LA JEUNE FILLE
Madame de La Vergne ne fut pas longue à se consoler de la mort de son mari car au mois de décembre 1650 elle épousa le chevalier Renaud de Sévigné^. Le premier janvier 1651, le gazetier Loret annonçait ainsi le mariage :
Madame, dit-on de la Vergne, De Paris et non pas d'Auvergne, Voyant un front assez uny Au Chevalier de Sévigny, Galant homme et de bonne taille Poiir bien aller à la bataille.
D'elle seule prenant aveu, L'a réduit à rompre son vœu ; Si bien qu'au lieu d'aller à Malte^, Auprez d'icelle il a fait halte En quaUté de son mary, Qui n'en est nullement marry, Cette affaire lui semblant bonne:
Mais cette charmante mignonne Qu'elle a de son premier époux En témoigne un peu de courroiix, Ayant cru po\ir être belle Que la feste seroit poiu* elle, Que l'amour ne trempe ses dards Que dans ses aymables regards.
Que les filles fraîches et neuves Se doivent préférer aux veuves Et qu'un de ces tendrons charmans Vaut mieux que quarante mamans^.
La charmante mignonne dont il s'agit est évidemment la future Madame de La Fayette et, bien qu'elle n'ait en ce moment
^ Le mariage eut lieu le 21 décembre à l'église Saint-Sulpice. Voir Bibl. Nat. ms. 32839 (extraits copiés des registres de Saint-Sulpice, 1650, p, 191): "Mariage de M^ Renaud de Sévigné, seigneur de Champiré, Mal. de Camp des armées du Roy avec D^ Isabel Péna veuve de M^ de la Vergne."
2 Renaud de Sévigné était chevalier de Malte; il dut renoncer à ses vœiix pour épouser Mme de La Vergne.
3 Loret, Muse hist. 1857, T. i. p. 77.
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que seize ans, il ne faudrait pas attribuer tout ce que dit Loret à sa seule malice de gazetier. Nous pouvons admettre que voyant le chevalier de Sévigné bien reçu chez sa mère, elle ait pu se tromper pendant un instant et croire qu'on pensait à son établissement. La différence d'âge n'avait aucune importance, si le mari était un bon parti, et l'on ne saurait alléguer l'extrême jeunesse de Marie-Madeleine pour révoquer en doute les dires de Loret ^.
Sous Louis XIV, en effet, le mariage se conclut généralement lorsque la jeune fille a douze ans. Dans la petite noblesse et dans la bourgeoisie on patientait un peu plus et l'on voulait bien attendre, tout au moins, que la fillette eût treize ans sonnés. Mais cet âge minimum de douze ans ne doit pas être considéré comme une Hmite extrême, rarement atteinte; les mariées de douze ans sont nombreuses dans la société de l'époque. Catherine de Vivonne n'avait pas encore cet âge quand elle épousa le marquis de Rambouillet. À douze ans, on maria Mademoiselle du Plessis-Cliivray à M. de Serrant, fils de Bautru, l'académicien. Mademoiselle de la Guiche, fille du maréchal de Saint- Géran épousa au même âge le baron de Chazeron, gouverneur du Bourbonnais. Tallemant des Réaux s'unit à Efisabeth Rambouillet, fille d'un secrétaire du Roi, qui n'avait pas plus de onze ans et demi. Quand Rohan épousa Mademoiselle de Sully, elle était si petite "qu'on la prit au col pour la faire passer plus doucement." Le ministre à Charenton, du Moulin, ne put s'empêcher de demander " Présentez -vous cette enfant pour être baptisée 2? "
L'âge de Marie -Madeleine n'offre donc aucun démenti aux vers de Loret, et à partir de ce moment, sinon depuis quelque temps déjà, elle est rangée parmi les jeunes filles à marier. Loret y pense de temps à autre — chaque fois qu'il a besoin d'une rime à ''Auvergne,'''' dirait-on. Le duc de Caudale se plaint parce que le cardinal lui ayant promis de le nommer maréchal de France ne tient pas sa promesse.
Si bien, que jugeant nécessaire De r'engager dans le filet Ce courtisan à poil folet, Quelqu'un des siens alla luy dire
^ Pourquoi M. d'Haussonville veut-il qu'iine jeune fille née en mars 1634 n'ait pas encore seize ans en janvier 1651 ?
2 Voir le Vicomte d'Avenel, La Noblesse sous Richelieu^ pp. 119-
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Apaisez-vous, ne fumetis:
Tenez, on vous donne gratis.
Non pas Mamoizelle Lavergne, Mais le gouvernement d'Auvergne^.
Loret revient à la charge cette même année, au mois de juillet après avoir annoncé la mort de Madame l'Hospital:
Il (le veuf) se doit tenir très heureux, Car s'il veut encore une femme.
Mainte mignonne et mainte dame.
Et de grande condition, Sont à sa disposition.
Et La Vergne mord à la grape, Quand on luy donne pour mary Ce maréchal au poil fleury^.
Il ressort de ces citations que quelques mois après le mariage de sa mère on ne lui trouve pas, dans les papotages de la ville, un mari plus jeune que ne l'est son beau-père.
Ce chevalier de Se vigne, avare, mais aimant la bonne chère, coléreux, intraitable et impérieux (s'il faut en croire le Nécrologue de Port-Royal^ qui exagère les imperfections anciennes du défunt pour mettre en rehef les quahtés de sa vie "hors du siècle")*, savait au besoin être doux et généreux. On peut citer à l'appui de ces qualités une anecdote qu'on retrouve dans tous les livres oîi il est question du chevaUer et qui est ainsi racontée par un historien de Port-Royal : "On vit en lui, au miheu des emportements tumultueux d'un guerrier, une semence de cette charité qui a été portée ensuite au plus haut degré. S 'étant trouvé à la prise d'une ville il rencontra après l'action une petite fille de 3 à 4 ans que ses parents, ou morts ou fugitifs, avaient abandonnée sur un fumier. Il fut touché de compassion, il prit l'enfant dans son manteau et résolut d'en prendre soin toute sa vie: ce qu'il a fidèlement exécuté, et cette fille s'étant faite religieuse depuis, il a toujours payé sa pension au monastère oii elle est entrée^."
1 Loret, op. cit. i. p. 90. 2 i^ij. p. 137.
3 Dom Rivet de la Grange, Nécrologue de Port-Royal.
* La publication de La Correspondance du Chevalier de Sévigné vient confirmer notre opinion à ce sujet. Voir la préface de Messieurs Jean Lemoine et Frédéric Saulnier (Paris, Renouard, 1911).
^ Jérôme-Besogne, Histoire de Port-Royal, iv. p. 291. Voir aussi
Sainte-Beuve, Port-Royal, T. rv. Appen., et T. v. pp. 94-99. C'est toujours le même article du Moniteur (l»^"" mars 1858) qm revient.
