CHAPITRE XII L'ÉPISTOLIÈRE— L'ÉCRIVAIN— LE PHILOSOPHE
Le lecteur a certainement remarqué que nous avons eu fréquemment recours dans ce travail aux lettres de Madame de La Fayette et peut-être est-il d'avis que la citation va jusqu'à l'abus. Mais si nous avons ainsi usé de documents précieux, ce n'est pas seulement parce que nous estimons l'autorité de Madame de La Fayette elle-même bien supérieure à la nôtre mais aussi et surtout parce que nous tenons à utiliser des matériaux dont on s'obstinait à ignorer, voire à nier, l'existence, soit parce que Madame de Sévigné, correspondante infatigable, se plaint de la brièveté de son amie, soit tout simplement parce que Madame de La Fayette n'a pas trouvé jusqu'ici un Monmerqué pour recueillir ses lettres éparses. Toujours est-il que l'opinion la plus répandue est que Madame de La Fayette n'écrivait que rarement, que ses courts billets n'ont aucune prétention littéraire et n'ont qu'un intérêt purement documentaire.
Or, Madame de La Fayette, sans écrire autant que son amie, qui, si j'ose m'exprimer ainsi, en faisait un peu métier, ne laissa pas pourtant d'écrire autant et plus que la majorité de ses contemporains. Sa correspondance pourrait être classée en deux parties — dont l'une comprendrait des lettres écrites avec soin et formerait un recueil à comparer avec celui de Madame de Sévigné; l'autre serait d'un grand intérêt documentaire sans être dépourvue de qualités littéraires et renfermerait des billets d'affaires et d'autres billets également courts, adressés à ses amis, au milieu de la souffrance physique qui rendait impossible toute pensée soutenue. La première liasse — celle qui contribuerait le plus à la renommée Littéraire de l'écrivain, n'est pas venue jusqu'à nous. Il en est échappé quelques lettres qui nous font voir ce qu'aurait été un tel recueil, mais il est certain que la plus grande partie reste à trouver, si toutefois elle existe encore.
Nous croyons que cette collection était entre les mains de Ménage et qu'elle fut destinée à la publication — fait qu'aucun
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de nos prédécesseurs ne paraît avoir indiqué. Madame de La Fayette écrit de Vichy, à une date que nous ne saurions encore préciser, mais qui n'est guère postérieure à son mariage^, la lettre que voici, adressée à Ménage :
"14e may.
"....ie me resjouis avec vous de ce que vous ailes vous retirer a Meudon, la solitude est si agréable et la campagne est si belle présentement que c'est asseuremt un plaisir extresme que dy estre. Vous y travailleres agréablement a nos lettres j'avois peur que vous n'en eussiez perdu la pensée et jay pense vous en faire souvenir deux ou trois fois ie vous promets de vous garder le secret et si vous n'en parles a personne qu'a moy asseures vous que cela ne sera point sceu...."
Le mois suivant (le 26 juin) à la fin d'une longue lettre d'affaires, elle rappelle encore ce travail à son correspondant: "Je ne vois point encore de vos lettres dattées de Meudon jay bien envie que vous y soyes afin que vous travaillies à ces lettres dont nous avons parlé ensemble."
À cette époque elle reçoit des lettres de Ménage "deux fois la sepmaine" et lui écrit "tous les huit jours sans y manquer." Ces lettres ont-elles été pubHées sans que fût indiqué le nom des correspondants, ou bien avec un nom supposé? Ménage abandonna-t-il la tâche ? C'est ce que nous ne pouvons encore décider. Il reste établi pourtant que Madame de La Fayette conçut l'idée de faire publier les lettres, que celles-ci étaient assez nombreuses à cette époque pour former un recueil et que Madame de La Fayette écrivait encore au seul Ménage une lettre par semaine. Elle prétendait ne pas prendre garde au style de ses lettres (de là vient parfois leur charme) et celle où elle le dit, tout en se montrant d'aiUeurs jalouse de sa réputation littéraire, doit être citée in extenso, car elle n'a été imprimée que dans une brochure devenue assez rare. Elle est adressée à Huet.
"Le 15 may 1663.
