne puis vous dire les impressions que j'ai éprouvées et le désir que j'éprouve.
« Le public de Bordeaux me comble, comme le public de Londres m'a comblée. Camille, Ilermione, Emilie, Roxancont reçu le plus bel accueil. Mon Dieu! mon Dieu! pourvu que le public de Paris ne se refroidisse pas pour moi ! C'est ma peur au milieu de ma joie. Je vous quitte. Madame, en vous priant d'agréer mes sentiments les plus dévoués. »
En lisant les lettres si flatteuses de la grande tragédienne , M™° de Girardin se croyait déjà transportée dans cette atmosphère fiévreuse, passionnante du théâtre, qui exerce un tel attrait, un tel prestige sur certaines imaginations. Il lui semblait déjà entendre ses beaux vers déclamés par la moderne Melpomène devant une foule émue, subjuguée. Elle voyait dans le lointain Rachel avec un merveilleux costume asiatique, cou- A'erte de perles et de jo^-aux, le diadème sur la tête, le poignard à la main.
Oui, je veux me parer d'un éclat emprunté. Dieu puissant ! donnez-moi l'arme de la beauté, Donnez à ces bijoux l'éclat de vos étoiles; De parfums enivrants baignez ces chastes voiles; Chargez d'anneaux la main qui doit tenir le fer; Livrez- moi les secrets du ciel et de l'enfer; Faites-moi posséder, par un affreux mélange, L'astuce du démon et la candeur de l'ange.
Rachel s'éprenait du rôle si bien conçu, si dramatique de cette Judith, ange de l'assassinat biblique, comme Ta qualifiée M. Paul de Saint-Victor, de cette Judith qui non seulement hésite entre le patriotisme et l'huma-
nite, mais qui a pour sa victime un vague amour, et qui, déchirée tantôt par la haine, tantôt par la pitié, sent, au moment du meurtre, le fatal couteau trembler entre ses doigts. Le 28 septembre 1841, l'interprète écrivait à l'auteur :
« Madame,
« En attendant que le public vienne applaudir Judith, voulez-vous permettre à (lamille de vous convier pour jeudi à sa rentrée, à ses amours, à sa terrible mort? Vouo comprendrez mieux que personne combien j'aurai besoin, cette fois surtout, de reposer mes yeux sur des visages amis ; et vous, Madame, si bonne jiour moi, vous ne me refuserez pas de me donner des applaudissements, pour me préparer à en recevoir des autres, quand je leur ferai entendre votre belle jioésie. Vous voyez que j'ai lu votre dernière scène du second acte.
a Agréez, Madame, mes compliments les plus tlévoués. »
Va le (i février i(S.j.3 .
2l6 MADAME DE GIRARD IN
« Madajme,
« Je suis souffrante et fatiguée; cependant il faut que je joue Phèdre demain; il faudra peut-être encore que je joue vendredi ; la Comédie crie misère et me persuade que son salutesten moi. Je suis fîère d'être sa planche de salut; mais, pour le moment, j'en suis bien contrariée, car je dois tout me refuser pour ne pas manquer à mon devoir.
« So\^ez assurée, Madame, que, sans cette circonstance, rien ne me serait plus agréable que d'accepter votre aimable invitation. Je regrette d'autant plus de ne pas pouvoir m'y rendre que j'avais la perspective, non seulement d'une très aimable société, mais encore de très beaux vers, et je vous avoue un faible égal pour tous les deux.
« Je m'occupe tous les jours de JudilJi ; j'ai le désir d'en répéter quelques fragments un jeudi chez moi en jictit comité. Veuillez me dire si vous m'y autorisez. Si vous y trouviez le moindre inconvénient, ne me le cachez pas, je vous en prie. »
Judith fut jouée pour la première fois au Théâtre-Français le i8 avril 1843. M"* Rachel }• fut admirable. La pièce n'eut pas de nombreuses représentations; mais les connaisseurs y avaient reconnu des qualités de* premier ordre. Ils sentaient que M"'*' de Girardin, comme auteur tragique, n'avait pas dit son dernier mot. M"*' Rachel lui demanda avec instances une nouvelle tragédie et contribua beaucoup à lui faire écrire (llcopâtrc, qui est aussi supérieure à Judith quAihalie l'emporte sur Esther.
