M AD A. ME
« Je m'empresse de profiter de la permission que vous m'avez donnée de vous écrire, pour vous parler de mes succès de province. J'ai commence mon voyage par la Bretagne, et je regrette beaucoup d'avoir pris des engagements avec Lyon et avec l'Alsace, qui me forcent d'abréger mon séjour ici ; j'aurais pu employer très fructueusement dans la seule Bretagne mes trois mois de congé. Les Nantais m'ont d'abord accueillie, et rien dans leur accueil ne m"a rappelé que j'étais chez ces Bretons si froids et si peu enthousiastes; j'aurais cru plutôt me trouver à Marseille. Tout ressemblait aux chaleureuses impressions des habitants du Midi. Il paraît que la
tragédie est préférée en Bretagne à tous les autres spectacles; car l'on m'assure que jamais le public ne s'est tant porté au théâtre, et que jamais les prix n'ont été si élevés. Toutes les villes veulent de moi: je me suis fait de mauvaises affaires avec Rennes, Vannes, Saint-Brieuc, où je n'ai pu me rendre; les journaux de ces villes se sont plaints avec amertume de mon peu d'empressement. Angers m'a envoyé du papier timbré, oui, du vrai papier timbré. Un petit bossu, véritable huissier de comédie, est venu, la plume derrière l'oreille, me remettre, parlant à ma personne, un exploit en bonne forme, pour m'assigner à jouer devant les Angevins, de par la loi ou de par le roi ; tout cela, parce que, dans la conversation, j'avais laissé tomber une parole qu'un sieur Combette, directeur du théâtre d'Angers, avait prise pour une promesse (cela me prouve une fois de plus que les rois de théâtre, comme les rois de la terre, doivent peser leurs moindres paroles). Quelque neuve que fût cette façon d'être engagée, je me révoltai contre, et jamais les Angevins ne m'au-
raient aperçue, si des menaces le sieur Conibette n'était passé aux larmes. Il m'a dépeint son désespoir, celui de toute la ville dont il était l'interprète, enfin il m'en a tant dit que j'ai joué Andromaqiie à Angers. J'ai été ravie de la salle, des spectateurs, des spectatrices, dont le goût et la toilette m'ont rappelé le public de Paris. Mais je ne vous dis rien de Brest, où je suis depuis deux jours, et c'est presque aussi de par la loi que je m'y trouve. Ah! que c'est loin, Brest! Mais quel beau port, ou plutôt quel bel arsenal ! Et le bagne ? J'avoue ma prédilection pour le bagne. Quel joli feuilleton vous feriez, si vous vous étiez promenée comme moi pendant deux ou trois heures au milieu de tous ces forçats à figures effrayantes, si vous leur aviez parlé comme je l'ai fait ! Vous n'auriez peut-être pas eu ce courage, car je vous assure qu'il en faut pour entrer en conversation avec ce rebut de l'humanité. Je ne conçois pas qu'un écrivain remarquable n'ait pas profité d'un moment de loisir pour faire un vo^^age à Brest; il aurait pu, je vous assure, avoir des impressions
très intéressantes et cependant très vraies, ce qui est rarement le fait des impressions de voyage.
« Je m'aperçois qu'en voilà bien long; je ne veux pas prendre sur un temps aussi précieux que le vôtre. Si vous étiez assez aimable pour jeter à la poste quelques lignes à mon adresse, envoyez-les à Lyon, où je serai dans peu de jours, et dites-moi ce que devient Cléopâtrc. Je reçois une lettre du commissaire ro^'al, qui m'annonce que la pièce de M. Ponsard, allant à l'Odéon, nous n'aurons rien de nouveau pour l'année prochaine.
Peut-être serait-ce le cas de produire votre Cléopâtrc. QroyQZ, Madame, aux sentiments sincères que vous m'avez inspirés. »
Depuis plusieurs années, M""" de Girardin méditait cette tragédie sur la fameuse reine d'Egypte, l'enchanteresse de l'antiquité. En 1841, racontant dans ses Lettres parisiennes un concert donné à l'Abbaye-aux-Bois, au profit des inondés de Lyon, elle avait écrit (i) :
(1) Lettre parisienne, 10 février 1841.
« M"° Rachel a parfaitement dit le songe d'Athalie et toute la scène avec Joas. Son succès a été complet. M. de Chateaubriand, M. le duc de Noailles, M. Ballanche, toutes les illustrations de l'endroit l'ont applaudie avec enthousiasme. On l'a trouvée très belle comme tragédienne et très jolie comme femme. Elle était mise à merveille : son costume, d'un goût exquis, tenait à la fois du salon et du théâtre; c'était une robe blanche garnie de chefs d"or et nouée autour du cou par un chef d'or, avec de longues manches flottantes, puis dans ses beaux cheveux noirs des bandelettes d'or. Ce n'était pas une Athalie, sans doute; Athalie ne devait pas être si agréable: mais c'était une Cléopàtre, gracieuse jusque dans sa violence, séduisantejusque dans sa haine, délicate jusque dans sa cruauté. »
Qui mieux que M"° Rachel pouvait rendre ce type fascinateurPQui pouvait mieux représenter cette grande magicienne dont Plutarque a si bien décrit les apparitions merveil-
leuses? « Elle remonta le Cydnus dans un navire dont la poupe était d'or, les voiles de pourpre et les avirons d'argent. Le mouvement des rames était cadencé au son des flûtes, qui se mariait à celui des l3Tes. La reine elle-même, magnifiquement parée, était couchée sous un pavillon broché d'or. De jeunes enfants l'entouraient, habillés en Amours, et ses femmes, vêtues en Néréides et en Grâces, tenaient le gouvernail ou les cordages. Les parfums qu'on brûlait sur le navire embaumaient au loin les deux rives. « C'est Vénus elle-même », s'écriaient les habitants éblouis. Qui pouvait mieux que Rachel reproduire cette figure éclatante comme le ciel de l'Egypte, mystérieuse comme ses secrets sacerdotaux, séduisante et fatale comme sa civilisation, cette reine dont la mort résuma la vie, car c'était un symbole de son caractère qu'un serpent au milieu des fleurs, cette nouvelle Eve dont Antoine expirant ne croyait point avoir payé trop cher l'amour par la perte de l'empire du monde?
M"" Rachel se passionna tout de suite pour
la tragédie de M"^*" de Girardin. Elle lui écrivit le billet suivant, au moment où la pièce allait être soumise au comité du Théâtre- Français :
« Mada.aie,
« Le temps est sombre , mais il n'y a plus d'orage. Plus tôt vous lirez Clëopâtre, mieux cela vaudra: pour ma part, vous savez le désir a)\ient que j"ai de jouer bientôt votre magnifique rôle. Je veux être du comité de lecture jeudi prochain; quel serait le Thésée assez fort pour m'en défendre l'entrée?
« Je me dis et me dirai toujours votre toute dévouée. >i
Peu de temps après, la tragédienne adressait à l'auteur de la tragédie cet autre billet non daté :
« Chère Madame, « Je vous envoie ma loge pour admirer le
2 3o MADAME DE GIRARDIN
port majestueux de votre future Octavie (i). Voilà ce qui peut s'appeler être une véritable artiste; car enfin nous sommes rivales. Elle est plus belle, mais je me crois meilleure. Tout mon dévouement. »
Avant de jouer Cléopâtre, M"^ Rachel avait fait en Hollande et en Angleterre une tournée triomphale. Elle en rendit compte à ^M""*" de Girardin par une lettre datée de Londres, 14 juillet 1846, qui peint bien tout le caractère de l'artiste, impressionnable, irritable, amoureuse de sa gloire, exaspérée contre ses envieux, justement fîère de ses triomphes, ayant la conscience de sa force, de son talent, de son prestige.
« Londres, 14 juillet 1846.
a Madame,
« Combien il est aimable à vous de m'encourager de nouveau à vous raconter quel-
(i) M"» Rimblot, qui joua dans Clcopdtrc le rôle d'Octavie.
ques-uns de mes succès en Hollande ! Les nouvelles que j'ai trouvées à Amsterdam en quittant Paris m'ont tellement éprouvée que j'en étais arrivée à oublier mes succès de chaque soir après la chute du rideau. Est-ce là être artiste? Etait-ce là mériter l'accueil plus que flatteur que me faisaient les Hollandais? Heureusement qu'il reste à tout mortel une certaine dose d'espérance, et la mienne est d'oublier les piqûres de quelques pauvres hères et de remonter grande et forte, emportant avec moi assez de mépris pour en jeter à la face de ceux qui voudront m'atteindre de nouveau dans la course où je vais m'élancer. Aussi, pour que la transformation fût complète, Dieu m'a accordé le châtiment à mes fautes en m'envoyant une bonne maladie qui a manqué de m'enlever à ce monde.
C'est un souvenir, sinon agréable, au moins profitable pour l'avenir, et l'accomplissement du tableau de conduite que je viens d'imprimer dans mon petit, mais dur cerveau.
« Quel étrange galimatias ! allez-vous dire en lisant ces quelques lignes auxquelles vous
ne comprendrez peut-être pas grand'chose. Et à quel propos chercher à vous faire comprendre ce qui doit vous intéresser peu ? Aussi pardon, Madame. Mon excuse est dans le chagrin que j'ai eu et que j'ai encore d'un passé aussi triste que déplorable pour mes propres sentiments.
« C'est de mes succès que je vais tâcher de vous entretenir, puisque vous avez bien voulu m'assurer, Madame, que vous liriez avec indulgence et écouteriez sans sourire les ovations qu'on m"a faites en Hollande. D'abord, à Amsterdam, succès du silence le plus religieux (le plus flatteur peut-être), puis de recettes monstres , enfin d'enthousiasme , c'est-à-dire trépignements, cris, bouquets et couronnes- rien n'y a manqué. J'ai donné sur cette scène six représentations, et, sans des engagements qui m'appelaient ailleurs, j'aurais pu doubler ce nombre. Mais ce qui m'a étonnée, et ce qui a étonné les Hollandais eux-mêmes, c'est qu'ils quittaient leurs ravissantes maisons de campagne, qu'ils abandonnaient bière et cigares pour se rencontrer
dans un gouffre de quarante à cinquante degrés de chaleur, le soir au théâtre, sans compter qu'ils augmentaient leur transpiration par ce mouvement assez réitéré et continu des deux mains se rapprochant sans cesse pour me couper la voix et faire le bruit le plus agréable à Toreille d'un véritable artiste.
