NOTÉ TROISIÈME
L'intérêt profond que nous inspire M"** de La Fayette, son affection désintéressée pour Louis XIII, ses nobles sentiments, sa vertu et ses malheurs nous ont porté à
rechercher tout ce qui peut éclairer son histoire et les vrais motifs qui la firent sortir de la cour et se retirer au couvent des Filles de Sainte-Marie. Son principal motif fut sans doute Tamour de Dieu et la crainte de son propre cœur, ainsi que nous l'avons fait voir, sur le témoignage de M"« de Motteville ; mais nous savons, par M°*' de Motteville encore, que la pauvre femme a été enveloppée dans des intrigues diverses dont elle a fini par être la victime, et que là aussi il y a un dessous de cartes et des trames ténébreuses, où il faut tâcher de voir clair pour se faire une idée juste de ce touchant et mystérieux événement, si intimement lié à la vie de M"* de Hautefort.
Que de lumières ne tirerait-on pas des mémoires du P. Caussin, de la compagnie de Jésus et confesseur du Roi, pendant les derniers temps des amours de Louis XIll et de M"** de La Fayette I Et peut-on douter que ces Mémoires n'aient existé quand M"»® de Motteville déclare les avoir vus et leur avoir emprunté en très-grande partie ce qu'elle nous dit des raisons de la retraite de M"« de La Fayette? Laissons parler la sincère dame d'honneur d'Anne d'Autriche.
T. !•', pages 72-80: « L'inclination du Roi (après qu'il se fut lassé d'aimer en vain M'*® de Hautefort )i se tourna vers un objet noaveau, dont la beauté brune n'étoit pas si éclatante, mais qui, arec de beaux traits de visage et beaucoup d'agréments, avoit aussi de U douceur et de la fermeté dans l'esprit. La Fayette, fille d'honneor de la Reine, aimable et fière tout ensemble, fut celle qu'il aima, et ce fut elle aussi à qui il se découvrit davantage sur le sujet du car-
1. Mémoires de La Porte, collection de Petitot, t. lix, page 333: «Pendant ce temps il se fit une cabale de M. de Saint-Simon, de M. l'éTèqne de Limoges, de M** de Senecej, et de M^Im d'Âiches, de Tieaz-Pont et de Polignac,^ pour introduire Mil* de Lafajette à la place de M"« de Hao* tefort. Son Éminence protégea teUement cette Intrigue, qu'en peu de teaps on vit que le Roi ne parloit plus à M** de Hautefort, et que son gnad divertiuement cbei la Reine étoit d'entretenir M"« de Lafajette, et de Is
dinal de Richelieu et sur les chagrins que sa puissance lui donnoit Comme cette fille avoit le cœur bien foit, quoiqu'elle vit en cette confiance la perte de sa fortune assurée; elle ne laissa pas de garder le secret qu'elle devoit à ce prince. Elle le fortifia dans cette aversion par l'amitié qu'elle avoit pour lui, voyant qu'il en étoit déshonoré pour se laisser trop bassement gouverner à ce ministre. Le cardinal fit son possible pour la gagner, comme toutes les personnes qui approchoient du Roi; mais elle eut plus de courage que tous les hommes de la cour, qui avoient la lâcheté de lui aller rendre compte de tout ce que le Roi disoit contre lui. Ils eussent eu peur, s'ils eussent été fidèles, de manquer de bienfaits, et leur intérêt leur paraissoit quelque chose de meilleur que la probité ; ils craignoient aussi que le Roi, par timidité, ne les trahit, et ils aimoient mieux le trahir les premiers. Mais une fille eut l'&me plus ferme et plus belle qu'eux : elle eut le courage de se moquer de la mauvaise fortune, par une résolution secrète qu'elle fit dans son cœur de se faire religieuse. Le Roi, trouvant en elle autant de sûreté et de vertu que de beauté, l'estinaa et l'aima; et je sais qu'il eut des pensées pour elle fort au-dessus des communes affections des hommes. Le même sentiment qui obligea cette fille généreuse à refuser tout commerce avec le cardinal de Richelieu, la fit vivre avec assez de retenue avec la Reine. Gomme la sagesse du Roi, qui égaloit quasi celle des dames les plus modestes, Tobligeoit à beaucoup de reconnoissance, elle croyoit devoir payer cette amitié vertueuse par une grande fidélité pour ses secrets. Un attachement si grand et si parfait ne pouvoit que plûre à ce prince et déplaire à la Reine, quoique elle fût accoutumée au malheur de n'être pas aimée du Roi son mari... La Fayette avouant tout haut qu'elle l'aimoit, et de la manière qu'il sembloit Youloir l'être, devoit faire le bonheur de sa vie ;
Cure chanter. BUe se maintint bien en cette faTeur par les conseils de ceux et de celles de son parti, et n'oublia rien pour cela; elle chantoit,elle jouoit Aoz petits jeux avec tonte la complaisance imaginable ; elle étoit sérieuse laaad il falloit l'être; elle rioit aussi de tout son cœur dans l'occasion, et tiâme quelquefois plus que de raison, etc. » — Mémoires de Monglat, Colisction Petitot, t. XLIX, page 176 : c Le cardinal (pour séparer le Roi de H"* de Hautefort) voulut tâcher de lui faire prendre quelque antre inclination. Il se servit pour ce sujet des ducs d'Halluyn et de Saint-Simon, et de Sanguin, maître d'hOtel ordinaire, qui étoit fort familier avec le Roi: lesquels lui dirent tant de bien de M^i* de La Fayette, qu'il commença à loi parler pour faire dépit à l'autre ; mais comme il étoit homme d'habitude, à force de la fréquenter et de la voir, l'inchnation lui vint pour elle; et cette amitié s'augmentant, elle entra dans une grande faveur qui dura deux ans, au bout desquels elle se jeta dans les Pilles de Sainte-Marie de a rue Sainte-Antoine, oû le Soi l'alloit voir toutes les semaines. »
mais ce prince n'étoît point destiné pour être heureux. 11 ne garda guère ce trésor. On a dit que le cardinal s*étoit servi de sa dévotion pour Ten priver, et que, ne pouvant avoir La Fayette à ses gages, il se servit en même temps de son confesseur pour lui donner des scrupules de la complaisance qu'elle avoit pour le Roi : ce qui fut conduit si finement par leurs directeurs, que Tamour de Dieu triompha de Thumain. La Fayette se retira dans un couvent, et le Roi se résolut de le souffrir. La vérité est que Dieu la destinoit & ce bonheur; car malgré la malice et les faux raisonnemens des gens de la cour, le P. Caussin, confesseur du Roi, comme lui-même Ta écrit dans des Mémoires qu'il a faits et que le comte de Maun, d qui il les avoit confiés, m*a fait voir, au lieu d*adhérer au cardinal de Richelieu, comme il en fut soupçonné, la conseilla, vu les intentions innocentes qu'il lui croyoit, de ne se point faire religieuse, dans la pensée qu'il avoit de se servir d'elle pour inspirer au Roi de faire revenir la Reine sa mère, et de gouverner lui-même son royaume ; mais elle, qui étoit pressée par celui qui donne le vouloir et le parfaire, ne balança pas longtemps entre Dieu et les créatures. Peut-être aussi qu'elle vit avec quelque dépit l'intrigue qui se forma contre elle, et que la fierté, mêlée avec la vertu, eut quelque part à sa retraite. On a même soupçonné M'"*' de Senecé, sa parente, de l'avoir voulu confier au cardinal de Richelieu. J'ignore le fond et le détail de cette accusation i; je sais seulement que M™* de La Fayette pria le père confesseur du Roi d'aller lui demander la permission de quitter la cour, pour se mettre dans un couvent. Ce père décrit dans ses Mémoires les peines qu'il eut à
1. Montglat, Ibid.: c Le sujet de cette retraite n'a pas été trop bien connu; mais on a cru que ce fat à la persuasion de l'évêque de Limoges, aon oncle, et de la marquise de Senecé, sa proche parente, lesquels avoieat eu part dans l'affaire du P. Caussin, et s'étoient servis d'elle pour appayer ses desseins: ce qui étant su du cardinal, ils ne doutèrent point de leor l^rte. Mais comme il ne vouloit pas directement choquer rinclioation da Aoi, il fut bien aise que les autres, pour se sauver de sa vengeance, lui persuadassent d'en user ainsi, sous couleur qu'il lui seroit plus honorable de M retirer dans un couvent sous ombre de dévotion, en méprisant les grandeurs où elle étoit, que d'attendre qu'elle fût chassée par le cardinal. qu'elle avoit offensé : ce qui étoit une chose inévitable. » — Le P. Griffet a établi que ces soupçons de M»* de Motteville et de Munglat sur la part qu'auraient eue l'évéque de Limoges et M»« de Senecé à la retraite de M"* de La Fayette, pour se faire pardonner celle qu'ils avaient prise à l'affaire do P. Caussin, ne sont pas le moins du monde fondés, puisque l'affaire du F. Caussia et sa disgrâce sont postérieures de près d'une année à l'entrée '^* de LaP^yettechezles Filles de Sainte-Marie. La suite de cette note ir à quel point le P. Griffet avait raison .
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examiner la Tocatîon de La Fayette, et à donner an Roi le conseil qu^il lui demandoit en cette occasion. Il rapporte que ce prince parut sensiblement affligé de la résolution de cette vertueuse fille; qxi'il retomba sur le lit dont il ne fesoit que de sortir qnand il avoit commencé à lui en parler; qu'il pleura et qull se plaignit de ce qu^elle le vouloit quitter; mais qu'enfin ayant surmonté par sa piété les tourmens de sa douleur, il lui fit cette réponse : Il est orai qu*elle m*est bi$n chère; mais si Dieu V appelle en religion, je n'y mettrai point â^ empêchement. Sa permission étant obtenue, on la YÏX tout dHin coup sortir de la cour, malgré les larmes du Roi et la Joie de ses ennemis, qui fut, à ce qu'elle m'a dit depuis, la seule chose à vaincre. Il falloit en effet une grande force d'esprit pour se mettre au-dessus de cette foiblesse; car encore que le Roi ne fût pas galant, les dames ne laissoient pas d'être bien aises de lui plaire. Entre autres, M<"* de Hautefort ne fut pas f&chée de sa retraite, elle n'ayoit pas de honte qu'on la crût sa rivale, et il n'y avoit point de prude qui n'aspir&t à la gloire d'être aimée du Roi comme l'étoit La Fayette, tout le monde étant persuadé que la passion qu'elle avoit pour lui n'étoit point incompatible avec sa vertu. Qnand elle se sépara de lui, elle lui parla longtemps devant tout le monde chez la Reine, où elle monta aussitôt après avoir eu son congé, n ne parut aucune altération sur son visage; elle eut la force de ne pas donner une de ses larmes à celles que ce prince répandit publiquement. Après l'avoir quitté, elle prit congé de la Reine, qui ne la pouvoit aimer; ce qu'elle fit avec cette douceur et cette satisfaction que doit avoir une chrétienne qui cherche Dieu, et qui ne veut plus aimer que lui snr la terre et ne désirer que l'éternité. Elle ne fit pas néanmoins toutes ces choses sans beaucoup souffrir. J'ai su depuis de la comtesse de Fleit, fille de la marquise de Senecé, et par conséquent parente de La Fayette, qu'au sortir de la chambre du Roi, où elle avoit dit adieu à ce prince, elle descendit dans son appartement, dont les fenêtres donnoient sur la cour du château, et que cette aimable et vertueuse fille ayant entendu le carrosse du Roi, qu'il avoit fait venir pour dissiper le chagrin où il étoit, pressée de la tendresse qu'elle avoit pour lui elle courut le voir au travers des vitres. Quand il fut entré, et qu'elle l'eut vu partir, elle se tourna vers la comtesse de Fleix qui étoit encore fille, et lui dit touchée de douleur: Hélas! je ne le verrai plus. Le Roi ne fut pas longtemps sans l'aller voir dans le couvent des Filles de Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine, qu'elle Avoit choisi pendant toute sa vie pour le lieu de son repos, et le port où elle devoit trouver son salut. Les premières fois qu'il y fut il demeura si longtemps attaché à sa grille que le cardinal clo Hichelieu, tombant en de nouvelles frayeurs, recommença ses intri-
gués pour Ten arracher tout à fait. Elles lui réussirent enfin, et il trouva moyen d*ôter à son maître la consolation qu'il avoit de faire part des chagrins qu'il avoit contre lui à la seule personne qu'il avoit trouvée assez secrète et assez fidèle pour les lui confiera et d'un esprit assez doux et assez agréable pour les soulager. Je ne puis cependant, au sujet de cette amitié si belle et si pure qui a été entre un prince si pieux et une àme si sage, m'empècher de rappo^ ter une preuve bien forte de la corruption qui se rencontre toajours dans les attachemens sensibles qui se peuvent compter pour honnêtes. Je la tiens de La Fayette même, qui, étant à Chaillot et mon amie, m'en a parlé depuis avec confiance. Elle m'a dit que dans les derniers jours qu'elle fut à la cour, avant qu'elle fût tout à fait résolue de se mettre en religion, ce grand roi, si sage et si constant dans la vertu, avoit eu néanmoins des momens de foiblesse, dans lesquels, cessant d'être modeste, il Tavoit pressée de consentir qa'ïi la mit à Versailles, pour y vivre sous ses ordres et être toute à loi, et que cette proposition si contraire à ses sentimens ordinaires l'ayant effrayée fut cause qu'elle se détermina plus promptement à sortir de la cour, pour prendre des engagemens qui pussent loi ôter des sentimens de cette nature. La vertu des plus parfaits n'est pas toujours également forte; les justes tombent quelquefois, et trop souvent, pour se fier aux résolutions qu'ils croient les pins fermes. Ce grand prince, qui avoit eu le nom de Juste pour avoir paru fidèle à Dieu toute sa vie, ne le fut pas dans ces occasions; il eut des instans où il lui fut infidèle; mais cette infidélité, qui ne dura pas, ne fit que l'avertir de se tenir sur ses gardes, en lui faisant remarquer le péril qu'il avoit couru. Dès qu'il s'en fut aperçu, il résolut de l'éviter. Le refus de La Fayette lui fit ouvrir les yeui. La honte qu'ils eurent de ce petit dérèglement rappela leur vertu et leor piété, et la peur qu'ils eurent tous deux, elle de lui et lui d'elle, leur fit prendre la résolution de se quitter. La nature combattit quelque temps contre la grâce, mais enfin la grÀce fut victorieuse. Sans ceU* il n'auroit pas consenti si aisément qu'elle se mît dans un couvent; et dès qu'elle y fut, comme ils étoient dans les mêmes sentiments, le Aoi n'eut point de peine à lui voir l'habit de religieuse, et elle n'en eut point de le voir à la grille ; l'un et l'autre étoient bien éloignés du désir d'entretenir un commerce dont ils pussent
1. Monglat, Collection Petilot, 2« série, t.XLIX, p. 1T7: t Les visites da Roi i Mïi« de La Fayette durèrent quatre mois, jusqu'à ce que la passion qu'il avoit naturellement pour M"» de Hautefort se réveillant, lui fit oublia celle-ci ; outre que le cardinal fut bien aise de rompre ce commerce, pare« que cette fille vouloit faire profession, et, n'ayant plus d'intérêt dans 1« monde, seroit capable de parler avec trop de liberté. »
avoir du scrapiile. Il approuyoit si fort la retraite de cette vertueuse fille que sa dévotion étant fortifiée par la peine qu'il aroit naturellement à s'appliquer aux affaires, comme il y avoit eu des momens où elle avoit été la cause quil n*avoit pas été tout à fait sage, il y en eut aussi à son exemple où il voulut pousser sa dévotion et le mépris du monde trop loin; et s'il Talloit voir quelquefois, c'étoît pour lui parler de ses desseins, qu'il n*y avoit qu'elle qui sût, et qui aoroient étonné toute l'Europe, s'il les avoit exécutés. Mais Dieu se contenta de son intention: et pour le récompenser du sacrifice qu'il vouloit lui faire, exauça les prières de ses sujets, lui étant ses pensées mélancoliques, qui l'empêchoient de bien vivre avec la Reine, qui devint enfin grosse. On crut même que ce fut un jour qu'étant demeuré tard à ce couvent, il fit un si mauvais temps, qu'il fut obligé de demeurer au Louvre, où il n'y avoit point d'autre lit que celui de la Reine. Quoi qu'il en soit, ce fut alors ( le 5 septembre 1638) que Dieu donna à la France le Roi régnant aujourd'hui, cet auguste prince Louis XIV, qui fut nommé du peuple Dieu donné, n
Cet intéressant passage se peut résumer ainsi :
1*> La passion du Roi pour M"« de La Fayette, tout en demeurant parfaitement pure, alla si loin que l'un et Tautre en conçurent des scrupules, et Richelieu s'appliqua à fomenter ces scrupules, particulièrement ceux de M"« de La Fayette par son confesseur, que M"« de Motteville ne nomme point;
2<> Le P. Caussin, confesseur du Roi, auquel la vertueuse fille demanda conseil, ne fut pas de Tavis de son confesseur et ne la poussa point à se faire religieuse, et parce qu'il trouvait son affection pour le Roi innocente, et parce que voyant qu'elle était très -défavorable à Richelieu il voulait se servir d'elle dans la lutte qu'il entreprenait contre le cardinal ;
3® M"« de La Fayette, ainsi que le Roi, hésitèrent beaucoup. Le Roi ne consentit qu'avec peine à la retraite de celle qu'il aimait; il en conçut un profond chagrin, et elle-même y fut conduite non-seulement par ses sentiments religieux, mais, comme dit M"* de Motteville, par
fierté et par dépit de Tintrigue qui se forma contre elle;
4° Quand M"« de La Fayette fut entrée au couvent des Filles de Sainte-Marie, Louis XIII allait l'y voir trèssouvent et y demeurait fort longtemps. Elle secondait le P. Gaussin en parlant au Roi contre Richelieu; celui-ci s'en inquiéta, et finit par ôter au Roi cette dernière consolation.
