‹ Madame de HautefortChapitre 120 sur 182 · Tout ceci est écrit de la main du secrétaire du cardinal · texte numérisé non relu

Tout ceci est écrit de la main du secrétaire du cardinal

« Environ le même temps ou quelques jours auparavant, le Roy dît à quelques-uns des siens que la Vieux-Pont lui faisoit horreur, qu'elle lui avoît médit si universellement de tout le monde quil ne la pouvoit supporter, qu'elle lui avoit parlé cent fois contre le cardinal, et qu'il penseroit, sçachant ce qu'il sçavoit d'elle, qu'il iroitde sa réputation de ne lui plus parler.

« Depuis et environ le même temps, il a dit plusieurs fois an cardinal et à MM. de Chavigny et de Noyers la même chose, fois qu'il ne leur a pas parlé du mal qu'elle lui avoit dit du cardinal.

« Vers le 28« décembre le Roy dit à M. de Chavigny que le frère de Mil» de La Fayette l'étoit allé trouver et lui avoit dit que le Rojr lui avoit donné M"* de Viéux-Pont, Annery et M'"' de Senecey pour amis, mais qu'il vouloit bien l'assurer qu'il ne vouloit plus avoir de commerce avec elle, parce qu'il reconnoissoit leurs mauvais desseins; qu'il avoit ou! dire depuis peu à M™* de Senecey et aux deox autres étant ensemble : « Vous verrez que le Roy sera si foible qull dira au cardinal tout ce qu'il sçait et ce que le P. Caussin a dit et fait contre lui. »

« Le premier de février le Roy étant venu à Ruel, après plusienre plaintes qu'il fit des mauvais offices qu'on rendoit à HautefortS depuis qu'il l'aimoit, s'étendant sur Messieurs de la cabale, il dit an cardinal que le frère de La Fayette lui avoit dit le matin plus qall n'avoit fait encore auparavant, lui ayant rapporté en termes exprès qu'il y a environ trois semaines ou un mois M"« de Senecey a?oit dit à Annery et à lui: « Tenez-vous toujours près du Roy pour prendre le temps de charger le cardinal, quand vous connoissez qnll sera en mauvaise humeur contre lui » ; et ladite dame ajouta: a Car il ne tient guère qu'à un filet, n

« Le Roy a dit au sieur de La Fayette que Vieuxpont lui avoit dit plusieurs fois, pendant qu'il aimoit sa sœur dans le monde: «Sire, il faut que vous optiez de rompre avec le cardinal ou avec La Fayette.»

« Le sieur évêque de Limoges a dit plusieurs fois à une femme quH appelle sa ménagère: « Quand le cardinal sera ruiné, nous ferons ceci, nous ferons cela; je logerai dans l'hôtel de Richelieu. C'est on logis qu'il me prépare. »

Nous avons déjà relevé une des différences les plus frappantes du récit de M. de Lezeau et de celui de Richelieu : M. de Lezeau, c'est-à-dire le P. Caussio,