« J'ai quitté cette bonne ville d'Amsterdam, la tête, le cœur et les poches pleins de toute chose qu'il faut pour être à peu près heureux dans ce monde: j'allais me rendre à Liège, lorsqu'on me fît connaître le désir que manifestait S. M. la reine des Pays-Bas de m'entendre à la Haye, n'ayant pu quitter cette résidence à cause de l'absence du roi. J'étais affichée à Liège pour le surlendemain de mon départ d'Amsterdam, et, pour satisfaire S. M. la reine sans manquer à mes engagements envers les Liégeois, je fis ainsi : je quittai Amsterdam à dix heures du matin; je fus rendue à la Ha}e vers une heure: à cinq heures je pris un maigre repas; à six heures, je m'habillai avec la robe la plus
noire, c'est-à-dire en deuil, et je me rendis là où se trouvait la reine, les princes et une société brillante et nombreuse. Mon frère me donna la réplique de plusieurs scènes détachées de mon répertoire; à dix heures, la séance fut levée, grâce au ciel, car ma fatigue était extrême. Sa Majesté, pour me combler davantage encore après l'honneur qu'elle m'avait fait de me désirer, me dit des choses mille fois gracieuses, et y ajouta un fort beau bracelet. Tout fut terminé. A une heure du matin, j'étais sur la grande route, pressant mon postillon pour arriver à temps à Liège, et j'arrivai. Mais ne voilà-t-il pas que le roi, de retour de la Haye, me fait mander pour quelques représentations sur le Théâtre-Royal !
« Sans doute j'étais honorée et flattée du souvenir que j'avais laissé, puisqu'il me valait cet ordre. Malheureusement je me trouvai dans l'impossibilité de réaliser ce charmant voyage. Alors on me fît promettre de revenir en l'an 1847, ^ ^^^^ ]^ répondis par un ceriainemcnt empressé. Quant à Liège, Anvers
et Lille, elles ont suivi cette bonne impulsion ,en m'accordant les mêmes succès. En un mois, j"ai gagné trente-cinq mille francs. Si le succès, par le temps qui court, n'est pas Teffet du mérite, on ne peut nier que l'argent aussi vite gagné ne le constate immédiatement. Donc voilà pour contenter amis et ennemis, en cas qu'il me reste de ces derniers; il y en a tant qui ont réussi à me faire de la peine qu'ils doivent cesser de me haïr.
« Voilà, Madame, pour mon mois de juin. Maintenant, il me reste six semaines à passer en Angleterre. Mais ici, qui ne sait que tous les jours se ressemblent, si ce n'est le dimanche qui me semble, à moi, un jour plus triste que les autres jours de la semaine! Pourtant si les Anglais veulent chaque soir m'applaudir, comme on m'a applaudie en Hollande, je ne me plaindrai point de cette monotonie-là.
« Mon chagrin, des représentations successives, une maladie de quinze jours, m'ont empêchée de m'occuper jusqu'ici du beau rôle de (lléopàtre que vous avez bien \()ulu
confier à mon intelligence. Mais aujourd'hui que mon chagrin est non disparu, mais caché, que mes représentations à Londres me laissent plus de repos, que ma santé est meilleure, je vais tout faire pour justifier le choix que vous avez fait pour votre (Zle'ofâtre. Adieu, Madame; permettez-moi maintenant de réclamer toute votre indulgence pour cette malhonnête et longue lettre, qui sans doute vous a pris un temps précieux.
« Je me dirai toujours, Madame, votre toute dévouée. »
N'est-ce point là une lettre qui révèle la fougue et la flamme d'une nature ardente entre toutes? Probablement ce qui trouble M"*" Rachel, l'angoisse secrète dont tous ses lauriers de tragédienne ne peuvent la distraire, ce n'est point un simple ennui de théâtre, ce n'est point la malveillance de tel ou tel directeur, de tel ou tel journaliste. Non : c'est quelque peine plus sérieuse, c'est quelque chagrin plus profond.
Cleopâtre était devenue la consolation de
M"^ Rachel, qui écrivait à M"* de Girardin, le i" septembre 1848, cette lettre datée de Marly-le-Roi :
« Déjà j'aurais été vous remercier, Madame, de l'intérêt continu que vous avez bien voulu prendre à ma santé pendant ces trois mois passés, si cette même santé, qui m'a tant fait souffrir, ne m'eût obligée, depuis mon retour en France, de me soigner en vraie malade que je suis. Les médecins m'ordonnent le repos le plus absolu et me font revenir de la campagne pour suivre un traitement nécessaire. Je ne rentrerai au Théâtre-Français que dans les premiers jours de novembre, et encore à cette époque ne pourrai-je jouer qu'une fois par semaine. Cela est sans doute bien fcàcheux pour le théâtre; mais je vous assure, Madame, que cela est bien triste aussi pour moi de vivre séparée de la seule et véritable jouissance qui me reste dans ce monde, Cléopàtre va dc\enir ma seule compagne. Avec elle, je vais penser, et j'cspcix' qu'on pourra mettre \otre (jeuvi'e en
répétition vers la fin de novembre. ^I. Buloz l'espère, et moi je lui en ai donné la certitude. Dès que la Faculté me permettra le grand air et la promenade, c'est rue de Chaillot que j'irai tout d'abord vous dire de vive voix. Madame, combien mon cœur a été touché et reste reconnaissant des souvenirs que vous m'avez témoignés pendant mon dernier congé. Votre toute dévouée. »
Clcofâtrc fut jouée avec un grand succès le i3 novembre 1847. L'auteur et l'interprète eurent une môme ovation. Cette Cléopàtre, c'était bien la femme qui, apparaissant à une époque solennelle de l'histoire, à l'heure où le vieux monde finissait et où allait commencer le monde nouveau, personnifia en elle, comme pour les résumer en une seule idole, toutes les séductions, tous les charmes du paganisme. Ce que l'on devait admirer, ce n'était pas seulement le rôle de la reine, c'était aussi celui de l'esclave qui a obtenu ses faveurs, sous la condition que le lendemain il expierait par la mort cet honneur.
LETTRES DE RACHEL 23g
cette joie suprême, et qui cependant, heureux de son sort, s'écrie dans l'ivresse du souvenir :
Une femme régnait sur des peuples sans nombre; De sa beauté, les rois, les dieux étaient épris; Moi, j'étais son esclave et je l'aimais dans l'ombre, Heureux même de ses mépris.
Je ne pouvais jamais l'approcher ni l'entendre; Mais, pour apercevoir ou son voile ou sa main, Je la suivais partout; je vivais pour l'attendre Et me jeter sur son chemin.
Un jour, elle vint voir les travaux des fontaines... Je tombai prosterné de crainte à son aspect... 0 Vénus! tout l'amour qui dévore mes veines Parla dans ce brûlant respect.
Pour lui plaire, il faut être un héros fier et brave, Et moi, par quels hauts faits ai-je su l'attendrir ?- Je n'ai dit qu'un seul mot : « Reine, je suis esclave, Mais j'aime et je voudrais mourir ! »
Et la nouvelle Isis que l'ICgypte idolâtre A souri par caprice à l'esclave du port... J'ai vu pâlir d'amour la reine Cléopàtrc... Et joyeux, je t'appelle, ô Mort!
Viens donc! tous les orgueils des gli^rcs insensées, Toutes les voluptés, tous les feux de l'amour, Tous les enivrements des royales pensées, Je les ai connus en un jour!
Je suis prêt à partir pour les rivages sombres ; Prends mon sang et ma vie et mon jeune avenir. Mais permets qu'avec moi j'emporte chez les ombres Le souvenirl... le souvenir!...
Nourris tes noirs vautours de ma chair déchirée, Sous des rocs éternels roule mon corps meurtri, Mais laisse à mes regards son image adorée, A mes lèvres son nom chéri 1
Je subis tes arrêts, ô Mort! sans une plainte; Respecte mon bonheur... il m'est venu de toi. . Et sur mon front glacé laisse vivre l'empreinte De ses baisers qui m'ont fait roi.
Au moment où elle joua Cléopâtre^ M"'' Rachel était arrivée depuis quelque temps déjà à Tapogée de son prodigieux talent. Cette faculté extraordinaire d'ébranler toutes les âmes, de faire tressaillir toutes les fibres, de répandre dans une foule haletante des frissons d'enthousiasme, des effluves, de l'électricité; cette puissance de diction qu'un seul être humain, un prêtre, le père Lacordaire, a possédée au même degré dans notre époque, la grande tragédienne l'avait poussée au paroxysme. Mais de tels génies ne fournissent pas une longue carrière. Il faudrait pour
durer que, pareils à la salamandre, ils pussent vivre au milieu du feu. Comme la Malibran de l'ode d'Alfred de Musset, ils concentrent avec une énergie suprême toutes leurs forces dans un corps qui se brise, et ils se regardent mourir.
M"*" Rachel commençait à sentir les premières atteintes d'une cruelle lassitude. Peu de jours après les premières représentations de Clcofâtre^ elle écrivait à M"^ de Girardin le 1 3 décembre 1 847 :
« Non, je ne suis pas malade; mais, malheureusement, je ne me sens pas toutes les forces que je voudrais avoir dans ce moment. On ne vous a pas dit vrai en disant que je ne voulais plus jouer; mais, ce qui n'est que trop vrai, c'est que je ne peux plus jouer ce que je voudrais, et que j'aime mieux m'éloigner complètement de la scène que de paraître encore dans un autre rôle que celui de Cléopàtre, et je suis sûre, chère madame de Girardin, que vous, vous ne douterez pas un instant ile mes paroles quand je vous dirai
que je ne me sens plus assez de force pour rendre votre beau rôle comme il doit être rendu.