"Vous êtes donc bien offensé contre moy? C'est bien fait à vous de vous fâcher sans savoir si c'est à tort ou à droit. Les beaux esprits vont quelque fois aussi vite en besogne que les autres et le même feu qui les rend beaux esprits les rend aussi esprits de feu c'est a dire étourdis en paroles couvertes. Je ne
^ Un examen plus attentif de ces lettres nous a permis de dater celleci 1657.
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prétends pas dire que vous le soyez. A Dieu ne plaise. Je dis seulement que cela arrive quelque fois. Mais revenons à nos moutons. Vous vous offenses de ce que j'ay trouve mauvais, dites-vous, que Mlle de la Trousse vous ait montré mes raisonnements contre l'amour et la dessus vous concluez que c'est une marque de peu de confiance de peu d'estime, enfin des merveilles. Cela seroit admirable si c'étoit vray il ne s'en faut que cela que vous ayez raison. Je n'ai point trouvé mauvais que Mlle de la Trousse vous ait montré ce raisonnement. Je vous aime mieux que je n'aime Mlle de la Trousse j'ai plus de confiance en vous qu'en Mlle de la Trousse et je ne vous cacherai jamais rien de ce que je lui montrerai mais j'ai trouvé mauvais et très mauvais que Corbinelly en qui j'ai une confiance si entière que je ne lui recommande même pas le secret parce qu'il est lui-même le secret en personne ait montré a Mlle de la Trousse une chose que j'écris à lui seul, à la campagne, sur le bout d'une table, pendant qu'il écrit de l'autre côté sur le même sujet et j'ai trouvé mauvais que ce que je n'ai écrit que pour lui et sans jamais l'avoir relu, que ce que je ne lui ai laissé qu'un moment parce que je le voulois brûler ne comptant non plus cela pour quelque chose que je compte les lettres que j'écris tous les jours à quoi je ne pense pas, que cela même enfin il le montre sans m'en rien dire à Mlle de la Trousse et qu'il lui en laisse prendre une copie et qu'il lui defïende même si peu de le montrer que vous m'écrivez sans y entendre de finesse que vous l'avez vu. Ha ça! êtes-vous encore fâché? trouvez-vous que j'ai grand tort? et n'en auriez vous pas vous-même si vous vous plaigniez encore de moi ? Je me plaindrois à mon tour si vous n'étiés pas satisfait d'une si longue justification. Mr de la Fayette^ est à Paris et fort votre serviteur. Mes compHmens je vous prie à Made votre sœur. Adieu^."
Quelque préciosité dans le début de cette lettre et un style négfigé ne masquent pas une pointe d'ironie et une allure qui rendent fort agréable la lecture de cette page. C'est surtout lorsqu'elle est légèrement irritée que Madame de La Fayette écrit le mieux. Dans ces moments elle a une virtuosité de style que Madame de Sévigné n'atteint jamais, car cette dernière
1 II s'agit, naturellement, du mari, bien que la lettre soit datée après la "séparation." Son fils aîné n'avait que cinq ans à cette époque.
2 Je n'ai pu voir l'original de cette lettre qui se trouve à Florence. L'orthographe de cette copie a été modernisée en partie.
sent derrière elle le public critique qui assistera à la lecture de sa lettre. On connaît le joli trait que lui lança Mme de La Fayette : "Hé bien! Hé bien! ma belle, qu'avez-vous à crier comme un aigle?"
Voici une lettre écrite à Lescheraine où on n'aperçoit point la femme souffreteuse qui aimait à "se baigner dans la paresse" et pourtant elle vient de perdre La Rochefoucauld:
"Ce 22me septembre (1680) Je vous ay grondé par une de mes lettres, par d'autres ie vous ay dit que vous avies la langue bien longue, ie m'en vais vous dire encore pis : vous me mentes, vous me contés des contes borgnes, et je ne veux pas vous laisser croire que ie vous croye, ce qui me racomode avec moy cest que je croy que vous pensés bien que ie ne vous croy pas, Pourquoy me comtés-vous quon ne parle a Turin du retour de l'abbe de Verue que depuis quil sen est plaint ? On en parloit devant, car on en escrivoit et on escrivoit en destail parfait. Ne croy es pas aussi que ie sois bien persuadée que vous me parlés de cette affaire que fort superficiellement parce que vous nestes point instruit des affaires d'Estat? Ne venés point me tenter ny me faire parler sur les choses dont vous estes instruit; vous estes fort bien instruit, monsieur, et encore une fois, fort bien instruit, et ie suis mieux instruite que vous ne croyés : ne venés point me comter de telles choses et ie ne vous diray rien, mais quand vous voudrés men faire accroire, oh ie ne vous le souffriray pas; entendés-vous bien cela? Je ne vous en dis pas davantage et ie viens a mon damas, dont vous me parlés avec tant de soing comme un homme qui se borne aux petites choses. Je viens den rendre mil très humbles grâces a Me R....et ie vous dis encore que vous avés eu la langue bien longue de luy en parler. Vous voyés que ie ne suis pas en train de vous loué...."