Dans l'intervalle qui s'écoula entre les deux pièces , la grande tragédienne écrivit plusieurs fois à M™" deGirardin. Elle lui rendait compte, avec exactitude et sans fausse modestie, des ovations qu'elle recevait en province et à l'éti'angcr :
« Rouen, I" juin 184 ^
« Mada.mk,
« Vous m'avez dit de vous rendre compte de mes pérégrinations lointaines, et je vous
2l8 MADAME DEGIRARDIN
obéis, dussiez-vous maudire mille fois la mauvaise inspiration qui vous condamne aujourd'hui à déchiffrer mon griffonnage (i). Je suis assez contente de mon commencement. Le public rouennais, qui a la réputation d'être très difficile et la prétention de le paraître, a bien voulu se montrer indulgent à mon égard; il m'a applaudie, et il a fait un bien plus grand effort : il m'a écoutée. Or, vous savez sans doute que les habitants de cette bonne ville se promènent dans le parterre pendant la représentation et ne prêtent aux acteurs qu'une attention dédaigneuse. J'ai joué Phèdre d'abord, ensuite Marie Sfuart, puis Polyeucte. Cette dernière pièce a surtout excité l'enthousiasme; tout l'honneur au grand Corneille, bien entendu. Couronnes, bouquets, rien n'a manqué à la fête. Je devais partir aujourd'hui même pour Marseille, mais j'ai été obligée de résister aux instances réitérées de la direction, des abonnés,
(i) M"" Rachcl s accase a tort- Son ccriUire est très lisible
LETTRES DE RACHEL 2lg
des collèges, etc.: je joue donc encore demain, et samedi je serai à Paris pour vingtquatre heures seulement. Je ne sais si, pendant ce court séjour, j'aurai le temps d'aller vous remercier du charmant dîner auquel vous avez bien voulu m"inviter; en tous cas, je compte sur votre bienveillance pour m'excuser. Vous seriez bien aimable de me répondre à cette lettre à Marseille: une lettre de vous est trop précieuse pour que je vous en tienne quitte et, d'ailleurs, si vous tenez à avoir la corvée de lire ma mauvaise écriture, il me faut un encouragement. »
A Marseille, nouveau triomphe et nouvelle lettre, du 21 juin 1843 :
« Les Marseillais sont charmants. Si leur enthousiasme pouvait être un peu moins bruyant, je les aimerais tout à fait. Ils ne détellent pas mes chevaux à la vérité, mais ils empêchent ma voiture d'avancer. Pour revenir chez moi après le spectacle, je mets environ une heure à faire cent pas. La dernière
fois que j'ai joué, espérant m'esquiver plus facilement à pied, je priai M. Méry de me donner le bras. A peine avions-nous franchi le seuil de la porte, nous fûmes reconnus et aussitôt poussés, pressés, étouffés par une foule toujours croissante. L'éloquence de mon chevalier échoua devant l'enthousiasme de ces bons Marseillais. Nous ne trouvâmes de salut que dans la boutique d'un chapelier dont la porte fut bientôt assaillie, et le commissaire de police vint nous offrir l'appui de son écharpe escorté d'une vingtaine de soldats: mais je vous prie de croire que nous refusâmes dédaigneusement ce secours, et, confiants dans les sentiments de la multitude, nous nous présentâmes à elle, lui demandant de nous livrer passage. Alors ce furent des applaudissements, des acclamations, un vrai triomphe : je parvins enfin à rentrer chez moi très flattée, mais rendue, moulue, fondue, et promettant qu'on ne m'y reprendrait plus.
« Jusqu'à présent, c'est Hof\ice qui a eu les honneurs; la scène muette a été particulièrement appréciée : franchement, je n'attendais
pas tant du public de Marseille. Je suis bien ingrate cependant de ne pas le porter aux nues, car il me témoigne son affection de toutes les manières. Le côte positif ne reste pas en arrière. Les recettes ont atteint un chiffre jusque-là inconnu, celui de 8,200 francs; j'en suis toute fière, quand on m'assure que celle de Talma n'avait pas dépassé 5,5oo: il est vrai que les temps sont changés!
« Je ne finirai point ma lettre sans vous raconter un petit trait d'audace qui me fait peur quand j'y repense de sang-froid : au milieu d'une des scènes les plus vives de Bajazet, ne voilà-t-il pas qu'on s'avise de me jeter une couronne, moi de ne pas y faire attention, voulant rester en situation, et le public de crier : « La couronne! la couronne! » Atalide, plus au public qu'à son rôle, relève la couronne et me la présente. Indignée d'une interruption aussi vandale, digne vraiment d'un public d'Opéra, je prends avec colère la malencontreuse couronne et la jette brusquement de côté pour continuer Roxane. La fortune aime les audacieux; jamais preuve plus
forte de cet axiome : trois salves d'applaudissements accueillirent ce premier mouvement irréfléchi.
« Pardon mille fois de ce long griffonnage; j'espère qu'il aura pour effet de vous rappeler votre promesse de m'écrire.
« Agréez, Madame, la nouvelle expression des sentiments que je vous ai voués. »
Nous engageons les directeurs des grandes scènes lyriques de l'Europe à méditer cette lettre. Puisse-t-elle les dégoûter de l'abus des bouquets de commande qui paralysent l'action et qui font ressembler une représentation théâtrale à une séance de société d'horticulture. Si la grande Rachel repoussait les couronnes dont elle était si digne^, comment qualifier les fleurs de complaisance? Que. dans une avant-scène, une femme enthousiasmée par le talent d'une grande artiste, lui jette son bouquet, rien de mieux. Mais ces bouquets de la direction, qui sont rangés dans les couloirs comme dans une serre, que l'ouvreuse passe à un spectateur de l'orchestre, que le
spectateur de Torchestre passe à un musicien, que le musicien passe à l'artiste, et qui souvent, hélas ! tombent comme le pavé de l'ours, ces bouquets ne sont pas des hommages, ce sont des maladresses.
Le 3 juillet 1845, M"' Rachel écrivait de Brest à M"""^ de Girardin.