« Quant à toutes les petites tracasseries du théâtre, nous devons, vous et moi (permettezmoi de m'associer à vous dans cette circonstance), nous mettre très au-dessus de leur atteinte. N'écrivez donc point à M. Buloz, et j'espère que bientôt nous pourrons prouver par des faits que le beau est toujours beau, et que le ATai mérite triomphe toujours de l'envie et des petites intrigues dont elle marche accompagnée. »
Que de misères dans cette existence de reine de théâtre, en apparence si radieuse ! Que d'intrigues, que de haines à déjouer ! Quel supplice que d'apercevoir toujours derant soi ces rivales qui seraient si heureuses de vos défaillances; ces femmes méchantes, féroces, que vos triomphes mettent à la torture et qui attendent avec une impatience fébrile le moment tant souhaité de votre déclin ! F2t dans le public combien de figures
antipathiques, semblables à celle de cet Anglais barbare qui suivait partout un fameux dompteur, dans l'espérance de le voir un jour dévoré par les lions et les tigres ! Et parmi ces femmes du monde, ces belles élégantes qui, sur le devant de leur loge, manient l'éventail avec grâce, se disent vos admiratrices et vous applaudissent nonchalamment, combien y en a-t-il qui épient avec une malveillance cachée le moindre défaut de votre toilette, le moindre pli de votre front, la moindre faiblesse de votre voix! Que de regards jaloux se dissimulent sous le double verre des lorgnettes ! Que voulez-vous ? ces femmes-là sont obscures, et vous, vous êtes célèbre. Voilà ce qu'elles ne vous pardonnent point !
Et puis, comme il y a des heures où ce monde factice du théâtre excède la grande artiste, où elle prend en dégoût les portants des coulisses, la fausse clarté de la rampe, où, fatiguée de Tart, elle voudrait revenir à la nature, où, ennuyée des paysages de carton peint, elle a, comme Phèdre, la nostalgie de la campagne !
Ah ! que ne suis-je assise à l'ombre des forets !
Encore, le soir, sous les rayons du lustre, au bruit des salves d'applaudissements avec l'illusion des décors, v a-t-il dans tout cela du prestige. Mais le matin, à la répétition, quand le théâtre est dans les ténèbres, quand de longs morceaux de toile grise recouvrent les banquettes vides; quand les acteurs, en costume de ville, balbutient leur rôle, recevant les observations, polies dans la forme, malveillantes dans le fond, d'un auteur, d'un régisseur, d'un chef d'orchestre, comme il arrive souvent à l'artiste de regarder avec dédain, que dis-je, avec douleur, cette carrière théâtrale, si remplie de déboires et d'angoisses, même pour les privilégiés du succès! A ce moment où une faible lueur de jour pénètre à peine dans la salle noire, comme on se prend à désirer ce qui vous manque : le soleil et la liberté !
Ne répétez pas avec Gœthe : « La vi.e est grave, l'art est serein. » Cette soi-disant sérénité de l'art, par combien d'orages n'est-elle
pas troublée? Quel tourment! toujours se contraindre, toujours vivre pour autrui, et cela sans avoir le mérite du dévouement et de l'esprit de sacrifice; feindre les passions qu'on n'a point et cacher celle qu'on a, déguiser sous le fard la pâleur de ses joues, retenir les larmes véritables et en verser de fausses, être en réalité l'esclave de ce public dont on se croit l'idole, de cette foule capricieuse, aussi ingrate pour les actrices que pour les souveraines !
Les femmes artistes sont deux fois femmes. Leur système nerveux est en proie à une irritabilité maladive. Il en est qui sont tellement surexcités par l'ardeur des luttes incessantes, par la perpétuelle tension des nerfs qui provient des âpres émotions du théâtre, qu'elles en arrivent à être jalouses non seulement de leurs rivales, mais d'elles-mêmes. Vous les louez dans un rôle, elles s'imaginent qu'implicitement vous les critiquez dans un autre. Pour conserver leur sympathie, il vous faut varier toutes les formules de louanges, épuiser tous les genres d'hvperboles. Cette soif
inextinguible d'admiration devient une souffrance. Comme le joueur qui veut toujours jouer, comme l'ivrogne qui veut toujours boire, l'artiste insatiable veut être constamment applaudi. Tous les éloges qui lui sont décernés lui semblent un hommage qu'il regarde comme un droit. C'est à ses yeux une chose toute naturelle. A peine s'il daigne y faire attention. Mais, en revanche, la moindre critique,'quelquefois même un simple conseil, le met hors de lui. Le succès est son pain quotidien. Les ovations sont nécessaires à sa santé. Parfois, s'il prend le temps de réfléchir pendant quelques minutes, il lui arrive de se raisonner, de se dire à lui-même : Quelle est après tout l'importance de ce bruit monotone, de ce bruit banal que font en se rejoignant les mains d'indifférents ou d'inconnus? A quoi bon ces triomphes de la scène qui ne laissent après eux aucune trace.? Pourquoi donc attacher tant de prix à de pareilles chimères, à un vain son, à un peu de fumée? Plaisirs factices, joies de convention et de vanité, au fond vous êtes bien peu de chose! — L'artiste se
dit tout cela. Mais les velléités philosophiques ne durent point. Ce qui reste, c'est la passion, la passion violente, acharnée pour ce théâtre, lieu de vos illusions et de vos douleurs, de vos souvenirs et de vos regrets, de vos espérances et de vos déceptions, pour ce théâtre que vous aimez jusqu'à la fureur, à la frénésie, bien qu'il vous fatigue, bien qu'il vous tourmente, bien qu'il vous tue!
La Révolution de 1848 vint encore accroître, pour JM"'' Rachel, les difficultés et les émotions de sa carrière. Ce n'était plus une chose aisée d'intéresser à des fictions une foule en proie à des réalités terribles. Dans de pareils moments, l'émeute du matin nuit à la représentation du soir. Le public est tenté de se dire : « A quoi bon des tragédies sur la scène, quand il y a déjà tant de tragédies dans la rue ? » Cependant la grande artiste qui, loin de craindre les obstacles, les aimait, pour avoir le plaisir de les briser, ne sentit pas faiblir son courage. Elle redoubla de talent et d'énergie. Comme M. de Girardin, au lendemain du 2 \. février, elle
disait, elle aussi : Confiance! confiance! Oui, confiance dans Racine, dans Corneille, qui dureront plus que tous les tribuns ! Confiance dans la poésie qui plane au-dessus de la politique! Confiance dans l'art qui est immortel !
Au milieu de cette frayeur contagieuse, de cette panique où les riches supprimaient le luxe qui fait vivre les pauvres, M''*^ Rachel, loin de diminuer son train de maison, l'augmenta. Jamais les livrées de ses domestiques n'avaient été plus brillantes; jamais ses équipages n'avaient été mieux tenus.
A son répertoire, elle ajouta le chant de la Marseillaise. L'effet qu'elle produisit fut indicible. Dans sa bouche inspirée, la Marseillaise, purifiée, agrandie, élevée à la hauteur d'un cantique national, se dégageait de tout ce que le crime lui a prêté de sinistre. Ce n'était plus le cri de fureur des saturnales révolutionnnaires; c'était le chant du patriotisme, tel que l'avait conçu l'àme généreuse de Rouget de Lisle. Quand la sublime Française, à genoux, s'enveloppant dans les plis
du drapeau tricolore, disait, de sa voix incomparable :
Amour sacre de la patrie, Conduis, soutiens nos bras vengeurs.
Liberté! liberté chérie!
Combats avec tes défenseurs !
c'était plus qu'un hymne, c'était une prière! Les funestes journées de juin vinrent troubler toutes les choses de l'art. La voix des artistes fut couverte par le bruit du canon et de la fusillade. Peu de jours après, quand M. de Girardin fut jeté en prison par un gouvernement qui voulait le punir de son courage, M"c Rachel, profondément émue, adressa la lettre suivante à la femme du fameux publiciste :
« Dijon, 12 juillet 1848.
« CuiiRi-: M AD A. mi:,
« J'espère que vous ne doutez pas de la part que j'ai prise aux chagrins de toute sorte par lesquels vous venez de passer. Pendant que votre noble et pauvre mari était
prisonnier, je n'osais vous écrire, dans la crainte que ma lettre ne fût décachetée à la poste peu discrète de Paris; mais j'avais de vos nouvelles par ma sœur Sarah et par quelques-uns de nos amis dévoués. Aujourd'hui que M. de Girardin vous est rendu, je veux vous assurer combien j'en suis heureuse, et je vous prie, Madame, en voulant bien me rappeler à son souvenir, de lui dire que, s'il a fait des ingrats dans la grande cité, la France entière que je parcours en ce moment sait lui rendre justice, et qu'il y a encore de bien nobles cœurs qui battent comme le sien pour la digne, grande et sainte cause. Que Dieu le garde : le chaos a besoin de plus d'une étoile ! »
En 1849, 1^ grande tragédienne eut, avec la Comédie-Française, et surtout avec le ministère de l'intérieur dont relevait ce théâtre, des démêlés qui la rendirent très malheureuse et agitèrent beaucoup son esprit si impressionnable. Elle crut devoir, pour des raisons de dignité, donner sa démission, qu'elle
retira au bout de quelques jours, et c'est ainsi qu'elle rendait compte à M'"'' de Girardin d'une résolution si grave, si douloureuse pour un cœur d'artiste :
« Paris, le 14 octobre 1849.