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D'après ce même historien, Madame de La Vergne était pour lui "un parti très avantageux." Il arriva ainsi au terme d'une année qui avait été assez mouvementée, même pour un guerrier. Son frère aîné, Charles de Se vigne, était par alliance cousin germain de Retz, et Renaud eut, en 1649, le commandement du régiment que le coadjuteur avait levé à ses frais pour défendre Paris. Ce régiment de l'archevêque de Corinthe se fit battre à Longjumeau. La troupe de Renaud de Sévigné, inférieure en nombre aux royaUstes, avait fui à la première décharge. Le cheval de Renaud s'étant abattu, toute la cavalerie lui avait passé sur le corps. Il en fut quitte pour des meurtrissures. Un bon mot des royalistes rendit cette défaite ridicule: ce fut la première aux Corinthiens^. Au Havre ou à Paris, d'un côté ou de l'autre, la petite La Vergne est toujours mêlée à la Fronde.
Le nouveau ménage s'installa dans la maison sise au No. 16 de la rue de Vaugirard, et aussitôt la jeune Marie-Madeleine se Ha d'amitié avec une voisine — Catherine -Henriette d'Angennes de La Loupe. Cette voisine devint plus tard comtesse d'Olonne, par son mariage avec Louis de la Trémoille, comte d'Olonne, et sous ce nom elle est célèbre dans les annales de la débauche 2. EUe avait une sœur presque aussi belle et tout aussi légère qu'elle-même; Saint-Simon dit en parlant des deux sœurs: "Leur débauche les avait rendues aussi célèbres que leur beauté et les avait séparées de toutes les femmes^." Cela suffit pour que les biographes modernes blâment le manque de prévoyance de la mère de Madame de La Fayette, qui, au lieu de veiller à ce que les deux jeunes filles, rapprochées par le hasard, ne se fréquentent point, fit tout le contraire, et poussa l'imprudence jusqu'à faire percer une porte de communication entre les deux maisons^. M. d'Haussonville ne manque pas de signaler cette lamentable
1 Voir Mme de Sévigné, Éd. Gr. Écriv. i. p. 43; Loret, Muse hist. i. p. 323; Retz, Éd. Gr. Écriv. 11. p. 211; Dubuisson-Aubenay, cité dans Retz; D'Ormesson, Journal, i. pp. 645-6. Il est question dans Retz, m. p. 14, de donner à Sévigné une récompense de 22,000 livres.
2 Voir Bussy-Rabutin, Hist. Amoureuse des Gaules, Histoire d'ArdeUse, et Corrard de Bréban, Souvenir d'une visite aux ruines d'Alise et au château de Bussy-Rabîitln, Troyes, 1833, 8°, pour l'inscription que Bussy fit mettre sous son portrait.
3 Journ. de Dangeau, xv. p. 166, note. Saint-Simon écrit ailleurs (Œ^Mvres, Hachette, XI. p. 55), "Leur beauté et le débordement de leur vie fit grand bruit. Aucune femme, même des plus décriées pour la galanterie, n'osoit les voir ni paraître nulle part avec elles."
* Voir l'appendice i.
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incurie de la part d'une mère^ Tant il est facile de prévoir l'avenir quand on n'a qu'à tourner les pages d'une bonne histoire de France pour le découvrir tout au long ! Au moment où l'on perça la porte entre les deux maisons Mademoiselle de La Loupe avait encore devant elle la page blanche de sa vie. Personne, à ce que je sache, n'avait rien dit contre la jeune fille qui, étant du même âge que la jeune La Vergne^, pouvait être pour elle une compagne charmante. C'est Madame d'Olonne, et non Mademoiselle de La Loupe, qui se rendit coupable de débordements impardonnables ; on ne commence à jaser sur son compte qu'en 1656. Madame de La Fayette était alors mariée, et pour le moment absente de Paris. Elle se devait de ne plus fréquenter cette femme, devenue de mauvaise compagnie, et eUe ne manqua point de s'en abstenir^. On a fait remarquer qu'à cette époque se place une histoire un peu louche oîi il est question du cardinal de Retz, de Mlle de La Loupe, de Madame de La Vergne et de sa fille. Ainsi qu'on s'en rendra compte en Usant notre appendice I., il n'y a là que de malveillants racontages. Mlle de La Vergne n'eut aucune intrigue avec de Retz, puisqu'il est à peu près certain qu'à cette époque elle ne le rencontrait jamais.
De cet incident nous ne tirerons qu'un profit : il nous fera connaître, en passant, l'opinion du cardinal de Retz sur Madame de La Vergne. Dans ses mémoires il nous la montre "honnête femme dans le fond, mais intéressée et aimant l'intrigue*." Ne pouvant contrôler ses dires, nous sommes bien forcés de les accepter pour vrais et pourtant il ne faudrait pas oublier que Mme de La Vergne a dû paraître suspecte au frondeur de Retz pour des raisons purement poUtiques. Elle a été au service de la duchesse d'Aiguillon, elle est veuve depuis quelques années
1 Op. cit. p. 23.
2 Mlle de La Loupe naquit le 8 juin 1634 (Registres de Nogent-le- Rotrou). Elle épousa Louis de La Trémoïlle en 1652.
2 Elle demanda, une fois, des nouvelles de son ancienne amie, dans une lettre à Ménage: "Il me semble," écrit-elle, " qu'en vous priant de faire mes compliments au cadet Barillon ie vous avois prié aiissi de me mander si Me d'Olonne est à Paris vous m'aves fait response a lun et ne m'aves rien dit de lautre vous me feres plaisir de me mander ou est cette belle comme ie n'ay point eu de ses nouvelles depuis que ie suis partie de Paris ie me s\xis imaginée qu'elle n'y estoit pas revenu de crainte d'avoir ordre d'en sortir aussi bien que Me de Choisi car s'il vous souvient le bruit courut pendant la maladie du roi qu'elles avoient écrit toutes detix a Monsieur." (Inédite.) * Voir l'appendice.
