L'HISTORIEN ET SES DERNIÈRES ANNÉES
Quelques années après la mort de La Rochefoucauld, Mme de La Fayette perdit son mari.
Il ne laissa pas un vide aussi grand que La Rochefoucauld et quoi que la bienséance exigeât des condoléances, la tâche était déhcate et difficile. Louvois écrit de Versailles, le 16 juillet 1683 : " J'ay appris avec bien du déplaisir la perte que vous avez faite de Mons. de La Fayette." Jusque là tout va bien, mais il a l'idée peut-être de parler des rapports entre les deux et continue: "Je sçay bien.,..," aussitôt il s'arrête, voit le danger, barre ces mots et reprend : "Je vous supphe d'être persuadée de la part que je prends à votre douleur, et que personne n'est plus véritablement que je suis votre très humble et obéissant servi te ur^." Bien plus, lorsque ce court billet fut achevé, Louvois hésita, semble-t-il, à l'envoyer, puisqu'il se trouve dans ses minutes entouré de lettres datées du 22 juillet.
JNIadame de La Fayette était trop accablée par la perte de son ami et par sa mauvaise santé pour pouvoir souffrir encore de la perte de ce mari qu'elle ne voyait plus souvent depuis quelques années. Heureusement, elle reprend ses relations amicales et sa correspondance avec le fidèle Ménage, qu'elle a un peu néghgé. Sa mauvaise santé est le sujet qui revient le plus souvent dans ces dernières lettres, comme dans les lettres de son amie Madame de Sévigné. Nous voyons d'après ces dernières que depuis des années Madame de La Fayette souffrait de temps à autre de fortes migraines 2, de fièvres, de coHques^, mais surtout d'un certain mal de côté, suite d'un accouchement difficile ou symptôme de cette maladie des reins nettement accusée à sa mort. Avec une énergie digne de tout éloge, elle luttait contre sa maladie et ne désespérait pas. Elle chargeait Mme de Sévigné de dire à sa fille que "sa santé n'est jamais bonne et cependant ....qu'elle n'en aime pas mieux la mort, au contraire*." EUe essaya tous les remèdes, eau de Vichy, lait d'ânesse, bouillon
1 Arch. du Ministère de la Guerre, Vol. 694 (2^ partie), p. 192, inédit.
2 Sév. n. 324. ^ j^id. v. 184. * Ibid. m. 73. A. 13
194 ' Madame de La Fayette [ch.
de vipères, le remède anglais, saignées, purges, séjours à la campagne, mais elle fut contrainte d'avouer à Ménage que "la médecine ne fait que blanchir à ces sortes de maux et je n'ay qu'à les souffrir tant qu'il plairai (sic) à dieu de me laisser en ce monde." A cette époque, elle a perdu son beau courage dont nous parlions tout à l'heure, elle ajoute donc "mais l'on ne souette pas d'y demeurer^." Ces dernières lettres à Ménage sont bien tristes, car elles rappellent des souvenirs du temps où elle était belle et on voit qu'en les écrivant il lui revient à l'âme, selon l'expression de Flaubert, "quelque chose de pareil à ces mélodies oubliées que l'on retrouve au crépuscule, durant ces heures lentes où la mémoire, ainsi qu'un spectre dans les ruines^ se promène dans nos souvenirs"^."
"Quoy que vous me difîandies de vous escrire," dit-elle par la main d'un secrétaire, "je veux neantmoins vous dire combien je suis véritablement touchée de vostre amitié je la reconnois telle que je l'ay veue autrefois, elle m'est chère par son propre prix, elle m'est chère parce qu'elle m'est unique présentent* le temps et la vieilesse m'ont osté tous mes amis jugés à quel point la vivacité que vous me tesmoignés me touche sansiblem* il faut que je vous dise l'estat ou je suis, je suis première™* une divinité mortelle et a un excès qui ne se peut concevoir j'ay des obstructions dans les entrailles des vapeurs tristes qui ne se peuvent représenter, je n'ay plus du tout d'espris (d'espoir?) ny d'esprit ny de force, je ne puis lire ny m'appliquer. La plus petite chose du monde m'afflige une mouche me paroist un Eléphant voyla mon estât ordinaire depuis quinze jours jay eu plusieurs fois la fièvre et mon poulx n'est point remis a son naturel jay un grand rhume dans la teste et mes vapeurs qui n'estoient que périodiques sont devenues continuelles après que jay mangé quoy que je mange très peu je suis cinq a six heures à n'en pouvoir plus plus incommodée qu'aucune femme grosse, ce que jay de bon c'est que je ne dors pas mal et le peu que je mange je le mange sans degoust pour m'achever de peindre jay une foiblesse dans les jambes et dans les cuisses qui m'est venue tout d'un coup en sorte que je ne scaurois presque me lever qu'avec du secours et je suis d'une maigreur estonnante voyla Monsieur Testât de cette personne que vous avés tant célébrée voyla ce que le temps scait faire je ne crois pas pouvoir vivre longtemps en cet estât, ma vie est trop desaggreable pour en craindre la fin je me sou- 1 Coll. Feuillet de Conches. 2 Corresp. 1. 130.
xi] U Historien et ses Dernières Années 195
mets sans peine à la volonté de Dieu. C'est le tout puissant et de tous costés il faut enfin venir à luy. Lon m'a asseurée que vous songiés fort serieusem* à vostre salut et j'en ay bien de la joye. Ce fut par vous que j'apris la défaite des Turcs.
La C. de Lafayette^."
Il est évident, d'après la réponse de Mme de La Fayette, que
le galant Ménage éprouve une certaine diJBficulté à adapter son
langage à l'état de son ancienne élève — il persiste à lui adresser
les compliments qu'il faisait autrefois pour la belle Laverna.
Elle lui répond:
"Ce 2 octobre 1691.
"Vous m'appelles ma divine Madame mon cher Monsieur je suis une maigre divinité vous me faites trembler de me parler de faire mon portrait vostre amour-propre et le mien pattiroient ce me semble beaucoup vous ne pouriez me peindre que telle que j'ay esté car pour telle que ie suis il n'y auroit pas moyen d'y penser et il n'y a plus personne en vie qui m'ait vue jeune. L'on ne pouroit croire ce que vous diries de moy et en me voyant on le croiroit encore moins ie vous prie laissons la cette ouvrage le temps a trop détruit les matériaux j'ay encore de la taille, des dents et des cheveus mais je vous asseure que je suis une fort vieille femme.