Ces divers points sont repris, confirmés et développés par le P. GrifTet dans son excellente histoire de Louis XIII, d'après des documents certains qu'il fait connaître. Le premier de ces documents est une lettre latine du P. Gaussin au général de son ordre, le P. Mutîo Vitelleschi, écrite le 7 mars 1638, et dans laquelle le P. confesseur rend conipte à son général de toute sa conduite et s'efforce de démontrer l'injustice de sa disgrâce. Cette lettre a été imprimée dans le recueil : Tuba magna mirum clangens sonum, etc., donné par le P. Henri de S. Ignace, Paris, t. II, édition de 1717. Elle est intitulée: Epistola régis christianissimi Ludovici XIII confessant, ad reverendissimv/m patrem Mutium Vitellescium , ejusdem societatis prxpositum gêneraient. Le P. Griffet cite encore des lettres manuscrites du P. Gaussin. Il s'appuie surtout sur un mémoire d'un contemporain et d'un ami du P. Gaussin, M. de Lezeau, doyen du conseil d'État, auquel le P. Gaussin fit un récit très-détaillé de tout ce qui s'était passé dans l'affaire de M^'^^ de La Fayette et dans la sienne propre; récit dont M. de Lezeau composa un mémoire étendu qu'il prit soin de soumettre au P. Gaussin , lequel le revit et le certifia. Ce mémoirei que le P. Griffet a eu entre les mains^ et que vraisemblablement il trouva dans les archives de sa compagnie, n'est-il pas ce que M"« de Motteville appelle les mémoires du P. Gaussin? Nous inclinons fort à le croire, en voyant la grande ressemblance du récit de M*^^ de Motteville et
de celui de M. de Lezeau, ressemblance qui paraît bîeo prouver que les deux relations dérivent de la même source. Sans doute le passage du P. Griffet que nous allons transcrire est bien long et se rapporte au P. Caussin tout autant qu'à M'^^ de La Fayette; mais au fond les deux affaires n'en forment qu'une seule, et il ne faut pas oublier que le P. Griffet nous tient lieu de M. de Lezeau, c'ést-à-dire du P. Caussin lui-même.
Histoire du règne de Louis XIII, L III, année 1637 : « Le Roi avoit alors de fréquens entretiens avec M"* de La Fayette, dont le cardinal se défioit. Dès l'âge de 17 ans, elle étoit entrée dans la maison de la Reine en quaUté de fille d'honneur; sa beaaté, sa modestie, sa discrétion, sa douceur attirèrent Tattention de Louis, et leun longues conversations avoient donné de Tombrage au cardinal de Richelieu, qui se douta bien qu'il en étoit quelquefois le sujet, et que l'on n'y parloit pas toujours à son avantage. Le Roi ne la Toyoit jamais qu'en public dans l'appartement de la Reine, et Ton assure qu'un yalet de chambre du Roi ayant voulu leur procurer un entrevue secrète, sans leur faire part de son dessein, ils furent tons deux fort aises de ce que différentes raisons les avoient empêchés de s'y trouver. M"* de La Fayette jouissoit cependant de la plus haute faveur. Le Roi ne se plaisoit qu'avec elle, il lui découvroit ses plus secrètes pensées, et il paraissoit disposé à favoriser en toute occasion ceux qu'elle lui recommandoit. Il voyoit volontiers M"** de Senecey, sa parente, et François de La Fayette, évèque de Limoges, son oncle. Ils avoient la liberté de lui parler quand ils Touloient. Elle fit donner à Boisenval, qui n*étoit d'abord que valet de garde-robe, une charge de premier valet de chambre que le Roi lui accorda sans en parler au cardinal. Ce ministre avoit regardé pendant quelque temps avec assez d'indifférence les entretiens du monarque avec M^^'^ de La Fayette. Chavigny, qui savoit mieux que personne les sentimens du cardinal, màndoit^au cardinal de La Valette que le Roi parloit souvent à M^^* de La Fayette, qui ne faisait ni bien ni mal; mais quan4 Richelieu s'aperçut que son crédit augmentoit tous les jours, et qu'elle commençoit à demander des grâces, et à les obtenir sans sa participation, il en fut alarmé. Il entreprit inutilement de la mettre dans ses intérêts; elle étoit fort attachée à la Reine ^, qui se plaignolt souvent de lui. Son caractère haut et impérieux ne plaisoit pas à M^^® de La Fayette; elle en avoit
1. li"» de Motteville est loin de dire que Mil* de La Fayette fût fort bien
Bouvent entendu parler comme d*un homme terrible, qui ne méoa geoit rien, qui vouioit que tout pli&t sous ses volontés, et qui avoit causé mille chagrins à la Reine, que Ton lui faisoit regarder comme des persécutions également injustes et cruelles. Le seul nom da cardinal l'épouvantoit. Dès ses plus tendres années elle eut dessein de se faire religieuse, et malgré la faveur du Roi elle étoit toujours dans la résolution de se retirer. Ce projet la rendoit plus hardie à mépriser les colères du cardinal, et à braver sa puissance. Il ne savoit jamais rien de tout ce que le Roi lui disoit, et elle ne craignoit pas de découvrir librement à ce monarque les défauts de son ministre, parce qu'étant résolue de tout quitter elle n'avoit rien à perdre. Le Roi s*opposoit fortement au dessein qu'elle avoit d*ètre religieuse, et pour l'en détourner il lui promettoit de l'établir dans le monde avec tous les avantages qu'elle pouvoit désirer i. Ce fat dans ces circonstances qu'il fallut choisir un confesseur pour le Roi. Le cardinal eut toujours une extrême attention à ne donner cet emploi qu'à des hommes incapables, par leur caractère ou par leurs goûts, d'entrer dans les intrigues de la cour ou de se mêler aux affaires du gouvernement. Le père Maillan, qu'il avoit connu à Avignon, et qui succéda au père Suffren, étant mort le 4 octobre 1635, le père Gordon, qui étoit alors âgé de quatre-vingt-trois ans, avoit été nommé pour le remplacer. Il s'agissoit de lui trouver un successeur. Le cardinal consulta sur ce choix le sieur Desclaui, chanoine de Bordeaux, et confesseur de son Éminence. Il en proposa trois, le père Louis de La Salle, supérieur de la maison professe des Jésuites, le père Etienne Binet, et le père Nicolas Gaussin, auquel on s'arrêta. Il s'étoit acquis une grande réputation par un livre intitulé : La Cour Sainte, qu'on ne lit plus aujourd'hui, mais qui eut une grande vogue en ce temps-là. C'étoit d'ailleurs un homme simple et modeste, qui vivoît dans une gi*ande retraite, sans avoir jamais pris aucune part aux affaires du monde. Le cardinal lui annonça par un billet écrit de sa main que le Roi avoit dessein de se confesser à lui le jour de l'Annonciation, et qu'il eût à se rendre le 24 mars (1636) à Ruel, où il lui parleroit. Ce billet lui fut apporté à la maison professe des Jésuites, où il demeuroit, par le jeune Cinq-Mars, second fils du maréchal d'Effiat, qui n'avoit alors que dix-sept ans, mais qui commençoit déjà à être en faveur auprès du cardinal.
avec la Reine et dans ses intérêts. Son rôle n'est pas celui de M"« de Haatefort, quoique leur conduite avec Richelieu ait été semblable.
1. Sous cette phrase ambiguë, n'entrevoit-on pas la proposition que M"*de Motteville rapporte, sur la foi de M»« de La Fajette dlle-même, et qai •ffraya tant celle-ci?
« Le père Gaussin étant arrivé à Ruel entra dans le cabinet de son Éminence, qui, lui ayant déclaré que le Roi vouloit se confesser à lui ayant que de communier, ajouta que ce prince étoit sans vice, que sa vertu faisoit la bénédiction de son État, qu'il étoit important de le tenir dans' cette pureté de mœurs; qu'à la vérité depuis quelque temps il paraissoit attaché à une demoiselle de la Reine, qu*il n^ sonpçonnoit aucun mal, mais qu'une si grande affection pour une personne de différent sexe étoit toujours dangereuse. 11 répéta plusieurs fois qu*il croyoit cette inclination fort innocente, mais il le disoit d'an air el d'un ton qui la rendoit pour le moins très-suspecte, n conclut cependant qu'il ne falloit pas rompre cette liaison tout à coup, mais qu'il étoit à propos de la découdre. Le père ayant reçu: cette instruction, se rendit à Saint-Germain, le 25 mars. Jour de l'Annonciation, et après avoir confessé le Roi, qui parut fort content de lui, il revint à Ruel, ot le cardinal lui apprit que Sa Majesté l'avoit choisi pour son confesseur ordinaire. Quelques jours après^ le père Gaussin étant à Saint-Germain fut fort surpris de voir arriver dans sa chambre au commencement de la nuit le sieur Desnoyers, secrétaire d'État de la guerre, qui lui dit qu'il venoit l'avertir de la inrt de M. le cardinal que la demoiselle de la Reine, dont son Êminence lui avoit parlé, avoit le dessein de quitter la cour pour se faire religieuse; qu'il eût soin d'examiner si sa vocation étoit bonne, et que s'il l'a jugeoit telle, il devoit la confirmer dans ce dessein et l'engager à entrer au couvent le plus tôt qu'il seroit possible. Il lui recommanda en même temps de garder un profond secret sur la visite nocturne qu'il lui rendoit, et surtout de ne point dire au Roi qu'il fût venu lui parler de cette affaire. Le père Gaussin comprit alors à quel point le cardinal étoit impatient de voir finir la liaison du Roi avec M^^« de La Fayette. Elle ne tarda pas à mettre ce père à portée d'exécuter la commission dont le sieur Desnoyers l'avoit chargé. Un jour, lorsqu'il entrait dans la chapelle du château, elle s'approcha de lui pour lui dire qu'elle souhaitoit de lui parler en particulier; il la remit à l'après-dlnée, afin d'avoir le temps de demander au Roi s'il trouvoit bon qu'il eût une conversation avec elle, n alla aussitôt trouver le Roi, pour savoir ses intentions; il ne lui eut pas plutôt dit qu'une demoiselle de la Reine étoit venue le prier de l'entretenir en particulier, que le Roi lui répondit: Cest La Fayette. Oui, je le veux bien, elle veut vous parler du dessein <iu'elle a d'être religieuse. Le père Gaussin eut ensuite une conversation particulière avec elle, en présence de la sous -gouvernante des filles de la Reine ; elle lui dit qu'elle étoit résolue de se consacrer à Dieu dans l'état religieux, et qu'elle le prioit d'engager le Roi à ne s'y point opposer. Il lui représenta les peines et les àô^oûts qu'elle éprouveroit dans ce nouveau genre de vie. Il lui
demanda si elle auroit la force de les supporter, si sa yocation Tenoit de Dieu, si ce n^étoit pas Teffet du chagrin ou de la séduction de quelques personnes intéressées. Elle répondit qu'elle ayoit en ce dessein dès sa jeunesse, qu'elle youloit entrer dans Tordre de h Visitation, qui n*étoit point trop austère, qu'elle n'avoit aucun sujet de chagrin, que personne ne lui avoit conseillé de quitter le monde, dont elle connoissoit la vanité, et que le seul regret qu'elle auroit en le quittant étoit de satisfaire par sa retraite l'ambition et la malignité de ceux qu*elle croyoit a?oir raison de ne pas aimer; elle désignoit par là le cardinal de Richelieu. Le père Cau^sin étant allé rendre compte au Roi des dispositions de M^* de La Fayette, ce prince lui dit les larmes aux yeux: Encore que je sois bien fàcké qu'elle se retire, néanmoins je ne veux peu empêcher sa vocatu», mais setUement qu'elle attende que je parte pour eUler à Varmée: consultes là-^ssus itf«n« de Senecey. Tous les ennemis du cardinal regardoient M^* de La Fayette comme une ressource dont ils espéroient se servir tôt ou tard pour renverser sa fortune, ou du moins pour mettre des bomea à sa puissance. M™* de Senecey, qui n'aimoit pas Richelieu, fut fort f&chée d'apprendre que le Roi eût permis à M"* de La Fayette de se retirer dans un cloître, et qu'il se bornât à vouloir seulement qu'elle différ&t son sacrifice de quelques mois. Le père Caussin lui ayant dit que le Roi s'en rapporteroit à elle pour la conduite de cette affaire, la haine qu'elle portoit au cardinal lui fit trouver tout à coup une raison plausible pour différer le départ de M*^* de La Fayette. Elle dit au père Caussin que cette demoiselle avoit un père et une mère, un ideul et une aîeiilet qui vi voient encore; qu'il étoit juste de les avertir du dessein de leur fille, et d'attendre leur consentement avant que de lui pe^ mettre de se retirer. I^e Roi approuva fort l'avis de M"*® de Senec^t et il fut résolu que l'on écriroit aux parents de la demoiselle qd étoient en province, et qu'elle demeureroit à la cour jusqu'à ceqoe leur réponse fût arrivée. Le père Caussin étant allé trouver le caitiinal à Ruel, pour lui faire part de cette résolution, il en fut trèsmécontent: il s'emporta contre ce père, et lui dit qu'il auroit dû suivre plus exactement les avis qu'il lui avoit fait donner par M. Desnoyers, que les délais et les retardemens ne pouvoient avoir d'autre effet que d'affoiblir la vocation de M^^^ de La Fayette, et peut-être de la lui faire perdre ; qu'il étoit inutile d'attendre le consentement de ses parens, puisque Ton avoit celui du Roi, qui lui tenoit lieu de père et de mère; et qu'enfin il ne falloit pas laisser languir une affaire qui ne pouvoit être terminée trop promptement. Le père Caussin lui ayant répondu qu'il ci'aignoit de se rendre suspect en faisant paroltre tant de vivacité, le cardinal lui dit qu'il avoit raison, que sa qualité de confesseur du Roi le rendoit moins