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seulement d'un royaliste convaincu, qui avait été au service du maréchal de Brézé, et bien qu'elle ait épousé en secondes noces un Heutenant du coadjuteur, elle garde de bonnes relations avec des personnes de l'autre camp. Elle use de ses relations pour faire bien recevoir ses amis auprès du cardinal comme la lettre suivante de Costar en fait foi : " On me mande, Madame," écrit-il, "que Monsieur.... a tâché de me rendre de bons offices auprès de son Éminence. Il est de vos plus grands et de vos plus précieux amis. Aidez-moi, madame, je vous en suppHe, à reconnaître sa générosité: et mettez sur votre compte tout ce qu'il fera pour moi. Il ne vous en coûtera que quelques témoignages d'estime; et vous ne plaindrez point cette dépense. Vous n'en sçauriez faire qui vous acquierre plus d'honneur: quand vous rCy trouverez pas votre intérêt, j'oserais meflater que la considération du mien suffirait pour vous obliger de ni'accorder la grâce que l je vous demande avec respect''' etc....i. Costar, du moins, ne jugeait pas Madame de La Vergne intéressée au point de ne pas venir en aide à un ami, même si ses démarches devaient faire tort à son intérêt propre. Et Costar n'était pas seul à avoir recours aux bons offices de Mme de La Vergne. Nous avons également une lettre de Scarron où il lui demande une lettre pour le gouverneur du Havre "afin qu'il favorise et facilite notre gouvernement 2."
Au reste, les documents font défaut pour bien établir le caractère de cette femme qui dut avoir beaucoup d'influence sur sa fille, mais nous ne pouvons souscrire aux accusations de légèreté portées contre elle et fondées uniquement sur les dires du cardinal de Retz et sur les relations d'amicale courtoisie avec MUe de La Loupe.
S'il faut absolument juger la mère d'après les amies de la fille, pourquoi passer sous silence cette autre amitié bien plus profonde et plus durable qui commença à cette même époque entre Marie -Madeleine de La Vergne et Marie de Rabutin de Chantai, marquise de Sévigné? Les lettres de la marquise montrent que cette amitié s'est beaucoup resserrée après le mariage de Mlle de La Vergne, mais déjà avant 1652 les deux femmes se connaissaient, étant devenues parentes par le second
^ Richelet, Les plus belles lettres fr. 11. p. 515. Voir aussi Walckenaer, Mém. Sév. i. 226; Sév. (G. É.), i. 371, note 1.
2 Scarron, Œuvres, i. 1786, p. 174. La lettre est adressée à la marquise d'après cette édition. Nous croyons, d'après le texte, qu'elle s'adresse à l'autre Mme de Sévigné.
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mariage de Mme de La Vergne. Toutes les deux furent élèves de Gilles Ménage et même l'amitié particulière du maître pour l'une des deux élèves paraît avoir fait naître un peu de jalousie dans le cœur de l'autre. Après un silence un peu trop long, Ménage écrit à Madame la Marquise ce qui lui vaut cette réponse : " ....Pour moi, j'ai bien de l'avantage sur vous, car j'ai toujours continué à vous aimer, quoi que vous en ayez voulu dire, et vous ne me faites cette querelle d'Allemand que pour vous donner tout entier à Mlle de La Vergne. Mais enfin, quoiqu'elle soit mille fois plus aimable que moi, vous avez eu honte de votre injustice, et votre conscience vous a donné de si grands remords, que vous avez été contraint de vous partager plus également que vous n'aviez fait d'abord. Je loue Dieu de ce bon sentiment et vous promets de m'accorder si bien avec cette aimable rivale, que vous n'entendrez aucune plainte ni d'elle ni de moi, étant résolue en mon particulier d'être toute ma vie la plus véritable amie que vous ayez^."
Heureusement pour son élève préférée. Ménage ne passait pas tout son temps à lui faire la cour ; sur cette amitié comme sur les autres, dont nous venons de parler, il y a des précisions à apporter. Il est de coutume, quand on parle des rapports entre Ménage et ses élèves, de représenter le maître comme un abbé pédant, dameret, amoureux de toutes les femmes qu'il rencontrait et poursuivant Mesdames de La Fayette et de Sévigné de ses attentions au point d'être importun et ridicule. Sur quels documents appuie-t-on ces accusations? Est-ce sur le mot que Tallemant met dans la bouche de Madame de La Fayette " Cet importun de Ménage viendra tantôt?" Si Mme de La Fayette a dit cela, on peut lui accorder le bénéfice des "circonstances atténuantes" et ne pas prendre sa parole au sérieux, car d'après Tallemant lui-même ce jour-là "elle avait pris une médecine^." Dans ces conditions la plupart des amis d'une dame seraient "importuns" — même sans vouloir l'être. Faut-il accorder plu3 d'importance au quatrain trouvé dans les papiers du chanoine Favart à la bibhothèque de Reims?
Laissez là comtesse et marquise, Ménage, vous n'êtes pas fin, Au lieu de gagner leur franchise, Vous y perdrez votre latin.
Mais comment résister à la tentation de faire ce trait d'esprit quand on ne voit les choses que du dehors? Avait-on la pré- 1 Lettres, G. É. i. p. 374. 2 Tallemant des Réaux, Historiettes ,v . 226.
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tention, en écrivant cette bagatelle, de fournir un document à la postérité? La vérité nous paraît tout autre. Il y a des preuves incontestables que les deux jeunes fiUes faisaient de grands efforts pour retenir Ménage comme ami et sans aller jusqu'à dire que ce sont elles qui furent importunes, nous pouvons admettre qu'elles taquinaient le petit abbé pour avoir de ses lettres et de ses visites. La lettre suivante de la marquise de Sévigné est-elle faite pour décourager un importun?
*'Je vous dis encore une fois que nous ne nous entendons point, et vous êtes bien heureux d'être éloquent, car sans cela tout ce que vous m'avez mandé ne vaudroit guère. Quoique cela soit merveilleusement bien arrangé, je n'en suis pourtant pas effrayée et je sens ma conscience si nette de ce que vous me dites, que je ne perds pas espérance de vous faire connoître sa pureté. C'est pourtant une chose impossible, si vous ne m'accordez une visite d'une demi-heure : et je ne comprends pas par quel motif vous me la refusez si opiniâtrement. Je vous conjure encore une fois de venir ici, et puisque vous ne voulez pas que ce soit aujourd'hui, je vous supplie que ce soit demain. Si vous n'y venez pas, peut-être ne me fermerez-vous pas votre porte, et je vous poursuivrai de si près que vous serez contraint d'avouer que vous avez un peu de tort" etc.
Nous avons déjà vu que Ménage délaisse un peu Mme de Sévigné pour importuner de son attention Mlle de La Vergne. Voyons donc quel ton prend celle-ci pour éloigner d'elle les attentions du galant abbé.
" Ce jeudi au soir.
" J'aurais raison d'être en colère de ce que vous me mandez que vous ne m'importunerez de votre amitié. Je ne crois pas vous avoir donné sujet de croire qu'elle m'importune. Je l'ai cultivée avec assez de soin pour que vous n'ayez pas cette pensée. Vous ne la pouvez avoir non plus de vos visites que j'ai toujours souhaitées et reçues avec plaisir. Mais vous voulez être en colère à quelque prix que ce soit. J'espère que le bon sens vous reviendra et que vous reviendrez à moi qui serai toujours disposée à vous recevoir fort volontiers."
