‹ Madame de HautefortChapitre 169 sur 182 · DE SON MARI · texte numérisé non relu

DE SON MARI

a Je suis bien payé de mon dialogue, puisqu'au lieu de mon entretien avec la dame que tous savez, vous m*en rendez un de la Reine et de vous. Je ne tous ferai pas de remerdemens de la part que TOUS m'y avez donnée : ce sont, Madame, des effets ordinaires de vos bontés, et j'y suis accoutumé depuis si longtemps, qu'il n'y a plus rien de surprenant pour moi dans toutes les grâces que vous me faites. Je m'estimerois bien heureux si, pour vous en témoigner ma reconnoissance, je pouvois contribuer quelque chose à soulager les inquié-

tades qui vous travaillent depuis si longtemps, touchant Tétat de M. le M. Je vois dans ces peines d*esprit une marque d'une foi biea vive et d'une amitié bien chrétienne. Il est beau. Madame, que, dans une aCDiction si sensible, votre douleur naisse presque toute de la foi que vous avez en la vie future, et que, dans la perte d'une personne si chère, vous oubliiez tous vos intérêts pour n'être touchée que des siens. Une douleur si sainte et si chrétienne est l'effet d'une àme bien persuadée des vérités de l'Évangile; et toutes les personnes qui vous honorent doivent être consolées que vos peines naissent d^un si beau principe, non-seulement à cause du témoignage qu'elles rendent à votre piété, mais à cause que c'est par cet endroit-là qu'il est facile de les soulager. Car J'ose vous dire. Madame, que vous devez avoir l'esprit en repos touchant le salut de son àme, et J'espère que vous en serez persuadée, si vous prenez la peine de considérer de quelle sorte les saints docteurs nous obligent de pleurer les morts selon la doctrine de l'Écriture. Je n'ignore pas, Madame, qu'en vous entretenant de ces choses j'attendrirai votre cœur, et que Je tirerai des pleurs de vos yeux; mais peut-être que Dieu permettra qu'à la fin vous en serez consolée, et j'écris ceci dans ce sentiment. « Saint Paul avertit les fidèles « qu'ils ne s'affligent pas sur les «morts, comme les Gentils qui n'ont pas d'espérance;» et il explique par ce peu de mots, tout ce qui peut se dire sur ce sujet-là. Car il est aisé de remarquer qu'il ne veut pas entièrement supprimer les larmes ; il ne dit point : Ne vous affligez pas ; mais ne vous affligez pas comme les Gentils qui n'ont pas d'espérance; et c'est de même que s'il nous disoit : Je ne vous défends pas de pleurer; mais ne pleurez pas comme ceux qui croient que la mort leur enlève tout, et que l'àme se perd avec le corps; affligez-vous avec retenue, comme vous faites pour vos amis qui vont en voyage, et que vous ne perdez que pour un temps. De là. Madame, nous devons entendre que la foi nous oblige de bien espérer de ceux qui meurent dans l'Église et dans la communion de ses sacremens; et qu'encore qu'il soit im^. possible d'avoir une certitude entière en ce monde, il y a tant df fortes raisons pour les croire en bon état, que le doute qui nous er. reste ne nous doit pas extrêmement affliger. Autrement l'apôtre saint Paul, au lieu de consoler les fidèles, auroît redoublé leur douleur. Car s'il n'avoit dessein de nous obliger à faire que notre espérance l'emportât de beaucoup par-dessus la crainte, n'est-il pas véritable. Madame, que ce grand homme ne devoit pas dire : Ne vous affligez pas comme les Gentils, et ne vous consolez pas comme eux? Il leur est aisé de se consoler, puisqu'ils croient que les morts ne sont plus en état de souffrir. Mais à vous il n'en est pas de la sorte, puisque la vérité vous a appris qu'il y a un lieu de tourmens, à comparaison duquel tous ceux de cette vie ne sont qu'un songe.

« Il est bien certain, Madame, qu'à prendre les choses de cette sorte, les chrétiens, ayant beaucoup plus à craindre, doiyent être par conséquent plus sensibles à la mort des leurs i néanmoins il est remarquable que saint Paul ne les reprend pas de ce qu'ils se consolent; mais il les reprend de ce quMls s'afEligent comme les Gentils, qui n'ont pas d'espérance; et nous pouvons assurer sans doute qu'il n'auroit Jamais parlé de la sorte, s'il n'eût ?u dans la vérité éternelle, dont son esprit étoit éclairé, qu'il y a sans comparaison plus de sujet de bien espérer qu'il n'y a de raison de craindre.