« Mada.-\ie,
a Avant de quitter la Comédie-Française, j'aurais voulu passer en revue tous les rôles démon répertoire. J'aurais été heureuse d'acquitter ainsi ma dette de reconnaissance envers les auteurs à qui j'ai dû mes succès. Le temps m'a manqué pour exécuter mon projet. Forcée de faire un choix, j'avais demandé, entre autres reprises, celle de Clc'ofàlre. L'indisposition de AL Beauvallet ne m'a pas permis de jouer la pièce. Vous le voyez, Madame, dans cette circonstance encore j'ai été malheureuse et non pas ingrate. Je tiens à ce que vous le sachiez, afin que nulle interprétation fâcheuse ne vienne tenter de m'enle\er une part de cette bienveillance que \ous m'avez toujours témoignée et dont
je suis fière. Que ne puis-je aussi facilement prévenir toutes les suppositions malveillantes auxquelles le bruit de ma démission donne lieu ! Que ne m'est-il permis surtout de parler au public comme je vous parle et de le faire juge de ma conduite. Je me sentirais forte alors, car ce public qui m"a prise par la main à mon début, qui m'a faite ce que je suis, ce public à qui je suis tout se convaincrait que je n'ai pas cessé de mériter ses encouragements, son estime, et il me couvrirait encore de sa toute-puissante protection dès que devant lui j'aurais fait justice des calomnies dont je suis l'objet.
c On a dit d'abord que l'envoi de ma démission était le résultat d'un caprice, puisque cette démission n'avait pour objet que d'arracher à la Comédie-Française des concessions d'argent. En d'autres termes, on m'a accusée de demander à mes camarades la bourse ou la vie. Un mot tout de suite sur cette honteuse supposition, afin qu'il n'en reste rien. J'ai répondu à des propositions extrêmement brillantes qui m'ont été faites par
certains aspirants à la direction du Théâtre - Français que, loin de demander une augmentation de traitement, j'irais jusqu'à faire des sacrifices, si, dans cette nouvelle organisation, les rênes de Tadministration étaient confiées à des mains intelligentes et habiles. Estce là exploiter ma position? je le demande. Et qui pourrait révoquer en doute la sincérité de mes paroles en cette occasion, lorsqu'après la révolution de février, le lendemain même de l'installation d'un directeur que l'unanimité de nos suffrages avait désigné au choix du m.inistre, j'ai offert de donner l'exemple du désintéressement et d'abandonner, s'il en était besoin, pour assurer le service des pensions, dix mille francs sur mes appointements et mon congé tout entier de 1849 ? C'est que mes intérêts sont intimement liés à ceux de la Comédie et que sa prospérité m'importe autant que mes propres succès.
« V^oilà pourquoi, dès que le choix du ministre se fut arrêté sur l'homme qui avait à juste titre toutes nos s\'mpathifs, je me fis un detoir, un bonheur de contribuer autant
qu'il était en moi au succès de la nouvelle administration. Les circonstances étaient difficiles, les salles de spectacle désertes: il fallait des efforts surhumains pour arracher le public aux préoccupations politiques: je jouai trois fois, quatre fois par semaine... Je chantai pour la Comédie. Oui, Madame, vous vous en souvenez? Après Camille, après Hermione, après Phèdre, je chantai, et le public, témoin de mes efl'orts, ne se méprit pas sur mes intentions. Il m'en tint compte. Les applaudissements me donnèrent la force qui m'eût manqué sans eux. Je partis pour mon congé, heureuse des résultats obtenus, puisque la Comédie avait pu faire face à toutes ses dépenses, fière des témoignages de reconnaissance que me donnèrent mes camarades. « J'étais loin de prévoir alors au mois de juin que le zèle dont je venais de faire preuve serait trouvé étrange, excessif, trois mois plus tard, et qu"on s'en ferait une arme contre moi. C'est cependant ce qui arriva. Dès la tin dj ce mois, le ministre de l'intérieur crut devoir adresser au commissaire du gouverne-
ment des observations d'une nature telle que celui-ci le pria d'accepter sa démission. De ces observations, il ressortait que les intérêts de la Comédie étaient sacrifiés aux miens, et que j'exerçais au Théâtre-Français une influence funeste.
« Je défie qui que ce soit de citer une preuve, un fait, quelque minime qu'il soit, à Tappui de la première allégation. Quant à la seconde, je n'y réponds pas, autant par considération pour l'homme que nous avions l'honneur d'avoir à notre tète que par respect pour moi-même.
a Ainsi nion dévouement aux intérêts de la Comédie était dex'enu une cause de disgrâce pour celui qui la dirigeait. J'aurais pu me contenter de le déplorer en silence, si sa révocation subite n'était venue me révéler toute l'étendue du mal que lui avait fait mon zèle. En présence d'un fait aussi grave et dont j'étais involontairement cause, je ne crus pas pouvoir rester plus longtemps au J'héàtre- Français.
« Voilà le motif de ma démission.
« Est-ce le résultat d'un caprice? Prononcez. Cependant un nouveau ministre arrivait au pouvoir. Je m'empressai de lui soumettre la cause de ma détermination, m'en reposant avec confiance sur ses lumières et son intégrité bien connue du soin de rendre justice à qui de droit et de donner à la Comédie-Française une constitution définitive.
« Les circonstances n'ont pas permis encore sans doute de faire cesser le provisoire qui nous régit. La Comédie reste placée sous le régime social, et aucune solution n"a eu lieu.
« On a souvent calomnié les sociétaires du Théâtre-Français en leur supposant le désir de se gouverner eux-mêmes. Non, depuis longtemps, les inconvénients et les vices d'un pareil moJe d'administration leur sont connus. Chacun sait qu'il n'est plus possible. Comme mes camarades, je n'ai pas cessé de souhaiter ardemment une organisation qui, en concentrant le pouvoir dans les mains d'un directeur, donnât à l'administration l'unité de vue qui lui manque et garantît à
chaque comédien la liberté d'esprit, le repos dont il a un si grand besoin dans l'exercice de son art.
« Cette nouvelle organisation, si impatiemment désirée, m'eiit peut-être affranchie de toute crainte pour le présent, et donné confiance dans l'avenir : je l'ai attendue un an. Me voici arrivée au terme fixé par ma démission même. Je me retire. Ce n'est pas sans une profonde douleur, Madame, que je quitte cette scène qui me rappelle tant d'heureux souvenirs. On a dit que je m'empresserais d'aller chercher des succès loin de la France. On s'est trompé. Madame. Où donc trouverais-je un public comme celui que je quitte? Non. je ne suis pas ingrate envers lui, croyez-le bien. Non, le souvenir de son indulgence pour moi, de sa bienveillance, de sa bonté ne s'effacera pas si facilement et si vite de ma mémoire. Non. Je lui prouverai, en restant à Paris, en attendant encore, tout le prix que j'attache à son suffrage, toute la peine que j'aurais à me séparer de lui.
« Pei-mette/-moi, Madame, de résumer en
deux mots cette lettre beaucoup trop longue. Ma démission a été le résultat d'un sentiment honorable. Je n'ai voulu ni ne veux d'augmentation de traitement. Je n'ai souhaité et ne souhaite encore qu'une seule chose, la prospérité de la Comédie-Française. Je ne la crois possible que sous le régime d'une direction omnipotente.
« Maintenant, je n'ajouterai plus qu'un mot : j'ai besoin d'applaudissements pour vivre, j'ai donné hier ma représentation de la rue de Richelieu. Je compte certainement faire quelques bonnes créations sur le charmant petit théâtre que vous vous proposez de faire bâtir dans votre jardin. Vous m'avez fait entrevoir ce dédommagement à ma retraite de la Comédie-Française, Je saisirai chaque occasion pour vous rappeler le désir bien vif que j'aurais de jouer chez vous. Mille pardons, Madame, et mille reconnaissances de m'avoir lue jusqu'au bout. »
Cette longue lettre est vraiment remarquable. C'est le langage d'un homme d'Etat.
On dirait un mémorandum rédigé par un grand diplomate. Le stN'le est ferme, la discussion serrée. L'élévation de la pensée s'accorde avec la précision de la forme. La tragédienne défend sa dignité d'artiste avec une autorité et un accent de conviction qui peignent très bien son caractère, fait pour lutter et dominer. C'est bien là M"'' Rachel avec toute son intelligence et toute sa fierté, avec toute la conscience de son talent et de sa gloire.
La tragédienne avait trop présumé de sa résignation en s'imaginant qu'elle pourrait renoncer à cette scène de la rue de Richelieu, où elle avait eu tant de soirées triomphantes, où elle avait brillé d'un si radieux éclat.
Si l'on veut savoir ce qui se passe dans l'àme d'une grande artiste lorsqu'elle s'éloigne pour un instant du théâtre, qu'on lise cette lettre de M"" Rachel à M"'° de Girardin :
« 29 octobre 1849.
« xMada.mh, « Vous qui m'avez vue verser un torrent
26o MADAME DE GIRARDIN
de larmes au récit des petites misères de nos coulisses, vous comprendrez ma fuite de la capitale, si vous n'en approuvez pas la résolution. Depuis quatre jours la fièvre me gagnait, et Paris allait me rendre folle, lorsque je me déterminai à aller abriter mon imagination déjà quelque peu en délire à la campagne verte encore et dorée parfois d'un soleil tiède. Me voilà donc partie et installée dans une modeste petite chambre d'auberge. Mais, loin d'éloigner de mon cœur et de ma tète ces colonnes plus ou moins antiques, ces portiques plus chinois que romains si salement reproduits sur la triste toile de nos coulisses, j'y pense sans cesse et je demande en vain à mes chanteurs d'Ionie de calmer l'impatience que j'ai de rentrer brillante et riche des amours d'Antoine et de Xipharès.
« Mais, ô bonheur! une étoile me parle. Elle m'annonce un directeur dirigeant seul et sans partage la vieille, trop vieille Comédie- Française. Ce directeur serait M. Merle, connu pour ses vertus et son esprit. Dans un temps de fraternité, ne serait-il pas bien de le
LETTRES DE RACHEL 2b I
nommer? M. Merle est digne en tous points de cet insigne honneur. Avec lui, je rentrerais au théâtre d'autant plus volontiers que je me débats en vain comme un pauvre exilé, et que, tout bien vu, tout parfaitement considéré, je ne puis vivre plus longtemps sans ce public qui m'enivrait et pour lequel je donnerais volontiers ma vie si, en l'abandonnant, il m'applaudissait une fois de plus.
a Madame, vous avez été si bonne, si bienveillante pour moi, plus encore dans ces derniers jours, que j'ose vous demander votre bonne grâce, votre crédit d'une heure. Parlez pour M. Merle, faites qu'il soit notre directeur. Je travaille en ce moment pour lui fournir un hiver brillant et fructueux. Je repasse mon répertoire et j'apprends Marion Delorme, Desdemona (de de Vigny) et M'"" de Belle-Isle. Ma sœur, qui a l'honneur de vous porter cette lettre, attendra un petit mot de réponse, si vous en aviez une h faire à ma demande.