Il semble pourtant que Mme de La Fayette elle-même devait savoir mieux que personne si vraiment Ménage l'importunait. Or, la lettre que nous venons de citer est loin d'être une exception. Dans la correspondance que nous avons devant
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nous^ et qui s'étend longtemps après la mort de M. de La Fayette et peut-être jusqu'à la mort de Ménage, il y en a bien d'autres du même genre. Nous en détacherons les passages suivants, tirés de lettres séparées par des intervalles de plusieurs années.
" Je ne vous puis asses dire la joye que j'ay que vous ayes receu avec plaisir les asseurances que je vous ay données de mon amitié. Je mourois de peur que vous ne les recussies avec une certaine froideur que je vous ay veue quelquefois pour des choses que je vous ay dittes, et il n'y a rien de plus rude que de voir prendre avec cette froideur la des témoignages d'amitié que l'on donne sincèrement, et du meilleur de son cœur. Vous aures pu voir par ma seconde lettre que, quoyque j'eusse lieu de me plaindre de ce que vous ne me faissies pas response, ne sachant pas que vous esties a la campagne, je n'ai pas laisse de vous escrire une seconde fois, et j'aurois continue a vous escrire quand mesme vous auries eu la dureté de ne me pas faire response. Ce que je vous dis la vous doit persuader que je suis bien esloignee d'avoir pour vous l'indiference dont vous m'accuses. Je vous asseure que je n'en auray jamais pour vous, et que vous trouvères toujours en moi toute l'amitié que vous en pouvez attendre "
"Il y a lomtemps (sic) que je ne vous ay veu il fait beau venes un peu jusques icy. Jay aussi bien grand besoin de vostre secours ou du moins de vos ad vis..,."
"....je suis persuadée que la seule envie de ne pas continuer un commerce qui vous parait ennuyeux par les longs voyages que ie fais dans la province vous a fait manquer a mescrire ie vous dis en amie que cela est le plus vilain du monde et qu'il y va de votre honneur reparer cela par quatre lettres toutes les semaine 2 au lieu de deux que vous m'avez écrites ie vous en
1 M. Feioillet de Conches possédait une collection de lettres de Madame de La Fayette adressées pour la plupart à Ménage, en même temps que des copies d'autres lettres de ces deux personnes. Lorsqu'il est mort, en 1887, il en préparait la publication et avait même écrit une biographie de Mme de La Fayette pour mettre en tête de cette édition. Il en sera question plus tard quand nous parlerons de la mort de M. de La Fayette . Ces lettres et copies sont restées fort heureusement dans la famille au moment de la dispersion de la plus grande partie de la collection, et nous tenons à remercier ici encore une fois Mlle Feuillet de Conches, sa fille, qui a mis à notre disposition toutes ces lettres et qui nous a reçu chez elle, pour les consulter, avec une courtoisie digne des vieilles traditions françaises.
2 Le mot "par" a été bifïé et les mots "toutes les" ajoutés en s\acharge.
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qui te pourtant a une pendant un voyage que je vais faire a Limoges qui sera assez long."
D'après la correspondance dont nous avons extrait ces quelques citations il nous semble juste de compter l'importunité de Ménage parmi ces légendes mal fondées qui pullulent dans l'histoire littéraire. Voici, selon nous, sous quel aspect dut se présenter la réalité: Madame de Sévigné était alors une dame comme les autres et non pas encore l'épistolière renommée que nous connaissons; Madame de La Fayette n'est que Mlle de La Vergne ; elle sera bientôt la femme isolée et malade d'un obscur soldat, et beaucoup plus tard seulement l'auteur de cette Princesse de Clèves qui fait date dans l'histoire de la littérature. Ménage, de son côté, n'est pas pour elles l'abbé pédant et ridicule que nous voyons aujourd'hui à travers le Vadius de Molière. C'est un professeur qui, au début de son enseignement, amuse les deux jeunes femmes par ses galanteries dans le goût du temps, qui aime à tirer de sa mémoire remarquable une foule de connaissances et d'anecdotes intéressantes; c'est de plus un bon causeur, qui fait honneur à deux dames, ses élèves, en les fréquentant et en faisant rejaillir sur elles un peu de son savoir et de sa renommée^. Les élèves ont pu exagérer la valeur du maître, soit. Elles lui étaient bien supérieures et devaient toutes les deux rester célèbres, alors que le petit abbé allait se perdre sous le fatras de son érudition et le ridicule de ses galanteries. C'est vrai. Mais il ne faut pas tourner, nous non plus les pages de l'histoire qui furent celées à tous les trois et pour bien comprendre ce qui se passait entre eux il faudrait essayer de voir comme eux et d'oubher les jugements postérieurs.
Cependant, si nous n'admettons pas volontiers que Ménage fut importun par son amitié, nous savons qu'il avait besoin parfois d'être rappelé à l'ordre à cause de sa galanterie. Mais ici encore on a exagéré. C'est friser le ridicule que d'examiner sérieusement, comme on l'a fait, la nature exacte de cette galanterie et d'analyser les sentiments qui ont pu exister entre le maître et ses élèves 2.
^ Tallemant, parlant de Mme de Sévigné et de Mlle de La Vergne, dit "Le Pailleiir m'a juré qu'il leur avoit ouy dire qu'elles aimoient mieux Giraut que luy, et qu'elles le trouvoit plus honneste homme..,. mais la vanité fait qu'elles lui font caresse.'" Hist. v. 226.
2 Remarquons en passant que Mme de Sévigné regardait Ménage tellement comme un galant sans conséquence qu'elle liii parlait dans ses lettres des infidélités de son mari. Voir la lettre xviii. p. 370, T. i.
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La connaissance que nous avons de la vie et des habitudes des poètes romantiques nous pousse à chercher leurs passions et leurs "ulcères " dans leurs œuvres qui sont trop souvent en effet des confidences. De plus, une certaine critique se plaît autour de nous à exploiter les "fonds de tiroir" et à faire dire parfois aux vieux papiers beaucoup plus qu'ils ne disent en réalité. Il faut ici abandonner, oublier ces méthodes. Nous nous trouvons en face de gens qui n'ont pas coutume de dissimuler leurs amours sous le couvert de l'amitié ; n'essayons pas de bâtir une intrigue quand l'histoire nous met en présence d'un professeur, plus galant dans ses lettres que dans sa conversation, et d'une élève naturellement froide et douée d'une "divine raison." Aucun mystère ne se cache là-dessous. Les galanteries épistolaires ne tirent généralement pas à conséquence; tout ce que l'on peut dire dans le cas présent c'est que les badinages de Ménage ont pu flatter la jeune Mlle de La Vergne. Il est agréable d'entendre son savoir, sa beauté, même sa froideur et sa cruauté, chantés en vers et en plusieurs langues par un homme aussi en vue que Ménage, mais de temps à autre les billets galants détonnaient un peu, trouvaient l'élève occupée à des pensées plus sérieuses. Alors on faisait sentir à l'abbé qu'il est des moments où la galanterie, admise comme un jeu, peut être déplacée: "Il n'y a rien de plus galant que vostre billet," écrit Mme de La Fayette, "si la pensée de faire vostre examen de consience (sic) vous inspire de telles choses, je doute que la contrition soit forte. Je vous asseure que je fais tout le cas de votre amitié qu'elle mérite que l'on en fasse et je crois toat dire en disant cela. Adieu jusques a tantost je ne vous promets qu'une heure de conversation car il faut retrancher de ses divertissements ces jours icy."