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propre qu*an autre à conduire cette affaire, et qu*il ne youloit plus qu'il s'en mèl&t. Son Éminence chargea, en effet, un dominicain nonuné le père Carré ^ d'examiner la vocation de M^** de La Fayette; mais dès qu'elle s'aperçut qu'il lui étoit envoyé par Richelieu elle ne Yonlut point se fier à lui. Il lui fit parler par un autre religieux, à qui elle témoigna la même défiance. Le Roi approuva sa conduite, et lui conseilla de ne suivre, par rapport à sa vocation, que les avis du père Gaussin. Le cardinal étoit informé de tout ce qui se passoit par Boisenval, qui n'étoit pas suspect ni au Roi ni à M^'* de La Fayette; c'étoit elle qui lui avoit fait avoir la charge de premiei Talet de chambre ; mais quand il la vit résolue de quitter le monde, il l'abandonna, pour se livrer au cardinal, qui lui promit, dans une conférence secrète qu'ils eurent à Ruel, de prendre un soin partlcolier de sa fortune. Il lui recommanda en même temps d'affecter tenjours de paroltre atteché àM^^* de La Fayette, et il lui indiqua les moyens de faire passer Jusqu'à lui tous les secrète qull pourroit découvrir, par rapport au dessein qu'elle paroissoit avoir de quitter la cour. Le Roi et M^' de La Fayette furent quelque temps sans s'apercevoir que Boisenval abusoit de leur confiance, et ils ne l'auroient peut-être Jamais su, s'il ne lui étoit échappé de dire un Jour d'un air assez brusque à M^ de La Fayette que, puisqu'elle avoit dessein d'être' religieuse, le plus tôt étoit le meilleur, pour ne pas fatiguer plus longtemps l'esprit du Roi, en le tenant dans une si grande perplexité. Ce discours fit soupçonner à M^^' de La Fayette que Boisenval s'étoit vendu au cardinal, et que c'étoit apparemment par lui qu'il étoit si bien informé de tout ce qui la regardoit; elle fit part de ses soupçons au Roi en lui racontant ce que Boisenval lui avoit dit, et ils convinrent ensemble que ce domestique infidèle les trahissoit. Cependant les réponses des parens de H^« de La Fayette n*arrivoient point. Il y a lieu de croire qu'ils étoient instruite de la diversité des sentimens du Roi et du cardinal sur la vocation de teur fille, et qu'ils craignoient de déplaire à l'un, s'ils se pressoient trop d'accorder le consentement qu'on leur demandoit, et d'irriter l'autre, s'ils s'obstinoient à le refuser. M^^* de La Fayette, sincèrement résolue de quitter le monde, prit son parti d'elle-même, et sans attendre les lettres de ses parens, dont le silence lui tenoit lieu de consentement, elle supplia le Roi de lui permettre de faire un voyage à Paris pour demander à être reçue dans le monastère de Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine. Le Roi y consentit, à condition qu'elle seroit de retour à Saint- Germain à l'heure qu'il lui marqua. Il parut approu-^
1. Voilà le confesseur dont parle H*« de HottevilU sans le pommer. NovSi le retrouveroos bientôt dans le CODXS 40 cette note,
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Ter qu'elle eût choisi ce couvent par préférence à tout autre, en lui disant qu'on y vivoit dans une grande r<^gularité. Elle alla se présenter à la supérieure, qu'elle trouva très-disposée à la recevoir; elle revint ensuite à Saint-Germain, où le Roi l'attendoit avec impatience, et quelques Jours après elle pria le père Gaussin de lai obtenir du Roi la permission d'entrer au couvent où elle vouloit se consacrer à Dieu pour toujours. Le père Caussin se chargea d'en faire la proposition au Roi, qui lui répondit en soupirant qu'il auroit souhaité qu'elle eût attendu jusqu'à son départ pour l'armée, mais qu'il se feroit scrupule de s'opposer à sa vocation, ce qu'il répéta plusieurs fois. Le même jour elle vint prendre congé de lui dans la chambre de la Reine; il fit un effort sur lui-même pour vaincre sa douleur: AUex, lui dit-il, oti Dieu vousr appelle, il n'appartient pas à un homme de s'opposer à sa volonté. Je pourrois de mon autorité royale vous retenir à ma cour, et défendre à tous les monastères de mon royaume de vous recevoir, mais je connois cette sorte de vie si excellente, que je ne veux pas avoir à me reprocher un jow de vous avoir détournée d*un si grand bien. Elle monta ensuite en carrosse accompagnée de quelques filles de la Reine et de leur gouvernante, qui la conduisit au monastère de la Visitation de la rue Saint-Antoine, où elle entra le 19 de mai 1637.
« Dès que M^'*' de La Fayette fut partie pour le couvent, le
Roi tomba dans une profonde niélancolie. Il se fit conduire à Versailles, où il fut obligé de se mettre au lit; il lui prit un dégoût et une tristesse qui fit craindre pour sa santé. Le cardinal, l'étant venu voir, le trouva si abattu qu'il en fut effrayé, et pour paroitre sensible à son affliction, il se mit à blâmer le départ de M""^ de La Fayette, en disant que l'on avoit trop précipité cette affaire, et que c'étoit la faute de M*"" de Senecey. Le Roi le crut, et cette dame ayant appris que le prince, prévenu par son ministre, lui attribuoît la cause de son chagrin, eut recours au père Gaussin poar le détromper; elle lui manda le discours que le cardinal avoit tenu au Roi, et l'impression qu'il avoit faite sur l'esprit de Sa Majesté, en le priant de lui faire connoltre la vérité. Le père Gaussin, qui savoit tous les mouvemens que le cardinal s'étoit donnés pour bâter le départ de M^'^ de La Fayette, osa dire au Roi qu*il n'avoit aucan sujet de se plaindre de M*"* de Senecey. Ge monarque, dont l'espHt étoit aigri par la douleur, déchargea toute sa colère sur BoisenTal,* il se souvenôit de ce qu'il avoit dit à M"« de La Fayette pouf la presser d'entrer au couvent, et lorsqu'il fut de retour à Paris, Boisenval étant venu se présenter, il lui tourna le dos. Celui-ci alla aussitôt implorer la protection du cardinal, qui dit au père Caussin qu'il étoit fort surpris de la réception que le Roi avoit faite à Boisenval. Le père Gaussin rapporta ce discours au Roi, quoique
le cardinal ne Teùt point chargé de lai en parler. Le Roi, voyant que soD ministre prenoit ouvertement le parti du valet de chambre, se confirma de plus en plus dans la pensée où il étoit déjà que Boisenval Tavoit trahi dans Taffaire de H^* de La Fayette, et quelques jours après, rayant trouvé dans son appartement, il lui dit, en présence de plusieurs personnes: Boisenval, je vous donne votre congé, vous êtes un trattre, je ne veux plus vous voir^. On ne sait pas si le cardinal de Richelieu trouva quelque moyen de le dédommager de sa disgrâce, mais il est certain qu*il perdit sa charge de premier valet de chambre, et que Ton ne put jamais ongag^r le Roi à souffrir qull revint à la cour.
« Louis étoit si affligé du départ de H^* de La Fayette que l'on lai dit, pour le consoler, qu*ii ne tenoit qu'à lui de l'aller voir quand il lui plairoit. Il écrivit auparavant à la supérieure du couvent, pour lui marquer le jour et l'heure où il iroit. Il vint au monastère, et en entrant dans le parloir, il y trouva le secrétaire d'État Desnoyers*, qui s'entretenoit avec la supérieure; il étoit venu lai dire qu'elle ne devoit point avoir d'inquiétude sur la dot de MO* de La Fayette, parce qu'il étoit décidé qu'elle auroit les 12,000 livres que le Roi avoit coutume de donner aux filles de la Reine, à la fin de leur service. Desnoyers fut étonné de voir arriver le Roi dans an lieu où il ne l'attendoit pas; il se retira, et l'on fit venir M"* de La Fayette, avec qui le Roi eut une conversation, qui dura plus de trois heures. Il fut si touché de tout ce qu'elle lui dit sur le bonheur de la vie religieuse, qu'il assura le père Gaussin qu'il embrasseroit volontiers l'état religieux s'il n'étoit pas attaché au gouvernement da royaume'.
« Le cardinal avoit compté que le Roi auroit bientôt oublié M^* de La Fayette, quand une fois elle seroit enfermée dans le couvent. Lorsqu'il sut qu'il étoit allé la voir, et qu'il s'étoit entretenu plas de trois heures avec elle, il en fut très-mécontent; il manda le père Gaussin, et lui dit qu'il étoit fort étonné que le Roi eût fait un mystère de la visite qu'il vouloit rendre à M"« de La Fayette, qu'après tout, il n'en avoit aucune inquiétude. Le Roi sait bien, disoit-il, QUeje ne me soucie pa$ des petites affaires qu'il a à démêler avec
1. Monglat, Collection Petitot, 2* série, t. XLIX, p. 177, dit aussi que le Roi chassa Boisenval et ne voulut plus le revoir.
2. Le père Oriffet met ici et partout, comme on a pu le remarquer, Dnmyers, erreur étrange de la part d'an homme qui, comme nous, avoit dû Toir bien des lettres autographes toujours signées : Db Noyshs. Il s'appeloit Sablet, seifsneur de Noyers, terre et château près de Dangu et de Oison. Danga appartenoit aussi à Sublet, qui en avoit le titre de baron de Dangu.
3. Ce passage confirme parfaitement celui où M"« de Motteville, toujours sur la foi de M^i* de La Fayette, attribue la môme intention à Louis XIII.
La Fayette : voilà pourquoi il ne m'en a pas parlé; U sait que je suis assez occupé des grandes affaires qui concernent son État, sans m'amuser à des bagatelles. Le père Caussin n*eut pas de peine à 8*aperceyoir qu'en lui tenant ce discours il dissimuloit ses Téritables sentimens. Il se montra plus à découvert dans une autre conyersation en lui disant que cette visite avoit fait beaucoup d*éclat, que le public étoit persuadé qu'elle auroit de grandes suites, et que ses amis étoient venus s'offrir à lui pour le défendre au péril de leur vie. Hé quoi» Monseigneur, reprit le père Caussin, qu*y auroitil à craindre? M\^ de La Fayette n*est qu*un enfant. Vous n'êtes pas méchant^ reprit le cardinal en lui serrant la main ; il faut qw je vous apprenne la malice du monde; sachez que cet enfant apem tout gâter,
« Le Roi continua pendant quatre mois à rendre de fréquentes visites à M^^® de La Fayette, quoique le cardinal pressât le père Caussin de l'en empêcher, en lui représentant qu'il ne convenoit pas à un grand roi d'occuper son esprit de cette petite fille. Louis ne la voyoit qu'au parloir, en présence des officiers et des courtisans qui l'accompagnoient, et qui se tenoient éloignés de la grille pour ne pas entendre la conversation. Le cardinal avoit raison de se défier des longs entretiens de son maître avec cette fille ; il se doutoit qu'elle travailloit à l'indisposer contre lui, et il ne se trompoit pas. Le père Caussin étoit dans la confidence ; il dirigeoit M^^ de La Fayette, qui ne cessoit de vanter au Roi sa droiture et sa probité. Le cardinal ayant remarqué que ce père commençoit à prendre du crédit sur l'esprit du Roi, lui proposa un jour de se lier étroitement avec lui sans que le Roi s'en aperçut; il lui dit que tous les autres confesseurs en avoient usé ainsi, et qu'il ne savoit pas pourquoi il refusoitde lui témoigner la même confiance. Il lui offrit en même temps tmt» les grâces qu'il pouvoit désirer pour lui, pour son ordre et pour ses parens, s'il vouloit l'appuyer auprès de Sa Majesté. Le père Caussin reçut les avances du cardinal avec beaucoup de respect et de civilité, sans se lier cependant à une parole positive. Le cai'dinal étoit trop éclairé pour ne pas s'apercevoir de son indifférence ; il résolut de ne rien omettre pour la vaincre ; il l'accabloit de ( resses quand il le voyoit; et non content de lui offrir des grâces, il le pressoitde lui en demander, et lorsqu'il en sollicitoit quelqu'une, ce qui arrivoit très-rarement, Richelieu paroissoit plus content de pouvoir la lui accorder, que l'autre ne Tétoit de l'avoir obtenue. Le père Caussin évitoit autant qu'il lui étoit possible d'avoir obligation à un homme dont il n'approuvoit pas la conduite.