"Ma santé n'empire pas Dieu mercy je me trouve mesme un peu mieux aujourdhuy que ie ne fesois ces jours passés javois desja un peu ouie parler du tailleur du M^" labbe Ferrare il me semble que c'est un des articles de la noise. Je feray vostre court à merveille à Mr Léger faites la mienne à Mr l'abbé Bérault adieu mon cher Monsieur je suis en vérité bien sensible à l'amitié que vous me tesmoignez cette reprise a de l'air de la nouveauté je vous remercie bien de vos moyeux. Cest ma confiture favorite parcequ'elle a un peu d'aigreur^.
La C. de Lafayette."
Ménage s'obstine à vouloir célébrer cette reprise d'amitié en faisant un portrait et s'attire la lettre suivante qui tout en re-
1 Coll. Femllet de Conehes.
2 Elle ajoute en post-scriptum: "Quand j'étois jeiine et que vous me guidies j'aurois dit ce me semble qu'erreurs au pluriel est plus beau en vers qu'erreur mais que dans l'endroit que vous me marques plein d'erreur me paroit meilleur que plein d'erreurs je ne sais pas si je dis bien je voudrois bien savoir qxii sont les gens de l'autre monde qui me prennent pour un bon juge."
196 Madame de La Fayette [CH.
poussant d'une façon très aimable cette idée de son ami, lui
montre en même temps qu'elle a en tête des pensées bien plus
graves. Elle est mère, il lui faut penser à ses enfants car la mort
la menace. Aussi la fin de la lettre que voici s'occupe-t-elle
uniquement d'affaires. Nous en avons supprimé cette partie
pour abréger:
"Ce liindy au soir.
"Mon esprit mon cher Monsieur est aussi changé que mon corps. Vous avez donne tant de belles idées de l'un et de l'autre que ie ne vous conseille plus de reparler d'aucun des deux. Laissons le monde sur ce que vous en aves dit. Vous avez asses surfait quand les marchandises sont à la vieille mode le temps de surfaire est passé, n'avez-vous point assez fait pour moy de m'avoir tant louée au delà de ce que je méritois et n'avez-vous point assez fait aussi de m'avoir donne une amitié du prix dont est la vôtre je vous demande seullement de la conserver à mes enfans si je meurs la première. Ce seroit le meilleur morceau de la succession qu'un amy tel que vous. Vous vivres encore longues années et ce que j'estime de vostre longue vie c'est que vous vivez tout entier presque tout le monde perd la moitié de soy mesme avant que d'avoir attrappé la mort...."
Parfois elle lui écrit de sa main et ajoute : "Je vous écrits de ma main cest pr vous seul que je fais cet effort," mais lorsque Ménage loue ses lettres elle se récrie " ....où pouvez-vous prendre bon dieu que mes lettres sont belles et éloquentes elles ne le peuvent jamais estre quelque soin que vous ayes pris de m'apprendre à escrire mais c'est toujours de fort mauvaises lettres que des lettres dictées tant que la main d'un secrétaire peut aller." Elle termine: "J'ai receu la Griselidis de Monsieur Perrault dont je suis charmée ie vous prie de l'en remercier." Nous avons déjà noté au passage une allusion aux Turcs, la discussion d'une question de grammaire, voilà qu'elle mentionne un hvre lu; ailleurs elle "ne sait point" l'étymologie de falbala, tout ce qu'elle en sait "c'est que M. de Langlée est père de ce mot" et elle écrit : "qu'il est né dans sa teste." EUe a beau être malade, son esprit est sans cesse curieux.
De plus, le peu qui nous reste de ses Mémoires de la cour date de cette époque. Toujours mêlée à la vie pohtique, par son père, par sa marraine, par son beau-père, par son emploi de demoiselle d'honneur de la reine, par son mari (il pouvait en effet lui parler
xi] UHistonen et ses Dernières Années 197
de Louise de La Fayette et de la cour de Louis XIII), par son amitié avec Henriette d'Angleterre et par les hommes brillants qui fréquentaient son salon, sans parler de La Rochefoucauld, de Louvois et de Madame Royale, Madame de La Fayette a, fort probablement, tenu un journal de ce qui se passait dans ce monde d'intrigues qui l'intéressait beaucoup^ ; mais son fils, l'abbé, n'attachait pas d'importance aux écrits de sa mère, il les prêtait à qui les demandait et oubUait de les réclamer par la suite. Après sa mort, on ne put pubUer, en 1731, que les mémoires des années 1688 et 1689, tout ce qui restait du travail. On conçoit facilement, après avoir lu ces pages, pourquoi Mme de La Fayette ne les avait pas livrées à l'impression. Certes elle aimait bien "voir ses œuvres sortant de la presse" comme elle dit elle-même dans une de ses lettres à Ménage, mais elle était trop railleuse, trop vraie, trop perspicace et trop peu éblouie par le Roi Soleil et par ses sateUites pour se permettre de Hvrer au pubHc les impressions qu'elle en formait. Elle connaissait personnellement la plupart des personnages qui jouent leur rôle, petit ou grand, dans les pages de son livre, et eUe se permettait une franchise vraiment étonnante à l'époque pour une femme de sa position sociale. Il serait facile, avec notre connaissance des événements et de leurs résultats, de critiquer le?, Mémoires en tant qu'histoire, mais si l'on veut pour un instant se rappeler que ces appréciations suivirent de près ces événements, on est forcé d'admettre leur haute valeur. Lorsqu'elle parle d'un plan de campagne, c'est en général qu'elle le fait; lorsqu'elle regarde les événements d'outre-Manche, elle juge non plus en Française, mais en diplomate et en historien.
"On espéroit toujours en France," écrit-elle, "que l'humeur hautaine du prince d'Orange deviendroit insupportable aux Anglois, et, comme nous nous flattons très volontiers, on ne doutoit point de voir en très peu de temps une révolte en Angleterre. Cependant le prince d'Orange avoit été couronné roi d'Angleterre avec de très grands applaudissements. La convention de l'Ecosse lui avoit aussi envoyé la couronne, quoique le roi eût encore des partis fort puissans dans le nord de l'Ecosse. Le prince d'Orange avoit fait assembler le parlement, qui lui avoit accordé généralement tout ce qu'il avoit demandé, c'est à dire de l'argent pour payer les troupes hoUandoises et pour
1 L'éditeur de la 1«™ édition (1731) écrit: "Il est certain que Madame a comtesse de La Fayette avoit écrit des mémoires de tout ce qm s' et oit passé à la comt de France depuis sa première jeunesse."
