CHAPITRE QUATRIÈME. U
espagnol, et tenoit de ces sortes d'amours qui n'inspirent point de souillures; j'en puis au moins juger ainsi d'après ce que m'a raconté ma mère. La Reine ayoit pour elle beaucoup de bonté, et ma mère, qui Taimoit sincèrement, osa l'entretenir un jour de ces manvais propos. Voici comment la chose se passa. C'étoit à l'époque où la faveur du cardinal auprès de la Reine éclatoit librement aux yeux de la cour, et qaand le monde malin, comme j'ai déjà dit et ne puis trop répéter, faisoit le plus de bruit de leurs prétendues amours. M"** de Brienne s'étoit un soir recueillie, selon sa coutume, quelques instants dans Toratoire de la Reine. Sa Majesté y entra sans l'apercevoir; elle avoit un chapelet dans une de ses mains, elle s'agenouilla, soupira, et parut tomber dans une méditation profonde. Un mouvement que fit ma mère la tira de sa rêverie : « Est-ce vous. M"® de Brienne ? lai dit Sa Majesté. Venez, prions ensemble, nous serons mieux exaucées. » Quand la prière fut finie, ma mère, cette véritable amie, ou, pour parler plus respectueusement, cette servante fidèle, demanda permission à Sa Majesté de lui parler avec franchise de ce qu'on disoit d^élIe et du cardinal. La bonne reine, en l'embrassant cordialement, lui permit de parler. Ma mère le fit alors avec tout le ménagement possible; mais comme elle ne déguisoit rien à la Reine de tout ce que la médisance publioit contre sa vertu, elle s'aperçut, sans en faire semblant, ainsi qu'elle me Ta dit elle-même après m'avoir engagé au secret, que plus d'une fois Sa Majesté rougit jusque dans le blanc des yeux; ce furent ses propres paroles.
Euûn, lorsqu'elle eut fini, la Reine, les yeux mouillés de larmes, lui répondit : « Pourquoi, ma chère, ne m'as-tu pas dit cela plus tôt? Je t'avoue que je Faime, et je puis même dire tendrement; mais Taffection que je lui porte ne va pas jusqu'à l'amour, ou si elle y va sans que je le sache, mes sens n'y ont point de part, mon esprit seulement est charmé de la beauté de son esprit. Gela seroit-il criminel? Ne me flatte point; s'il y a même dans cet amour Fombre du péché, j'y renonce maintenant devant Dieu et devant les saints, dont les reliques reposent en cet oratoire. Je ne lui parlerai désormais, je t'assure, que des affaires de l'État, et romprai la conversation dès qu'il me parlera d'autre choses » Ma mère, qui étoit à genoux, lui prit la main, la baisa, la plaça près d'un reliquaire qu'elle venoit de prendre sur l'autel : « Jurez-moi, Madame, dit-elle, je vous en supplie, jurez-moi sur ces saintes reliques de tenir à jamais ce que vous venez de promettre à Dieu. — Je le jure, dit la Reine en posant sa main sur le reliquaire, et je prie Dieu de me punir si j'y sais le moindre mal*. — Ahl c'en est trop, reprit ma mère tout en pleurs. Dieu est juste, et sa bonté, n'en doutez pas, Madame, fera bientôt connoltre votre innocence. » Elles se