« Les bruits répandus dans le public contre le gouvernement du cardinal, qui étoient parvenus jusqu'à lui, avoient fait de si vives impressions sur son esprit qu'il les regardoit comme autant deTén*
lés incontestables. Il éloit persuadé qbe ce ministre n*ayoit allumé la guerre dans toute TEurope que pour se rendre nécessaire et pour satisfaire son ambition, et que le Roi rendroit compte à Dieu de tout le sang humain dont les yilles et les provinces étoient inondées. Il gémissoit sur le malheur des peuples, qu*il croyoit accablés d'impôts. Les alliances contractées avec les puissances hérétiques le scandalisoient; il déploroit le pillage des églises, et l'oppression des catholiques d'Allemagne. 11 prétendoit que les rigueurs exercées contre la Reine mère étoient évidemment contraires au quatrième commandement de Dieu, et qu'enfin le Roi ne pouvoit en conscience abandonner le pouvoir de son royaume à an ministre qui lui faisoit violer toutes les lois divines et humaines. M^' de La Fayette n'en aToit pas une autre idée, et ils convinrent ensemble qu'elle parleroit fortement au Roi pour lui faire sentir à quel point il se rendoit coupable devant Dieu par la confiance aveugle qu'il donnoit au cardinal. Ce prince blàmoit volontiers son ministre, mais il ne pouvoit souffrir qu'on en dit du mal en sa présence, ni que l'on osât lui représenter des inconvéniens auxquels il ne pouvoit remédier. Un jour que M"« de La Fayette lui en parla très-fortement, après l'avoir écoutée, il lui tourna le dos, et partit sans lui répondre un seul mot II se repentit ensuite de l'avoir quittée si brusquement, et lui fit dire par le père Caussin qu'il ne désapprouvoit pas la liberté qu'elle avoit prise, et qu'il reviendroit la voir incessamment. La Reine donna le voile à M^« de La Fayette, le jour de sa prise d'habit. Le père Caussin y prêcha, et après le sermon la Reine le fit appeler pour lui parler en particulier; elle lui dit qu'il étoit obligé en conscience de représenter au Roi que son peuple étoit surchargé de tailles et d'impôts, pour subvenir aux frais d'une guerre qui n'étoit excitée et entretenue que par l'ambition du cardinal ; que ce ministre n'avoit en vue que d'embarrasser tellement l'esprit du Roi qu'il ne pût absolument se passer de lui ; qu'il entretenoit une division perpétuelle dan^ la maison royale en inspirant au Roi de l'éloignement et de la défiance de ses plus proches parens et des grands du royaume, dont plusieurs le serviroient avec beaucoup plus de zèle et de fidélité que lui. Le père Caussin évita d'entrer dans aucune discussion sur ce qui regardoit le cardinal de Richelieu: il se contenta de répondre en général qu'il ne vouloit point se mêler de ce qui n'avoit aucun rapport à son ministère, mais qu'il s'acquitteroit de ses obligations, et qu'il ne craindroit jamais d'éclairer le «oi surtout ce. qui pourroit intéresser sa conscience.
« Le Roi continuoit à rendre de fréquentes visites à M^* de La ï'ayette, et quand il étoit à Fontainebleau il venoit quelquefois à Paris exprès pour la voir, et s'en retournoit ensuite, après avoir passé quelques heures au parloir avec elle* Au commencement de
décembre (1637), il partit de Versailles pour aller coucher à Saint- Maur, et en passant par Paris il s'arrêta au couvent des Filles Sainte- Marie de la rue Saint-Antoine pour lui rendre visite. Pendant qu'ils s*entretenoient, il survint un orage si affreux qu'il ne lui fat pas possible de retourner à Versailles, ni d*aller à Saint-Maur, où sa chambre, sou lit et les officiers de sa bouche étoient arrivés. Il attendit que Porage cessât; mais voyant qu'il augmentoit au lieu de diminuer, et que la nuit approchoit, il parut embarrassé ; son appartement au Louvre n'étoit point tendu, et il ne savoit où se retirer. Guitaut, capitaine aux gardes, qui étoit dans l'habitude de lui pa^ 1er avec assez de liberté, lui dit que la Reine demeurant au Louvre, il trouveroit chez elle un sottper et un logement tout préparé. H r^eta cette proposition en disant qu'il falloit espérer que le temps changeroit. On attendit encore, et l'orage étant devenu plus violent, Guitaut lui proposa encore d'aller au Louvre. Il répondit que 11 Reine soupoit et se couchoit trop tard pour lui. Guitaud rassura qu'elle se conformeroit volontiers à sa manière de vivre. Le Roi prit enfin le parti d'aller chez la Reine. Guitaut y courut à toute bride pour avertir cette princesse de l'heure où le Roi vouloit souper. Elle donna ses ordres pour qu'il fût servi selon ses désirs. Ils soopèrent ensemble. Le Roi passa la nuit avec elle, et neuf mois après Anne d'Autriche mit au monde un fils, dont la naissance inespérée causa une joie universelle à tout le royaume i.
« Le cardinal souffroit impatiemment les visites que le Roi reodoit à M*^« de La Fayette; mais il n'osoit s'y opposer ouvertemenL Louis vouloit être maître de ses actions, et il n'étoit pas facile an cardinal de le gêner à un certain point. On remarquoit aussi que ce monarque s'en fer moît souvent avec son confesseur et que leurs entretiens duroient des heures entières* La confiance que le Roi loi témoignoit devenoit de Jour en jour plus suspecte au cardinal. H jugeoit avec raison que le père Caussin étoit d'intelligence avec M"* de La Fayette, et qu'ils travailloient ensemble à le dégoûter d'un ministre qu'ils n'aimoient pas. Toute la cour avoit les mémos soupçons, et Chavigni mandoit au cardinal de La Valette que to cabale de M^^ de La Fayette subsistait toujours. Le Roi trouvoit dans la conversation du père Caussin un air de candeur et de sincérité qui lui plaisoit extrêmement. Ce monarque n'ignoroit pas qu'il étoit environné de gens qui rapportoient toutes ses paroles au cardinal. Il goùtoitune satisfaction qui lui étoit presque inconnue à découvrir ses pensées à un homme qui ne cherchoit point à plaiw h son ministre, et qui évitoit d'avoir aucune liaison particulière avec Jui. Le père Caussin alloit même Jusqu'à blâmer ouvertement la coo-
1. Cest le môme récit que nous avons la dans M"« de Motteyilla.
daite du cardinal, par rapport au gouvernement de TÉtat. Louis étoit persuadé que la guerre qu*il faisoit à l'Espagne étoit juste et nécessaire; que les sollicitations du Pape et de ses neveux dévoient être comptées pour rien, dans une affaire de cette nature; que la Reine sa femme étoit stérile, et qu*el1e n*avoit aucune affection pour lui ; que la Reine mère vouloit le détrôner, pour mettre la couronne sur la tête de Monsieur; que la plupart des grands du royaume et des seigneurs de sa cour ne lui étoient point attaché»; que plusieurs étoient disposés à le trahir, pour secouer le joug de Tautorîté royale, qui leur étoit insupportable; quMIs soulevoient le peuple contre lui, et que sans le cardinal il auroit peine à se maintenir sur le trône; qu'enfin son peuple n*étoit pas aussi malheureux, ni aussi surchargé d'impôts que les gens malintentionnés pour le gouvernement affectoient de le publier ; qu'après tout Ton n'étoit ni plus riche ni plus heureux dans les autres États de PEurope, et qu'il y avoit môme du danger à laisser le peuple dans une trop gi*ande abondance. Le père Caussin, qui avoit passé sa vie dans l'étude des belles-lettres et dans Vexercice de la chaire, sans ayoir acquis la moindre connoissanee de ce qu'on appelle les affaires d'État, t&choit d'inspirer au Roi d'autres sentimens. Le Roi l'écoutoit volontiers, et quand ce prince étoit mécontent du cardinal de Richelieu, il étoit le premier à parler contre lui. Il dit un jour au père Caussin : Cest un étrange fait Que le cardinal ne se contente pas de tyranniser tnon peuple, il veut aussi tyranniser ma personne; la misère et la pauvreté est partout, et dans sa maison Vor et Vargent y est à pellerées. H a quantité de héniUces, et ne dit point son bréviaire, il dit quHl en est dispensé en récitant les heures de la croix, c'est-à-dire un petit office fort court, fait pour honorer la croix de Jésus-Christ, et encore je crois quHl ne les dit pas. Il veut m*assujettir à demeurer toujours à Saint- Germain-en-Laye, à cause de son Ruel. Je n*aime plus la chasse, je wudrois bien lui donner un logement en mon château, pour tenir conseil tous les jours, et je n'en puis venir à bout.
« Le cardinal, à qui les entretiens du Roi avec le père Caussin donnoient de la jalousie et de l'inquiétude, venoit souvent les interrompre. Comme on ne lui refusoit jamais l'entrée du cabinet, dès qu'il savoit que le Roi s'y étoit enfermé avec son confesseur, il arrivoit brusquement, sous prétexte de quelque nouvelle ou de quelque affaire importante dont il falloit parler à Sa Majesté, pour rompre •a conversation ou pour y prendre part, ou du moins pour juger, par ia manière dont il seroit reçu, si le père Caussin avoit parlé contre lui au Roi. Ce monarque, n'osant lui faire fermer la porte dans la crainte d'augmenter ses soupçons, prit un autre moyen pour s'en délivrer. II savoit assez de latin pour entendre celui de l'Écriture Sainte ; il en tiroit divers passages dont il composoit de petits offices pour son
usage particulier sur les principales fêtes de Tannée, sur les saints les plus renommés du royaume de France, sur le précieux sang de Jésus-Christ, sur les différentes grâces qu'il vouloit obtenir de Dieu, comme la paix du cœur, la vraie pénitence, la pureté de Tàme, et les dispositions nécessaires pour mourir chrétiennement. Il y ea avoit un très-grand nombre, et quand il eut achevé cet ouvrage il le fit imprimer au Louvre en 1640. Lorsqu'il avoit composé quelque office nouveau, il le montroit au père Gaussin, ce qui ne les empècboit pas de suspendre Tezamen qu'ils en faisoient ensemble par des discours sur le gouvernement de TÉtat et sur la conduite du cardinal de Richelieu. Si tôt que ce ministre ouvroit la porte du cabinet, ils reprenoient la lecture de Toffice qu'ils examinoient, comme si c'eût été leur unique occupation. Richelieu, les voyant occupés à chercher des passages dans la Bible ou à corriger quelque endroit de l'ofSce qu'ils examinoient, se retiroit, fort content de savoir que le Boi, aa lieu de critiquer sa conduite, employoit son temps à un pareil travail; et quand il étoit sorti, le Roi (Ûsoit au père Gaussin: Voilà de petits offices qui nous rendent un grand office. Ils recommençoient ensuite à parler du cardinal. Le père Gaussin, séduit par la confiance que le Roi lui témoignoit, s'imagina qu'avec le temps il viendroit à bout de l'engager à gouverner par lui-môme, à rappeler la Reine mère de son exil, à se réconcilier sincèrement avec le dnc d'Orléans, à regarder d'un autre œil les principaux seigneurs de son royaume, à rompre les alliances qu'il avoit contractées avec les Holiandois et les princes protestans d'Allemagne, à diminuer les impôts et à donner la paix à ses peuples: mais il éprouva bieotdt que cette entreprise étoit plus difficile qu'il ne pensoit.
« Le cardinal ayant remarqué que le Roi p.renoit, en le voyant, un air sombre et mélancolique, qui ne lui étoit pas ordinaire, se douta que le père Gaussin travailloit sourdement à lui enlever la confiance de son maître. Il chargea le cardinal de Lyon, son frère, qui étoit revenu de Rome, d'entretenir ce père en particulier pour tâcher de découvrir par ses discours jusqu'où s'élendoit l'empire qu'il paroissoit avoir acquis sur l'esprit du Roi. Le cardinal de Lyon se rendit à Saint-Germain, où il eut une conversation avec le père Gaussin, dans laquelle il commença par se plaindre de ce que ce père et quelques autres â son exemple avoient pris la liberté de prêcher devant le Roi sans sa permission. Ge prélat étoit grand aumônier de France et pour lui faire sentir qu'il dépendoit de luit par rapport aux prédications qui se faisoient dans la chapelle dn Roi, il lui déclara qu'il ne vouloit plus que ni lui ni aucun autre y prêchassent sans son consentement. 11 le pressa ensuite de lai dire sur quoi pouvoient rouler les longs entretiens du Roi avec M^* de La Fayette. Le père Gaussin évita de s'expliquer le plus honnêtement
ff qiill fat possible ; mais le cardinal de Lyon ne laissa pas d'entre- 1 voir qa'il étoit dans les mêmes sentimens que M"* de La Fayette, et I qu'il 86 croyoit sûr de la protection du Roi, indépendamment de celle du premier ministre. Il eut soin d'en avertir son frère, en lui disant que ses affaires n'étoient pas en bon état à Saint-Germain, et qu'il lui conseilloit d'y prendre garde. Le père Caussin obtint vers le même temps une gr&ce du Roi, qui contribua encore à Téblouir, età lui persuader qu'il lui seroit facile de faire changer tout le système du gonvemeinent établi par le cardinal. Il avoit souvent dit au Roi qu*il étoit obligé en conscience de nommer de dignes sujets aux bénéfices vacans, et qu'il répondroit à Dieu des choix que Ton auroit faits en son nom et par son autorité. Il lui avoit représenté que le cardinal nommoit aux évèchés des ecclésiastiques pleins de l'esprit du monde, qui ne songeoient qu'à leur fortune, et qui alloient à la guerre, où ils faisoient les fonctions de commandans, de munitionnaires et d'intendans d'armée, au lieu de résider dans leurs diocèses, tandis que Sa Majesté avoit parmi ses aumôniers et dans sa propre maison des sujets plus dignes de l'épiscopat, qui le servoient depuis longtemps, et à qui l'on n'accordoit jamais aucune récompense. Charles de Beaumanoir, évêque du Mans, étant mort le 21 novembre, le père Caussin proposa au Roi de donner cet évêché à l'abbé de La Ferté, qui étoit un de ses aumôniers. Le Roi le nomma, sans en parler au cardinal, qui en fut promptement averti. Il partit aussitôt de Ruel pour travailler avec le Roi sur les bénéfices, et au lieu de se plaindre à lui de ce qu'il avoit donné, contre son usage, l'évèché du Mans, sans le consulter, il fit semblant d'ignorer que le Roi eût pourvu à ce bénéfice, et il proposa, comme de lui-même, l'abbé de La Ferté pour le remplir, en disant qu'il étoit juste que Sa Majesté récompensât les ecclésiastiques de sa chapelle, et que cet abbé lui paroissoit très-propre à remplir cette place. Le Roi n'osant dire au cardinal qu'il en avoit disposé de sa propre autorité, feignit d'approuver le choix qu'on lui proposoit, comme si la nomination n'eût pas été déjà faite, et le cardinal en eut encore tout l'honneur aux yeux du public ; mais il en conserva un vif ressentiment contre le confesseur, qu'il soupçonna d'avoir parlé au Roi en faveur de La Ferté. Ce premier succès persuada au père Caussin qu'il réussiroit à faire prendre au Roi des résolutions contraires h oelles de son ministre dans des afiiaires beaucoup plus importantes.