«Agrée/, Madame, l'assurance de ma gratitude et de mon entier dévouement. »
Peu de temps après, M"" Rachel faisait sa rentrée aux Français. Mais elle ne devait y jouer que six mois par an. Les six mois de congé, elle les passait en province avec une troupe à elle. En 1 849, elle donna, dans toute une moitié de la France, soixante-quatorze représentations en quatre-vingt-dix jours.
La tragédienne jouait désormais les pièces en prose plus volontiers que les tragédies, parce que la prose est moins fatigante à dire que les vers. Les tirades de Racine et de Corneille exigent une dépense d'énergie fatale à une constitution déjà atteinte. On commençait à remarquer que, lorsqu'elle jouait le répertoire classique, l'actrice était obligée de précipiter son débit, de ménager sa voix et ses forces. Les drames, les comédies, qui ne réclament pas une telle somme d'efforts continus, valaient certainement mieux pour sa santé, sinon pour sa gloire. Aussi décida-t-elle M™* de Girardin à écrire pour elle une comédie en cinq actes et en prose : Lady Tartuffe. Les répétitions furent intéressantes. L'auteur y présidait avec cet esprit, cette grâce, cette
amabilité qui lui étaient ordinaires. La meilleure leçon pour les acteurs, c'était de l'entendre. Elle disait à merveille, et aucun professeur de déclamation n'aurait donné de meilleurs conseils. Il y avait en elle tant de sève, tant de richesse d'imagination , tant d'abondance d'idées, qu'on disait que chacune de ses pièces en contenait toujours deux au moins. A chaque répétition de Lady Tartuffe, on coupait tantôt une scène, tantôt une tirade, c Ah! s'écriait un homme d'esprit^ combien d'auteurs seraient heureux d'avoir ces rognures-là ! »
Représentée pour la première fois aux Français le lo février i853, Ladj- Tartuffe eut un grand succès. M"° Rachel jouait le rôle de Virginie de Blossac, M""' AUan celui de la comtesse de ('lairmont, M"° Kmilie Dubois celui de Jeanne: M. Samson faisait le maréchal d'Estigny, M. Régnier le baron des Tourbières, M. Maubant le jardinier Léonard. C'était une exécution excellente. L'œu vre était complexe, étrange, mais remarquable. Quelques personnes critiquaient le rôle
de lady Tartuffe. Elles prétendaient qu'il était invraisemblable qu'une femme si fausse, si prude, si perfide, si dangereuse, fût capable d'avoir un amour. Erreur! les véritables caractères de femmes ne sont jamais des caractères tout d'une pièce. La femme est avant tout un être inconséquent. Du reste, à quelqu'un qui trouvait le type exagéré, M'"" de Girardin avait répondu : « C'est un bouquet que j'ai fait des noirceurs de cinq ou six femmes de ma connaissance. »
Lady Tartuffe était une Cléopàtremoderne, une Cléopàtre qui, au lieu de régner, obéit, qui, au lieu de planer, rampe-, une Cléopàtre moins la richesse et le diadème, moins la poésie et le prestige 5 mais une Cléopàtre par l'ambition, par l'astuce, par l'arsenal de coquetteries savantes, par la nature féline, par le mélange de douceur feinte et d'irrésistibles entraînements. A côté de ce rôle ténébreux, il V avait, pour faire contraste, celui de Jeanne de Clairmont, un petit chef-d'œuvre de gentillesse, de pureté, de suave lumière : auprès d'un serpent un agneau.
L'auteur et Tinterprète furent également heureuses de leur incontestable succès. Les dernières lettres de M"" Rachel à M"" de Girardin ne portent point de date, mais elles sont de cette époque. Les voici :
« Bien ciiiire Mada.ue,
« Comme vous seriez bonne, si vous consentiez à venir diner chez moi aujourd'hui a.vec le gentil Alexandre. J'ai déjà le consentement de votre noble époux. Vous ne trouverez chez moi que des gens qui vous adorent. Si je n'étais un peu patraque, je serais allée moi-même vous arracher à la rue de Chaillot. Ma voiture sera à votre porte à six heures précises.
« Votre fidèle Lady Rachel. »
a CnivRE Madame,
« Depuis trois jours, je me propose de vous aller demander si vous voulez bien me faire l'honneur et le bien grand plaisir de ^■enir
dîner chez moi mardi. Ne voulant pas faire perdre une représentation de Lady Tartuffe, j'ai joué mardi dernier, malgré les défenses de mon médecin. Bien m'en a pris de n'écouter que mon double désir, celui de vous être agréable et aussi de ne pas faire perdre une splendide recette au théâtre. Je ne suis pas malade, mais je n'ose pas encore sortir en voiture. Voilà pourquoi, bien chère Madame, je vous écris ce que j'aurais préféré vous demander verbalement. Je vous prie d'être mon interprète auprès de M. de Girardin pour qu'il me fasse le même honneur. J"ai le plus grand désir d'avoir M. Cabarrus; mais je ne sais pas son adresse. Voulez-vous la mettre au bas de l'aimable réponse que j'ose attendre de vous? J'espère que mes convives v,)us seront agréables. Nous ne serons que neuf. »
M"'' Rachel se souvenait sans doute de ce précepte : A table, il ne faut pas être moins que les Grâces, et il ne faut pas être plus que les Muses.
Hélas! ces spirituels repas, ces causeries ëtincelantes, ces charmants entretiens ne devaient plus guère se renouveler. M""" de Girardin et M"'' Rachel allaient connaître toutes deux le même mal : la lutte de la volonté contre la souffrance. Douloureuse destinée! C'est presque toujours au moment même où ils viennent d'arriver à l'apogée de leurs forces intellectuelles que les grands talents se sentent, pour la première fois, trahis par leurs forces physiques. Quelle cause d'indicibles angoisses : une àme de feu en prison dans un corps usé! Une foule d'œuvres admirables germaient dans le cerveau fécond de l'auteur de Clcopàtrc. Comme André Chénier, sur les marches de l'échafaud, elle pouvait se dire en se frappant le front : « Il y avait quelque chose là ! » Et voici que la mort s'avançait à pas lents pf)ur interrompre une course si glorieusement commencée!
Au moins. M"'" de Girardin avait cette consolation qu'elle laisserait après elle des poésies, des chroniques, des romans, des pièces de théâtre où elle avait mis la meilleure par-
tie de son esprit et de son cœur. Un homme d'Etat qui a accompli de grandes choses, un écrivain qui a composé des chefs-d'œuvre, un prêtre qui a fourni la sainte carrière d'un long apostolat, peut, comme Bossuet, parler sans amertume des « restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint ». Mais l'acteur, dont le souvenir passe si rapidement, quelles réflexions poignantes ne se faitil point quand il s'est sacrifié à des gens qui lui en savent si peu de gré! Quelle tristesse : la première déception, la comparaison involontaire entre le passé et le présent, la frayeur de l'avenir, la vue de quelque rivale, bien inférieure sans doute, mais fière de ses vingt ans, l'effort convulsif de la main qui veut retenir atout prix le sceptre qui lui échappe, et, dans un lointain qui se rapproche, hélas! cette perspective si odieuse aux artistes et aux souverains : l'abdication! Non, Charles-Quint s'ensevelissant vivant dans le monastère de Saint-Just, Napoléon, moderne Prométhée, que dévore, sur un roc brûlant, le vautour de la douleur, Charles-Albert qui, dans l'exil
d'Oporto, pleure son épée brisée et l'Italie en deuil, ne souffrent pas plus cruellement qu'un roi ou qu'une reine de théâtre qui sont obligés d'abdiquer. Les choses ont comme valeur l'importance qu'on y attache. A'rais joyaux ou pierres fausses, on vous regrette également. M""' Rachel tenait autant à sa chlamyde de tragédienne qu'un souverain à son manteau couvert de lis ou d'abeilles d'or.
Sentant que son empire était menacé, non point par une de ces rivales qu'une femme comme elle était toujours bien sûre de vaincre, mais par la rivale incapable, la rivale toute-puissante qui triomphe un peu plus tôt ou un peu plus tard, par la mort, elle voulut, comme brûlée par la fièvre, multiplier ses émotions de théâtre, recueillir en courant des monceaux d'or et de couronnes, s'imposer des fatigues excessives, faire d'immenses voyages en Europe et en Amérique, connaître tous les climats, toutes les victoires. Son congé de 1X33 fut pour la Russie, où on lui alloua quatre cent mille francs à elle, cent mille francs à sa troupe. Mais en ^■ain la for-
tune lui versait des trésors. Saluée comme la souveraine de Fart par les chevaliers-gardes à Saint-Pétersbourg, couverte d'une pluie de roubles et de fleurs, elle regrettait le temps où, au début de sa réputation, elle touchait à peine quelques billets de mille francs à la tin de son année. Qu'est-ce, en effet, que l'argent, qu'est-ce que la gloire elle-même à côté de ces véritables biens : la santé, la jeunesse, l'espérance?
La mort de M"" de Girardin fut pour M"^ Rachel un chagrin profond. Elle perdait en l'auteur des Lettres parisiennes et de Cléopâtre la femme qui l'avait peut-être le plus appréciée et le mieux comprise. N'était-ce pas d'ailleurs pour elle-même un signal, un présage que cette mort qui avait passé devant la poétique demeure de la rue de Chaillot, devant « le salon qui était un temple, devant le jardin des fleurs de juin, devant la rotonde de la prêtresse de Tibur », cette mort « qui avait soufflé sur les lampes de la veille, sur la pelouse de la promenade, sur les arbres du petit parc, et tout s'était
éteint, tout avait disparu (i). » Avec M""' de Girardin, Paris perdait, aux yeux de M"" Rachel, un de ses principaux attraits. Où retrouver un pareil esprit, un tel charme, une telle grandeur d'âme, une telle élévation d'idées et de sentiments ? Quelles conversations dignes d'être écoutées, après celles de la femme spirituelle entre toutes, dont la bouche inspirée venait de se fermer pour toujours.