Lorsqu'elle écrit à Huet, le style est généralement plus travaillé; en dépit de ce qu'elle lui dit au sujet de sa négligence, elle ne peut s'empêcher de se souvenir qu'elle s'adresse à un bel esprit. Le résultat — lorsque la préciosité est évitée — est parfois des plus heureux. On verra dans la lettre suivante le plaisir qu'elle éprouve à tourner de johes phrases, à jouer avec une pensée, et à faire avec un rien une lettre charmante.
"J'ai aujourd'hui la main à la bourse pour payer mes dettes, c'est à dire à la plume pour faire réponse à tous ceux à qui je la dois. Je vous paye des derniers et vous courrez risque d'avoir
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la méchante monnaie voici la dixième lettre que j'écris depuis deux heures cela veut dire que je suis si lasse d'écrire que je ne sais tantôt plus ce que j'écris. Vous perdez beaucoup que je n'aie pas commencé par vous car je vous assure que mes premières lettres sont très éloquentes. Je m'en suis surprise moimême et j'ai songé si je n'ai pas lu Balsac depuis peu. De mon ordinaire je ne donne pas dans l'éloquence si bien que je ne sais à qui ni à quoi me prendi-e de la mienne. Enfin vous avez Mr Ménage il partit hier avec Mr Montausier. S'il vous plait de me le renvoyer bientôt quoiqu'il renonce au commerce du monde et que je le vois bien moins que je n'ai accoutumé je ne veux pourtant pas le perdre pour longtemps. Si vous me le gardez plus que je ne le veux je ne vous le pardonnerois pas à moins que vous ne le ramenassiez vous-même. Je suis tantôt au bout de mon latin, c'est le mien dont je parle et non du latin en général. Je n'étudie plus du tout qu'une demi-heure par jour encore n'est ce que trois fois la semaine avec cette belle appUcation là je fais un tel progrès que j'ai tantôt oubUé tout ce que j'avois appris. À proportion de cela si je m'engage à apprendre l'hébreu de votre Grandeur devant que de mourir il faut que je m'engage à obtenir une manière d'immortalité pour vous et pour moi les années de la Sy bille y suffiroient à peine. Adieu on va encore bien loin quand on est las car voila une longue lettre pour une femme qui n'en peut plus."
Nous craignons encore d'abuser des citations ; quel que soit notre regret, nous ne les multipUerons pas. Elles suffiront à donner une idée du talent d'épistohère de Madame de La Fayette. Leur style, naturellement, diffère beaucoup de celui de ses romans, mais il diffère presqu'autant de celui de son amie Madame de Sévigné. Ce qui nous paraît caractéristique de ce style c'est, pour user d'un néologisme, sa modernité. Il faut attendre les romantiques pour retrouver après elle cette rapidité, ces inversions, cet esprit éveillé. Elle ne "donne pas dans l'éloquence " et c'est là un des grands charmes de sa correspondance. Tout comme elle tenait la seconde place dans le cœur de Madame de Sévigné, elle tient facilement la seconde place parmi les épistoHères du XVIIe siècle et on trouverait peut-être des gens d'un goût éclairé qui lui accorderaient la première — car il se peut que le style de son amie ne plaise pas également à tout le monde. Nous osons espérer que le moment n'est pas encore trop tardif pour rassembler ces lettres éparses et donner ainsi à Mme de La Fayette la place qu'elle mérite de tenir aux côtés
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de Madame de Se vigne. Un tel recueil aurait un intérêt moins général à cause des sujets traités et parce que le plus souvent Mme de La Fayette écrivait pour un particulier et non pas pour le public; il y manquerait aussi cet amour maternel, réel sans doute, mais que Madame de Se vigne a su si bien utiliser pour embellir ses lettres ; on y trouverait par contre un naturel et une simplicité qui font parfois défaut dans la correspondance de la marquise.