« Dès le temps quMl avoit été nommé confesseur du Roi, le
père Gordon, son prédécesseur, devenu paralytique, lui avoit remis
une lettre anonyme qu'il avoit reçue, dans laquelle on le menaçoit
des jugemens de Dieu s'il n'avertissoit pas le Roi de l'obligation où
- il étoit de remédier à la misère du peuple, à l'oppression de tous
les ordres de TÉtat, à l*exil de sa mère et aax divisions de la midson royale. Le père Gordon, en donnant cette lettre an père Caossin, lui dit que ses infirmités ne lai permettoient plus de profiter des ayis qu'elle contenoit, et que c*étoit à lui à en faire usage pour éclairer la conscience du Roi, et pour mettre ce grand prince dans la voie du salut. Le père Gaussin rassura qu*il ne négligeroit rien poor remplir les devoirs de son ministère, dût-il lui en coûter la vie. Lorsqu'il crut le Roi suffisamment disposé à suivre ses conseils, il résolut de lui représenter à quel point sa conscience étoit chargée par les désordres qui régnoient dans le gouvernement, et par la conduite qu*il tenoit à Tégard de sa mère. Il avoit appris que le cardinal et le père Joseph conseilloient au Roi de faire alliance avec le Turc, et de l'attirer en Allemagne pour accabler l'Empereur par les armes des infidèles, projet que le père Gaussin regardoit comme un crime abominable. Le 8 décembre au matin, Jour de la Conception, le Roi l'ayant fait appeler pour se confesser, il supplia Sa Majesté de lui donner auparavant une audience particulière dans son cabinet. Quand il fut entré, il commença par lui dire quil savoit que la France étoit sur le point de conclure un traité d'alliance avec le Turc, ce qui lui paroissoit tellement contraire à tous les principes de la religion qu'il ne pouvoit se persuader qu'un roi Très-Chrétien pût Jamais se résoudre à y donner son consentement. Le Roi lai répondit qu'on ne lui avoit rien dit que de vrai, et lui apporta quelques raisons pour Justifier ce projet. Il demeura cependant sau exécution, ainsi que le cardinal de Richelieu nous l'apprend dans son Testament politique: « Votre Majesté, dit-il, n*a Jamais voulu, pour se garantir du péril de la guerre, exposer la chrétienté à celai des armes des Ottomans, qui lui ont souvent été ofiertes ; elle n'ignoroit pas qu'elle pouvoit accepter un tel secours avec justice, et cependant cette connoissance n*a pas été assez forte pour lui faire prendre une résolution hasardeuse pour la religion, mais avantageuse pour avoir la paix. L'exemple de quelques-uns de vos prédécesseurs, et de divers princes de la maison d'Autriche, qui affecte particulièrement de paroltre aussi religieuse devant Dieu qu'elle l'est en effet pour ses propres intérêts, s'est trouvé trop foible poor la porter à ce que l'histoire nous apprend avoir plusieurs fois été pratiqué par d'autres. » On voit que le cardinal étoit dans des principes tout différents de ceux du père Gaussin sur l'alliance avec le Turc. Celui-ci la croyoit illicite et contraire à la religion ; l'autre pensoit qu'elle étoit légitime. Ainsi l'on ne peut guère douter qu'elle n*eût été proposée et approuvée plus d'une fois dans le conseil da Roi; mais enfin on ne jugea pas à propos de se liguer avec cette puissance odieuse à la chrétienté, et il parolt que Louis XIII fit entendre au père Gaussin que cette alliance n'auroit point de lieu, pois-
qa*à en Juger par les Mémoires qui nous restent, ce père n'insista pas sur cet article, sur lequel il n*auroit pas manqué d*appuyer si le Roi lui en eût parlé différemment. Il s'étendit principalement sur Vaaion de nos armes avec celles de la Hollande et de la Suède, qui darolt depuis si loogtemps, et qui avoit eu des suites si funestes à la religion catholique. Il lui représenta que de telles alliances ne {K>uvoieat être permises que sous la condition de ne causer aucun dommage à TÉglise, mais que notre alliance avec les religionnaires avoit produit la ruine entière de la religion et les plus horribles scandales, qu'il y avoit en Allemagne plus de six mille églises détruites ou abandonnées, qu'on y voyoit plus de trois cents lieues de pays où la clôture des vierges consacrées à Dieu avoit été violée, où le saint sacrifice de la messe étoit aboli, les vases sacrés employés à des usages profanes, les reliques des saints foulées aux pieds, leurs châsses brisées, leurs tombeaux ouverts; que tous ceux qui avoient encore quelque sentiment de piété ne voyoient qu'avec horreur les ennemis de l'Église enrichis de ses dépouilles; qu'à la vérité on avoit eu soin d'insérer dans les traités quelques clauses favorables k la religion, mais qu'on ne les observoit pas ; qu'il se cioyoit obligé de lui dire que Sa Majesté ne pouvoit en conscience tolérer de pareils abus, et qu'il valoit mieux rompre toute alliance avec les protestans que de participer à de si grands excès. Le Roi M répondit qu'il ne falloit plus toucher à ce point-là, qu'avant que de faire ces alliances on avoit examiné avec soin si elles étoient pernûses, et que les plus habiles docteurs les avoient déclarées légitimes, que les pères même de son ordre avoient été de cet avis, et <lu'ils avoient donné leurs consultations par écrit. Le père Gaussin M répondit qu'il n'avoit point entendu parler de ces consultations, et qu'il seroit bien aise de les voir. Il vint ensuite à la misère du peuple. Il lui dit qu'il étoit surchargé de tailles, d'impositions et de logemens de gens de guerre, qui n'avoient point de fin, et qu'un roi étoit obligé de traiter ses sujets en père et de les regarder comme ^ enfans. Louis s'écria, en Jetant un prolTond soupir: Ahl mon pauvre peuple! Ensuite, ayaot réfléchi un moment, il ajouta: Je ne iaurois encore lui donner de soulagement^ étant engagé dans une 9wrre. Le père lui dit qu'il avoit grande raison d'avoir compassion de son peuple, qu'il en étoit aimé, et qu'il n'y avoit que le cardinal seul qui fût l'objet de sa haine, et voyant que le prince l'écoutoit avec beaucoup d'attention, il le conjura d'avoir pitié de la Reine sa mère, et de ne la pas laisser languir plus longtemps dans l'exil et datvB la misère. Il lui déclara qu'il étoit obligé par la loi de Dieu de pourvoir à sa subsistance en lui faisant au moins payer son douaire; qu'elle ne lui demandoit pas d'autres grâces; et pour l'en convaincre, il lui présenta une lettre écrite de la propre main de
Marie de Médicîs, qui le sapplioit de lui accorder la joaissance de ses revenus, et un aeyle dans son royaume, en lui promettant <^'elle ne se mèleroit point des affaires d*État. Le Roi ayant lu cette lettre en parut touché: Je voudrais bien, dit-il, lui donner conUt^tement, mais je n'oserois en parler à M. le cardinal. Si vous pwh viez obtenir cela de lui, fen serois bien aiseK Les discours du pèie Gaussin lui causoient un trouble et un embarras qu'il ne pouvoit dissimuler. D*un côté il eût bien voulu rappeler sa mère et rendre son peuple heureux ; mais il ne croyoit pas pouvoir se passer du cardinal, et il craignoit de le mécontenter. Le père Gaussin lui parloit avec tant de force quMl se lassa de Tentendre, et ne sachant plus que lui répondre, il lui dit qu'il étoit fâché de Tavoir fait appeler, et qu'il eût mieux fait de renvoyer cette conversation à un autre jour. Il se repentit un moment après de son impatience, et lui en fit excuse: Je vous demande pardon, lui dit-il, je vous ai répondu trop rudement, je reconnais que tout ce que vous m* avez dit est pour mon bien,
. tt Le cardinal de Richelieu, qui étoit alors à Ruel, fut bientôt informé de la longue conférence que le Roi venoit d'avoir avec son confesseur. Il sut que le monarque en étoit sorti avec un air sombre et rêveur, qui marquoit le trouble de son àme, et que tous les courtisans s'attendoient à quelque événement extraordinaire. Le duc d'Ângoulême fut un des premiers qui partit exprès de Saint-Germain, pour lui donner cet avis. La plupart des mémoires et des historiens du temps, que les modernes ont suivis, se sont évidemment trompés dans le récit qu'ils nous ont laissé des principales
circonstances de cette affaire Il est certain 1» que le père Caus«
sin eut un long entretien avec le Roi le 8 décembre, pendant que le cardinal étoit à Ruel, puisqu'il l'assure lui-môme dans la lettre qu'il écrivit au père Mutio Vittelleschi, général des Jésuites ; f* que ce fut dans cet entretien qu'il attaqua si vivement les défauts qall croyoit avoir remarqués dans le gouvernement, et qu'il fit entendre au Roi l'obligation où il étoit d'y apporter un prompt remède; 3o qu'il ne fut point exilé le 8 décembre. Jour de la Conception, qui étoit un mardi, et qu'il vit encore le Roi à Saint^Germain le jeudi suivant 10 du môme mois; 4® que la lettre de cachet qui lui fot signifiée ne lui ordonnoit pas de se rendre à Quimper-Gorentin, mais à Rennes, où il fut conduit par un exempt des gardes. Tons ces faits sont clairement prouvés par sa lettre an général des Jé-
1. Cd te lettre de Marie de Médicis an roi son fils, fut trouvée dans les papiers du P. Gaussin, lorsqu'ils furent saisis le mois suivant, 27 janvier 1688; nous en avons rencontré une copie authentique que nous donnerons plus bas.
suites, et par le récit qu'il fit lui-même à M. de Lezeau
Il reste à examiner s*ii est vrai que le père Gaussin ait offert au duc d*Angoulème de la part du Roi la place de premier ministre... Le duc d*Âiigoulème le disoit à toute la cour. M. de Lezeau, doyen du conseil, ayant pris la liberté de l'interroger là-dessus, après la mort du Roi, ce duc lui raconta qu'un Jour il étoit allé voir le père Gaussin pour lui recommander une petite affaire; on prétend qu'il 8*agissoit d'une abbaye de filles qu'il demandoit pour une religieuse à laquelle ils'intéressoit; que ce père lui répondit que dans peu ce seroit à lui à faire les gr&ces, et non pas à les demander, et que le Roi avoit jeté les yeux sur lui pour le mettre à la place du premier ministre. Le duc d'Ângoulôme ajouta que cette proposition le surprit extrêmement*, qu'il répondit au P. Gaussin qu'il ne se sentoit pas capable de cette charge, et qu'il le supplioit de l'en faire dispenser par Sa Majesté ; mais qu'à l'instant le père lui avoit répliqué qu'il falloit absolument l'accepter ou se résoudre à être incessamment enfermé à la Bastille. Le duc d'Ângoulême dit à M. de Lezeau que la proportion du père Gaussin, accompagnée de cette menace, lui avoit causé tant d'inquiétudes qu'il fut trois jours sans pouvoir dormir et sans communiquer à personne un secret de cette importance; mais qu'enfin il avoit pris le parti d'en parler au sieur de Chavigni, son ami, qui s'écria d'abord, en faisant une grande exclamation : Ily a trm semaines que nous cherchons ce qui met le Roi de si mauvaise humeur, et le voilà trouvé. Je vous promets que f en informerai M, le cardinal à votre avantage, et que vous serez bientôt délivré de toute inquiétude; que le lendemain il eut ordre d'aller à Ruel, où il rendit compte à Son Éminence de tout ce qui s'étoit passé, et qu'ensuite pour le récompenser elle fit avoir au comte d*Alais, son fils, le gouvernement de Provence. Lezeau, ayant écouté le récit du duc d'Angoulême avec beaucoup d'attention, fut trouver le père Gaussin pour en savoir la vérité. Ge père lui protesta que rien n'étoit plus faux qu'il n'avoit jamais été question entre le Roi et lui de choisir un autre ministre pour remplacer le cardinal de Richelieu, et que s'il ae fût agi de faire un pareil choix le duc d'Angoulême étoit le dernier homme du royaume auquel il auroit pensé. « C'est à savoir^ ajoute M. de Lezeau dans son écrit, lequel des deux il convient de croire. »
« Le lendemain du jour de la Gonception, 9 de décembre, le
Roi dît au père Gaussin : J'ai pensé à ce que vous m'avez dit, je vois le désordre que vous m'avez représenté, je reconnois l'obligation que j'ai d'y remédier, je vous promets d'y travailler sérieusement, U est bien vrai que j'ai de la peine à le dire à M. le cardinal ; si vous voulez lui proposer la chose en ma présence, j'appuyerai tout •c qw vous direz, et j* espère que cela profitera. J*irai cette aprèS"
dinéê à Rtiel, (dlex-y avant moi, sans dire que je vous y ai envoyé. Je surviendrai ensuite, et vous ferez venir à propos tout ce que vous m'avez dit. Le père Caassin aperçut d*abord tous les inconvéniens d*une pareille entrevue. Je me représentons, disoit-il longtemps après à un de ses amis, le cardinal furieux comme un dragon, qui me sauteroit au visage, dès que je commencerois à découvrir les fautes qu'il avoit fait commettre au Roi par ses pernicieux conseils, mais je n'en étois pas effrayé. Il répondit à la proposition du Roi, qu*il savoit bien qu*en répétant devant le cardinal ce qu'il avoit ea l'honneur de représenter à Sa Blajesté, il alloit s*exposer à la reogeance d*un ministre impérieux, qui vouloit que tout pliât sous ses volontés et qui ne pouvoit sou£Qrir la moindre contradiction : qall espéroit que Sa Majesté le prendroit sous sa protection, mais que, quelque chose qui en pût arriver, il ne manqueroit point à ce qall devoità Dieu et à sa conscience. Il partit ensuite pour arriTerà Ruel avant le Roi. Il se présenta au cardinal, qui le reçut asiei froidement, et qui lui parla de la vanité du monde et du bonhear de ceux qui s'attachent uniquement au service de Dieu. Ensuite poor lui faire entendre qu'il étoit informé de ses liaisons avec M^* de La Fayette et avec la Reine mère, il ajouta qu*un homme vertaeox devoit être en garde contre les artifices des femmes et des filles, qa'il y avoit parmi elles des esprits très-dangereux qui débitoient souvent des maximes contraires au bien de TÉtat. Leur entretien fat interrompu par Tarrivée du Roi. Le cardinal, ayant entendu le bruit du carrosse qui approchoit du château, dit au père Caossio: Voilà le Roi qui vient, il ne faut pas qu'il nous trouve ensemble, vous savez qu*il est fort ombrageux, il est à propos que vous vous retiriez promptement par ce petit escalier. Le père Caussin, n'oflant contrevenir à la défense que le Roi lui avoit faite de dire quîl veooit de sa part, sortit aussitôt, dans Tespérance que ce prince le feroit bientôt rappeler, et il se retira dans une chambré voisine où il attendit longteoips que Ton vint le chercher. On dit qu'en effet le Roi, surpris de ne le point voir, demanda où il étoit, mais que le cardinal répondit qu*il étoit parti. Louis eut une grande conféreace avec son ministre, auouel il fit part des scrupules et des inquiétudes que le père Caussin lui avoit mis dans Tesprit. Le cardinal employa pour les dissiper cette éloquence qui lui étoit naturelle, et qui n'étoit jamais plus vive et plus féconde en raisonnemens que lorsqu'il s'agissOit de défendre ses intérêts et de conserver sa place et sa fortune. Il prouva par l'autorité des théologiens et des canonistes que la guerre avoit été justement entreprise, et que les aUlaoces avec les puissances protestantes n*étoient pas contraires à la loi de Dieu, surtout après les précautions que l'on avoit prises pour maintenir partout l'exercice public et tranquille de la religion catholique.