1. Ainsi, dès février 1637, le Roi avoit repris son commerce avec U"* de Ilautofort.

accuse Richelieu d'avoir abusé de l'empire de la religion sur M''« de La Fayette, en introduisant auprès d'elle un ecclésiastique qui lâcha de s'emparer de la confiance de la jeune fille pour la pousser vers le couvent, le P. Carré, de l'ordre de Saint-Dominique; tandis que Richelieu, dans ses Mémoires, se tait absolument sur cette circon* stance et ne prononce pas même le nom de ce P. Carré. Que faut-il penser de cette accusation de M. de Lezeau et du silence du cardinal ? Faute de pièces authentiques, on est fort embarrassé et on en est réduit à des conjectures. Richelieu se défend d'avoir jamais songé à enlever M^*^ de La Fayette et à la renvoyer à ses parents, en Auvergne, malgré le Roi. Ici nous le croyons volontiers, d'abord parce que nous n'avons aucune preuve contraire, ensuite parce que l'entreprise eût été de la dernière témérité; pour le reste, à nos yeux, le silence du cardinal ne prouve rien, sinon qu'il n'a pas porté témoignage contre lui-même. ïSous le connaissons , nous connaissons ses manœuvres souterraines, ses ruses infinies qui égalaient son audace, et son art consommé de faire jouer mille ressorts secrets pour arriver à ses fins. Attentif et vigilant au dernier point, il avait le goût et le génie de la police, qu'il transmit à Mazarin. Jamais homme d'État ne fut mieux informé. Il semait l'argent pour recueillir des renseignements de toute espèce ; il était au fait de tout ce qui se passait ou se préparait dans les diverses parties de l'Europe, et il avait des créatures jusque dans le cabinet de ses ennemis. Toute la cour de France était remplie de gens chargés d'écouter pour lui, et de lui transmettre ce qu'ils entendaient. Irrité que M"® de Hautefort ne voulût pas subir son joug, il avait aidé M^*« de La Fayette à prendre sa place auprès du Roi ; mais voyant qu'elle était tout aussi indocile que sa compagne, et qu'elle était soutenue par une cabale puissante

composée de ses deux oncles, le chevalier de La Fayette et révêque de Limoges, premier aumônier de la Reine, et de sa parente, M""® de Sénecé, première dame d'honneur, il dut tout entreprendre pour surmonter un aussi pressant danger, et éloigner de la cour M"® de La Fayette» Ne pouvant séparer les deux amants qu'au nom de la religion, il n'était pas homme à se faire scrupule d'exercer sur la jeune fille une pieuse et secrète violence pour la jeter dans le cloître; et si un prêtre, un dominicain, le P. Carré, put lui servir à cela, assurément il ne se fit pas faute de l'employer. Reste toujours à savoir s'il en a été ainsi, et si les faits confirment ces conjectures fort spécieuses et le Mémoire de M. de Lezeau. Or, nos nouvelles recherches ne nous laissent aucune incertitude, et nous permettent d'éclairer de la plus triste mais de la plus sûre lumière cet épisode de l'histoire de M"^ de La Fayette.

Oui, il est certain que le P. Carré, de l'ordre de Saint- Dominique, le directeur de plusieurs dames de la cour et que M"' de La Fayette consulta sur sa vocation, était au service de Richelieu ; il est certain qu'il dirigeait les espions de toute sorte que le cardinal entretenait autour du Roi et autour de la Reine, qu'il leur transmettait les instructions nécessaires et recueillait leurs rapports; il est certain qu*au confessionnal et dans toutes ses consultations religieuses il faisait parler Dieu selon l'intérêt et au commandement de Richelieu. Ce personnage mystérieux, jusqu'ici ignoré de l'histoire, joue un tel rôle dans l'affaire de M"* de La Fayette, et, plus tard, dans celle de M"« de Hautefort, qu'il importe de le faire un peu connaître.

De tous les agents de Richelieu, ceux quMl aimait le plus à employer, les plus sûrs, les plus intelligents, les plus habiles , étaient des prêtres , et c'est particulière-

ment dans le clergé et dans les ordres religieux qu'il recrutait sa police. Là, il trouvait des esprits préparés à toutes les subtilités des intrigues les plus compliquées par les subtilités au moins égales de la théologie scholastique, des âmes façonnées de longue main au secret et à Tobéissance, des serviteurs sur lesquels il pouvait I compter à toute épreuve, pourvu qu'il leur persuadât que l'intérêt de Tordre auquel ils avaient prêté serment de fidélité absolue leur imposait envers lui la même fidélité. Sa qualité de cardinal et de prince de l'Église, soutenue et relevée par celle de premier ministre, le mettait à la tête du clergé français et lui donnait une sorte de protectorat général des ordres les plus importants d'hommes et même de femmes. Il favorisait ouvertement, et il avait pris grand soin de mettre dans ses intérêts la Compagnie de Jésus, qui lui rendait ses services avec usure en lui fournissant des confesseurs de roi sans ambition et sans intrigue, et même , en une certaine mesure, commodes et complaisants. Le P. Caussin seul crut sa conscience intéressée à se mêler des affaires de l'État. Son successeur, le savant et vieux P. Sirmond, se montra dans toutes les circonstances d'une docilité extrême, et la Société de Jésus, pour ne pas perdre le haut avantage dont elle était en possession depuis Henri IV de donner des confesseurs aux rois, s'engagea avec le cardinal à renfermer l'autorité et les obligations du directeur spirituel de Sa Majesté en des bornes assez étroites *. L'ordre de Saint-Dominique était celui dont Richelieu disposait avec le plus d'empire. Cet ordre, autrefois si illustre et abondant en grands hommes, était depuis longtemps dégénéré, et au commencement du XVI* siècle il tombait en ruine de toutes parts. Pour se

