CHAPITRE QUATRIÈME
longue et cruelle, et consenti à errer en France, avec ses enfants, à la merci de combats douteux, et souvent sans savoir où le lendemain elle reposerait sa tête, plutôt que d'abandonner un étranger détesté et méprisé presque à l'égal du maréchal d'Ancre, parce qu'elle avait discerné en tel étranger un homme de génie méconnu, seul capable de sauver la royauté et de maintenir la France au rang qui lui appartient en Europe; si cette constance, que les plus terribles orages ne purent ébranler et qui a duré pendant plus de dix années, ne s'appuyait pas en elle sur un sentiment particulier, le grand mobile et la grande explication de la conduite des femmes, il faut alors considérer Anne d'Autriche comme un personnage extraordinaire, un des plus grands esprits, une des plus grandes âmes qui aient occupé un trône, une reine égale ou supérieure à Elisabeth. Nous n'osons pas aller aussi loin, bien que nous soyons très-conraincu que les historiens n'ont guère été plus justes envers Anne d'Autriche qu'envers Louis XIII, et ne lai ont pas donné le rang qu'elle mérite^
Jusqu'où a pu aller la liaison de la Reine et de Hazarin, nous ne chercherons pas à le décider; nous n'affirmons qu'une seule chose, la seule aussi qui importe à l'histoire : c'est que la Reine a eu pour son ministre un sentiment de la nature la plus tendre, qui a donné sur elle à Mazarin un suprême ascendant, et explique le prodige de son inviolable fidélité
1. Sur la reine Anne, voyez M™* db Ghevreuse, particulièrement <hap. V, p. 201 et suiv.
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au cardinal pendant tant d*années et au milieu des plus grands dangers. Sans doute d'autres causes concoururent avec ce sentiment, son aversion pour les affaires, l'évidente incapacité des deux premiers rivaux de Mazarin, Tévéque de Beauvais et le duc de Beaufort, Tabsence de M™« de Chevreuse en ces premiers moments décisifs, l'impossibilité de mettre d'abord Ghâteauneuf à la tête du gouvernement malgré Topposition de M. le Prince et surtout de sa femme, le respect de la volonté dernière de Louis XIII , les heureux débuts et les succès toujours croissants du cardinal jusqu'au commencement de la Fronde; mais selon nous ces diverses causes avaient elles-mêmes besoin d'un secret et plus puissant appui dans le cœur d'Anne d'Autriche.
Oui, Anne d'Autriche a aimé Mazarin. Gomment en douter devant le passage suivant des Mémoires du jeune Brienne*?
« Peut-être, et je ne le désavoue pas, la Reine aocorda-t-elle son estime au cardinal avec trop peu de ménagement. Quoiqu'il n'y eût sans doute en cela rien que d'innocent, le monde, qui sera toujours méchant, ne put s'empêcher d'en parler en des termes peu respectueux, et la licence alla si loin que chacun crut voir ce qui n'étoit pas, et que ceux même qui le croyoient le moins l'assuroient comme véritable. La galanterie de la Reine, s'il y en a eu, étoit tout spirituelle; elle étoit dans les mœurs, dans le caractère
1. Mémoires de Louis-Henri de Loménie, comte de Brienne, etc., publiés pour la première fois par M. Barrière, Paris, 1828, t. U, p. 39.