198 Madame de La Fayette [CH.
rembourser les avances qui lui avoit faites la Hollande pour son dessein, de l'argent pour la subsistance, et les moyens d'en tirer pour faire la guerre à la France. Tout cela s'étoit fait avec une tranquilité étonnante. Londres, qui n'étoit point accoutumée à avoir des troupes, en étoit remplie sans oser souffler, et le prince d'Orange, en deux mois, étoit devenu plus maître de l'Angleterre qu'aucun roi ne l'avoit jamais été. Les Anglois, qui avoit chassé leur roi sous prétexte de défendre et conserver leur reKgion, la voyoient changer entièrement: car le prince d'Orange, tout en faisant semblant d'accommoder les deux rehgions, c'est à dire l'anghcane et la sienne, prétendue réformée, laissoit les ministres de la dernière entièrement les maîtres, et professoit pubhquement son calvinisme, à quoi tous les Anglois applaudissoient^, ' '
Il est des ministres qui seraient heureux de pouvoir hre aussi clairement dans l'histoire de leurs voisins. Il n'y a guère dans ces deux années de mémoires que des questions de politique extérieure, des récits de campagnes et surtout une relation des affaires d'Angleterre, Le tout est coupé de temps à autre par de petits tableaux de la cour. En hsant ce Uvre, on comprend pourquoi ses amis disaient qu'elle était éminemment raisonnable. Si eUe critique les plaisirs du roi^ et trouve qu'il est très vif dans un nouveau jeu "où il n'y a pas plus de finesse qu'à croix et pile^," si elle déplore les dépenses qui vident le trésor en temps de paix* elle reconnaît que dans un moment difficile il joue bien son rôle quand "il ne falloit pas une moindre grandeur d'âme et une moindre puissance que la sienne pour ne pas se laisser accabler^." La cour ne la charme pas, elle la trouve triste® ou ennuyeuse, "toujours les mêmes plaisirs, toujours aux mêmes heures, et toujours avec les mêmes gens'." Mais ce qui donne un charme tout particuher à ses mémoires, c'est la pointe d'ironie qui y perce parfois. Elle est si fine que l'on hésite sur la vraie portée de certaines réflexions — comme, par exemple, celle qui concerne les cordons bleus^. Il lui arrive de sortir de sa réserve et de railler ouvertement comme elle avait la réputation de le savoir faire dans la conversation. "Tout cet argent," écrit-elle, "servoit très utilement. Les troupes, à la vérité, en tiroient un très médiocre avantage, car on ne leur donnoit rien; mais c'est une habitude que l'on a prise en France, et dont on se trouve fort bien." Lorsqu'un empirique se présente pour guérir la Dauphine
^ Éd. Asse, p. 248. 2 pp, 141 et 188. ^ 215.
xi] U Historien et ses Dernières Années 199
qui se met entre ses mains, elle n'oublie pas de noter que "son premier métier avoit été, demeurant au collège de Navarre, d'apprendre à siffler à des linottes^." Elle remarque que les officiers que l'on donnait à Jacques II sont "d'une habileté très médiocre^." Elle ne manque pas l'occasion de rendre à Mme de Maintenon la monnaie de sa pièce. Mme Scarron avait été de ses amies, mais Mme de Maintenon jugea qu'il était impossible de continuer cette amitié, parce que Madame de La Fayette la mettait à trop haut prix. La favorite, qui devint femme légitime, trouva bon de critiquer le faste de son ancienne amie, représenté à ses yeux par son Ut galonné d'or^ et il est probable que Mme de La Fayette la trouva de son côté un peu trop hypocrite et pas assez vraie. Madame de Maintenon, nous dit la comtesse, est représentée par Esther dans la pièce de Racine, "Toute la différence fut qu'Esther étoit un peu plus jeune, et moins précieuse en fait de piété*." Certes, pour être historien, Madame de La Fayette n'en est pas moins femme ! On voit ailleurs dans ses pages qu'elle n'est nullement cagote et le Pape est traité assez sévèrement par elle^. Elle trouve que les chapelets et les indulgences qu'il envoya à Jacques II lorsqu'il lui demanda du secours étaient "chose peu nécessaire à d'autres qu'à des dévots consommés et qui n'étoit d'aucune utihté pour reconquérir un royaume^." C'est parce qu'il fréquente les Jésuites que Mme de La Fayette juge assez sévèrement Jacques II'. Elle a des réflexions de bon sens pratique bien faites pour étonner ceux qui s'obstinent à la considérer comme une prude qui passa sa vie à languir dans un salon, "L'empereur opposa pour négociateur à Asfeld," écrit -elle, "le comte de Launitz, homme, à ce que l'on dit, de peu d'esprit, mais qui avoit pourtant réussi à mettre M. l'électeur de Bavière dans les intérêts de l'empereur: il est vrai que sa femme y avoit eu plus de part que lui, car M. l'électeur en étoit devenu amoureux, et il est difficile de trouver des gens qui persuadent mieux que les amans ou les maîtresses®." Elle admet que Saint- Cyr "maintenant que nous sommes dévots, est le séjour de la vertu et de la piété" mais elle entrevoit la possibilité qu'il puisse devenir "celui de la débauche et de l'impiété." "Car," écrit-elle, "de songer que trois cents jeunes filles, qui y demeurent jusqu'à vingt ans, et qui ont à leur porte
^ Lettre sur l'économie. Voir aussi vn. pp. 32, 49, etc., éd. 1757. < Mém. de la cour, p. 214. ^ ibid. 145, 270, 271.
6Ibid. 271. ^Ibid. 211, 230. «Ibid. 148.
une cour de gens éveillés, surtout quand l'autorité du roi n'y sera plus mêlée; de croire, dis-je, que des jeunes filles et des jeunes hommes soient si près les uns des autres sans sauter les murailles, cela n'est presque pas raisonnable^."
Sa critique n'épargne pas non plus son ami Racine "le meilleur poète du temps, que l'on a tiré de sa poésie, où il étoit inimitable, pour en faire, à son malheur et celui de ceux qui ont le goût du théâtre lui historien très imitable^."
On ne peut pas porter un jugement sur l'ouvrage qui est l'objet de ce chapitre, car ce n'est qu'un fragment, mais quand on voit le talent de l'écrivain et son charme, son indépendance, sa connaissance de la poUtique et de la vie, on ne peut que regretter vivement la perte du reste de ce manuscrit. La jeunesse et la maturité de Madame de La Fayette coïncidaient avec la période de gloire de Louis XIV. Nous aurions voulu pouvoir ajouter encore un volume et peut-être le meilleur, à la bibhothèque des mémoires, qui, pour cette époque, est déjà si riche.