!• Voyex plus bas dans cette même note*

soutenir, il avait grand besoin d'un protecteur puissant et généreux; il le trouva dans Richelieu. Lé cardinal pratiqua envers les Dominicains la maxime des grands politiques, de ne rien épargner en faveur de leurs amis; il leur venait en aide dans leurs mauvaises affaires, leur donnait de l'argent, les couvrait de son crédit. Aussi le servaient-ils avec un zèle ardent et peut-être sincère. Puisqu'un religieux aussi rigide que le P. Joseph avait épousé les desseins et la cause du premier ministre au point d'y voir la cause môme de la religion, pourquoi d'autres religieux n'auraient-ils pas eu la môme foi dans le cardinal ? Parmi les premiers dignitaires de l'ordre de Saint-Dominique, en France, était le P. Jean-Baptiste Carré, supérieur du noviciat général de l'ordre à Paris, et, en cette qualité, presque aussi puissant que le P. Provincial , en perpétuelle correspondance avec les chefs des maisons les plus considérables de Tordre, répandues d'un bout à l'autre de l'Europe, et avec le P. Général résidant à Rome. Le P. Carré tenait Richelieu pour son véritable général ; il avait pour lui un dévouement absolu et en môme temps très-éclairé; il lui était un conseiller intelligent et un soldat fidèle, prêt à tout faire jusqu'au métier d'espion; il lui recrutait partout des partisans; il faisait prêcher pour lui; il mettait à ses ordres tous ses religieux; il lui communiquait les nouvelles qu'il recevait d'Espagne et d'Italie; il lui transmettait les bruits qui circulaient sur son compte, lui donnait des avis souvent fort judicieux, lui écrivait fréquemment, et même, dans certaines circonstances, plusieurs fois en un seul jour. Richelieu garda toutes ses lettres, même celles que le P. Dominicain le supplia de brûler; et nous les avons trouvées éparses à travers la volumineuse correspondance du cardinal aux Archives des Affaires étrangères. Ces lettres parcourent presque

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tout le second ministère de Richelieu : elles mettent à découvert la partie secrète de bien des affaires importantes , et si elles étaient publiées avec exactitude et intelligence, elles formeraient un recueil très-original en son genre et qui serait fort précieux pour Thistoire. Nous ne donnerons ici que celles qui se rapportent à M^^^' de La Fayette.

Nous ne remonterons pas avant Tannée 1636; nous prendrons l'affaire dans sa crise même, au milieu de la lutte engagée entre les parents et amis de Taimable jeune ûlle qui s'efforcent de la retenir à la cour, et Richelieu qui la précipite vers le couvent à Taide de conseillers et de conseillères hypocrites que dirige dans Fombre le P. Carré; tandis que M^^^ de La Fayette, ne se doutant pas encore qu'elle est environnée d'intrigues, n'est partagée qu'entre son inclination pour le Roi et sa vocation religieuse. Le P. Carré était depuis longtemps au service de Richelieu ; il lui appartenait par un serment d'obéissance absolue, qu'il renouvelait chaque année dans la forme la plus solennelle, comme on le voit dans la première des lettres que nous mettons sous les yeux du lecteur.