Dans un autre billet, elle dit à Ménage: "....vos lettres sont bien galantes. Savez -vous que vous y parlez de. .. .et de victime ? Ces mots la font peur a nous autres qui sortons si fraîchement de la semaine sainte i."
^ M. d'Haussonville a eu comim.mication avant nous des lettres de la collection Feuillet de Couches et il en a tiré un article: Madame de la Fayette et Ménage, publié d'abord dans la Revue des deux mondes (1890), et plus tard dans son livre sur Mme de La Fayette (Hachette). Si l'on remarque des divergences entre son texte et le nôtre elles sont dues au fait que nous reproduisons les manuscrits tels quels. Pour en faciliter la lecture nous nous permettons, parfois, de séparer les phrases par des points et de faire imprimer Von pour Ion, qu'elle pour quelle etc.
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Chacun de son côté a, pour ainsi dire, prévu le mauvais usage qu'on pourrait faire de cette correspondance et l'interprétation fâcheuse que l'on ferait de leur amitié. Aussi, au moment de son mariage, Mme de La Fayette réclama, semble-t-il, ses lettres^ et Ménage, pour sa part, répondit aux calomniateurs par une ballade. Nous la citons tout au long, car elle montre bien les sentiments qui unissaient les deux personnes ; elle fait voir aussi que Ménage ne se faisait pas d'illusions sur la nature de ces sentiments. Pour un pédant galant et ridicule, l'envoi de cette ballade renferme une pointe d'esprit malicieux que les biographes ont peut-être négligée à tort.
Pour Mademoiselle de La Vergne
Balade Rien n'est si beau que la jeune Doris, Son port hautain n'est pas d'une mortelle. Ses doux regards ; ses amoureux souris ; Ses traits divins; sa grâce naturelle; De son beau teint la fraischeur éternelle; De son beau sein la blancheixr immortelle; Et ses beaux yeux plus brillants que le jour, Svir mille cœurs exercent leur puissance, le l'aime aussi de toute mon amoitr Mais honni soit qui mal y pense.
l'aime d'amour ses aimables écrits; Ses doux accents, qui charment PhUomèle; Et son esprit, délices des esprits; Et sa vertu des vertus le modèle, l'aime son cœur et constant et fidelle; Qui des vieux temps la bonté renouvelle; Chose si rare en l'empire d'amour; Et de ses mœurs l'adorable innocence; Chose si rare aux Beautés de la Cour Mais honni soit qui mal y pense.
1 Ménage écrit dans Poemata, 1673:
Vattene piu-, crudele, vattene, ingrata;
Da si degno amatore
Si degnamenta amata
Va; prendi le tue carte,
Rendimi pur, crudel: rendimi il core,
Rendimi, ingrata, rendimi il mio amore.
Elle pouvait les réclamer pour une tout autre raison. Voir le chapitre sur la correspondance où il est question de la pubhcation des lettres échangées par Ménage et Mme de La Fayette. Peut-être voulait-elle simplement faire un choix parmi ces lettres ?
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Elle qui fait de mon amour le prix ; Qui voit ma flame et si pure et si belle; Qui voit mon cœiu' si saintement épris; Qui reconnoist la grandeur de mon Zèle, M'honore avissi qu'une absence cruelle Ronge mon cœur, comme un cruel vautour; Sa belle main, consolant ma souffrance.
Par ses écrits me promet son retour Mais honni soit qui mal y pense.
Envoy
Jeunes Blondins, qui soupirez pour elle. Et qui souffrez ses rigoiireux mépris; Pour estre ainaés, comme moy, de la Belle Il faudroit estre amans à cheveux gris. Et ne l'aimer que d'amour fraternelle.
De vous alors on diroit dans Paris:
Elle a pour eux beaucoup de bienveillance, Comme Ménalque Us sont ses favoris Mais honni soit qui mal y pense^.
Mais avant d'être l'amie de Ménage, la jeune de La Vergne en fut l'élève, et le maître n'a pas été trop mauvais si l'on en juge d'après les progrès remarquables de l'élève. Il est difficile de fixer la date oii Ménage a commencé ses leçons. Walckenaer^ dit que Ménage avait trente-trois ans lorsqu'il entreprit l'instruction de Marie de Rabutin-Chantal et que les premières leçons données à Mlle de La Vergne dateraient de cette époque. Ceci nous fait remonter à 1646. Les leçons commencées furentelles interrompues par le départ pour Le Havre? La jeune fille resta-t-elle à Paris pour les continuer? Nous ne pouvons rien affirmer. Mais il nous semble plus probable que c'est vers 1650 que Marie -Madeleine commença à travailler sous la direction de Ménage ; cette date s'accorderait bien avec la lettre de Madame de Sévigné écrite pour reprocher à Ménage sa partialité en faveur de la nouvelle élève. Toujours est-il, selon les dires des contemporains, qu'après trois mois de leçons de latin l'élève fut aussi forte que le maître: "Trois mois après que Madame de La Fayette eut commencé d'apprendre le latin, " fit-on dans ^Segraisiana, "elle en savait déjà plus que Monsieur Ménage et que
1 Ménage lui adresse dans ce même recueil des idylles, élégies, épigrammes, madrigaux, ballades, en français, des élégies et des épigrammes en latin, des madrigaux en italien, etc.
2 Mém. Sév.
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le Père Rapin^, ses maîtres : en la faisant expliquer, ils eurent dispute ensemble touchant l'explication d'un passage et ni l'un ni l'autre ne vouloit se rendre au sentiment de son compagnon : Madame de La Fayette leur dit, vous n'y entendes rien ni l'un ni l'autre ; en effet elle leur dit la véritable explication de ce passage, ils tombèrent d'accord qu'elle avait raison. C'était un poète qu'elle expliquoit, car elle n'aimoit pas la prose, et elle n'a pas lu Cicéron: mais comme elle se plaisoit fort à la poésie, elle Usoit particulièrement Virgile et Horace et comme elle avoit l'esprit poétique et qu'elle savoit tout ce qui convenoit à cet art, elle pénétroit sans peine le sens de ces auteurs."