I n soutint que le rappel de la Reine mère rempliroit le royaume de I troubles et de factions, que si on lui envoyoit Targent qu'elle ! demandoit, elle ne Temployeroit qu'à lever des troupes pour faire la guerre au Roi ou à suborner des assassins qui yiendroient massacrer ses ministres jusque sous ses yeux. Il lui demanda s'il prétendoit gouverner son royaume par les conseils d'une jeune novice de la Visitation et d*un religieux simple et crédule qui n'avoit jamais en aucune connoissance des affaires du monde. Les intelligences du père Caussin et du père Monod, et les avis certains qu'il en avoit reçus du duc de Savoie, ne furent pas oubliés; il lui dit que l'un n'étdit évidemment que l'organe et l'instrument de l'autre, et que l'un agissoit par malice en faveur de TEspagne, et l'autre par simplicité; que si on les écoutoit, les Espagnols seroient bientôt maîtres de la Savoie, et la France réduite à une paix honteuse et précipitée à subir le joug de la maison d'Autriche; qu'enfin le père .Caussin luimême avoit si bien senti la foiblesse de ses raisonnemens qu'il n*avoit osé demeurer pour les soutenir en sa présence, parce qu'il n*ignoroit pas que l'on pouvoit aisément le confondre par des preuves sans réplique. Le cardinal parloit dans ces occasions avec une force et une véhémence à laquelle il étoit difficile de résister. Le Roi fut comme accablé par le poids et par la multitude de ses raisons; il n'entreprit pas d'y répondre; il tâcha seulement d'excuser le père Caussin sur la droiture de ses intentions ; mais le cardinal le prit sur un ton si haut qull menaça le Roi d'abandonner entièrement le soin de ses affaires, à moins qu'il ne change&t de confesseur. Louis, qui ne croyoit pas pouvoir se passer de son ministre, prit enfin le parti de lui sacrifier le père Caussin, et il consentit que
l'on le renvoj^t, pourvu qu'on ne lui fit aucun mal
Le lendemain 10 de décembre, le père Caussin alla dès le matin chez le Roi, et il eut assez de peine à pénétrer dans son cabinet pour lui parler çn particulier. On ne vous a point vu à Buel, lui dit le Roi. J*y ai été. Sire, répondit-il, mais M, le cardinal me fit retirer à votre arrivée. Ils ont bien vu, reprit le Roi, que j'avois du chagrin, et ils voudroibnt bien que vous approuvassiez leur conduite et leurs sentimens, — Je ne le pourrois, Sire, répliqua le père Caussin, sans charger votre conscience et la mienne. Dieu m'a conduit à vous pour voiu dire la vérité. Je n'envisage et je ne désire que votre salut, La cour ne m'a jamais ébloui, je la quitterai sans peine, mais je ne cesserai jamais de prier Dieu jusqu'au dernier soupir de ma vie pour le salut de Votre Majesté. Le Roi se mit à pleurer, et les sieurs de Chavigni et Desnoyers étant survenus pour lui parler d'affaires, le père Caussin se retira et revint à Paiîs. Le soir M. Desnoyers vint trouver le père Bioet, provincial des Jésuites, et il lu remit une lettre de cachet par laquelle il étoit ordonné au père Caus-
IG
sin de se retirer à Rennes en Bretagne, avec défense de rendre ni de recevoir aucune visite, d'écrire à personne y et d'aller dans aucun couvent de religieuses, ni à Paria, ni sur le cbemin. Cette lettre fut signifiée le lendemain 1 1 de décembre par le Provincial, et il partit le même Jour , accompagné d'un exempt des gardes, qui le traita pendant la route avec beaucoup de douceur et dlionnèteté. On saisit tous ses papiers, et M. Desnoyers prit la peine de les examiner lui-même. Il y trouva des dissertations sur les alliances
avec les puissances hérétiques Le père Caussin ne
demeura que deux mois dans la ville de Rennes. Une lettre qu'il écrivit à M. Desnoyers lui attira une nouvelle disgrâce. Ayant la ce qu'on disoit de lui dans la Gazette^, il entreprit de se Justifier, et il adressa au sieur Desnoyers une longue apologie de sa conduite dans laquelle il protestoit qu'il n'étoit Jamais entré dans aucune espèce de cabale ni de faction, et qu'il n'avoit rien fait que par principe de conscience, et après avoir prié Dieu et répandu beaucoup de larmes en sa présence ; qu'il ne pouvoit cacher au Roi l'obligation où il étoit de faire la paix et de soulager son peuple sans se rendre coupable d'un péché grief; que sa disgrâce ne faisoit pas honneur au cardinal ; qu'on l'avoit traité avec une rigueur inouïe, et qu'il y auroit de l'inhumanité à tenir plus longtemps en exil un homme qui n'avoit fait que remplir le devoir de son ministère, en donnant au Roi des avis absolument nécessaires pour son salut s. Desnoyers ne manqua pas de montrer cette lettre au cardinal, qui en fut trèsirrité. Il envoya chercher les supérieurs des Jésuites ; et après la leur avoir fait lire, il leur dit qu'il falloit absolument envoyer le père Caussin si loin que l'on n'entendît plus parler de lui. Il leur proposa de le reléguer à Québec en Canada. Ils représentèrent à
1. Voici cet article: c De Paris, le 26 décembre. Le Père Canssin a ét^ dispensé de Sa Majesté de la pins confesser à ravenir, parce qu'il ne s'y goavernoit pas avec la retenue qu'il devoit, et que sa conduite étoit si mauvaise, qu'un chacun et son ordre même a bien plus d'étonnement de ce qu'il a taot demeuré en cette charge que de ce qu'il en a été privé. Le déplaisir que ceux que sondit ordre ont de sa faute est proportionné à la grande et sincère passion qu'ils ont au bien de cet État et au service du Roi. Pour tenir sa place le Roi a fait élection, dans le même ordre des Pères Jésuites, du Père Sirmond, qui est en réputation il y a plus de cinquante ans d'être un des plos savans hommes de l'Burope, auquel Sa liiajesté se confessa avant-hier i Saint-Germain. »
2. Nous n'avons pas retrouvé cette longue lettre à De Noyers, que le P. Griffet cite et qu'il paraît avoir vue, meis une autre fort courte, et qai n'a pu être motivée par l'article de la Gazette, qui est du 26 décembre, puisqu'elle est antérieure à cet article, et datée du 17 décembre. Elle contient en abrégé tout ce que le P. Griffet attribue à la longue lettre à De Noyers. Yoyex pli* bas.
Son Éminence qu'ils n'envoyoient dans les missions du Canada que des gens d'une grande vertu et d*une piété singulière, et qu'il ne convenoit pas que ce qu'ils accordoient comme une gr&ce devint une punition ; qu'il suSroit d'exiler le père Caussin à Quimper- Corentin, dans le fond de la Basse-Bretagne, où l'on yeilleroit avec soin sur ses lettres et sur ses actions. Le cardinal y consentit, et le père Caussin reçut ordre de se rendre à Quîmper, où il demeura Jusqu'à la mort du Roi. Anne d'Autriche le fit revenir à Paris, au commencement de sa régence, et il y mourut le 2 juillet 1651, âgé de soixante-huit ans. &
Nous venons d'entendre le P. Caussin et son ami M. de Lezeau; mais il faut entendre aussi Richelieu. Celui-ci, dans ses Mémoires, s'explique tout au long sur le P. Caussin, et présente l'affaire de M"» de La Fayette comme un des épisodes d'une vaste intrigue ourdie en faveur de la Reine mère, Marie de Médicis, par le jésuite Monot, directeur de la duchesse de Savoie, et qui, venu en France en 1637, aurait mis dans ses intérêts son confrère de Paris. Selon le cardinal, c'est le P. Monot qui, voyant la vocation de M"« de La Fayette remise par elle et par le Roi à l'examen du P. Caussin, aurait engagé ce père à ne pas se presser et à retarder le plus possible sa décision pour prolonger son propre crédit. Richelieu représente M"® de La Fayette, Mémoires, édition de Petitot, t. X, pag. 16 et 17, comme « se laissant conduire par des esprits malintentionnés. » Il ne nomme ni M»« de Senecé ni l'évoque de Limoges, mais il se plaint particulièrement de M"« de Vieux-Pont, une des filles de^ la Reine et confidente de M"<* de La FayettOw M. de Lezeau, au moins dans le P. Griifet, ne parle point de M"« de Vieux-Pont, et c'est le cardinal qui amène sur la scène ce personnage de quelque importance. Il nous apprend une chose toute nouvelle, qu'on aurait fait accroire au Roi que le cardinal avait tellement à cœur de le séparer de M"« de La Fayette qu'il était résolu de
la faire enlever, et que, lorsqu'elle fut entrée en religion, M"« de Vieux-Pont avait osé dire que si elle ne Teût pas fait, sa vie n'aurait pas été en sûreté. Bien entendu, Richelieu traite tous ces bruits de ridicules; mais, s'ils ont été répandus, il n'est pas impossible qu'ils aient fait quelque impression sur l'esprit de la jeune fille et contribué à lui faire considérer la vie religieuse comme le seul asile où elle pouvait trouver la paix. Nous lisons encore dans les Mémoires du cardinal cette particularité, que M"« de La Fayette désirait entrer aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques pour y être plus retirée du monde, et que ce fut le P. Caussin qui lui persuada d'entrer aux Filles de Sainte-Marie, de la rue Saint-Antoine, parce qu'ainsi elle serait plus près de lui, qui demeurait dans la même rue, à la maison professe des Jésuites. Richelieu a la pudeur de ne pas citer le P. Carré comme garant de la vocation de M"« de La Fayette ; mais il allègue un autre ecclésiastique, le P. de Varennes. Il fait aussi intervenir dans cette affaire le frère de M"« de La Fayette, que la pieuse cabale avait introduit auprès du Roi et en vain essayé de tourner contre le cardinal. Mais c'est sur le P. Caussin que Richelieu accumule toutes les accusations; il le peint comme un esprit brouillon, inquiet, artificieux, se mêlant, sous couleur de dévotion, de toutes les intrigues de la cour et jouant un double jeu auprès du Roi et auprès du cardinal. Ce passage des Mémoires mérite d'être cité tout entier :
Mémoires, tome X, page 191 : « Le cardinal avoit en la maladie du P. Gordon, Écossois jésuite, confessear du Roi, Jeté les yeax sar le P. Caussin, de la même compagnie, pour le présenter au Roi comme capable d*exercer cette charge importante pendant llodisposition de Tautre. Il avoit conseillé à Sa Majesté de le choisir sur la réputation de piété que Ton croyoit être en lui, à cause de
8on liyre de ta Cour Sainte, qui avoit eu quelque vigueur parmi les personnes dévotes. Dès qu*il fut entré en cette fonction, il donna témoignage d*an esprit actif, et qu*il étoit plus plein de soimême qae de Tesprit de Dieu; car, bien qu'il n*eût été appelé qne pour être confesseur par intérim, il demanda de Tètre définitive ment, marchant sur les talons de son frère qui n*étoit pas encore dans le tombeau. Il voulut aussi, dès le lendemain, avoir pleine connoîssance des bénéfices, contre ce qui avoit été pratiqué par ses prédécesseurs, et bien qu'il fût averti que ce n'étoit ni la raison ni la pratique, et que son provincial même lui conseillât de ne le faire pas, néanmoins il s'y ingéra et se mit en la possession de ses prétentions. Jusqu'à ce que le Roi lui fit connoltre que sa volonté n'étoit pas telle, ce qui le fit en apparence départir de telle entreprise, l'affection de laquelle lui demeura toujours dans le cœur. Il voulut aussi s'ingérer de confesser les dames et trouva mauvais qu'on l'en détournât. Le cardinal étant averti de toutes ces choses, les attribua plutôt à simplicité qu'à malice, et à manque de jugement qu'à mauvaise volonté; cependant ce bon père passa plus avant, et des prétentions particulières vint à celles de l'État, et, pour y parvenir avec plus de facilité, commença à médire du cardinal de Richelieu.
« Le Roi, entre les filles de la Reine, témoignant plus de bonne volonté à la demoiselle de La Fayette qu'aux antres, il fut si malicieux qu'il dit au Roi que le cardinal la halssoit et la demoiselle de Vieux-Pont, parce qu'elle étoit sa confidente. Et néanmoins ledit père étoit si double qu'il disoit d'autre côté au cardinal qu'il étoit étonné de la créance que le Roi avoit que son Éminence voulût mal à ladite de La Fayette, que la Vieux-Pont lui donnoit ces impressions, et quil avoit été brouillé avec le Roi pour empêcher telle malice. D'autres fois parlant du cardinal au Roi, il lui disoit qu'il n'y avoit pas d'apparence qu'une seule tête gouvernât un État, et qu'il devoit écouter tout le monde; et, par tels et semblables discours, il fit ou sembla faire tant d'impression dans l'esprit du Roi qu'on disoit assez publiquement que ce bon père se vantoit d'avoir tout crédit, qu'on épandoit dans le monde que le Roi étoit en soupçon et en Jalousie de ses créatures; qu'on lui vouloit persuader qu'on lui faisoit faire par autorité tout ce à quoi on le portoit par raison 6t par la seule considération de ses intérêts, et ainsi lui rendre son conseil odieux et les meilleurs avis inutiles par de faux ombrages; qu'on publioit faussement que Sa Majesté avoit défendu à tous ses domestiques particuliers de communiquer non-seulement avec le cardinal, mais avec ceux qu'elle croyoit lui être affidés, et qu'on disoit encore qu'elle avoit fait défense au frère de ladite demoiselle de La Fayette d*entrer en aucun engagement avec ledit cardinal, et
qa*on avoit fait croire à Sadite Majesté qu*on youloit faire mal à ladite demoiselle de La Fayette, et qu'on la vouloit enlever. Cette fille étant appelée de Dieu à se faire religieuse, le bon père voulut tirer l'affaire en longueur pour se rendre longtemps nécessaire, et n'étoit pas d'avis qu'elle y allât. sitôt, et proposa au Roi de faire différer son entrée dans la religion si Sa Majesté le vouloit, doit cette jeune fille sembla souffrir quelque peine de pudeur pour Im. Il trouva fort mauvais que le P. de Varennes eût plus avancé cette affaire qu'il ne vouloit; et quand il vit qu'il ne pouvoit la retenir davantage, la fille désirant aller au couvent du faubourg Saint-Jacques pour être plus retirée, il la fit mettre au couvent de la me Saint-Antoine pour être plus proche de lui. Le P. Monot, qui étoit lors à Paris, le fortifioit en son dessein, sous espérance que la fille demeurant dans le monde, ce seroit un embarras au cardinal, leqoel rendroit ledit P. Caussin nécessaire; au lieu que- si elleyentroit promptement, on n'auroit besoin de lui qu'une fois; de sorte qae ce que le Roi imputoit à foiblesse audit père de ce qu'il lui faisoit paroitre tant de passion pour elle qu'il cherchoit tous les mojirei» d'éloigner l'exécution de son dessein d'entrer en religion, étoit l'effet d'un dessein formé qu'il avoit pour prolonger son emploi en use affaire que Sa Majesté affectionnoit, et trouver moyen de nuire m cardinal. Quand elle eut pris l'habit, la Vieux-Pont alla jusqu'à ce point d'impudence de dire que si elle ne se fût mise en reli^oo sa vie n'étoit pas assurée.