Archives des Affaires étrangères, Fkancb, t. LXXVUI,

année 1636, foL 41.

« Monseigneur,

c Pour les mômes raisons qui m'ont conduit ces années précédentes & me jeter aux pieds de votie Éminence pour me consacrer à eUe par un lien indispensable d'obéissance, que je lui ai fait et ûgoé de ma main, je prends la hardiesse au premier jour de celleci de lui faire et renouveler la même promesse de perpétuelle obéissance qu'elle a daigné recevoir de mon cœur et de ma main par ci-devant, l'assurant que ce n*est point pour aucune raison humaine, espérance ou crainte temporelle que je le fais, mais seulement pour obéir au sentiment supérieur qui m'y porte, lequel

m'a été communiqué de Dieu en Toraison, où sa bonté infinie m'a fait connoltre et tob vertus et la sainte intention qui vous gouverne et dirige toutes vos actions. Et partant, constitué en la présence du même Dieu, de la glorieuse vierge Marie, de notre bienheureux père saint Dominique, de tous les saints et saintes du paradis s Ego fbatbr Joannes Baptista Carré, ordinis prjedigatorcii, vestbI novitiatus gbneraus prior, voveo et promitto 0bbdientiam tibi,

DOMINO EHINENTISSmO ArMANDO CARDINALI DCCI DE BiCHEUEU, USQDB

AD MORTEM. G*est lo seul et unique présent que je puis faire à votre Éminence que de me donner et dédier entièrement à son service, la suppliant en toute humilité de ne vouloir rejeter cette étrenne, comme indigne de son acceptation, l'assurant qu'elle possède le corps de plusieurs pour l'exécution de ses commandemens, mais que je ne crois pas qu'elle aye plus leurs affections entières qu'elle possède les miennes. Nous sommes céans en continuelles prières pour votre prospérité et santé et le très-heureux succès de tous vos desseins.

a ... Je proteste à votre Éminence que si notre père Général s'est tant oublié que d'avoir fait ou dit quelque chose contre le service de Sa Majesté ou de votre Éminence, dorénavant il ne me sera plas rien, in omnibus et per omnia, que suivant les commandemens ou ordonnances de votre Éminence, qui sera, s'il lui platt, toute sa vie, mon général, et de tous ceux qui me voudront croire.

« .... Il y a quatre jours que j'ai reçu une lettre de M"* de Lafayette par laquelle elle m'avertit de sa dernière et entière résoh' tion d'entrer en religion, et me conjure de lui en dire mon avis au plus tôt. Je lui écrirai qu'elle conserve cette bonne volonté; que quant à l'exécution je lui en parlerai à la première rencontre; ce que je fais afin d'en avoir auparavant communiqué avec votre Éminence. Ce qu'attendant, après lui avoir souhaité mille bénédictions et prospérités et la victoire générale sur tous ses ennemis, tant dedans que dehors le royaume, je la supplie très-humblement de garder cette présente lettre, quoiqu'elle ne le mérite pas, et je demeure à Jamais devant Dieu et les hommes,

« Monseigneur,

« Votre très-humble, très-affectionné, trèsobéissant, très-obligé, et très-fidèle serviteur en Jésus-Christ jusques à la mort,

F (rère) Jean baptiste Carré.

Rel, ind, ord. Praedic.

c Au Noviciat général, !« jour de l'an 1686. »

Ibid., fol. 63.