En i85(). M"" Rachel quitta la vieille Europe pour le Nouveau-Monde. C'était une faute. Aller en Russie, dans cette France du septentrion, où Ton parle si bien notre langue, passe encore ! mais franchir l'Atlantique, faire une pénible traversée, aller de ville en ville, d'auberge en auberge, dire Racine et Corneille à des Américains, intelligents, sans doute, mais dont la plupart ne savent pas le français ; être obligée, pour forcer les applaudissements, d'exagérer ses
[i) Mcry. Article du Pays.
intonations et ses gestes, quelle imprudence, quel mauvais calcul!
M"° Rachel revint en Europe frappée à mort. Sa longue agonie allait commencer, agonie cruellement troublée, agonie pleine de fièvre et d'angoisse, comme l'avait été toute sa vie, brillante à la surface, tourmentée dans les profondeurs. Elle alla demander au ciel d'Egypte un remède pour sa poitrine meurtrie. Remontant sur une cange ce Nil que rident à peine les brises du désert, elle se rappelait alors M""" de Girardin et Cléopàtre. Elle se redisait à elle-même les imprécations contre ce soleil d'Afrique qui, au lieu de la guérir, la brûlait, et, prenant, elle aussi, en horreur ce climat qu'on lui avait dit salutaire et qui n'était que dévorant, elle murmurait tout bas :
Ahl la vie en Egypte est un pesant fardeau.
Va, ce riche pays, à tant de droits célèbre,
Est pour moi, jeune reine, un royaume funèbre...
On vante ses palais, ses monuments si beaux.
Mais les plus merveilleux ne sont que des tombeaux.
Si l'on marche, l'on sent, sous la terre endormies.
Des générations d'immobiles momies.
On dirait un pays de meurtre et de remords. Le travail des vivants c'est d'embaumer les morts. Partout dans la chaudière un corps qui se consume, Partout l'acre parfum du naphte et du bitume, Partout l'orgueil humain, follement excité, Luttant, dans sa misère, avec l'éternité...
Revenue à Paris, M"*" Rachel ne put y rester que quelques jours. Le climat du Midi lui était indispensable. En 1S57, avant la fin delà belle saison, elle se rendit, avec sa sœur Sarah, la fidèle compagne de ses souffrances, la consolatrice de ses dernières heures, au Cannet, petit village auquel on monte par le vallon de Montfleury, et qui est situé à trois kilomètres au nord de Cannes. De Marseille au Cannet, la route est admirable. Avant d'arriver à ce séjour, la grande tragédienne pouvait se rappeler les vers de Lamartine :
Mon cœur lassé de tout, même de l'espérance. N'ira plus de ses vœu.x importuner le sort. Prètez-moi seulement, vallons de mon enfance, Un asile d'un jour pour attendre la mort.
Elle parcourut des bois d'orangers, des cnamps de myrtes et de violettes, route par-
fumée, route poétique, qui la faisait renaître : « Ah! s'écriait-elle, que je suis heureuse! Ah! qu'il fait bon ici! »
Le village du Cannet se divise en plusieurs petits groupes de maisons entourées d'oliviers. Quelques-uns de ces arbres, âgés de plusieurs siècles, ont des dimensions colossales. L'on dirait presque des ormeaux. Les orangers, avec leurs fruits d'or, y aboncient. On se croirait dans le jardin des Hespérides. Là, Mignon voudrait vivre. Là, elle voudrait aimer. Là, elle voudrait mourir !
M"* Rachel se logea dans une villa qui appartenait à un monsieur Sardou, parent de l'auteur dramatique. En descendant de voiture, elle fît le tour du jardin qui la charma. Mais, lorsqu'elle entra dans la chambre qui lui était réservée, elle pâlit. Cette chambre, humide et sombre, ressemblait à un mausolée. Les murs étaient de marbre, les dalles de marbre, le lit de marbre, froid comme une tombe. La mourante crut respirer un parfum de cimetière. Cependant, comme elle était fatiguée, elle se coucha tout de suite dans ce
lit de mauvais augure, qui semblait fait pour mourir plutôt que pour dormir. Le lendemain, dès qu'elle fut levée, elle se mit à visiter la villa. Elle trouva une toute petite pièce qui lui plut. C'était une antichambre étroite, mal meublée , mais il y avait une fenêtre qui venait rejoindre et abriter de son riche feuillage, de son feuillage odorant, un arbre magnifique, un superbe oranger. Rachel sentit que cet arbre serait son consolateur, son ami. « C'est là que je veux loger », dit-elle; et, comme on lui faisait remarquer que cette antichambre n'était pas digne de la recevoir: « Ah! s"écria-t-elle, ne suis-je pas descendue de mon piédestal.^ Rien n'est assez modeste, rien n'est assez humble pour moi. C'est dans la poussière, oui, dans la poussière, que je voudrais m'agenouiller. » Il n'}' avait pas de lit. « C'est un lit de sangle que je veux! » s'écria-t-elle avec tant d'énergie qu'il fallut bien lui donner le pauvre lit de sangle qu'elle demandait. Elle s'y coucha le soir, dans cette pièce qu'elle a\ait choisie et qu'on n'aurait pas trouvée assez
27b MADAME DE G I R A R D I N
belle pour sa femme de chambre. Le matin, elle tit entr'ouvrir sa fenêtre. Le soleil, qui semble compatir aux souffrances des malades, répandait sa clarté bienfaisante. Les branches de l'oranger pénétraient dans la chambre. « Le bel arbre! s'écria Rachel en souriant. Le bel arbre ! Je veux lui dire bonjour. »
La noble artiste ne se faisait guère d'illusion. Elle avait le pressentiment de sa fin prochaine et acceptait déjà la mort avec autant de courage que de douceur et de dignité. Trois ans auparavant, elle avait perdu une sœur qu'elle chérissait, Rebecca. morte de la poitrine, à l'âge de vingt-cinq ans. Elle l'avait soignée, veillée jusqu'à la lin avec le dévouement d'une sœur de charité. Cinq fois, elle avait fait le vovaiie de Paris aux Eaux-Bonnes pour calmer les souffrances de la malade chérie. Après avoir recueilli son dernier soupir, elle était restée huit heures de suite debout, immobile, pétrifiée comme une statue de la douleur, et, le lendemain
seulement, ses yeux secs, rougis par la fièvre, s'étaient enfin inondés d'une pluie de larmes. Elle avait reconduit à Paris le corps de la morte, et, depuis, elle ne voulut jamais écarter de son esprit la funèbre image de cette bonne et sympathique jeune fille, de cette sœur cadette qu'elle aimait avec une tendresse maternelle. Sous les ombrages du Cannet, Rebecca lui apparaissait. Il lui semblait entendre une voix mystérieuse, et cependant connue, qui arrivait à elle comme un écho d'un autre monde, et qui lui disait : Viens ! Un jeune officier de marine, nature loyale et distinguée, homme d'esprit et de cœur, vint la voir plusieurs fois au Cannet. Jamais peut-être elle n'avait inspiré une alTection plus désintéressée, plus noble. Les derniers rayons de cet astre qui allait s'éteindre pour toujours, la beauté mélancolique et maladive de cette femme, dont les dernières paroles ressemblaient au chant du cygne, de cette mourante qui, avant de rendre son âme à Dieu, résumait tout ce qu'il y avait de meilleur en elle, tout ce qu'il y avait de plus profond, de
plus pénétrant, de plus vrai, cette agonie bien autrement touchante que celle des héroïnes de Racine ou du grand Corneille, tout cela inspirait au jeune homme une émotion, un respect presque religieux. Il fit alors un rêve, un rêve digne d'un poète : il voulut décider M"^ Rachel à se faire chrétienne comme la Pauline de Polyeucte, et puis à se marier avec lui. Il songeait à un hymen funèbre, comme celui de Marguerite dans le roman de M"''' de Girardin, un hymen où l'époux, en passant l'anneau nuptial au doigt de la fiancée, déjà refroidie par l'approche de la mort, peut lui dire, comme dans la mélodie de Schubert :
Adieu ! Tu vas m'attendre, Bientôt je dois partir, Mon cœur fidèle et tendre Te garde un souvenir.
Adieu, jusqu'à l'aurore Du jour en qui j'ai foi, Du jour qui doit encore Me réunir à toi !
Ce rêve ne se réalisa point. M"" Rachel ne voulut point renoncer à la foi de ses pères. Et
cependant, de tous ses rôles, c'était celui de Pauline dont elle se préoccupait le plus. C'était celui dont les vers lui revenaient sans cesse à l'esprit, celui dont elle parlait sans cesse dans ses conversations avec sa sœur. « Oh ! Sarah, dit-elle un matin, j'ai pensé toute la nuit à Polyeucte. Si tu savais quels effets nouveaux, quels effets magnifiques j'ai trouvés! Vois-tu, pour étudier, il est bien inutile de parler, de faire des gestes; il faut penser, il faut pleurer ! »
Pauvre Rachel ! pauvre Rachel !
Que ne l'ctouffais-tu, cette flamme brûlante Que ton sein palpitant ne pouvait contenir I Tu vivrais, tu verrais te suivre et t'appiaudir De ce public blasé la foule indifférente Qui prodigue aujourd'hui sa faveur inconstante A des gens dont pas un, certes, n'en doit mourir.
Connaissais-tu si peu l'ingratitude humaine > Quel rêve as-tu donc fait de te tuer pour eux ? Quelques bouquets de fleurs te rendaient-ils si vaine, Pour venir nous verser de vrais pleurs sur la scène. Lorsque tant d'histrions et d'artistes fameu.x. Couronnés mille fois, n'en ont pas dans les yeux (i).
(i) Alfred de Musset.
28o MADAME DE GIRARDIN
Hélas ! et pendant qu'à la nuit tombante, tu cherches en vain sur ton lit de douleur un peu de sommeil, un peu de repos, là-bas à Paris, les théâtres se remplissent ! Toi, l'artiste indispensable, ils disent que tu n'es pas si nécessaire qu'on le prétendait. Il y a de belles recettes au Théâtre-Français. A quoi bon la tragédie ? KP'"' de la Sciglière fait de l'argent ! Et puis on se livre à des parallèles entre toi et la Ristori ! Ah ! te dis-tu parfois, si j'avais fait pour Dieu la moitié, le tiers, le quart de ce que j'ai fait pour cet ingrat public !