D'ailleurs cette perte des mémoires n'est peut-être pas la seule dont il faut rendre responsable devant la postérité Louis de La Fayette. Madame de La Fayette avait écrit un court roman, qui avait pour titre Caraccio. Il n'a jamais été publié, mais le manuscrit se trouvait en 1783 dans la bibhothèque du duc de La VaUière. M. le Comte d'Haussonville parle d'un "roman manuscrit intitulé Caraccio qui aurait figuré dans la bibHothèque du duc de La VaUière"; "cependant," ajoute-t-il, "le catalogue de cette célèbre bibHothèque, pubhé il est vrai en 1787, par Nizon, n'en fait pas mention.... il n'est pas sûr que le roman ait jamais été écrit^." Heureusement, le catalogue publié en 1787 n'est ni le seul, ni le meilleur. Le catalogue de vente pubhé en 1783 par Guillaume de Bure fils aîné contient à la page 647 du Tome n. la mention suivante:
"No 4142, CARACCIO, histoire, par Mme de La Fayette, in 80 V. b.
"Manuscrit sur papier du XVII^ siècle contenant 87 feuillets. Nous ne le connaissons pas imprimé*."
1 Op. cit. 212-13. 2 213.
^ Madame de La Fayette (Hachette), p. 218.
* Gioillaïune de Bure fils aîné, Catalogue des livres de la bibliothèque de Jeu M. le duc de la VaUière. l^'^" partie, mss. et livres rares. 3 vols, in 8°. Paris, 1783.
xi] U Historien et ses Dernières Années 201
Nous n'avons pu trouver aucune trace de ce manuscrit depuis le moment où il fut vendu 20 livres 0 s. \ à la vente aux enchères par de Bure aîné, mais, n'en déplaise à M. d'Haussonville, il a bel et bien existé.
Peu après avoir écrit les Mémoires dont nous venons de parler, Madame de La Fayette maria son fils. Il lui fallait oublier ses occupations littéraires, et elle devait "se faire brave pour la noce^, " elle qui ne pensait plus guère à ses toilettes. Mais la maladie ne voulut pas l'épargner même dans ce moment si important dans sa vie. Elle souffrait "d'une colique cruelle" qui lui causa une grande faiblesse "ayant été saignée deux fois." La lutte pour l'établissement de ce fils avait été âpre ; après le mariage il se produit une forte réaction, "elle ne se mêle plus de rien, elle sent la douceur et le soulagement de cette nouvelle famine^."
Et pourtant ni l'affaire du mariage, ni sa mauvaise santé, n'empêchent jVIme de La Fayette de s'occuper de la députation de Charles de Se vigne. Elle écrit, elle fait des démarches, et enfin dans la lettre où elle s'avoue vaincue, elle s'occupe de Mme de Sévigné elle-même, fait des plans pour qu'elle économise, lui offre un prêt sans intérêt, le tout dans une longue lettre à un moment où elle n'a "point de tête" et lorsqu'elle a eu la fièvre*. Elle fait son testament que l'on verra dans un appendice et qui dénote im esprit fort clair et fort pratique. Un codicille mettra plus tard le tout au point.
Dès lors elle engage un rude combat contre la maladie et la mort. Madame de Sévigné a "confiance à la sagesse et à l'appHcation de Mme de La Fayette pour la conservation de sa personne"; il lui semble "'qu'elle sortira toujours de tous ses maux: Dieu le veuille.... 5" Son état ne laisse pas d'être triste. Ses domestiques lui volent une somme assez importante^. Elle se résigne et elle écrit "Je suis dans les vapeurs les plus tristes et les plus cruelles où l'on puisse être; il n'y a qu'à souffrir, quand c'est la volonté de Dieu'^."
Mais elle ne désespère pas et aussitôt que sa santé s'améhore, tant soit peu, elle écrit à Mme de Sévigné pour lui dire d'être en repos sur la vie de sa "pauvre amie." "Vous aurez le loisir," écrit-elle, "d'être préparée à tout ce qui arrivera^." De même elle s'empresse d'envoyer un petit mot à Ménage pour le tranquilliser :
1 Prix des livres relié à la fin du catalogue. ^ Sév. ix. 327.
3 Ibid. IX. 428. * Ibid. ix. 243. ^ jbifi. jx. 405.
« Ibid. IX. 434. ^ ibid. ix. 578. « ibid. x. 58.
202 Madame de La Fayette [ch.
"Mardy matin.
"Je vous apprens avec plaisir quand je me porte mieux quand je suis plus mal je ne scaurois m'empescher encore de vous le dire c'est un soulagement pour moy que de me plaindre avec quelqu'un que je suis asseuree qui prend part a mes maux il y a quattre ou cinq jours que je ne dors plus les vapeurs me reveillent a deux ou trois heures avec une agitation et une tristesse si profonde que la perte de tout ce que jayme et de tout mon bien ne me jettroit pas dans une pareille tristesse quand je seray un peu mieux je me hateray bien de vous le mander ces sortes de maux n'attaquent point la vie mais il (sic) la rendent bien insuportable."
Elle ne peut plus, hélas ! se plaindre à son ami La Rochefoucauld, au coin du feu, et Valant "son médecin, son confesseur et son ami" n'est plus; Langlade est mort, et elle sent bien qu'il est trop tard pour faire de nouveaux amis. Elle écrit à ce sujet à Ménage :
"Samedi matin.
"Je vous escris aujourd'huy quoy que je sois dans un de mes plus meschants jours mais je veux vous dire combien jay de joye de vous scavoir bien logé agréablement par vostre belle vue et agréablement par vostre hoste ie n'en suis point connue mais le vous prie de lui faire mes compHments et de lasseurer que par vous ie suis fort sa servante, ie n'aie jamais veu le Père Bouhours et ie suis trop vieille pour commanser des connoissances mais vous me ferez un vrai plaisir de me conserver ses bonnes grâces pour M. l'abbé Régnier ie l'aie fort conneu autre fois et ie l'aie toujours fort estimé s'il se souvenoit assez de moy pour me vouloir faire l'honneur de me venir voir j 'en serois très aise et vous me ferez plaisir de l'en asseurer de ma part je suis si mal aujourdhuy que ie ne puis vous en dire davantage toute a vous.
La C. de La Fayette."