« Toutes ces choses sembloient si ridicules que la connoissance qu'on avoit qu'il étoit impossible de s'en imaginer quelques-unes, empèchoit qu'on en pût croire aucune; et le cardinal eut patience Jusques à ce que la folie ou la malice de ce petit père allât si avant, qu'elle passa de l'intérêt de la personne du cardinal jusques à attenter & la ruine des affaires publiques et au bouleversement de tout l'État; dont le cardinal ne fut averti, que bien tard, car les mauvais ofiices d'un confesseur vers un prince sont si secrets, que personne n'en peut rien découvrir si lé prince n'en donne connoissance lui-même, o
Richelieu a eu ses raisons pour ne pas parler de la commission que, selon M. de Lezeau, il aurait donnée à son frère le cardinal de Lyon auprès du P. Caussin, ni du duc d'Angoulême que le P. Caussin aurait proposé au Roi pour ministre, et qui se serait empressé d'avertir Chavigny des manœuvres du P. confesseur; il ne parle pas davantage des scènes de Ruel, que M. de Lezeau a
racontées et qui ne peuvent pas avoir été inventées. Mais à côté de ces réticences se rencontrent dans les Mémoires du cardinal de précieux et nouveaux renseignements sur an point très^important laissé dans Tombre par M. de Lezeau et parle P. Griffet qui Ta suivi. Richelieu prétend que le P. Caussin osa se mêler de l'affaire de La Porte, que nous avons ailleurs amplement fait connaître^, et plaider la cause d'Anne d'Autriche. Selon Richelieu, le P. Caussin alla plus loin encore : non content de défendre la Reine, il attaqua le cardinal, et insinua au Roi que sa conduite en» vers la Reine était d'autant plus étonnante qu'il avait eu autrefois pour elle une très-vive affection, renouvelant ainsi les anciens briiits qui avaient couru, et que déjà la Reine mère, Marie deMédicis,avaiteu soin de faire arriver aux oreilles de son fils. Il n'y a pas la moindre trace de tout cela dans le récit de M. de Lezeau, ou du moins dans l'extrait du P. Griffet. Cependant, il est impossible que Richelieu ait prêté gratuitement au P. Caussin une aussi étrange et audadeuse démarche; car il se défend contre ce qu'il appelle une infâme calomnie avec une violence qui ne peut pas être feinte. A l'en croire, c'est Louis XIII lui-même qui, indigné des insinuations témé* raires de son confesseur, les découvrit à Chavigny le 9 décembre 1637, et demanda l'éloignement du P. Causrin; de là la relégation de ce Père, non pas à Quimper- Corentin, comme dit le P. Griffet, mais à Rennes avec le plein assentiment de sa compagnie, qui même aurait été jusqu'à remercier le cardinal de son indulgence. Mais celui-ci se garde bien de nous dire, et nous ignorons s'il est vrai, comme l'assure M. de Lezeau, qu'il demanda Ua compagnie de Jésus d'envoyer le P. Caussin bien stutrement loin, dans les missions périlleuses du Canada*
h W DB CBBTBBUaB, chap. I*', 9t l'4.PPBin>ICB.
Ibid., page 205 : a De tous ceux qui se comportèrent mal en cette affaire (celle de Laporte), et témoignèrent mauvaise volonté aii gouvernement présent, il ny en eut point qui allât si avant que le petit Père Gaussin,qui eut bien la hardiesse, Timprudence ou la folie de dire au Roi, quelques mois après, que Temprisonnement de La Porte, et la découverte qui avoit été faite des lettres et intelligences que la Reine avoit en Flandre, en Espagne et avec le duc de Lor* raine, Tétonnoient infiniment, d'autant qu*il ne savoit comme il étoit possible que le cardinal la trait&t si mal, puisqu*il Tavoit toojours aimée, et avoit encore beaucoup d*affection pour elle.
« Cette parole justifloit la plus noire et damnable malice qui pût entrer jamais en esprit de moine, tant pour ce que le cardinal n*étoit point en cause au fait de La Porte , que le Roi avoit voalu faire prendre de .son mouvement, que parce qu'il n'étoit pas en la puissance du cardinal d*empècher qu'on ne trouvât mauvaises les lettres de la Reine ; et enfin qu*il accusoit ledit cardinal d'une chose faosse, et ce, sur la simple relation d*une personne qui étoit convaincue de plusieurs faux sermons en ce fafî-là propre, où elle avoit reconna la fausseté de plusieurs choses qu'elle avoit Jurées sur le Saint- Sacrement. Et ce qui montra une particulière protection de Diea sur le cardinal, c*est que ceux qui avoient jamais osé vomir cette inf&me calomnie, Tavoient toujours fait dans les occasions auxquelles il avoit été évident aux yeux de tous qu*il n'avoit point craint de l&cher tout le monde pour servir le Roi. Ce qui se passa à Lyon eo étoit une preuve aussi certaine qu*en cette dernière occurence.
c Aussi Sa Blajesté eut-elle à contre-cœur ces paroles, comme semblablement les autres accusations qu'il lui faisoit souvent contre le cardinal ; lesquelles enfin elle découvrit au sieur de Chavigny, le 9 décembre, et manda par lui au cardinal que ce bon père ne lai étoit pas agréable, pour ce qu'il essayoit de mettre sa conscience en trouble par des scrupules déraisonnables déguisés sous une apparence vaine de piété; qu'il essayoit de la mettre en peine des désordres qui s'étoient commis en la guerre des Suédois en Allemagne, d'autant, disoit-il, qu'elle les y avoit appelés; ce que Sa Biajesté loi niant absolument avoir fait, il avoit insisté que, quoiqu'elle ne lui avouât pas, il étoit véritable: chose nouvelle et bien étrange! un confesseur, qui n'est là que pour entendre ce qu'avec simplicité et vérité on lui expose devant Dieu, de vouloir forcer et contraindre le pénitent de lui dire ce qui est contraire à sa connoissance; qnll avoit soutenu impudemment à Sa Majesté qu'elle vouloit faire renir le Turc en la chrétienté, quoiqu'elle l'assur&t du contraire; sur lequel sujet il Tavoit tellement pressée, qu'enfin Sa Majesté fut contrainte de lui dire que, bien qu'elle n'eût jamais eu cette pensée, il eût peut-être néanmoins été expédient que le Turc eût été dans
Hadrid poar obliger les Espagnols à faire la paix, et puis toos les ciirétieas se joindre à eux pour lui faire la guerre. Sur quoi ce bon père s*écriant comme sur un grand blasphème, Sa Majesté lui dit qu*il ne la pressât pas davantage en ces affaires publiques, puis» qu'elle n*y entreprenoit rien sans Tavoir bien fait consulter auparavant. A quoi il avoit répondu que pour faire ces consultations on choisîssoit des personnes qui étoient gagnées. Et Sa Majesté lui répliquant que c'étoient ses propres pères et des docteurs savans, il dit que pour gagner des consultans entre ces pères, on donnoit des autels, voulant secrètement mal interpréter la libéralité du cardinal, qui avoit donné 2,000 écus pour commencer le grand autel de Saint- Louis: eu quoi il faisoit paroltre non-seulement de la folie, mais de la fureur, puisqu'il se portoit contre sa compagnie, et par conséquent contre soi-même. Puis il ajouta que si Sa majesté vouloit fidre consulter quelque chose, il falloit que ce fût par lui,' qui choisiroit en secret des gens qu'il croiroit les plus propres ; voulant par te moyen attirer à soi la conduite des plus importantes afGftires publiques.
« Sa Majesté ajouta encore quil lui avoit remontré qu'il ne âevoit rien lever sur le peuple ; qu'il se devoit fier en l'affection de ses sujets, qui le sauroient bien défendre d'eux-mêmes quand il en auroit de besoin ; et que Sadite Majesté, lui témoignant combien cette proposition étoit ridicule, lui i avoit dit qu'il n'y avoit plus après cela qu'à se faire moine et quitter son État, mais qu'il valoit uneux pays g&té que pays perdu : sur quoi ledit pèie lui avoit dit que tout le monde disoit cela; qu'il lui avoit ensuite proposé de laire entremettre la Reine régnante de la paix, et que les étrangers sedéfioient du cardinal; sur quoi Sa Biajesté avoit l'épondu qu'il étoit bien mal averti, et qu'au contraire il étoit certain que le crédit qu'il donnoit au cardinal auprès de lui étoit le principal fondement de la confiance que les étrangers avoient de traiter avec lui; qu'enfin ledit père, pour n'oublier rien de ce qu'il pouvoit dire au bl&me de Sa Majesté en toutes ses actions, lui avoit parlé en faveur du fetour de la Reine mère en France, dont il s'étoit cette année traité quelque chose, et que Sa Majesté lui ayant témoigné une aversion entière de son retour présent, il avoit bien osé aller jusque-là de lui dire s'il la vouloit donc voir mourir de faim en Flandre.
1. Ce passage est on peu altéré dans l'édition de M. Petitot; noos rétablissons le Trai texte d'après nne note de Chavigny que nous avons rencontrée HQx Archives des affaires étrangères, Franck, t. LXXXYIII: c Mémoire de ce fttf le P. Caustin a dit au lioy contre les propret intérêts de Sa Majesté et contre monseigneur le cardinal. Décembre 1637. » Cette note on déposition de Cbavigoy a passé presque entière dans les Mémoires de Richelieu.
« Ij6 procédé du père étoit bien étrange en une personne, nonseulement de longtemps nourrie en la société de Jésus, mais qui, y ayant fait son quatrième vœu, étoit informée de toutes leurs loîi particulières et de leurs secrets ; et bien qu*il n*y ait aucune congru gation en laquelle on se mêle dsTantage d'affaires, néanmoins il n'y en a aucune en laquelle il y ait plus de précaution pour cela....* Dans le canon XII de leur cinquième congrégation générale, il «1 défendu, sous les plus étroites peines auxquelles les défenses sa peuTent étendre, qu'aucun d'eux s'ingère en affaires d'État auxqueUes il n'est pas appelé, et que s'il le fait son supérieur le fasse changer de maison afin de lui en ôter le moyen ; et le canon XIII de leor septième congrégation générale, expliquant ce que dessus, dit qne sous cette règle sont comprises toutes choses qui concernent les alliances des princes, les droits et les successions de leurs royaumes, et les guerres, tant civiles qu'étrangères. Et descendant plus bis aux confesseurs des rois et des princes, leurs lois leur défendent expressément de se mêler aux affaires où ils ne sont pas appelés, de fréquenter trop la cour, d^ aller sans y être mandés, ou si quelqae grande nécessité ou office de piété n'y oblige^ et de ingérer de recommander les affaires des uns ni des autres; et si la piété les oblige d'en recommander quelqu'une, qu'ils fassent que lesdits princes les envoient recommander par un autre que par eux. Et ce qui est essentiel, c'est qu'il leur est ordonné qu'encore qu'un confesseur doive avoir la liberté de dire an prince ce que sa conscience lui dicte, néanmoins, s'il arrivoit difficulté en quelque chose dont il fût d'opinion de laquelle le prince, pour s'éclaircir, voulût qa'il fût fait consultation avec deux ou trois théologiens, ledit confesseur, déposant sa propre conscience, seroit obligé d'acquiescer à ce qoi auroit été par eux ordonné contre son propre sens^ Mais il faatbiffi dire que toutes ces sages constitutions de la société de Jésus, cafte furent pas sues ou avoient été oubliées par ce bon père, poistpH les pratiqua si mal.
« Il montra une forte passion d'entrer et être en cette chaîne, comme nous avons remarqué, et avoit tant de peur de n'y être ptt ' maintenu, qu'il dit au sieur de Ghavigny qu'il savoit bien qoe le j sieur des Noyers ^ avoit destiné d'y mettre le P. Binet pour confes* seur, et qu'il avoit tourné tout court lorsqu'il avoit vu que le Roi, ^ par l'avis du cardinal, étoit résolu de lui donner cette charge; mus que néanmoins il ne laisserait de bien vivre avec ledit sieur des Noyers, et que quant au sieur de Ghavigny, il croyoit qu'il lui avoit ^ obligation et le remercioit de l'assistance qu'il lui avoit donnée.
1. L'éditeur des Mémoires de Richelieu s'est trompé sur ce nom, ooDOMlt P. Griffet Encore une fois, il faut lire de Noyers.
c Ses actions répondirent à ce commencement : il se glorifia incontineat de son crédit, et se faisoit de fête mal à propos. Le sieur de Chavigny étant mal avec le Roi, par quelque faux rapport qui lui aToit été fait de lui, ledit père fut assez léger de lui dire qu'il ne s*en mit point en peine, qu'il le raccommoderoit aisément, et n'eat point de honte de le solliciter de signer des lettres patentes pour rétablissement de son ordre à Troyes sans en parler au Roi ni au cardinal, et, pour l'obtenir de lui, lui disoit qu'il le servit en cette aflkire comme il voudroit qu'il le servit à le remettre bien auprès du Roi^ en quoi il montroit et ostentation et imprudence et audace; ostentation de son crédit de mettre bien dans l'esprit du Roi qui bon loi sembleroit; imprudence, de vouloir, sans le consentement ni de l'évèque ni de la ville, établir son ordre à Troyes contre les ordonnances royales et l'ordre tenu par ses prédécesseurs, qui ne l'ont jamais désiré qu'en ménageant ledit consentement, et encore au fort de la guerre, qui est un temps où il est moins à propos de mécontenter les villes; et son audace, en ce qu'il a bien osé poursuivre cette chose très-importante au nom du Roi, et toutefois à ^n déçu et celui du cardinal.
« Sa Majesté, après avoir beaucoup supporté et excusé d'actions semblables dudit P. Caussin, non-seulement contre les règlemens de sa compagnie, mais contre tout droit et raison, et absolument contraires aux fonctions d'un bon confesseur ; enfin, n'en pouvant plus supporter davantage, résolut de le changer; et pour ne pas découvrir l'entière honte de ce père, dit seulement qu'à raison de la hantise qu'il avoit avec toutes sortes de personnes, et la résolution et la fermeté avec laquelle il avoit voulu la continuer, nonobstant les avis qu'on lui avoit donnés au contraire, d'où il arrivoit qu'étant simple et ignorant des choses du monde comme il l'étoit, toutes sortes d'esprits lui imprimoient telles créances que bon leur sembloit, et en effet lui en avoient donné quelquefois de si extravagantes qu'il Q'étoit pas possible de plus. Sa Majesté avoit été contrainte de le prier de s'éloigner d'elle, pour ce qu'ensuite de ce que nous avons dit ci-dessus il venoit souvent trouver Sa Majesté, et lui vouloit persuader qu'elle faisoit beaucoup de choses à quoi elle ne pensoit pas, et s'y opini&troit de sorte qu'il passoit les règles non-seulement d'un confesseur, mais d'un homme sage, n'y ayant personne tant soit peu avisé qui voulût procéder de la sorte, n'étant pas permis aux confesseurs d'en user ainsi, pour ce qu'ils doivent croire ce que leur pénitent leur dit touchant l'état de la conscience, et non le violenter pour en tirer de lui confession de ce qu'ils pensent savoir d'ailleurs, en quoi souvent ils se peuvent tromper; qu'ensuite ce père s'arrètoit tellement aux opinions qu'on lui mettoit dans l'esprit, qull disoit même des choses au Roi pour rendre son ordre suspect,
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en ce en qaoi il sayoit bien que ses supérieurs le condamneroient, puisqu'il disoit qu'on leur donnoit des autels pour les gagner. Elle avoit été avertie, de la part de deux princes souyerains, qu'il avoit intelligence avec quelques personnes qui étoient hors du royaume; (u'ensuite de ces avertissemens qu'on avoit toujours voulu taire, in avoit vu de temps en temps ledit père s'échaufTer de plus en plus à prendre les opinions favorables aux ennemis de l'État, et t&cber de les faire réussir avec violence, au préjudice du royaume, quête Roi eût assurément ruiné s'il eût voulu suivre les bons avis de ce bon petit père ; que ledit petit père avoit si peu de discrétion et de secret, que les choses que le Roi lui disoit hors de confession, il les redisoit aux parties intéressées; que Sa Majesté, ayant eu diverses expériences de ce que dessus, les avoit communiquées à son conseil et lui avoit dit comme elle ne pouvoit plus confier les secrets de son &me à un tel homme, ce qui fut approuvé de tous; ensuite de quoi elle prit la résolution la plus douce qu'il pouvoit prendre en une telle occasion, qui fut de l'éloigner de lui, et, afin qu'il ne pât pas continuer ses intelligences dans sa maison royale ou les étrangères, l'envoyer à Rennes en une maison de son ordre, éloignée de tout commerce de la cour. Il y avoit un grand collège en cette nui- 6on-là, qui est un des plus célèbres de France; il y pouvoit passer doucement le temps en la conversation des personnes plus doctes de son ordre, et y faire une seconde Cour Sainte, illustrée des exemples des choses qu'il avoit vues et pratiquées en la cour.