Dire que les classiques transformaient une matière de peu d'importance en une grande œuvre est aujourd'hui un lieu commun, mais on chercherait longtemps parmi eux sans trouver un auteur qui sert aussi bien que Madame de La Fayette à appuyer cette vérité. Elle ne se contentait pas de reprendre des sujets traités par ses prédécesseurs ; elle allait encore plus avant dans ce chemin et reprenait un sujet qu'elle avait déjà traité elle-même. Si l'on excepte Za'ide, Madame de La Fayette n'exploite qu'un sujet — qui est celui de la Princesse de Montpensier, de VHistoire d'Henriette d'Angleterre, de la Princesse de Clèves, et de la Comtesse de Tende — une femme se marie (ou plutôt on la marie) ; pour une raison ou pour une autre, cette union ne satisfait pas son cœur; un homme survient qui peut éveiller l'amour en elle. De là une lutte entre le devoir et le cœur, et c'est tantôt l'un, tantôt l'autre, qui sort vainqueur de ce combat. Cette situation avait été assez souvent traitée avant elle, mais en véritable artiste elle sut la renouveler. D'abord elle comprend qu'un mari ridicule affaiblit l'intérêt, elle le remplace par un mari sympathique^. Ensuite elle voit que la lutte cornélienne trouve naturellement sa place dans un récit de ce genre; puis comme les autres classiques, elle renforce l'intrigue en la ramenant à la vie réelle, en la naturalisant, mais en lui donnant des traits assez généraux pour qu'elle puisse être de tous les temps. Une part d'expérience personnelle qui enlève à la psychologie ce qu'elle pourrait avoir de trop abstrait, un style qui n'absorbe pas l'attention du lecteur au détriment du fond, voilà qui complète l'œuvre d'art.
On a pu dire que la méthode était corné henné, mais on a dit également que la Princesse de Clèves était du Racine. La vérité est que la Princesse de Clèves n'est ni du Corneille ni du Racine.
1 Nous avons déjà siiffisamment démontré qu'elle n'était pas la première à le faire.
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C'est du La Fayette et c'est aussi le type du roman classique. Elle ne peut pas être sans point de contact avec les autres œuvres contemporaines qui procédaient du même principe. On y trouverait donc aussi des ressemblances avec Descartes ou Molière. Et tout cela montre combien Mme de La Fayette a le droit de n'être pas séparée des grands classiques.
Nous l'avons déjà vue à l'œuvre, prenant dans Brantôme des matériaux pour son roman. Il lui fallait de plus se tourner vers la vie, tout comme les naturalistes. Pour le cadre historique, pour tout ce qui donnera une atmosphère de réalité, une documentation était nécessaire. Mais où elle se montre supérieure à beaucoup de ses successeurs, c'est quand elle comprend que la documentation seule ne peut donner la vie, qu'elle aboutit même fort souvent à étouffer la vie et à donner un ensemble aussi faux que l'idéahsme le plus outré. Rarement — cette restriction nous est imposée par le début de la Princesse de Clèves — elle laisse voir sa documentation. Et elle se garde bien de lui conférer trop d'importance. Elle l'éloigné, elle l'épure, elle l'adapte, elle la transforme comme le potier qui tout d'abord tourne et retourne l'argile épaisse pour en faire enfin un vase qui est sa création propre — l'œuvre d'art. Ensuite elle limite son champ ; il ne sera question que d'honnêtes hommes et de belles femmes, car elle ne connaît que la cour. Il n'y aura aucun élément grossier, terre à terre, susceptible de faire ressortir par contraste la finesse des héros du roman. EUe sait qu'elle peut mener sa tâche à bien sans d'aussi évidents artifices. EUe étudiera la vie et même sa propre vie, ses tableaux seront d'après nature, sans qu'elle soit naturahste pour cela. Au contraire, elle mettra tous ses soins à idéaUser l'œuvre qu'elle a entreprise. Le résultat sera-t-il donc un bibelot qui passera bientôt de mode et qui sera vite oubhé ? Non pas ; l'œuvre d'art dure encore. C'est justement parce que nous n'avons pas toujours devant nous tous les détails réahstes que l'œuvre ne se démode pas. On sent en Usant aujourd'hui ce roman que ce monde n'est pas le nôtre, que ce n'est pas de cette façon que nous exprimons nos joies et nos douleurs, que ces grandes maisons sont maintenant des musées, mais nous sentons en même temps, et d'une manière autrement forte, que ces cœurs étaient tout comme les nôtres, que les lois morales qui pesaient sur les personnes pèsent sur nous, que nous n'aspirons pas à atteindre un autre idéal que le leur, et que nous échouons souvent avant d'arriver au but tout comme ces belles femmes
