BOSSUET
l)n jour, prêchant le panégyrique de saint Gorgon, immédiatement après Texorde de ce panégyrique, Bo&suet, voyant entrer le maréchal de Schomberg qui arrivait sans être attendu, lui dit :
« Monseigneur,
« Si nous ne devions ce jour tout entier à la gloire de saint Gorgon, ou si j'étois en un lieu où je pusse vous témoigner la joie que toute la ville a reçue de votre arrivée, je vous dépeindrois si bien et avec tant de naiveté les sentimens de ce peuple quil a plu à Dieu de commettre à votre garde, que mes auditeurs ne pourroient s'empêcher de donner sur ce sujet à mon discours une approbation publique. Mais outre que votre vertu a paru suffisamment par vos grands emplois, et que votre science a été assez reconnue dans la plus célèbre compagnie de savans qui soit dans le monde ; la dignité de cette chaire, ce temple auguste que Dieu remplit de sa gloire* ces sacrés autels où Ton va célébrer le saint sacrifice, demandent de moi une teUe retenue, qu'il faut que je m'abstienne de dire la vérité, pour qu'il ne paroisse dans mon discours aucune apparence de flatterie. Seulement je vous dirai que l'honneur imprévu de votre présence, est pour moi une rencontre si favorable que je ne puis vous en dissimuler mon ressentiment. Vous venez d'entendre le sujet que je dois traiter devant vous : plus il est important, plus j'ai besoin des lumières d'en haut pour le faire dignement et d'une ma* nière qui puisse tourner à l'édification de cet auditoire. Prosternonsnous tous ensemble, etc. » OEovrbs dr Bossuet, t. XVI, page 357.
Bossuet dut prêcher bien souvent devant le duc et la duchesse, que leur piété et leur goût devaient rendre avides de cette parole éloquente. On possède encore uo
panégyrique de saint François de Paule prononcé devant M. le gouverneur et devant M»* la gouvernante avec un éloge bien senti de l'un et de l'autre. Celui delà duchesse de Schomberg montre à quel point Bossuet connaissait Marie de Hautefort, ses grandes qualités et aussi son défaut : tout en la louant il lui recommande particulièrement la vertu qui lui manquait un peu et que plus tard elle s'efforça de joindre à sa charité, nous voulons dire l'humilité chrétienne.
€EuvRES DE Bossuet, t. XVI, page 196. Panégyrique de saint François de Paule, prôdié à Metz devant le maréchal et la maréchale de Schomberg.
« MoQseigaear, la gloire du monde vous doit être deyenae en quelque façon méprisable par votre propre abondance. Certes notre histoire ne se taira pas de vos fameuses expéditions, et la postérité la plus éloignée ne pourra lire sans étonnement toutes les merveilles de votre vie. Les peuples, que vous conservez, ne perdront jamais la mémoire d'une si heureuse protection ; ils diront à leurs descendans jusqu'aux dernières générations que sous le grand maréchal de Schomberg, dans le dérèglement des affaires, et au milieu de la licence des armes, ils ont commencé à jouir du calme et de la douceur de la paix.
« Madame, votre piété, votre sage conduite, votre charité si sincère, et vos autres généreuses inclinations auront aussi leur part dans cet applaudissement général de toutes les conditions et de tous les âges ; mais je ne craindrois pas de vous dire que cette gloire est bien peu de chose, si vous ne Tappuyez sur Thumilité.
« Viendra, viendra le temps. Monseigneur, que non-seulement les histoires, et les marbres, et les trophées, mais encore les villes, et les forteresses, et les peuples, et les nations seront consumés par le même feu; et alors toute la gloire des hommes s'évanouira en fumée, si elle n'est défendue de l'embrasement général par l'humilité chrétienne, etc. »
Le maréchal de Schomberg mourut à Paris le 6 juin iC56. Bossuet était alors à Paris; mais il n'y a pas la moindre preuve qu'il ait assisté le maréchal à ses derniers moments ; loin de là, la vie authentique de M™* de
Hautefort dit que ce fut JoUy, alors curé de Saînt- Nicolas-des-Champs et depuis évoque d'Agen. Cependamt Bossuet, dont une des premières qualités était sans contredit la reconnaissance, dut suivre avec le plus vif intérêt les vicissitudes de la maladie de l'illustre guerrier; et quand la noble veuve, toujours un peu passionnée dans ses meilleurs sentiments, et outrant la crainte des jugements de Dieu, conçut des doutes cruels sur le salut de Tâme de son mari, nul doute que ce fut Bossuet qui apaisa et consola ses inquiétudes. En effet nous partageons entièrement Tavis du dernier et si exact historien de Bossuet, M. Floquet, qui voit Marie de Hautefort dans la Dame de considércaion à laquelle est adressée la lettre consolatoire sur la mort de son mari , Œuvres de Bossuet, t. XXXVII, page 23. Tout, dans ce que Bossuet dit du mari, se rapporte parfaitement au maréchal de Schomberg, et dans les inquiétudes qui travaillent sa veuve, on ne peut méconnaître les pensées terribles qui s'offraient à V esprit de la duchesse de Schomberg, selon la biographie que nous avons publiée, lorsqu'elle pensait qu'à ce moment suprême il ètoit décidé devant Dieu de V éternité heureuse ou malheureuse de Vàme de cet époux si cher.