« Monseigneur,

« Jf*écri8 ce mot en grande tristesse à votre Êminence, non pour les affronts et ignominies que je viens de recevoir, mais ^ pour le danger où je vois la vocation de M^^ de Lafayette ; car, outre un grand discours que me fU hier Mtte ^ Vieux-Pont > que M, San^ guin* lui avoit fait des déplaisirs et ressentimens du Roy, qui étoient comme au dernier point, que je communiquai hier à madame votre nièce* pour lui demander avis (qu'elle me donna de tenir bon, et faire exécuter au plus tôt, s*il n*y avoit contraire mandement du Roi ou de votre Éminence, et sans le dire à M. de Limoges, ni à M™* la marquise de Senecé); mondit sieur et madite dame, avec M, le chewUier de Lafayette '^, me sont venus trouver ee matin sur les neuf et dix heures. Tous trois m'ont attaqué et combattu furieusement : M, de Limoges, par raisonnement, repra» ehes et injures ; la deuxième, par reproches, et le troisième, par un reproche atroce ; et le tout à cause, disoient-^s, que j'ai ménagé, pratiqué et négocié la vocation de leur nièce ^ à la religion, m*ayant demandé pourquoi je ne leur en avois donné avis. J*ai répondu, parce que ma conscience me le défendoit, et qu'ils n'étoient juges compétens ni intéressés dans l'affaire. Là-dessus ils m'ont accablé de ce que dessus, et m'ont fait défense de la part de la Reyne et de la leur de ne plus voir ni traiter avec leur nièce. Je leur ai dit que je ne l'avois jamais recherché, et qu'au péril de ma vie je dirai toujours la vérité, quand une &me m'interrogera pour son salut. Si bien que. Monseigneur, me voilà au désespoir de pouvoir avancer l'œuvre commencée, si votre Éminence ne me conseille ef ne m'assiste.

1. Tout ce qui est ici en italique est dans roriginal souligné de la main même du P. Carré, pour attirer plus particulièrement sur ces passages l'att ntion du cardinal.

S. Amie de W^« de La Fayette. Voyez plus haut les extraits de Richelieu.

8. Maître d'hôtel du Roi, du parti de Mll« de La Fayette. Voyez plus haut, thap. ler^ p. 22, dans la note.

4. M"« de Combalet, depuis duchesse d'Aiguillon, nièce et confidente de fiichelieu.

5. Le cheyalier de La Fayette, Philippe-Emmanuel, chevalier de Malte itait un oncle de M"« de La Fayette. ^

6. Mil* de La Fayette. Ici et ailleurs M»« de Sénecé est donnée par le P. Carré et par d'autres pour une tante de M^* de La Fayette. Sans entrer âaos aucune discussion généalogique, disons seulement que nous ne voyons pas comment cela pourrait être, et renvojons au P. dominicain cette erreur, ii erreur il y a.

'Vî

Si

« J*ai parlé à la mère assistante de Sainte-Marie, fille de fea M. le président de Lamoignon, ne pouyant parler à la mère prieure qui étoit actuellement occupée avec M. de Lisieux, son oncle. Sous les secrets et précautions, je m'ouvris à ladite mère assistante, loi découvrant le nom, Tàge, la complexion et inclination de la postulante, et comme Je ne pouvois ouvrir ce dessein ni h M. de Limages ni à M"'' la marquise de Senecé, ses oncle et tante. Elle me promit que, quand je voudrois, ils la recevraient sur ma parole, et que toutes celles qui étoient entrées en qualité de bienfaitrices étoient simples religieuses comme les autres, et avoient apporté toutes pour le moins dix mille écus. Il est vrai, me dit-elle, que la religion a plus de soin d'elles, quoique elle aye grand soin de toutes. Je ne voulus me contenter de sa parole ; je lui fis promettre que la mère m'écrirolt le lendemain ; ce qu'elle a fait. J'envoie sa lettre à votre Éminénce. Or, ce que J'appréhende extrêmement est que notre bon et saint Roy ne tombe malade, en voyant davantage devant lui celle qu'il a aimée avec tant de pureté, innocence et tendresse, sachant que tôt ou tard il faudra venir à la séparation. D'ailleurs, J'appréhende que Dieu ne se fâche si on l'empêche ou retarde de prendre pour épouse celle qu'il a choisie et appelée pour telle ; pour laquelle je crains aussi qu'elle ne tombe malade de déplaisir et tristesse si elle est retardée. Elle se vint hier matin confesser i moi. Devant que se confesser, elle me fit le rédt, comme par mégarde et sans y avoir pensé, le jour que j'avois parlé au Roy, U soir étant devant lut proche le lit de la Reyne, elle avoU les yeux bas, ce qui déplut beaucoup au Roy, ainsi que M. Seguin lui avoit dit : et je m*étonne de cette faute parce que je lui avois conseillé tout le contraire. Elle me dit hier que M. Seguin l'avoit tant interrogée sur la religion ; et, quoiqu'elle biais&t et équivoqu&t en ses réponses, il voulut néanmoins avoir assurance et promesse d'dle, qu'elle parleroit au Roy avant sa retraite. Sur ce, nous avioos accordé hier ensemble qu'elle verroit le Roy demain au soir, et que lundi au matin elle s'en iroit à Sainte-Marie, où étant entrée elle me donneroit les lettres pour Sa Majesté, votre Éminénce, son oncle et sa tante. Je lui dis qu'elle feroit bien d'écrire aussi à la Reyne. Elle me dit qu'il n'en étoit pas de besoin parce qu'elle en seroit bien aise. Elle me témoigna d'être la plus contente du monde. Après elle s'en alla communier,