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et ces hommes admirablement bien faits. Le sujet a été repris par les écoles littéraires qui ont succédé à l'âge classique. Il est plus que jamais à la mode en ce moment. Nous en avons vu des ménages à trois ! Hélas ! nous en verrons encore ! Et si, écœurés par la fréquence de ce sujet dans les romans contemporains, nous nous réfugions dans nos bibliothèques pour reUre la Princesse de Clèves, pourquoi éprouvons-nous à relire encore une fois cette même situation, un plaisir et un charme qui manquent le plus souvent ailleurs? C'est que Madame de La Fayette fut artiste avec l'idéal élevé de tout artiste digne du nom. Ce n'est pas le sujet qui importe, mais la manière de le comprendre et de le traiter. La popularité de la Princesse de Clèves, au moment présent — où l'on prépare en même temps une édition d'art, une édition critique, et une édition de luxe (sans parler d'une édition populaire qui vient de paraître) — suffit pour montrer la puissance artistique de l'œuvre. Nous ne connaissons pas de roman qui ait été réédité aussi souvent, avec un soin aussi méticuleux. De nos jours Taine, de Lescure, Anatole France, ont été les parrains de belles éditions. L'édition populaire cherche une bonne reliure, un frontispice de goût, un joU format. L'éditeur respecte l'œuvre, sait qu'elle s'adresse à un public déUcat, éclairé, qui serait froissé si un détail matériel quelconque donnait à ce livre une grossièreté qui est absolument absente de ses pages. Tout comme Madame de La Fayette elle-même demandait que ses romans fussent imprimés avec soin et bien reHés, le pubUc de nos jours demande ce qu'il y a de mieux pour cette œuvre d'art.
Et cependant il s'est trouvé de nos jours des personnes si délicates, restées pures de toute tache, même en lisant les romans contemporains, qu'elles trouvent la Princesse de Clèves immorale.
D'après ce que nous avons vu des procédés de Mme de La Fayette, il serait oiseux d'essayer de démontrer la pureté de ses intentions. Il s'agit donc de regarder, pendant un instant, non pas ce qu'elle voulait faire, mais ce qu'elle a fait.
Au dix-septième siècle, siècle par excellence où l'on croyait à la vertu, on estimait la Princesse de Clèves bien supérieure aux romans frivoles qui l'avaient précédée. Il est vrai que Valincour a des doutes sur l'impression que pourrait faire la passion de la princesse sur des cœurs sensibles. Ces doutes s'appliqueraient avec autant de justice à n'importe quel roman.
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Au dix-huitième siècle — tout au début — Lenglet du Fresnoy, qui s'y connaissait en romans, écrivit de Zàide et de la Princesse de Clèves: "Encore pour ces romans, ils sont sages, on y voit des mœurs, l'un ne prêche qu'une tendre amitié et tout au plus un amour réservé, un amour vertueux. La Princesse de Clèves n'aboutit qu'à un fort beau principe de mœurs, qui est de faire voir que tout amour qui attaque le devoir ne rend jamais heureux^." L'abbé Prévost, au début d'une longue diatribe contre les romans tels que Cassandre, Cléopâtre, le Grand Cyrus, Polexandre, etc. ...parle ainsi à son élève: "Comment? dis-je au marquis ; c'est là ce qui s'appelle de la galanterie la plus fine et la plus passionnée ? Est-ce la nature seule qui vous en a tant appris? Il faut que vous ayez pillé cela dans quelque roman. Il m'assure que tout étoit de lui jusqu'au moindre mot et qu'il n'avoit jamais lu de romans, si ce n'étoit les deux que j'avois achetés à Bordeaux, c'est à dire Télémaque et la Princesse de Clèves. Je vous conseille, lui dis-je, de n'en lire jamais d'autres. Un homme plus sévère que moi en retrancheroit même la Princesse de Clèves, car le fruit qu'on en peut tirer pour se former le style n'égale pas le péril auquel on s'expose de s'amollir le cœur par une lecture trop tendre^."