Elle s'occupe toujours de sa famille mais elle se rend compte que son œuvre est presque terminée, et qu'il faut que "quelque autre Madame de La Fayette" continue sa tâche. En septembre 1691 elle fait écrire à Ménage:
"A paris ce premier O'"'^ 1691.
"Je suis si mal de mes vapeurs depuis quelques jours que je n'ay pu vous escrire, c'est un plaisir pour moi que de vous escrire que mes vapeurs ne me permette pas toujours de prendre, c'est
xi] U Historien et ses Dernières Années 203
un chien de mal que les vapeurs, on ne scait d'où il vient ny a quoy il tient on ne scait que luy faire, on croit l'adoucir il s'aigrit, si jamais ie suis en estât d'escrire ie fairay un livre entier contre ce mal la. Il n'oste pas seulement la santé il oste l'esprit et la raison si jamais jay la plume a la main je vous assure que j'en fairay un beau traitte. La généalogie de mes enfans n'est point avancée du tout, j'en suis demeurée au grandpere du mareschal que jay trouve chez les Comtes de St Jean de Lion dans le siècle 1300 jay le cartulaire des Souscilange ce dans le Siècle 1000 et 11 00 ils sont qualifies miles( ?). Jay encore trouve de leurs encestres entre ce cartulaire de Souscillange et les preuves (?) de St Jean de Lion, mais je n'en ay pas des tiltres certains comme de ceux que je viens de vous parler en Testât ou est ma pauvre teste je ne travailleroient pas a leur généalogie quand ils seroient prince du sang. Il faut qu'il vienne après moy quelque autre Madame de La Fayette qui fasse ce que je n'ay peu faire elle ne fairoit pas mal pourveu qu'elle en face autant que moy. Je m'admire quelquefois toute seule. Je ne crois pas aussi avoir bien des camarades en cette occupation cependant ie trouve que je dois estre admirée trouves men un autre qui eust une figure comme la mienne tournée au bel esprit comme vous m'y aviez tournée et qui ayt aussi bien fait pour sa maison sont des choses assez rares rassemblée (?). Il resuite de tout cela que je n'ay plus de cens commun. Je vous asseure que c'est un bel exemple a qui on voudroit faire un bon usage. Je voudrois bien en pouvoir profiter mais c'est une grâce qu'il faut demander a dieu adieu ^Monsieur merveille ou imbecille ie suis toujours esgalement a vous et plus touchée de vostre amitié parceque j 'en suis moins dignes par bien des cottees mais ie la mérite pour en scavoir connoistre le prix et par santir ce prix tel qu'il est.
La C. de La Fayette."
Vers Pâques 1692 ( ?) elle décrit son triste état dans une de ses dernières lettres à Ménage :
"Il y a trop longtemps que ie ne vous ay mande de mes nouvelles ie m'en ennuyés ma santé est toujours d'une langueur a faire pitié ie dors très mal ie mange de mesme je suis aussy d'une maigreur aussy exessive que la graisse dont j'estois lors que nous aUasmes en Anjou je suis toujours triste chagrine inquiette scachant très bien que ie n'ay aucun sujet de tristesse
204 Madame de La Fayette [CH.
de chagrin ni d'inquiétude ie me desapprouve continuellement c'est un estât assez rude aussy ne croy ie pas y pouvoir subsister et ie vous assure que ie ne me croid plus en droit que vous de faire un bail de six ans je suis faschee que vous deslogiez premierem* parceque ce vous est une très grande payne et de plus cest que ie connoissois vostre logem* et que mon imagination scavoit ou vous prendre vous avez autrefois conduit mes lectures du temps que ie lisois pour apprendre quelques chauses presentem* ie ne lis point et ie ne veux rien scavoir mais souvent ie fais lire pour m'amuser et pour m'endormir. Indicquez moy quelq livres il fault qu'ils soient de narration un livre de raisonnem* emporteroit mon pauvre esprit des la première période. La faiblesse de mon esprit et de mon corps est une chose surprenante adieu mon cher Monsieur, nostre amithie ne finira jamais que quand nous finirons.
La C. de Lafayette."
L'année suivante, Ménage disparaît, et la comtesse écrit le dernier de ses billets à Mme de Sévigné que l'on a pu retrouver.
"24 janvier (1692).
"Helas ! ma belle, tout ce que j'ai à vous dire de ma santé est bien mauvais : en un mot, je n'ai repos ni nuit ni jour, ni dans le corps, ni dans l'esprit; je ne suis plus une personne ni par l'un, ni par l'autre ; je péris à vue d'œil ; il faut finir quand il plait à Dieu, et j'y suis soumise. L'horrible froid qu'il fait m'empêche de voir Mme de Lavardin. Croyez, ma très chère, que vous êtes la personne du monde que j'ai le plus véritablement aimée^."
C'est ainsi que Madame de La Fayette raconte tout au long son lamentable calvaire. Quatre jours avant sa mort elle perdit connaissance^, et dans son hôtel de la rue de Vaugirard, le 25 mai 1693, elle succomba à une maladie de cœur^. Elle avait également une maladie grave des intestins, cause de ses fréquentes coliques, une maladie des reins dont l'un fut trouvé dans un état purulent, et deux polypes dans le cœur. On comprend
1 Ibid. X. 68.
2 Sév. X. 109 et Dangeau, op. cit. iv. 295: "Mardi, le 26 mai 1694.... On mande de Paris que Madame de La Fayette, la mère, a eu une rude apoplexie, qu'elle a perdu la parole et ensuite la connoissance et on ne doute pas qu'elle n'en meure."
^ Ibid. p. 297: "On mande de Paris que Madame de La Fayette est
xi] U Historien et ses Dernières Années 205
pourquoi elle ne sortait plus, pourquoi elle avait des vapeurs et était triste, mais on comprend moins facilement comment elle a pu s'occuper si activement de sa famille et de ses amis, malgré ses incessantes souffrances. Et connaissant cette activité, l'on ne comprend nullement que certains l'aient représentée comme une femme qui "se baignait dans la paresse" selon une expression qu'on lui emprunte et qu'elle ne savait pas destinée à une pareille fortune.