Outre le latin et l'italien. Madame de La Fayette, a fait un peu d'hébreu. Une instruction aussi sohde, frisant même la pédanterie, était une exception à l'époque, car on craignait fort que ces connaissances ne vinssent à gâter l'éducation d'une femme du monde. Madame de La Fayette elle-même disait "qu'elle n'avoit pas connu de gens plus malhonetes (sic) que les savans^." Or il s'agissait au XVIIe siècle d'éviter tout ce qui était malhonnête. La femme était destinée à briller dans la société, non pas à pâUr dans le cabinet de travail. Pas instruites, incapables de bien mettre l'orthographe dans une lettre, voilà les jugements qu'on porte sur les femmes de la cour de Louis XIV. Cet état lamentable était dû, paraît-il, à un manque d'instruction sohde. Et bien qu'il ne manquât pas alors de gens éclairés pour réclamer plus de méthode dans l'instruction des jeunes filles^, la plupart des parents se contentaient de leur laisser acquérir dans la fréquentation du monde l'éducation qui devait les guider dans la société.
Madame de La Fayette a profité des deux méthodes. L'une, appliquée par Ménage, a peut-ttre développé en elle cette "divine raison" qu'on loue — sans toutefois mettre son orthographe à l'abri de la critique; l'autre l'a empêchée de devenir
^ Le Père Rapin ne dit pas qu'elle ait été son élève. Il n'en fait pas mention dans ses Mémoires sauf pour lui reprocher la fréquentation des milieux Jansénistes, i. 403. ^ Segraisiana, p. 89.
^ P.e. : Mlle de Goumay, De l'égalité des hommes et des femmss, 8°, 1662; Mlle de Schurman, Dissertatio de muliebris ingenii ad doctrinam et melioris Utteras aptittiaine, Lyon, 8°, 1641; Poiillain de la Barre, De V égalité des deux sexes, 1673; Jacques du Bosc, Uhonneste femme, 4°, 1635 (3« éd.). Enfin, et mieux connus: Fénelon, U Éducation des Filles, 1687; Fleury, Traité des études, 1686; Molière, Mme de Sévigné, La Bruyère, passim; Le Grand Cyrus, x, p. 550. Sur tout ce vaste sujet voir Rousselot, Éducation des Femmes, p. 280 et suiv.
n] La Jeune Fille 31
une "femme savante," une Philaminte ou une Armande, et a donné à ses romans ce ton de conversation entre gens bien élevés, qui en fait le charme.
Il nous est difficile aujourd'hui de pénétrer bien avant dans son travail avec Ménage, mais il nous est heureusement permis de jeter un rapide coup d'œil sur la société où elle a fait son éducation.
Pour la majorité des jeunes filles du temps et pour beaucoup de jeunes gens la fréquentation du monde poli était l'école où on acquérait, à force d'écouter et d'imiter, toute l'instruction et toute l'éducation nécessaires pour faire bonne figure à la Cour. Au début, on savait que l'on était là pour apprendre, et plus tard on servait de modèle. N'imaginons pas cependant une société aussi guindée qu'on la représente parfois, et surtout ne lui attribuons pas une déhcatesse outrée en prenant à la lettre les railleries de Molière. En faussant le vrai caractère de la société dans laquelle elle vivait, on fausse également celui de Madame de La Fayette. Quand on aimait à montrer l'influence de Brantôme sur la Princesse de Clèves, il s'est trouvé un critique pour répondre "Elle a dû faire lire Brantôme par le duc de la Rochefoucauld car il est par trop grossier pour qu'elle ait pu le lire elle-même." Certes, Brantôme appelle les choses par leur nom, mais Madame de La Fayette y était habituée car on faisait de même dans la conversation autour d'elle. On n'en était pas encore arrivé à éviter le mot propre et précis qui exprime ce qui est naturel, on ne savait pas désigner ce qui n'est ni naturel ni avouable à l'aide de ces périphrases qui remplacent le terme considéré comme blessant et qui permettent à l'imagination surchauffée de se représenter les réalités avec trop de netteté.
"Il y a deux siècles de Louis XIV, " dit Sainte-Beuve, "l'un noble, majestueux, magnifique, sage et réglé jusqu'à la rigueur, décent jusqu'à la solennité, représenté par le roi en personne, par ses orateurs et ses poètes en titre, par Bossuet, Bourdaloue, Racine, Despréaux — et puis un autre siècle qui coule dessous pour ainsi dire, comme un large fleuve coulerait sous un large pont et qui va de l'ime à l'autre régence, de celle d'Anne d'Autriche à celle de Philippe d'Orléans^." Personne aujourd'hui ne discute ce fait connu, et pourtant la façon dont on appUque cette certitude à l'étude de la Uttérature est parfois des plus bizarres. Tel auteur est sur le pont — jamais ailleurs, tel autre ^ Et voir Victor du Bled, La Société française, é'^ série, p. 156.
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est dans le fleuve et n'en veut point sortir. Bref les deux aspects du siècle restent aussi distincts que l'eau et le pont.
Au début du XVIIe siècle on s'affranchit de la sauvagerie du siècle précédent; on atteindra l'apogée à la fleur d'âge du roi Louis XIV, puis on déclinera rapidement ; le contraste entre les pères et les fils ira grandissant. "L'on parle d'une région," dit La Bruyère^ à propos de la Com", "où les vieillards sont galants polis et civils, les jeunes gens au contraire durs, féroces, sans mœurs ni politesse." Madame de La Fayette a été formée au moment où l'on cherchait à secouer le joug du XVIe siècle, et à former une société plus pohe, plus raffinée, où la femme mériterait et exigerait le respect de l'homme. Plus tard, quand les femmes abuseront du tabac et du vin^ Madame de La Fayette ne fréquentera plus le monde ; elle vivra retirée dans sa maison de la rue de Vaugirard et répondra quand on voudra lui présenter une personne, même de son âge, "Je suis trop vieille pour commencer des connaissances^." Mais du moment qu'on faisait effort pour raffiner la conversation et épurer les mœurs, c'est que l'état général laissait à désirer et les femmes qui voulaient se hausser au-dessus du niveau commun ne pouvaient pas ignorer la brutalité et la vulgarité qui les entouraient, ni arriver à leur idéal sans passer par des étapes qui sont peut-être ignorées des jeunes filles de nos jours. Et tout en s'observant, elles ne bannissaient pas la gaieté assaisonnée parfois de gros sel; l'esprit gaulois abusait des droits qu'on lui laissait. Le soldat revenait à la cour au début de l'hiver avec les manières des camps et à voir comment on faisait la guerre à cette époque* on ne peut pas imaginer un soldat, de quelque rang qu'il fût, membre d'une société poHe. Cependant l'atmosphère créée par les réunions féminines réussit à apprivoiser ces guerriers et à faire de chacun d'eux un "honnête homme."