V. Ci-après sa compagne de Vieux-Pont m'attaqua fortement et me dit beaucoup de discours du vieux Sanguin, entre autres que le Roy étoit fort fâché contre celles qui lui avoient procuré cette résolution par leurs mauvais traitemens, que le Roy avoit dit qu'elle, lui parlant des petits déplaisirs de ses compagnes, avoit dit que si elle en avoit reçu aucun de semblable, elle seroit bientôt hors du monde

religion, etc. Après m*avoir beaucoup interrogé, ne pouvant rien r de moi, elle me protesta que tout le déplaisir qu*elle avoit lit de n'être pas assez fortement appelée elle-même à ladite reliion. Or, je ne sais qui a découvert le pot; car la petite m*avoit mis le secret, liadame votre nièce., à qui je demandai hier con- , me le promit aussi, le lui ayant demandé à raison de M*"^ Boulier, qui étoit en là chambre, grandissime amie de M™* la mar- ^àse de Senecé. Quant aux religieuses , votre Éminence verra leur lettre. Tant y a que timor quem timeham evenit mihi; mais je le «apporte joyeusement, ayant procédé selon les principes de la prudence divine et humaine, dessous la très-sage et très-assurée conèmte de votre Éminence, que je prie très-humblement de me Rnvoyer la lettre de la mère de la Visitation, parce qu'elle servira âe pass ep o rt k notre petite fille pour la religion, à la première occasion. Je la supplie aussi de faire en sorte que le Roy commande ({Q'elle puisse communiquer avec moi pour sa consolation, et qu'elle -me paisse venir voir ou moi elle à cet effet et pour son pieux des- Kin. Priant Dieu de continuer ses gr&ces et protections à Sa Miyesté Très-Chrétienne et à votre Éminence, je demeure à jamais votre très-humble, etc.

« F. Jban-baptistb GARsi.

« NoTiciat général, ce 89 Janyier 1686, à midi. »

Ibid., fol. 124.

« Monseigneur,

« Lundi dernier j'écrivis à votre Éminence comme J'avois parlé à ^ gouvernante ^ qui m'avoit promis de parler à la petite comme il ûiHoit pour sa vocation ; mais M^« Fillandre « a averti M"* Thomas- «in> qu'elle croyoit qu'elle étoit gagnée contre moi par l'oncle et la tante; de quoi M"« Thomassin m'ayant averti, je lui donnai hier charge d'aller au Louvre et de faire la guerre à l'œil, ce qu'elle fit hier au soir, et trouva ladite dame toute interdite, laquelle incontinent dit qu'elle avoit besoin d'aller trouver la Reyne, ce que faisant semblant elle rentra en la chambro où étoit la petite et son oncle *

1. La goayernaiite des filles de la Reine. Nous ignorons quel était son nom.

S. Première femme de chambre de la Reine. Voyez Maoaioi db Chb- ^^IBDSB, ch. v, p. 283, et Appbmdigb.

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