Au dix -huitième siècle, on a encore des doutes sur la moralité de la Princesse de Clèves et c'est l'auteur de Manon Lescaut qui les formule et dans l'ouvrage même oii il fait paraître son héroïne. Mais n faut remarquer que le brave abbé ne critique que la tendresse des sentiments et que sa critique s'appUquerait, tout comme celle de Valincour, à n'importe quel autre roman — même à celui qui mettrait en scène M. X...., et MUe Y.... qui convoleraient en justes noces à la fin du dernier chapitre.
C'est au dix -neuvième siècle que l'on rencontre la première critique sérieuse de l'influence de la Princesse de Clèves. "La leçon qui résulte du roman," écrit Victor Fournel, " c'est que tout amour qui attaque le devoir ne peut être heureux; cependant l'amour de la princesse n'est vaincu qu'après tant de concessions, de résistance et de larmes, il est encore si beau et si touchant, dans sa défaite, il en sort enfin ime émotion si douce et si communicative, qu'il afïaibhra certainement plus de cœurs que son dénouement n'en pourra raffermir. Il faut le reconnaître, cette lecture est troublante, elle énerve en charmant. Ces amours profonds, ou plutôt ces adorations ardentes qui constituent le
^ C. Gordon du Percel, De V usage des romans, i. 13-14.
2 L'abbé Prévost, Mém....d'un homme de qualité, 1908, n. 80.
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roman chevaleresque et poétique du XYII^ siècle, Madame de La Fayette en a accru la force parce qu'elle en a perfectionné la peinture, parce qu'elle leur a prêté l'appui d'une observation plus fine et plus vraie, d'un sentiment plus intime, d'un style plus attrayant....^"
Mais c'est M. Pierre Mille, critiquant La douceur de vivre de Mme Marcelle Tinayre, qui se montrera le plus ingénieux pour prouver l'immoralité de la Princesse de Clèves. "Je n'insiste pas, je vous le répète," écrit-il, "mais je puis bien faire remarquer en passant qu'on pourrait tirer les mêmes conclusions de la Princesse de Clèves où tous les personnages par vertu n'arrivent qu'à se rendre parfaitement malheureux, sans profit pour personne. Voilà même pourquoi j'ai trouvé, toujours trouvé, que c'était un roman immoral à l'extrême que la Princesse de Clèves et pourquoi j'en interdirai toujours la lecture à ma fille, si par hasard elle possède une ombre de sens critique, ce qu'on peut, du reste, pour son bonheur, ne pas souhaiter avec trop d'empressement^."
M. Pierre Mille, dans cette boutade (car nous ne pouvons croire que c'est autre chose qu'une boutade) redoute que sa fille ait le sens critique assez développé pour raisonner ainsi après avoir lu la Princesse de Clèves : — La princesse est vertueuse. La princesse est malheureuse. Donc ne soyons pas vertueuse. Nous craignons que M. Pierre Mille ne soit un peu trop sévère pour sa fille. Aurait-elle vraiment un esprit aussi perverti qu'il semble le croire? Pour notre part, sans savoir même si elle existe , nous ne voulons pas l' admettre . Son père serait bien étonné si, après avoir lu à la dérobée ce roman immoral, elle n'en tirait que les conclusions suivantes : une femme se marie, sans amour, pour faire plaisir à l'ambition de sa mère ; ensuite elle aime un homme qu'elle aurait pu épouser en tout honneur, trouvant ainsi un mari qu'avait recherché une reine d'Angleterre, un parti en somme que sa mère aurait accepté avec joie si elle avait maîtrisé un peu son impatience d'établir sa fille. Conclusion de jeune fille : "Ne nous marions pas sans amour et si par malheur cela nous arrive, n'aimons pas ailleurs, ou nous serons aussi malheureuse que la princesse de Clèves."
Tout est sain aux sains et nous n'avons aucune raison pour croire la jeune fille française de nos jours plus pervertie que ne l'étaient ses sœurs du XVII^ siècle — l'existence d'un père aussi
1 Litt. indép. p. 208.
2 U Illustration, N° 3541, jan. 1911, p. 3.
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soigneux de la vertu de sa fille que l'est M. Mille suffirait pour nous convaincre que le contraire doit être maintenant le cas général^.