Cette réaction, plus involontaire que l'on ne croit d'habitude, contre les manières des camps, est généralement considérée comme l'œuvre de l'Hôtel de Rambouillet; aussi, puisque, au
1 De la Cour, Ch. vni.
2 Voir Saint-Simon; La Palatine; LeDécalogue de la Femme de Cour; Mme de Maintenon, Conseils aux Demoiselles, i. pp. 46, 166; Boileau, Satires sur les femmes, etc.
^ Lettre à Ménage.
* Voir Alphonse Feillet, La misère au temps de la Fronde, 5^ éd. pp. 33, 127, 190, 498 ; State Papers, France, vol. ccxxi. ; Retz, La Ij
véritable harangue faite au Roy. ...1652; John lEvelyn, Diary, 1906, ii. *!
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dire de certains biographes^, cet Hôtel a beaucoup contribué à l'éducation de la future Madame de La Fayette, il faut en dire quelques mots.
École de moralité, réunion de précieuses, monde où l'on s'ennuie pour garder sa réputation de bel esprit — voilà quelquesuns des aspects de l'Hôtel de Rambouillet. Le souvenir de Molière est pour beaucoup dans notre fausse conception de l'Hôtel — et c'est notre faute car rien ne nous autorise à prendre à la lettre et comme s'appliquant directement à cette réunion, tout ce que Molière a dit des précieuses. Mais Walckenaer et Victor Cousin ont aussi leur part de responsabilité et ici nous ne sommes guère à blâmer, car les études de l'un et de l'autre nous inspirent du respect pour leurs opinions. L'intelligence de Cousin fut malheureusement égarée par ses sentiments; peu à peu il devint amoiureux, tout bonnement, des belles femmes du XVII^ siècle. Sa passion ne fit plus de distinctions entre elles; elles étaient joHes, donc elles étaient saintes. Les belles pécheresses devinrent des doctoresses graves ou de valeureuses amazones. Les universitaires suivirent Victor Cousin et voici à peu près en quels termes ils s'habituèrent à représenter l'Hôtel: "Madame de Rambouillet, outrée de la brutaHté de la cour de Henri IV, se retira dans une maison qu'elle avait fait construire tout exprès et se consacra à reformer la langue française et à codifier la poHtesse." Cette maison devenait dans l'enseignement ordinaire une sorte de temple où des lévites vêtus de ratine sombre, s'occupèrent à regratter des syllabes, à peser les mots au trébuchet, à les faire sonner sur des tables de marbre pour en vérifier l'aloi, à rejeter les mauvais dans des corbeilles, à poinçonner les autres pour la circulation. Au fond du temple, une chapelle uniformément tendue de bleu : là, vêtue de je ne sais quelle robe mi-laïque, mi-sacerdotale, étendue sur un Ut de repos, la marquise souriait, figée dans une pose prétentieuse et hiératique; de temps en temps elle convoquait les menus officiants à lui venir rendre compte de leurs grammaticales liturgies; devant de grands seigneurs spécialement appelés à ces fêtes pédantes, poètes, philologues, prosateurs, faisaient le cercle sur les tabourets de chêne mal équarris, chacun à son tour se levant poiu- débiter une interminable et bien pédantesque
^ D'après Petitot. qui donne Segraisiana comme source, "elle sut se concilier l'amitié de Mme de Rambouillet et apprit beaucoup d'elle." D'après Emile Magne, Voiture et les années de gloire de VHôtel de Ramb. p. 326, la marquise ne semble pas avoir encouragé ses visites.
34 Madame de La Fayette [ch.
harangue: après quoi la marquise prononçait des arrêts, et tous, avec une révérence, se départaient jusqu'au prochain office^.
Le tableau présenté dernièrement par M. Emile Magne^ nous semble plus vraisemblable. D'après lui, Madame de Rambouillet ne rompit jamais avec le monde, mais, épuisée par plusieurs maternités, elle en supportait mal les fêtes; comme elle ne voulait pas pour cela s'imposer de claustration, eUe s'efforça d'attirer dans son hôtel l'éhte de la cour et de la bourgeoisie; elle y réussit lentement à force de douceur charmante, d'attachante bienveillance, de diplomatie attentive et de largeur d'esprit ; pourvu que les gens fussent honorables, favorablement cautionnés et qu'ils gardassent dans leurs propos cette décence qui n'empêche pas les allusions gaillardes d'être hasardées et comprises, elle ne s'enquérait point de leur façon de vivre, ni de leurs haisons galantes; même elle ne répugnait pas à goûter le plaisir délicieux de l'indulgence ; eUe recevait, en même temps que Voiture, Madame de Sainctot son "amie" déclarée, et eUe avait depuis longtemps renoncé à faire le compte des amants de Mlle Paulet ; elle ne demandait pas davantage à des Yveteaux si la renommée le calomniait en prétendant qu'il reconstituait les fêtes de la Rome païenne dans sa maison soUtaire du faubourg Saint-Grermain. Madame de Rambouillet était malade et ne cherchait que la distraction. "Elle n'a de santé que de l'esprit," écrit Chapelain, "....les galanteriesde l'Hôtel ne se font toujours que pour divertir Arthénice, qui en a grand besoin." Les galanteries que l'on trouve pour distraire la marquise sont pour nous étonner un peu. On y amène un bateher de foire comme on y amènera des gens de lettres assez peu habitués aux costumes et aux habitudes de la cour pour que l'on puisse se moquer ouvertement d'eux. La raillerie est quelquefois crueUe et les tours que l'on joue sont méchants et ressemblent fort à du "horse play." Certes les conversations littéraires ne furent pas exclues de l'Hôtel, mais on causait librement au Ueu de faire académie. En fin de compte nous croyons que l'influence de l'Hôtel, tant httéraire que morale, a été bonne.
^ Nous avons pris cette description presque mot à mot d'un article de M. Henri Kermor à propos des livres de M. Magne dont il sera question plus loin. Cet article, publié dans le supp. du Figaro, le 6 jan. 1912, résume mieux que nous aurions pu le'faire ce que nous avions à dire sur ce sujet.
2 Voiture et les origines de V Hôtel de Rambouillet. Voiture et les années de gloire de VHôtel de Rambouillet, 2 vols, in 16, 1911, 1912 (Mercure).