« Mais la douleur qu'il avoit ressentie en se séparant de ce à qaoi il avoit eu plus d'attachement que sa profession ne requéroit, l'empôchoit d'estimer la grâce qu'il recevoit d'un éloignement ordonné en un lieu si favorable, qui le lui faisoit représenter comme un liea de supplice: il en écrivit avec témoignage de grande douleur à ses supérieurs, qui, au contraire, témoignèrent au cardinal par leurs lettres lui avoir beaucoup d'obligation d'avoir adouci ses fautes et lui avoir procuré pour quelque temps un éloignement si favorable^ ■
Comment juger entre le P. Caussin et Richelieu, et retrouver la vérité entre des récits souvent si opposés? Nous n'avons pu, malgré toutes nos recherches, mettre la main sur les Mémoires du P. Caussin, que M"»« de Motteville déclare pourtant avoir vus, ni sur le Mémoire de
1. Richelieu ne parle pas de l'apologie que le P. Caussin aurait adressée à de Noyers; pour la lettre du père à son supérieur et le remerclment ds celui-ci au cardinal, nous les avons et les publieroos plus loin.
M. de Lezeau, dont le P. Griffet a fait usage. Que sont aussi devenues les lettres manuscrites du P. Gaussîn,. citées par le P. Griffet, et que l'exact historien avait trouvées très-vraisemblablement dans les archives de sa compagnie ? Ces lettres ont-elles péri , ou ne sont-elles que dispersées? Une d'elles était tombée entre les mains du savant éditeur des Mémoires de Richelieu, qui Ta publiée dans une note. M. Petitot était sans doute trop éclairé pour avoir admis l'authenticité de cette lettre sans preuves sufEisantes; mais il ne nous donne pas ces preuves; il n'indique pas même la source où il a puisé. Cette pièce est d'ailleurs fort intéressante ; car elle faiv voir que le P. Gaussin, comme Richelieu le lui reproche, fit tout au monde pour engager W^^ de La Fayette à résister à sa vocation.
Mémoires de Richelieu, t. X, note des pages 16 et 17. « On trouve, dît M. Petitot, des particularités fort curieuses sur cette intrigue dans une lettre que le P. Caussin écrivit à M^" de La Fayette lorsqa'elle fut entrée au couvent de la Visitation de la rue Saint-Antoine. £n lui rappelant les longues conférences qu*il avoit eues avec elle, U lui dit: « Je résolus de vous tenter et de voir tout le fond de votre cœur. Eh quoi I disois-je, quitter le monde et la cour, un roi qui vous aime et tant de belles espérances, pour prendre un voile et vous enseveUr toute vivante entre quatre murailles ! H n'y a déjà que trop de malheureuses filles qui se sont jetées à l'aveugle dedans un monastère, sans que vous en augmentiez le nombre. Vous ne savez pas ce que c*est que de quitter son propre Jugement, d'abandonner sa propre volonté, et de vivre à la satisfaction de personnes inconnues, et peut-être f&cheuses, qui ne vous permettront pas de disposer d'une épingle sans leur consentement. Vous avez été jusqu'ici à la cour comme un oiseau des Indes qui se nourrit d'ambre et de cannelle ; vous n'avez que des louanges, des complaisances et de l'admiration. Vous serez tout étonnée quand on vous mettra une grosse croix sur les épaules, et que Ton vous fera marcher au cal* vaire plus vite que vous ne voudriez. Encore si vous étiez une vieille qui n'eût que peu de jours à donner à la pénitence, après en avoir abandonné tant d'autres à son plaisir, personne ne trouveroit rien d'étrange à votre conduite ; mais une fille de dix-sept ans, toute
bonne, toute innocente, fuir un roi pour courir à une prison! Sa conversation vous a-t-elie jamais donné de scrupule? Ne savez-TOus pas que vous en sortez aussi pure que vous y êtes entrée? Vous le connoissez trop bien pour avoir appréhension qu'il demande jamais rien de vous que ce que Dieu vous permet d'accorder. Vivez avec lui, et faites tout le bien, que vous'pourrez par son moyen, puisque Dieu vous a donné t&nt de pouvoir sur son esprit »
D'un autre côté, M"« la duchesse de Montmorency, qui a mis au jour pour la première fois la vie de M"* de Hautefort, dit dans la préface : « Il seroit à souhaiter que Ton publiât une vie manuscrite de M"« de La Fayette que nous avons lue autrefois avec le plus grand intérêt; mais nous ignorons dans quel dépôt elle se trouve aujourd'hui. )) Ce témoignage est trop formel pour être révoqué en doute; et, quoique le P. Lelong n'indique pas plus cette vie inédite que les Mémoires du P. Caussin, sur la foi de M™« de Montmorency nous nous sommes livré à des recherches qui ont abouti aux résultats dont nous allons rendre compte.
Parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale, dans les portefeuilles du docteur Valant, qui contiennent les papiers de la marquise de Sablé, nous avons trouvé, tome 111, pages 73 et 74, trois petites pages avec ce titre : de l'Histoire de M^^ de La Fayette. Ces pages sont dans le désordre le plus étrange ; elles ne se suivent point, et leurs divers paragraphes ne se suivent pas davantage. Un peu d'attention nous y a fait reconnaître, au lieu d'une vie de W^^ de La Fayette, comme le titre nous le faisait espérer, un fragment des Mémoires du P. Caussin ou du Mémoire de M. de Lezeau. En effet, c'est le P. Caussin qui y porte la parole, et raconte plusieurs choses qui sont dans les extraits du Mémoire de M. de Lezeau, avec un certain nombre de particularités nouvelles. Donnons ici ce petit morceau en le mettant dans un ordre qui le rende intelligible.
« Et comme Je vins à la coBclusioo, qui étoit d*agréer une
retraite, le bon prince me dit la larme à Tœil : Il est vrai que je la tiens bien chère ; mais si Dieu rappelle en religion, Je n*y mettrai point d*empéchement.
a Elle (M^'" de La Fayette) demanda d'entrer (en religion) devant que le consentement de sa mère fût venu. Le P. Gaussin le dit au Roi, qui fort étonné s'assit sur son lit comme se trouvant affoibli par le sentiment de la perte quMl alloit faire. Il me dit en pleurant: Qu'est-ce qui la h&te? Ne pouvoit-elle encore différer quelques mois, attendant que Je partisse pour aller à Tarmée? Cette séparation m'eût été moins sensible; et maintenant J'en suis au mourir. J'aperçus des agonies si violentes en son esprit que J'en pleurois moimême. Je lui dis qu'il pouvoit en bonne conscience lui ordonner quelque délai raisonnable pour juger mieux de son dessein; et Je lui dis ensuite que Je l'allois arrêter et lui dire que vous n'êtes pas dans la résolution de lui donner congé présentement. Il me retint, et me dit: Ne le faites pas; car si je l'empêche, et qu'elle vienne à perdre sa vocation, j'en aurois du regret toute ma vie. Jamais rien ne m'a tant coûté que ce que je fais à cette heure; mais il faut que Dieu soit obéi. Allez lui dire que je lui donne congé.
a Adieu, chère Angélique, ma joie et ma couronne. »
(Ici venait un discours du P. Gaussin à M^^" de La Fayette pour la détourner d'entrer si vite en religion, dans le genre de celui que donne la note de M. Petitot. ) « Vous ne savez pas ce que c'est de quitter son propre Jugement, d'abandonner sa propre volonté, et de vivre à la discrétion de personnes inconnues.
« Vous courez à un monastère pour vous mettre à couvert. A Dieu ne plaise! Dites-vous : Si j'eusse voulu être du nombre des esclaves, la faveur me tendoit les bras.
« Louis XIII: il ne dit pas tout ce qu'il pense, il ne fait pas tout ce qu'il veut, et ne veut pas tout ce qu'il peut.
« Après la visite, le cardinal dit que plusieurs s'étoient venus offrir à lui pour mourir pour lui. Le P. Gaussin répondit : Mais ce n'est qu'une enfant que M^^* de La Fayette. Le cardinal après cela lui serra la main en lui disant : Vous n'êtes pas méchant ; il faut que je vous apprenne la malice du monde. Sachez que cette enfant a pensé tout g&ter.
« Gomme Je dis au cardinal que l'affaire ne tenoit plus qu'au consentement de la mère qu'on attendoit, il répondit qu'il n'y avoit pas d'apparence de faire languir davantage le Roi, qu'il n'en attendoit que l'accomplissement, et qu'il seroit guéri quand il auroit été trois jours sans voir La Fayette; que je ne pouvois pas ignorer ce
%n APPENDICE. NOTE TROISIÈME.
que disoit saint Jérôme qu'il falloit passer sur le corps de son ère pour courir à l'étendard de la croix. Je lui aurois pu dire que le Saint-Esprit ne se prend pas à coups de canon; mais je lui dis seulement que, si j'eusse pressé davantage, j 'aurois pu tout g&ter. La vie de Notre Seigneur a été plus souffrante qu'agissante »
Voici maintenant un autre document du même genre, qui n'est pas sans importance, parce qu'il confirme et même développe tout ce que nous avons vu dans les Mémoires de Richelieu. Nous l'avons rencontré à la Bibliothèque nationale, parmi les papiers de Baluze, 7« Armoire, paquet 4, numéro 2; c'est un in-folio contenant un certain nombre de pièces du plus grand prix, qui proviennent du cabinet de Richelieu, et sont écrites par ses deux secrétaires. Charpentier et Chéré, avec quelques autres pièces du même temps, copiées par Baluze lui-même. Au milieu du volume se trouvent quelques pages sous ce titre, de la propre main du cardinal : Journal du révérend Pire Coussin, commencé le quinziesme juillet 1637. Il ne faut pas s'imaginer que ce soit un journal du P. Gaussin ; c'est un journal de Richelieu sur le P. Caussin, c'est-à-dire un de ces journaux que le cardinal faisait assembler et composer dans son cabinet sur toutes les grandes affaires de son ministère. C'est à l'aide de ces journaux qu'ont été successivement rédigés les Mémoires. De bonne heure, et dès les premières années de son second ministère, Richelieu eut la pensée de transmettre à la postérité l'histoire de ce qu'il avait fait ; et, avec la constance et la suite qu'il mettait en toutes choses, il ne cessa de recueillir avec le plus grand soin les matériaux d'une telle histoire. On ne peut avoir le moindre doute à cet égard quand on lit aux Archives des Affaires étrangères, France, tome LXXXVI, le billet suivant :
M*i« DE LA FAYETTE. 293
« De Ruel, ce 23 décembre 1637.
c Je prie M. de Noyers de me faire faire par ses commis des copies de toutes les instructions, ordres et dépèclies importantes qu'il a expédiées cette année, qui peuvent serrir de mémoires à l*histoiTef afin qu'on les ijoute à mes Journaux.
« Signé: Le cardinal de Richelieu. »
Un de ces journaux a été publié en 1648 au commencement de la Fronde : Journal de M. le cardinal duc de Richelieu, quHl a fait durant le grand orage de la cour en Vannée 1630 et 1631; tire de ses Mémoires, qu'il a écrits de sa main, k parler rigoureusement, ce journal n'est pas tiré des Mémoires; il serait bien plus vrai de dire que les Mémoires sont tirés des journaux ; quelquefois même les Mémoires se bornent à les abréger. 11 est vraisemblable que la rédaction première était l'ouvrage d'un secrétaire, ou de quelque affidé, comme Boisrobert ou Desmarets, travaillant sur des pièces authentiques et sous rinspiration directe du cardinal. Mais l'infatigable Richelieu, passionné pour la gloire, n'a dû rien laisser passer sans le revoir et le corriger. Partout il intervient, et on le reconnaît aisément aux jugements quMl porte sur l6s choses et sur les hommes, aux portraits qu'il trace, au ton énergique et altier du style, à l'emploi porté jusqu'à l'abus des formes un peu pédantesques de l'argumentation. Nous possédons, dans le manuscrit ci-dessus indiqué, un des journaux du cardinal, ou plutôt un fragment beaucoup trop court d'un de ces journaux. La plus grande partie de ce fragment est de la main bien connue de Chéré; le commencement est de celle du secrétaire d'État de Noyers, qui raconte ce qu'il a entendu dire au P. Caussin; plusieurs passages sont écrits par le cardinal lui-même, et Baluze y a mis des
notes pour marquer les mains diverses auxquelles appartiennent les différents morceaux de cette pièce. Nous allons la transcrire fidèlement, comme un échantillon des journaux de Richelieu, et aussi comme nous donnant une idée des intrigues de toute sorte qui s'agitaient autour de M^** de La Fayette et de Louis XIII.
« Le père me dit^ qae le Roy lui dit qu*il avoit chassé Boizan* yBk* parce qu*il avoit conféré avec Amadeo > sans son sçu, et qu'il avolt coBtribué à Hûre retirer la fille.
« M*a dit que la grande colère que te Boy «rok eue à Fontiin»bleau avoit été sur ce que La Fayette lui avoit mandé qu*Amadeo la vouloit faire enlever pour la conduire en Auvergne. Que ledit père lui avoit plusieurs fois répété que cela étoit sans fondement et saos apparence, mais que le Roy l'avoit toujours voulu tenir pour certain et lui avoit dit que c'étoit chose assurée^. Qu*il (le^Roi) voyoit déjà venir le P. Carré b, le capitaine des moines errans par le monde, qui Tiendroit dire force choses pour fonder cette action; que d'an autre côté U voyoit Tenir le P. Bernard*,^ quî Amadeo avoit fait fraîchement donner une abbaye, avec une révélation sur ce snjet Qu*il souffroit beaucoup d*Amadeo et qu'il étoit las de le faire. Sur te fondement il commanda audit père d'écrire à la supérieure de la Visitation de ne donner la fille à qui que ce fût qui la vint deman* der, quand même ce seroit M. de Noyers.
« Le dit père représenta que cette précaution seroit inutile, vu qu'il n'y avoit point d'apparence. Mais le Hoy insistant, il fut contraint de le faire. M. d'Esclox "^ sçut peu de temps après, de MF" de Mal. ", que les partisans de La Fayette avoient été portés jusques là
1. Note de Baluze: c Ceci est écrit de la main de M. de Noyers. > ft. Valet de chambre du Roi vendu à Richelieu. Voyez le récit de M. de Lezeau, plus haut, p. 316, 320, 321 et 823.