Elle ne put voir ses fils auprès d'elle avant de les quitter définitivement, l'un d'eux était en Allemagne en sa qualité de maréchal de camp^. Elle ne reçut pas le viatique, car elle ne reprit point connaissance, mais elle s'était confessée et avait communié quelques jours auparavant^. Le service funèbre eut lieu à St Sulpice le 1er juin^ et quelques jours plus tard le Mercure Galant annonça ainsi sa mort :
"Voicy les noms de plusieurs personnes considérables de l'un et de l'autre sexe mortes depuis peu de temps. ...Dame Marguerite (sic) de La Vergne. Elle estoit veuve de M. le Comte de la Fayette et tellement distinguée par son esprit et par son mérite qu'elle s'étoit acquis l'estime et la considération de tout ce qu'il y avoit de plus grand en France. Lors que sa santé ne luy a plus permis d'aller à la Cour, on peut dire que toute la Cour a esté chez elle. De sorte que sans sortir de sa chambre elle avoit partout un grand crédit dont elle ne faisoit usage que pour rendre service à tout le monde. On tient qu'elle a eu part à quelques ouvrages qui ont esté leus du PubUc avec plaisir et avec admiration. Elle a laissé deux fils....*"
morte, c'étoit une femme de beaucoup d'esprit et de réputation." Copies de rég. de décès de St Sulpice, ms. fr. Bibl. Nat. 32594, p. 398:
"Mai, 1693, 27. inh. de D^ marie magd"" de la Vergne âgée d'env.
60 ans veuve de h. et p. Sgr Mre françois de la fayette Sgr du d.
lieu morte le 25 en son hôtel rue de Vaugirard." Archives de la Seine, Papiers Bégis. " St Sulpice, 1693, le 21^ (mai 1693) a été fait le convoi et enterrement de dame Marie Magdelaine de la Vergne âgée d'environ 60 ans, veuve de h. et p. Sgr messire françois de la fayette, Seigr. dudit lieu, décédée le 25<^ du présent mois en son hôtel rue de Vaugirard, proche la rue férou et ont assisté audit convoi et enterrement Msre Antoine Baillardeau, ecclésiastique et Msre charles fret bourgeois tous deux amis. Signé Charles fret. Baillardeau." (Cette notice fut publiée en partie par Jal, Dict.)
1 Mercure Galant, juin 1693, pp. 186, 195. 2 g^v. x. 109.
3 Papiers Bégis. "Le l'^'^ juin a été fait le service de Dame Mari© Magdelaine de la Vergne...." etc. * Mercure, cité ci-dessus.
206 Madame de La Fayette [ch.
La curiosité est bien légitime qui nous pousse à nous former une idée générale sur le caractère d'une personne qui vient d'être soustraite à notre attention ou qui vient de disparaître. Nous avons nous-mêmes vécu, en pensée, quelques années avec Madame de La Fayette et maintenant, avant de poser la plume, nous nous demandons quelle femme c'était. Si l'on n'avait eu les yeux fixés que sur elle, la tâche serait déjà assez difficile, à cause des siècles qui nous séparent, mais lorsqu'on a lu les jugements de ceux qui nous ont précédés, elle l'est encore davantage. Quand il devint nécessaire de présenter au public les oeuvres complètes de Mme de La Fayette, précédées des quelques faits que l'on savait sur sa vie, le portrait fut tracé pour être en harmonie avec toute la galerie des contemporains. Peu à peu on arriva à regarder ce portrait comme sacré et, même lorsque des faits nouveaux prouvaient qu'il était faux, on n'osait pas y toucher car on ne pouvait pas admettre qu'un portrait ne fût pas en rapport avec tous les portraits de la même époque. La vérité est que toute la galerie avait besoin d'être modifiée. Lorsqu'un moment vint enfin où il ne fut plus permis d'ignorer des documents qui venaient d'être mis à jour, on refit le portrait de la tête aux pieds, on s'y acharna, il ne fallait pas qu'il restât un seul détail du premier portrait, mais que la nouvelle Mme de La Fayette fût le contraire exact de l'ancienne^. On est allé trop loin, comme il arrive souvent dans des articles de revue, qui sont faits pour attirer l'attention de lecteurs généralement assez blasés, et qui sont écrits à la hâte, sans étude préalable approfondie. Pour qui étudie en détail la vie de Mme de La Fayette, il n'y a aucune contradiction dans son caractère; ce n'est pas une femme qui changea complètement à un moment donné de sa vie, et surtout ce n'est pas le sphinx que l'on voudrait nous montrer^.
Nous avons noté en passant plusieurs traits saillants de son caractère. Les accusations de Gourville et de Lassay dont nous avons parlé ne sont pas à néghger. Lorsqu'un homme critique une personne, il est rare qu'il invente de toutes pièces les faiblesses qu'il lui reproche. Il sait bien qu'il n'aurait aucune chance de porter atteinte à la personne s'il soutenait qu'elle était blonde
1 Voir l'article d' A. Barine (bibliog.) et la réponse de F. Hémon (Ibid.).
2 M. Anatole France, parmi d'autres, paraît hanté par cette idée. Même lorsqu'il évoque Mme de La Fayette dans son article siir Gyp dans la 4^ série de La Vie litt. (p. 268) il écrit: "Elle était vraie mais ses amis ne savaient jamais ce qu'elle faisait, ni surtout ce qu'elle pensait."
xi] U Historien et ses Dernières Années 207
lorsque de toute évidence elle est brune. D'habitude, il prend une faiblesse et il l'exagère, ou même il s'empare d'une qualité et, en forçant un peu la note, il en fait un défaut. On peut donc déduire de ces accusations, comme d'ailleurs de la correspondance de son amie Mme de Se vigne, que Mme de La Fayette était un peu plus "pratique " que ne l'étaient ses contemporaines. Elle avait, en même temps que sa sensibilité d'artiste, les qualités de la "business woman." Mais il ne faut pas croire qu'elle manquait de sentiment — on fausserait à nouveau son caractère. Madame de Sévigné en donne des exemples les plus probants'et cette sensibilité alla en augmentant pendant toute sa vie. Elle était d'une humeur enjouée comme son amie, mais la maladie la rendait sujette à des moments de tristesse et d'accablement. Dans ces crises, elle s'ennuyait et cherchait le changement — elle voulait oublier, sortir d'elle-même^.