Pour nous, la morale de Mme de La Fayette est une morale élevée. Passons, sans plus tarder, à sa philosophie en général. Un écrivain distingué a consacré tout un article à la princesse de Clèves et Descartes^. D'après ce dernier, la passion est en nous l'œuvre de la nature et comme une opération machinale des "petits esprits." Il ne dépend donc pas de nous d'être ou de n'être pas sensible à la douleur, à l'amour, à la haine. Mais si nos passions ne dépendent pas de nous, nos actions dépendent de notre volonté. Il dépend de nous de consentir ou de ne pas consentir aux effets de nos passions et aux démarches où elles s'efforcent de nous entraîner.
La princesse de Clèves agit donc en cartésienne (1») Lorsqu'elle analyse son état d'esprit et engage la lutte contre la passion qui naît en elle. (2°) Lorsqu'elle considère cette passion comme un désordre au lieu de l'idéaliser en "flamme divine" de "coup du ciel," lorsqu'elle ne se dit pas que depuis qu'elle aime elle se sent meilleure, plus noble, etc.... (3°) Lorsqu'elle se distingue d'avec la passion, elle place son moi dans la raison et dans la Uberté. C'est l'âme généreuse de Descartes. Ce rapprochement est fort juste si l'on admet que Madame de La Fayette et Descartes aient eu la même philosophie. Il est faux si l'on en déduit, comme certains critiques sembleraient croire, que c'est la lecture du Traité des passions qui a fait ainsi envisager la vie à Madame de La Fayette. Nous ne voyons ici qu'une "communauté d'inspiration" comme M. Lanson a si bien fait remarquer qu'il y en a une entre la philosophie de Corneille et ceUe de Descartes. Là aussi la similitude est frappante, mais les passages de Corneille qui se rapprochent le plus du texte du Traité sont tirés de pièces antérieures au hvre du philosophe^.
Qu'elle soit tirée de Corneille, de Descartes, de la conversation de ses amis, ou tout simplement de ses expériences personnelles et de son caractère, toujours est-il que la philosophie
^ Un autre critique trouve en 1870 que la P. de C. est immorale. Nous avons nommé M. A. de Margerie {Madame de la Fayette, Nancy, 1870, 8°) qui compare, dans sa brochure, la princesse et Pauline. Mais, d'après lui, Pauline est morale parce que chrétienne.
2 Cherbuliez (Victor), Rev. des deux mondes, 15 mars 1910, p. 284 et suiv.
2 Voir à ce sujet la Rev. d'Hist. litt. de la Fr. 1894, i. 410.
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de Madame de La Fayette s'accorde bien avec celle de Descartes.
Il faut nous borner à ces quelques considérations sur la pensée philosophique qu'a eue notre auteur; nous craignons d'être lourd, et Madame de La Fayette nous en voudrait de faire d'elle un philosophe. Certainement, elle ne pensait pas à la philosophie en faisant la Princesse de Clèves. Arrêtons-nous donc sur cette pensée qui lui serait agréable. Son roman n'est pas oubUé, comme nous l'avons suffisamment démontré dans le chapitre que nous lui avons consacré. Au contraire, il paraît avoir en ce moment un regain de popularité. Son auteur était, pour emprunter un beau passage de M. Anatole France, une de ces femmes du temps jadis "qui eurent l'art de bien vieiUir, d'achever de vivre.... qui, sages enfin et coquettes encore, abritaient pieusement sous la dentelle les débris de leur beauté, les restes de leur grâce et de loin souriaient doucement à la jeunesse, dans laquelle elles cherchaient les figures de leur souvenirs^." Les débris eux-mêmes n'existent plus, mais parce que Madame de La Fayette a eu le talent de faire une œuvre d'art de ses souvenirs, elle sourit encore de loin, à travers plus de deux siècles, à cette jeunesse qui aime et qui aimera toujours, tantôt heureusement, souvent malheureusement, avec les mêmes joies et les mêmes douleurs qu'éprouvaient la princesse de Clèves et sa charmante créatrice.
^ Vie litt. IV. à propos de Notre Cœur de Maupassant.