Mais, si bien des gens oubliaient la grande tragétiienne, il y avait, en revanche, quelques amis fidèles qui pensaient à ses souffrances, et qui, de loin, lui envoyaient des marques d'un attachement sincère. La reconnaissance était une des qualités de J\V'* Rachel. Pour les remercier, elle fit un effort suprême. En un seul jour, elle écrivit de sa propre main, de cette main brûlante qui allait être sitôt glacée, dix-sept lettres à ses meilleurs amis, pour leur souhaiter le nouvel an. E!lle- fit
arranger en môme temps dix-sept petites caisses qu'elle remplit d'oranges et de fleurs, et qu'elle envoya aux destinataires des lettres. « Cela leur fera plaisir, dit-elle. Ils verront que je vis encore et que j'ai pensé à eux. »
Elle s'occupa aussi de ses dispositions testamentaires avec un esprit aussi ferme que lucide. Parmi ses légataires figurait l'empereur Napoléon III, pour qui elle avait une grande admiration. Elle lui légua le buste en marbre de Napoléon I", par Ganova. Au plus célèbre des journalistes modernes, à M. de^ Girardin, elle laissa comme souvenir une plume en or, avec des « Ne m'oubliez pas » en pierreries. Il a fait encadrer la dernière lettre de son illustre amie, t^lle est ainsi conçue, et les caractères, tracés encore avec fermeté, en sont très lisibles :
« I" janvier 1858.
a Je \'()us embrasse cette nouvelle année. Je ne pensais pas, cher ami, pouvoir encore, en i!^5'S, vous envoyer ma sincère alfection.
« Kachi:!-. »
La mourante se réjouissait de l'avoir vue, ne fût-ce que pour quelques heures, cette nouvelle année qui, elle le cro3^ait, ne devait point luire pour elle. Pourtant, peu de jours auparavant, elle avait eu comme une faible lueur d'espoir et s'était alors commandé une robe neuve. Il lui semblait qu'elle remontait sur la scène, qu'une pluie de fleurs saluait sa rentrée. « Ah ! disait-elle, comme ils vont m'applaudir! »
Hélas! elle se trompait. Il ne devait plus y avoir pour elle d'autres ovations que le bruit des oraisons funèbres. Elle mourut le 3 janvier, conservant jusqu'au bout toute sa connaissance, se regardant, s'écoutant mourir, s'attendrissant sur le chagrin de sa sœur, mais supportant son propre sort d'une manière intrépide. La fièvre entrecoupait ses paroles. Elle se reposait un instant, puis, faisant un effort, essayant un dernier sourire, elle se remettait à parler. Comme Gœthe expirant, elle voulait de l'air et de la lumière. Il lui semblait déjà qu'elle étouft'ait sous la dalle du tombeau. « Sarah, s'écriait-elle.
donne-moi tes mains. Comme elles sont fraîches. Moi, les miennes brûlent. — Sais-tu ce qui fait que je sens que tout est fini } c'est que je n'ai plus de mémoire. Cette nuit, j'ai voulu me rappeler mon rôle de Pauline. Impossible, je voyais des nuages de feu, des fantômes que je voulais saisir et qui me fuyaient. » Elle demanda qu'on ouvrît la fenêtre pour voir encore une fois son cher oranger. Les parfums du matin arrivaient jusqu'à elle. Elle les respirait, et, jetant sur le jardin un dernier regard : <■': C'est beau! s'écriait-elle. Oui, je regrette tout cela. Et pourtant, je ne dois pas me plaindre. J'avais tant horreur de la décrépitude!... N'est-ce pas, Sarah, tu leur diras que je suis morte avec tous mes cheveux, toutes mes dents; que je n'étais pas trop laide encore... Oh! ne pleure pas, ne pleure pas, je t'en supplie. Il ne faut pas pleurer. Il faut sourire. Je suis délivrée!... Quand je vais être morte, tu me feras belle. Tu mettras dans ma chambre des fleurs, oui, beaucoup de fleurs, toutes celles que tu pourras trouver... »
Pour une nature si énergique, si ardente, ce n'est pas chose facile que de mourir. L'agonie fut vraiment une lutte. Quand elle sentit que la mort était décidément la plus forte, Rachel eut une émotion suprême, et des pleurs lui montèrent aux yeux au moment même où elle rendit Tàme. Lorsqu'on s'aperçut que son pouls avait cessé de battre, on remarqua que son visage était inondé de larmes.
A l'instant où un israélite vient d'expirer, il est d'usage que des pauvres qui, tout le temps de l'agonie, attendent dans une pièce voisine, pénètrent dans la chambre mortuaire pour V prier. On avait fait venir les pauvres de la confrérie de Nice. Ils entrèrent et se mirent à réciter des versets de la Bible, le plus beau de tous les livres si l'Evangile n'existait pas !
Curieuse coïncidence! au moment où Rachel mourut, la nature fut tout à coup en deuil. Il était dix heures du matin, et l'on se serait cru en pleine nuit. Le mistral soufflait avec fureur comme une voix d'outre-tombe. Le ciel était sillonné d'éclairs. Tout le temps
du séjour de Rachel au Cannet, il avait fait un temps superbe, à l'heure de sa mort un orage éclata.
Suivant sa recommandation, Ton embauma son corps. « Au moins, avait-elle dit, je serai sûre de n'être pas enterrée vivante, ce dont j'ai eu souvent si peur. » Puis sa sœur et ses domestiques ramenèrent le cercueil à Paris, (Ses serviteurs l'adoraient. Elle était pour eux d'une douceur, d'une générosité extrême, et ne les changeait jamais.) Une neige épaisse tombait à Ilots. On ne se souvenait pas, depuis vingt-cinq ans, d'avoir vu tant de neige dans le Midi. « Ah! disait Sarah, quel linceul! »
Les obsèques de M"" Rachel eurent lieu à Paris le ii février i858, devant une foule innombrable. La veille de l'enterrement, l'un des meilleurs amis de la tragédienne, ^L Jules dePrémaray, avait écrit : « Que de repentirs tardifs, que de remords vont troubler les âmes de plusieurs autour de cette fosse! Ah! croyez-moi, heureux aujourd'hui qui peut sa-
luer la grande morte sans tressaillir aux cris de sa conscience, sans se dire : j'ai écouté mes colères enfantines et mes rancunes mauvaises ; j'ai écrit qu'elle manquait d'intelligence; j'ai dit qu'elle était grande et j'ai dit qu'elle était petite; j'ai tenté d'abaisser ce que j'avais élevé, et mon orgueil seul s'est brisé contre ce marbre antique qui est resté debout et qui descend debout dans la tombe (i). » Plusieurs discours furent prononcés avant la dernière pelletée de terre jetée sur le cercueil. Quelle chose saisissante l'oraison funèbre d'une actrice ! Le contraste du théâtre et du cimetière, de la clarté du lustre et de la nuit du tombeau, des salves d'applaudissements et de l'éternel silence, les noms des pièces tout étonnés de retentir dans le lieu sinistre où il n'y a de gravées que des ëpitaphes, les figures de rivaux et de rivales dont les jalousies ne sont même pas désarmées par la mort: le public fiévreux, pressé, haletant, d'acteurs, de directeurs, d'auteurs,
(il M. Jules de Prcmaray. Article de Li Patrie.
de journalistes, qui, même en face d'un tel spectacle, pensent l'un à son rôle, l'autre à sa direction: celui-ci à sa pièce nouvelle, celuilà à son feuilleton de la semaine! N'est-ce pas surtout au monde du théâtre que s'appliqueraient bien ces paroles d'un grand sermonnaire, Massillon :
« Nous nous hâtons de profiter des débris les uns des autres. Nous ressemblons à ces soldats insensés qui, au fort de la mêlée, et dans le temps que leurs compagnons tombent de toutes parts à leurs côtés sous le fer et le feu des ennemis, se chargent avidement de leurs habits, et, à peine en sont revêtus, qu'un coup mortel leur ôte, avec la vie, cette folle décoration dont ils venaient de se parer... Loin de nous détromper par l'exemple de ceux que nous vovons disparaître, il sort de leurs cendres mêmes des étincelles fatales qui viennent rallumer tous nos désirs, tous nos attachements pour le monde; et la mort, cette image si triste de notre misère, la mort ranime plus' de passions parmi les
hommes que toutes les illusions de la vie. »
La tombe est fermée. La foule se disperse. Les conversations bruyantes recommencent.
Chacun retourne à ses affaires ou à ses plaisirs. Quelques-uns ont été émus. Mais combien Témotion passe vite! C'est Bossuet qui Ta dit : « Les mortels n'ont pas moins de soin d'ensevelir les pensées de la mort que d'enterrer les morts mêmes. » Oh! l'oubli, ce second linceul; l'ingratitude, cette plaie du siècle!... De tant de personnes que Rachel avait émues, électrisées, de tant d'autres à qui elle avait fait du bien (Dieu seul connaît ses dons si généreux et ses aumônes si abondantes), de tant d'admirateurs, de tant d'obligés, combien y en a-t-il qui viennent encore au Père-Lachaise, ne fût-ce qu'une fois par an, jeter une couronne sur sa tombe?
Il y avait pourtant de bien grands côtés dans cette nature exceptionnelle, digne d'inspirer des attachements sincères, des attachements profonds. Comme toutes les grandes célébrités, M''^ Rachel a été l'objet de calom-
nies innombrables, et l'on a trop souvent oublié ce qu'il y avait de noblement fier et de vraiment généreux dans son cœur. On lui a reproché d'avoir eu à un trop haut degré le sentiment de sa force, la conscience de sa gloire. Il est vrai qu'elle n'aurait pas permis à un prince, à un roi, à un empereur, de lui manquer de respect. Traitée avec admiration dans toutes les cours où elle avait paru, elle était habituée aux prévenances et aux égards. Elle se souvenait de ce que lui avait dit le plus majestueux des souverains de l'Europe, le czar Nicolas, un jour où elle n'osait pas s'asseoir devant ce potentat fameux : « Asseyezvous, Mademoiselle; les royautés comme la mienne passent, la royauté de l'art ne passe pas. » Elle pensait que la supériorité du ta-, lent ne doit fléchir ni devant celle de la naissance, ni devant celle de la fortune. Mais si elle était fière, dédaigneuse quelquefois, avec les grands de la terre, avec les riches, les heureux, comme elle était polie, comme elle était douce, comme elle était bonne pour les petits, pour les humbles! Elle se préoccupait
de leur sort, elle s'intéressait à leurs peines. Ceux pour qui elle était surtout affable au théâtre, c'étaient les plus modestes, les dédaignés, figurants, employés, machinistes. Elle les aimait comme une czarine aime les moujicks. Et aussi, comme ils la comprenaient, comme ils l'admiraient! comme ce petit peuple était iSer de sa souveraine !