« C'est ce que saint Paul veut que nous pratiquions pour les morts: mais il ne faut pas abuser de cette doctrine, ni, sous le prétexte de cette espérance qu'il nous ordonne d'avoir pour eux, flatter la confiance folle et téméraire de quelques chrétiens malvivans. Voyons donc, s'il vous plaît. Madame, quels sont ces bienheureux morts qui laissent tant d'espérance à ceux qui survivent. Ce sont, sans doute, ceux qui meurent avec les marques de leur espérance, c'est-à-dire dans la participation des saints sacremens, et qui rendent les derniers soupirs entre les bras de l'Église, ou plutôt entre les bras de Jésus-Christ même, en recevant son corps adorable. De tels morts, Bladame, ne sont pas à plaindre; c'est leur faire injure que de les appeler morts, puisqu'on les voit sortir de ce monde au milieu de ces remèdes sacrés qui contiennent une semence de vie éternelle. Le sang de Jésus-Christ ayant abondamment coulé sur leurs âmes par ces sources fécondes des sacremens, ils peuvent hardiment soutenir l'aspect de leur Juge, qui, tout rigoureux qu'il est aux pécheurs, ne trouve rien à condamner où il voit les traces du sang de son fils.

a C'est à ceux qui ont perJu de tels morts, que saint Augustin, en suivant l'apôtre, permet véritablement de s'afQiger, mais d'une douleur qui puisse être aisément guérie; il leur permet de verser des pleurs, mais qui soient bientôt essuyés par la foi et par l'espérance. Et il me semble que c'est à vous que ces paroles sont adressées ; car souffrez que je rappelle en votre mémoire de quelle sorte notre illustre mort a participé aux saints sacremens. A-t-il été de ceax

qui il les faut faire recevoir par force, qui s'imaginent hâter leur mort quand ils pensent à leur confession, qui attendent à se reconnoitre quand ils perdent la connoissance? Il a été lui-môme au-devant; il s'est préparé à la mort avi^t le commencement de sa maladie. Il n'a pas imité ces lâches chrétiens qui attendent que les médecins lésaient condamnés, pour se faire absoudre par les prèties, et qui méprisent si fort leur àme qu'ils ne pensent à la sau?er que lorsque le corps est désespéré; bien loin d'attendre la condamnation, il a prévenu même la menace, et sa confession générale a été nonseulement devant le danger, mais encore devant le mal.

« Ce n'est pas à moi de vous dire ce que peuvent les sacremens

reçus de la sorte; toute l'Église vous le dit assez; et saint Augustin, qui tremble pour les pécheurs qui attendent à se convertir à Textrémité de la vie, ne craint pas de nous assurer de la réconciliation de ceux qui se préparent à la recevoir pendant la santé. Rendons grâce à Dieu, Madame^ de ce qu'il a inspiré cette pensée à feu M. le M., de ce que, depuis tant d'années, il Tavertissoit si souvent par les maladies dont il le frappoit, et que non-seulement il Tavertissoit, mais qu'il lui faisoit sentir dans le cœur ces salutaires avertissemens.

tt Mais pourrions-nous oublier ici la manière dont il l'a ôté de ce inonde, et ce jugement si net et si tranquille qu'il lui a laissé Jusques à la mort, afin qu'il n'y eût pas un moment qu'il ne pût faire profiter pour Téternité 1 C'est, Ifadame, la fin d'un prédestiné. Il Toyoit la mort s'avancer à lui ; il la sentoit venir pas à pas ; il a communié dans cette créance; il a repassé ses ans écoulés, comme un homme qui se préparoit à paroltre devant son juge pour y rendre compte de ses actions; il a reconnu ses péchés; et quand on lui a demandé s'il n'imploroit pas la miséricorde divine pour en obtenir le pardon, ce oui salutaire qu'il a répondu ne lui a pas été arraché à force de lui crier aux oreilles; c'est lui-même, de son plein gré) qui, d'un sens rassis et d'un cœur humilié devant Dieu, lui confessant ses iniquités, lui en a demandé pardon par le mérite du sang de son Fils, dont il a adoré la vertu présente dans l'usage de ses sacremens. Tout cela ne vous dit-il pas qu'il est de ces morts mille fois heureux qui meurent en notre Seigneur; et qu'étant sorti avec ses livrées, le nom de Jésus-Christ à la bouche, le Père, le reconnoîssant à ces belles marques pour l'une des brebis de son Fils, l'aura jugé à son tribunal selon ses grandes miséricordes?

