CHAPITRE QUATRIÈME
remirent ensuite à prier tout de nouveau, et celle dont j'ai su ce fait, que je n'ai point cru devoir taire à présent que la Reine a reçu dans le ciel la récompense de ses bonnes œuvres, m'a dit plusieurs fois qu'elles ne prièrent jamais Tune et l'autre de meilleur cœur. Quand elles eurent achevé leur oraison , que cet incident prolongea plus que de coutume, H"'' de Brienne conjura la Reine de lui garder le secret. Sa Majesté le lui promit, et en effet elle ne s'est jamais aperçue que la Reine en ait parlé au cardinal; ce qui, à mon avis, est une grande preuve de son innocence. »
Il nous faut avouer que,' si cette grande preuve de la parfaite innocence des relations d'Anne d'Autriche et de Mazarin était seule, elle serait bien insuffisante, car dans les Carnets du cardinal nous trouvons bien des passages où il se plaint très-vivement que M"*® de Brienne tourmente la conscience de la Reine S ce qu'il n'a pu savoir que de la Reine elle-même. Ajoutons bien vite, pour être impartial, que M"® de Ghevreuse, qui n'était pas prude assurément, s'exprima toujours avec doute sur le degré d'intimité d'Anne d'Autriche et de son ministre. « Elle m'a dit plusieurs fois, dit Retz *, que la Reine n'avoit le tempérament ni la vivacité de sa nation, qu'elle n'en tenoit que la coquetterie, mais qu'elle l'avoit au souverain degré... qu'elle lui avoit vu dès l'entrée de la régence une
1. IV Carnet, p. 59 : « M"'* di Briena e Liancurt danno grandi Assalti a Sua Maestà per la devotione. »
2. Édit. d'Amsterdam, 1731, t. U, p. 383 et 384, et dans Tédit. de M. Aimé ChampoUion, p. 303.
grande pente pour M. le cardinal, mais qu'elle n'avoît pu démêler jusqu'où cette pente l'avoit portée; qu'il étoit vrai qu'elle avoit été chasséç de la cour si tôt après, qu'elle n'avoit pas eu le temps d'y voir clair quand il y auroit eu quelque chose, qu'à son retour en France, après le siège de Paris, la Reine, dans les commencements, s'étoit tenue si couverte avec elle qu'elle n'avoit pu y rien pénétrer, que depuis qu'elle s'y étoit raccoutumée, elle lui avoit vu dans des moments de certains airs qui avoient beaucoup de ceux qu'elle avoit autrefois avec Buckingham, qu'en d'autres elle avoit remarqué des circonstances qui lui faisoient juger qu'il n'y avoit entre eux qu'une liaison intime d'esprit, que Tune des plus considérables étoit la manière dont le cardinal vivoit avec elle, peu galante et même rude, ce qui toutefois, ajouta M"® de Ghevreuse, a deux sens, de l'humeur dont je connois la Reine ; c'est pourquoi je ne sais qu'en juger*. »
1. Rappelons que deux écrivains de notre temps dont Topinion nous est considérable, l'exact éditeur des Lettres du cardinal à la Reine, à la princesse Palatine, etc., et le savant auteur des Mémoires sur M'^ de Sévigné, s*accordent & penser que Mazarin a été l'amant d'Anne d'Autriche. M. Ravenel se fonde sur des expressions em« ployées par Mazarin, très-vives il est vrai, mais qui dans la langue du XVII® siècle n'ont peut-être pas toute la signification qu'il leur prête, d'autant plus que Mazarin, connaissant la coquetterie de la Reine, ne devait pas se faire faute de charger outre mesure, à la façon italienne, ses protestations de tendresse et de dévouement Les arguments de M. Walckenaer approchent bien plus de la certitude. Le principal est une lettre de la Reine à Mazarin, jusqu'alors inédite; voyez les Mémoires sur M^ de Sévigné, HP partie, p. 471. Nous devons dire que nous connaissons plusieurs autres lettres