Il y avait, à la Comédie-Française, un vieil allumeur de quinquets qui était là depuis trente ou quarante ans. Il connaissait à fond les traditions. Il avait vu dans tous leurs rôles M"^ Duchesnois et Talma. Rachel le respectait. Un jour, elle venait de jouer pour la première fois la Marie Stuart de M. Lebrun. Après sa première scène, elle n'eut guère qu'un succès d'estime. Le public n'était pas décidément enthousiaste. Quand elle rentra dans la coulisse, elle jeta un rapide regard sur le vieil employé. Il lui parut triste. Voulant savoir la véritable cause de cette tristesse, elle le fit demander dans sa loge : « Eh bien! lui dit-elle, vous n'avez pas l'air content. Trouvez-vous que je n'aie pas bien joué?
— Mais, très bien, très bien, Mademoiselle.
— Non, dit-elle, non ! Vous n'êtes pas franc. Je sens que je n'ai pas bien dit ma scène. Vous avez entendu M"* Duchesnois; comment la disait-elle? » Alors l'allumeur de quinquets essaya d'indiquer ce que faisait M"' Duchesnois pour rendre l'émotion de Marie Stuart sortant de son cachot, et saluant le grand air, les nuages. C'était comme une femme qui étouffait et qui respire, comme un poisson qui, après avoir été jeté sur le rivage, est relancé en pleine mer, comme un oiseau captif qui reprend sa liberté. Et il se démenait, il faisait des gestes... « J'ai compris, dit Rachel, et à la prochaine représentation vous verrez! » A la prochaine représentation, elle fut sublime. Dans le public c'était du délire. En sortant de scène, elle fit venir son obscur conseiller, et, lui mettant dans la main une belle montre d'or : « Merci, dit-elle, merci ! »
On a accusé la grande tragédienne de trop tenir à l'argent. Sans doute, elle aimait à le gagner. Mais pourquoi? Pour en faire profi-
ter sa famille, pour assurer l'avenir de ses enfants, pour secourir les pauvres, dont elle était la providence, pour sauver de la misère, peut-être même de plus grands désastres, des personnes qui, si elles lisent ces lignes, se souviendront.
On lui a repj'oché aussi un caractère trop vif, une nature trop ardente. Ah! comme M. de Prémaray a eu raison de le dire : « Tenez, je sens en moi un irrésistible sentiment de révolte quand j'entends reprocher aux grands poètes et aux grands artistes leur nature inquiète, tourmentée, désordonnée, si vous voulez. Avez-vous compté leurs larmes? Avez-vous compté leurs heures d'insomnie et de découragement? Avez-vous compté le nombre de ces terribles accès de iièvre que vous preniez pour de simples accès de talent? Avez-vous compté les gouttes de sang qu'ils ont versées dans la lutte? Non. En ce cas, taisez-vous. »
M"*^ Rachel n'a été si admirable comme tragédienne que parce qu'elle sentait plus vivement qu'aucune autre femme, que parce
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qu'elle avait, à un degré exceptionnel, la faculté de s'émouvoir, la faculté de souffrir. Entre son caractère et son talent, il y avait de grandes analogies : même fierté, même énergie, même passion. Ses joies et ses tristesses ont dépassé la mesure commune. A côté des émotions extatiques que donnent les triomphes de la scène, elle a eu d'indicibles angoisses. Comme beaucoup de grandes natures, elle a, dans une destinée pleine de vicissitudes, connu toutes les extrémités de la bonne et de la mauvaise fortune. Elle a commencé par la pauvreté, elle a fini par la douleur. Célébrée avec enthousiasme, calomniée avec férocité, elle a eu des admirateurs fanatiques et des ennemis implacables. Ses chagrins ont été comme son talent : immenses. Elle a vu, par une dure expérience, ce qu'il en colite à une femme d'être célèbre. Une couronne, réelle ou fictive, est toujours bien lourde à porter : M"" Rachel a senti sous son diadème de reine de théâtre des clous de fer qui lui meurtrissaient le front. Sa vie a été une fièvre perpétuelle. Dévorée par la double
flamme de son imagination et de son génie, elle aspirait au repos et, en même temps, elle en avait horreur. Tout en elle a été agité, tout a été extraordinaire, son enfance et sa vocation, ses luttes et ses triomphes, ses souffrances et sa mort.
M"* Sarah Félix a recueilli religieusement, dans son hôtel de l'avenue de l'Impératrice, comme dans un petit musée, tous les souvenirs que lui a laissés son illustre sœur. Il y a la pendule qui sonna à la grande tragédienne tant d'heures tristes. Il y a le service en porcelaine de Sèvres avec un R gravé en or, qui figurait dans les dîners où elle charmait ses convives par tant d'esprit et tant de grâce. Dans le salon se trouve le beau portrait peint, il y a vingt-sept ans, par M. Charles Muller; M"* Rachel est assise, pâle, rêveuse, mélancolique, les mains jointes, les cheveux en bandeaux lisses. Elle porte une robe de velours noir avec une rangée de boutons d'or et un col de dentelle blanche. Sur la robe, un chàle de point d'Alençon est jeté négligemment. La
tragédienne est adossée à une bibliothèque à demi cachée par un rideau rouge. A côté d'elle, il y a, sur une petite table, dans une coupe de bronze, un bouquet de ses fleurs favorites, les violettes, et un livre, sans doute les œuvres de son poète préféré, de Corneille, Le fond du tableau est la brume d'un lointain assombri, avec des montagnes, des nuages. Le portrait est d'une ressemblance merveilleuse. Jamais ami de M'^'' Rachel n'a contemplé sans émotion cette toile vivante. Elle l'avait donnée à son père et à sa mère pour leurs étrennes. Sur le cadre, il y a cette dédicace : A mes bons parents.
Auprès du portrait qui représente ainsi M"" Rachel sous l'aspect intime, dans la vie privée, il y a un tableau de Gérôme qui nous montre, non plus la femme, mais l'artiste, l'artiste prêtresse de l'art, personnification idéale de la tragédie antique, avec une tunique rouge, des bandelettes blanches, une couronne de lauriers, le visage sombre, l'air fatal, s'appuyant contre une colonnade sur laquelle sont inscrits en caractères grecs trois noms
immortels : Sophocle, Eschyle, Euripide.
En face du portrait signé par Charles Mul- 1er est un pastel du même peintre. Il fut fait trois ans avant la mort de M^® Rachel. C'est une peinture maladive, douloureuse, un pressentiment. Les teintes effacées ont je ne sais quoi de crépusculaire; on dirait une ombre.
Au premier étage, on pénètre dans une toute petite pièce qui ressemble à un oratoire et qu'on pourrait appeler la chambre des souvenirs. Au plafond est suspendue une lampe de cuivre, la lampe traditionnelle des Hébreux, celle qu'on trouve dans la plus modeste chaumière des Israélites de l'Alsace ; de l'Alsace, berceau de la famille de M"" Rachel, de cette Alsace infortunée dont la grande tragédienne, qui avait l'àme si française, aurait tant pleuré les douleurs!
Dans la chambre des 'souvenirs^ il y a une grande vitrine en ébène, avec des feuilles de laurier sculptées sur le bois, et au-dessous de la glace, les armes de la tragédie : le masque, la coupe, le poignard. Cette vitrine contient
les reliques théâtrales : plusieurs des costumes fameux sur lesquels se fixaient naguère tant de regards ardents, tant de lorgnettes curieuses, la tunique et le diadème de Phèdre, le péplum d'Hermione, le collier de Monime, la robe de Lesbie, le manteau de l'Emilie de Cinna.
De chaque côté de la vitrine on lit, dans deux tableaux, en caractères d'une calligraphie très soignée, ornés d'arabesques et d'enluminures, deux articles nécrologiques aussi émus l'un que l'autre, celui de Théophile Gautier et celui de M. Jules de Prémaray, hommage rendu et à la grande tragédienne et aux deux critiques qui avaient eu le mérite de la comprendre et de célébrer dignement sa gloire.
Sur Tautre mur, il y a deux cadres en ébène qui contiennent des cheveux. Quand M"° Rachel avait perdu sa sœur Rébecca, elle avait fait mettre la chevelure de la morte dans un de ces deux cadres. Ce que Rachel fit pour Rébecca, Sarah devait le faire pour Rachel. Les cheveux de la grande tragédienne ont été
mis dans un cadre semblable, qui sert de pendant à l'autre.
Au milieu est le fusain de M'"'' Frédérique O'Connell, dessiné d'après une photographie de Rachel morte.
L'artiste est sur son lit funèbre. Sa tête est appuyée sur l'oreiller où, vivante, elle cherchait en vain un peu de calme. Ses mains amaigries sont étendues comme des mains suppliantes. Elle est revêtue d'une robe blanche, d'une robe qui est un linceul. Sa noble tête est couronnée de lauriers.
Ah! c'est bien là l'image de la femme qui a expié sa gloire par tant de souffrances et qui ne s'est reposée que dans la mort, de la muse éloquente qui, après avoir donné à nos poètes une seconde immortalité, après avoir planté fièrement, dans l'ancien monde et dans le nouveau l'étendard pacifique de la grande littérature française, a succombé martyre de l'art, victime de l'enthousiasme, de celle à qui l'on pourrait dire, comme Alfred de Musset à la Malibran :
Meurs donc! ta mort est douce, et ta tâche es .nplie Ce que l'homme ici-bas appelle le génie, C'est le besoin d'aimer; hors de là tout est vain; Et, puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie. Il est d'une grande âme ou d'un heureux destin D'expirer comme toi pour un amour divin !