Costar loue son "esprit et ses rares connaissances.... sa douceur, sa modération, sa sage et judicieuse conduite^." Certes, elle avait de l'esprit et certains de ses mots où l'esprit ne manquait pas faisaient le tour des salons. En voici un entre beaucoup et des moins connus: "L'illustre Comtesse de La Fayette après avoir vécu longtemps dans une étroite Uaison d'amitié avec une dame de la cour, se brouilla enfin avec elle sur quelques mauvais procédés. Assez longtemps après, cette dame s'étant trouvée, par hasard, à côté d'elle dans un appartement de Versailles, lui dit: 'Ce pays ci est comme les Champs Élysées, tout le monde s'y trouve.' 'Il est vrai,' reprit la Comtesse, 'mais on ne s'y parle pas* ! ' "
Elle avait du cœur et savait être affectueuse, mais sa forte instruction et son naturel évitaient l'excès et elle mérite sa réputation d'avoir été éminemment raisonnable. C'est pourquoi, tout en étant d'une franchise et d'une véracité qui étonnaient parfois les habitués de la cour, (et d'ailleurs elle poussait quelquefois à l'extrême)^ elle savait au besoin garder un secret. Sa raillerie était parfois tellement fine que ses victimes ne s'en apercevaient pas. Choisy nous raconte naïvement dans son Histoire de la Comtesse des Barres le fait suivant: "Il arriva même que Madame de La Fayette, que je voj^ais fort souvent, me voyant fort ajusté avec des pendants d'oreille et des mouches, me dit,
1 Sév. ra. 140, 358. 2 i^id. n. 97.
3 Costar, Lettres, i. 550.
* Voir les documents pub. par F. Barrière dans La Cour et la Ville soits Louis XIV. ^ Voir Sév. u. 179.
208 Madame de La Fayette [ch.
en bonne amie, que ce n'était point la mode pour les hommes et que je ferais bien mieux de m'habiller tout à fait en femme." Choisy suit ses conseils et va la voir ainsi attifé. "Elle s'écria en me voyant, Oh ! la belle femme ! Vous avez donc suivi mon avis et vous avez bien fait. Demandez plutôt à M. de La Rochefoucauld! Il était dans sa chambre. Ils me tournèrent et me retournèrent et furent contents. Les femmes aiment qu'on suive leur avis et Madame de La Fayette se crut engagée à faire approuver dans le monde ce qu'elle m'avait conseillé peut-être un peu légèrement." "EUe n'aurait pas donné le moindre los à qui que ce fût, si eUe n'eût été persuadée qu'il le méritait" dit Segrais^. Elle allait même jusqu'à ne pas cacher son âge et "eUe disoit hbrement en quelle année et en quel temps elle étoit née^." Veut-on de meilleures preuves de la franchise d'une femme ?
Et malgré tout, comme nous venons de le dire, elle savait garder un secret. C'est, paraît-il, le tort qu'elle eut. On a poussé les hauts cris en découvrant son rôle poUtique parce qu'elle n'avait pas donné l'occasion à son amie Mme de Sévigné d'étaler dans ses lettres, quasi pubUques, les progrès de ses négociations avec Louis XIV et son ministre Louvois. On lui en a fait un grief — c'est tout simplement l'accuser d'avoir été digne de la confiance qu'on mettait en elle et de ne pas avoir fait preuve d'une incapacité pitoyable dans cette affaire. Mais il ne s'ensuit pas qu'elle fut en tout supérieure à ses contemporaines, et ce n'est, certes, pas la peine de la mettre sur un piédestal comme une femme de toutes vertus et de toute pruderie si l'on doit en miner le socle avec cet argument : la liaison La Rochefoucauld. Nous avons dit à ce sujet tout ce que nous avons à dire ; en ce qui concerne sa prétendue pruderie, il faut proclamer nettement qu'elle ne fut nullement bégueule. Nous avons mentionné ailleurs dans ce travail l'opinion d'un critique qui disait en substance : "Si Madame de La Fayette utiUsa les œuvres de Brantôme, elle dut les Ure par les yeux de La Rochefoucauld." Elle hsait bien les contes de La Fontaine et correspondait avec Madame de Sévigné qui ne se gênait pas tant que cela ! Elle écrivait des gaillardises elle-même — c'est son amie qui le dit^.
Madame de La Fayette avait de grandes qualités, elle était généreuse, bonne mère, bonne amie, pleine de courage et d'énergie en face de grands obstacles au bonheur, dont le plus grand était une santé déplorable; elle fit son devoir, mais elle eut ^ Segraisiana, p. 45. ^ Ibid. ^ Sév. n. 350.
xi] U Historien et ses Dernières Années 209
quelques-uns des défauts de son époque — si c'en est un de se mêler à la vie et d'appeler les choses par leur nom. — Enfin, sans se retirer du monde elle put doter la littérature d'un chef-d'œuvre et la biographie d'un portrait fort aimable.
On s'est demandé assez souvent quelles étaient les idées religieuses de Madame de La Fayette — si toutefois elle en avait. On s'est plu à faire remarquer que Dieu n'a aucune part dans la lutte intérieure de la princesse de Clèves. Le portrait de Mme de La Fayette que l'on aime à nous présenter est celui d'une femme à l'inteUigence forte, nullement religieuse, peutêtre bien franchement hostile à la reUgion, au moins pendant ime certaine époque de sa vie, mais qui, plus tard, écrasée par la maladie et accablée par le poids des années, crut bon de se rendre et d'accepter la reUgion comme une nécessité de la vieillesse. La vérité nous paraît tout autre. Oui, Madame de La Fayette ne fut jamais cagote (le moyen de l'être lorsqu'on a une réputation de franchise et de sincérité?) mais elle paraît avoir été fortement intéressée par le mouvement janséniste. Nous avons déjà vu que le Père Rapin "de la compagnie de Jésus" accuse Mme de La Fayette de fréquenter l'hôtel de Nevers "le grand théâtre où se débitoit avec plus de bruit et même avec plus d'applaudissements le nouvel évangile de Port-Royal^." Dans les manuscrits à propos de Port -Royal pubhés dans la Revue d'Histoire littéraire de la France, l'amiée dernière, nous Hsons : "M. Nicolle a escrit, dit-on, une lettre contre les Pensées de monsieur Paschal. Madame de La Fayette l'a pulvérisé — Le Bon^." Monmerqué écrivit en marge du manuscrit: "Je ne connais pas cette défense des Pensées de Pascal par Mme de La Fayette. Elle n'est pas imprimée." En effet, non seulement on n'a pas trouvé cette défense imprimée, mais de plus les biographes de son auteur ne font aucune mention de la part active qu'elle prit dans les querelles des jansénistes. Et pourtant rien ne nous pousse à révoquer en doute la note de Le Bon, bien au contraire. Nous Usons dans une lettre de Charles de Se vigne que Madame de La Fayette, "nous fait une critique de l'oraison funèbre de Monsieur de Tulle contre laquelle je me révolte, parce que je trouve cette oraison très belle. Elle en fait de même des Essais de morale, ie me révolte un peu moins sur cet article . . . .^ " Elle avait dit aussi à propos des Pensées que "c'était méchant