« Je ne vous parle ici. Madame, que de ce qu'il a fait en mourant ; mais si je voulois vous représenter les bonnes actions de sa vie, desquelles j'ai été témoin, quand aurois-je achevé cette lettre: Trouvez bon seulement que je vous fasse ressouvenir de sa tendresse paternelle pour les pauvres peuples; c'est le plus bel endroit de sa vie, et que les vrais chrétiens estimeront plus que la gloire de tant de victoires qu'il a remportées. Nous lisons dans la sainte Écriture une chose remarquable de Néhémias. Ce grand homme étant envoyé pour régir le peuple de Dieu en Jérusalem, il nous a raconté luimême, dans l'histoire qu'il a composée de son gouvernement, q^'il n'avoit point foulé le peuple comme les autres gouverneurs (ce sont les propres mots dont il se sert), qu'il s'étoit même relâché de ce qui lui étoit dû légitimement; qu'il n'avoit jamais épargné ses soins , et qu'il avoit employé son autorité à faire vivre le peuple en repos, à faire fleurir la religion, à faire régner la justice; après quoi il ajoute ces paroles : « Seigneur, souvenez-vous de moi en bien, selon le bien que j'ai fait à ce peuple. » C'est qu'il savoit, Madame, que

de tontes les bonnes œuyres qui montent devant la face de Diea^ SI n*y en a point qui lui plaisent plus que celles qui soulagent les misérables, et qui soutiennent Topprimé qui est sans appui. Il savoit que ce Dieu, dont la nature est si bienfaisante, se souvient, en son bon plaisir, de ceux qui se rendent semblables à lui en imitant ses miséricordes. Puisque M. le M. a gouverné les peuples dans le sentiment et dansTesprit deNébémias, nous avons juste sujet de croire qu'il aura eu part à sa récompense, et que Dieu, se souvenant de lui en bien, aura oublié ses pécbés.

V Consolez-vous, Madame, dans cette pensée, et ne songez pas tel* lement à la sévérité de ses jugemens, que vous n*ayez dans l'esprit ses grandes et infinies miséricordes. S'il nous vouloit juger en rigueur, nulle créature vivante ne pourroit paroltre devant sa foce; c'est pourquoi ce bon père, sachant notre foiblesse, nous a lui-même donné les moyens de nous mettre à couvert de ses jugemens. Il a dit, comme vous remarquez, qu'il jugeroit les justices; mais il a dK aussi qu'il feroit miséricorde aux miséricordieux; et quoique nos péchés les plus secrets ne puissent échapper les regards de cet œil qui sonde le fond des cceurs , néanmoins la charité les couvre : elle couvre non-seulement quelques péchés, mais encore la multitade des péchés.

« M. le M. a été bienfaisant dans cette pensée, et quoique sa générosité naturelle, dont le fond étoit inépuisable, le portât assez à faire du bien, il ne l'en a pas crue toute seule; il a voulu la relever par des sentimens chrétiens; il a pensé à se faire des amis qui le passent recevoir un jour dans les tabernacles éternels; et je ne puis me ressouvenir des belles choses qu'il m'a dites sur ce sujet-là, sans en avoir le cœur attendri. C'est, Madame, ce qui me persuade fortement que Dieu l'aura jugé selon ses bontés; c'est pourquoi il Ta frappé, parce qu'il ne vouloit pas le frapper; Je veux dire qu'il ne Ta pas épargné en cette vie parce qu'il vouloit l'épargner en l'autre. Vous savez les peines d'esprit et de corps qui l'ont suivi Jusqu'au tombeau, sans lui donner aucun rel&che. Dieu a voulu, Madame,qiie vous et ses fidèles serviteurs eussent la consolation de voir qu'il n'étoit pas du nombre de ceux qui ont reçu leur récompense en ce monde. Il a crié à Dieu dans l'affliction et dans la douleur; lorsque sa main s'est appesantie sur lui, il lui a fait un sacrifice des souffrances qu'il lui envoyoit. Je ne puis assez vous dire, Madame, combien ces prières lui sont agréables, et la force qu'elles ont pour expier tout ce qui se mêle en nous de foiblesse humaine parmi les douleurs violentes. H est donc avec Jésus-Christ, il est avec les esprits célestes, ou, si quelque teste de péché le sépare pour un temps de leur compagnie, il a du moins ceci de commun avec cui, qu'il jouit de cette bienheureuse assurance qui fait la principale

LETTRES INÉDITES DE MARIE DE HÂUTEFORT. 4t3

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