1 Rapin, Mém. i. 403.
2 Rev. d'Hist. litt. de la Fr. av.-juin 1911, p. 422.
^ Sév. IV. 12 janv. 1676 et voir Sainte-Beuve, Port-Royal, v. 465. A. 14
210 Madame de La Fayette [ch
signe pour ceux qui ne goûteraient pas ce livre." Nicole parle de ce jugement en écrivant au marquis de Sévigné^, peut-être n'a-t-il été "pulvérisé" que dans une lettre de Madame de La Fayette qui a circulé de main en main chez les jansénistes. De quelque façon qu'elle se soit occupée de la question, elle n'a pas été indifférente au mouvement religieux de son époque et de tout temps elle paraît avoir eu des rapports avec l'église. Peu après son mariage elle écrit à Ménage qu'elle a entendu un sermon admirable du Père Le Boux^ et lorsque Costar lui envoie ses félicitations sur son mariage, il dit à propos de ses qualités : "En un mot vous les ferez servir à vostre réputation, ou mesme a quelque chose de plus important que l'excellent Père Le Boux vous diroit bien mieux que moy^." Et plus tard, lorsqu'il faut la consoler de la mort de sa mère il lui dit: "Cent fois j'ay souhaité un Père Le Boux auprès de vostre aimable personne, lorsqu'on vous annonça une si cruelle nouvelle'*." Nous avons déjà vu la lettre où elle rappelle Ménage à l'ordre pour avoir employé des termes un peu trop galants à l'adresse de quelqu'un qui a observé les jeûnes de la semaine sainte, et cette autre où elle ne peut accorder qu'une conversation restreinte à son ami parce qu'il fallait "retrancher ses divertissements pendant la semaine sainte." On peut en conclure que Madame de La Fayette était catholique et catholique pratiquante — sans être bigote. A-telle évolué vers l'agnosticisme sous l'influence de La Rochefoucauld? C'est la conclusion que Sainte-Beuve semble tirer d'une lettre de Du Guet; nous ne lui connaissons pas d'autres autorités pour appuyer ses dires^ et celle-là nous paraît insuffisante. Si, comme nous le croyons fermement, Madame de La Fayette a voulu faire jailhr un peu de lumière dans l'ombre qui planait sur le cœur de son ami, elle aurait eu une tendance à développer en face de lui ces pensées et ces croyances chrétiennes qui ne lui étaient pas inconnues. Elle fut assez raisonnable et — ce qui est peut-être une meilleure sauvegarde dans ce cas particuher — assez femme pour ne pas baisser pavillon devant les critiques de son ami. Il faut toutefois admettre que les documents nous manquent sur cette époque de sa vie. Mais une fois qu'elle eut établi son fils et qu'elle se trouva débarrassée des soucis de cette vie, elle pensa sérieusement à l'autre. En compagnie de Madame de Sévigné elle avait assisté à un sermon
1 Voir Ste-Beuve, op. cit. v. 475. ^ Lettre, Coll. F. de C.
3 Costar, op. cit. i. 550. * Ibid. 552.
^ Sainte-Beuve, op. cit.
xi] U Historien et ses Dernières Années 211
de Bourdaloue^ et après la mort de La Rochefoucauld, son amie l'avait menée chez Mme de La SabUère dans l'espoir que le chemin qu'avait pris l'aimable dévote ferait sentir à Mme de La Fayette que sa douleur n'était pas incurable^. Mais jusqu'en 1689 il n'est pas souvent question de ces choses dans la correspondance de la marquise. C'est à cette date que Madame de La Fayette lui écrit " que Mme de Coulanges est tout à fait dans la bonne voie," et que quand son fils sera marié, elle tâchera de s'y mettre aussi^. Nous avons vu, en outre, que peu de temps après elle écrivit à Ménage : "Lon ma asseuree que vous songies fort sérieusement a vostre salut et j'en ay bien de la joye."
C'est qu'elle s'était déjà adressée à Du Guet^ qui lui démontrait, usant d'une psychologie aussi fine que la sienne, que tout ce qui lui restait de la vie était une réputation qui serait de peu de valeur en face de la mort, qu'il n'était plus temps de garder au second plan sa religion, que malgré sa lassitude et son dégoût pour la pensée — suites de sa maladie — il fallait bien penser à sa situation vis à vis de Dieu, Elle lui obéit. Elle envisagea la question, et les résultats de sa réflexion se voient dans la correspondance avec Ménage; elle demande son amitié pour ses enfants; eUe fait son testament en toute humiUté; et le tour de ses lettres change complètement. "Dieu avoit jette une amertume salutaire sur ses occupations mondaines, et elle est morte, après avoir soufifert, dans la solitude, avec une piété admirable, les rigueurs de ses infirmités, y ayant été fort aidée par M. l'abbé du Guet et par quelques-uns des Messieurs de Port-Royal^."
Gardons-nous bien de dire que ce fut un changement brusque — amené par la menace d'une mort prochaine, ou la victoire d'une âme séduite sur un esprit qui avait critiqué la foi. Il y avait bien longtemps qu'elle regardait cette fin comme la fin parfaite d'une femme qui, avec les meilleures intentions, avait lutté vaillamment sans pouvoir remporter une victoire autrement que partielle. Et ceci ramène naturellement notre esprit
1 Sév. n. 107. 2 yi 476. 3 rx. 346.
* Peut-être vers 1689. Nous ne voyons nulle raison pour convenir, avec M. d'Haussonville, que la fameuse lettre de Du Guet dont il a, après Sainte-Beuve, tiré tant de concliosions hardies, fut écrite peu après la mort de La Rochefoucaiild. Si, comme le veut M. d'HaussonviUe, la direction de Du Guet ne fut pas inefficace, comment expliquer que ce détachement des choses de ce monde, et le mépris de la "réputation" que prêche le directeur, n'aient eu à cette époque qu'tin résviltat — la correspondance de Savoie?
s Racine, Lettre à M. de Bonrepas, déjà citée.
212 Madame de La Fayette [ch. xi
à la méditation des paroles connues: "Enfin des années entières s'estant passées, le temps et l'absence ralentirent sa douleur, et éteignirent sa passion. Madame de Clèves vescut d'une sorte qui ne laissa pas d'apparence qu'elle pust jamais revenir. Elle passoit une partie de l'année dans cette maison Religieuse, et l'autre chez elle, mais dans une retraite et dans des occupations plus saintes que celles des Convents les plus austères et sa vie qui fut assez courte, laissa des exemples de vertu inimitables."