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Mesdames de Sévigné et de La Fayette paraissent avoir peu fréquenté l'Hôtel; elles n'y ont paru qu'assez tard, mais elles connaissaient la plupart des gens qui y étaient reçus et ont dû en subir l'influence. On s'est évertué à nous expliquer pourquoi le goût de ces deux femmes n'a pas été faussé par leur fréquentation de l'HôteP. Inutile de répéter les arguments mis en avant. Leur passage fut court et ceci, joint à ce que nous venons de dire sur la nature des réunions, offre une explication suffisante. Madame de La Fayette fréquenta un autre salon — celui de Fresnes — et il ressortira de sa correspondance que là encore on s'occupait autant de jeux bruyants que de discussions précieuses. Madame de La Fayette figure souvent parmi les précieuses, car elle a tenu salon^ mais elle fut parmi les premières à se moquer de la préciosité^ telle que Molière nous la fait connaître. L'appeler précieuse, en donnant au mot le sens que Scarron lui donne dans une lettre à Madame de La Vergne "Je baise humblement les mains à Monseigneur de Sévigny à Melle de la Vergne, toute lumineuse, toute précieuse, etc....^," c'est lui faire un grand compliment ; l'appeler précieuse dans le sens que le mot a pris depuis, ce serait encore vrai à une certaine époque de sa vie, mais on ne peut pas lui appliquer l'étiquette sans tenir compte de l'évolution de son caractère. Nous en reparlerons ailleurs. La plus grande erreur des historiens de la littérature consiste à prêter à tous, et surtout aux femmes, une délicatesse exagérée qu'elles étaient loin de posséder. La déhcatesse se retrouvera dans les œuvres de Madame de La Fayette comme dans la plupart des chefs-d'œuvre du siècle, mais il faut lui en faire un mérite, au lieu de trouver que cette délicatesse découle tout naturellement de la vie raffinée de l'époque.
Nous avons déjà fait allusion, dans une note, à la brutalité en temps de guerre ; ce n'est pas seulement dans les camps qu'on est cruel. De Retz nous parle, tout naturellement, d'un certain Montandré, méchant écrivain, à qui Vardes avait fait couper le nez "pour je ne sais quel libelle qu'il avait fait contre Mme la Maréchale de Guébriant, sa sœur." À Paris, des monstres de
1 Petitot, Intro. aux Mém. de Mme de La Fayette, lxiv. p. 338, et Walckenaer, Mém. Sév. i. pp. 24 et siiiv.
2 Voir Somaize, Dict. des Précietises (Articles (1) Féliciane et (2 Rédiiits).
^ "On a vu une lettre d'elle qu'elle a donné au public pour se moquer
de ce qu'on appelle les mots à la mode et dont l'usage ne vaut rien "
Biissy-Rabutin, Gorr. i. 262. * Scarron, Œuvres, 1786, i. p. 174.
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perversité coudoient de véritables saints et l'affaire des poisons, bien connue aujourd'hui par la divulgation des documents de la Bastille, révèle dans la société de cour des abîmes de superstition et de crimes insoupçonnés de Saint-Simon lui-même^. Une exécution capitale est un spectacle public qui attire toujours une foule nombreuse. Les gens de qualité ne craignaient pas d'assister à ces sinistres exhibitions, tandis que, seuls de nos jours, assistent aux exécutions capitales des gens tarés ou de moralité douteuse, à quelque classe d'ailleurs qu'ils appartiennent. Madame de Sévigné s'en vient tout exprès de la Place Royale pour voir mourir la Brinvilliers.
La langue était aussi brutale que les mœurs ; si l'on ne peut aller aux documents, qu'on parcoure les livres de M. Magne; on y trouvera souvent des mots, là où des étoiles auraient suffi. Un exemple, et des plus connus, suffira pour donner une idée de la Uberté de langage. "Madame de Rambouillet," écrit Tallemant, "est un peu trop comphmenteuse pour certaines gens qui n'en valent pas trop la peine; mais c'est un défaut que peu de personnes ont aujourd'hui, car il n'y a plus guère de civilités. Elle est un peu trop délicate, et le mot de teigneux dans un satire ou dans un épigramme, lui donne, dit-elle, une vilaine idée. On n'oserait devant elle prononcer le mot de cul. Cela va dans Vexcès^ surtout quand on est en liberté.''''
La plupart des amis de Tallemant étaient probablement de son opinion puisque Madame de Sévigné n'hésite pas à employer le même mot^. Bien d'autres mots, que les journaux eux-mêmes n'osent plus imprimer en toutes lettres, revenaient souvent sur les lèvres et sous la plume.
Dans ce mélange disparate d'extrême raffinement et d'extrême grossièreté qui caractérise l'époque où vivait Madame de La Fayette, ce ne sont pas les propos seuls qui sont malpropres ; les personnes ne l'étaient pas moins. Au Louvre "le flot montant et descendant des courtisans, des gens d'affaires, des soldats, des provinciaux, des fournisseurs et de la valetaiUe considérait les escahers, les balcons, les corridors, le derrière des portes, comme des endroits propices au soulagement de la nature. C'était une
^ Voir Victor du Bled, La Société fr. 3^ série, p. 28, et Fiinck-Brentano, 'L'affaire, des poisons.
2 Pour la grossièreté de l'époque voir les Mém. de Conrart, à propos de la Grande Mademoiselle ; La Gazette de Loret, 13 août 1651 ; Tallemant, à propos du Marquis de La Case; d'Avenel, Richelieu et la monarchie absolue. ^ Lettre du 26 août 1671. ii. 337.
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servitude immémoriale, qui existait aussi bien à Vincennes et à Fontainebleau, et qu'on n'abolit point sans peine : il est encore parlé dans un document postérieur à 1670 des "mille ordures" et des "mille puanteurs insupportables " qui faisaient du Louvre un foyer d'infection très dangereux en temps d'épidémie. Les grands de la terre acceptaient ces choses comme des fatalités et se contentaient de faire donner un coup de balai^." Si les grands se contentaient si facilement de cet état de choses, c'est qu'ils n'étaient guère supérieurs à la "valetaille." Saint-Simon raconte que le duc de Vendôme donnait ses audiences sur la chaise percée, qu'on se servait de ce meuble intime comme d'un fauteuil, que des princes et princesses admettaient leurs familiers pendant la séance. On passera sous silence ce que faisait la Dauphine dans le cabinet du roi, d'après la Palatine; ce fait, espérons-le, fut exceptionnel. Madame de Sévigné, quand elle va aux eaux, entre dans des détails un peu surprenants pour nous autres et personne ne s'étonnait à l'Hôtel de Rambouillet lorsque, une dame ayant pris médecine. Voiture écrit des vers sur les résultats de l'opération.
Les grands ne sont pas plus propres sur leurs personnes. Un manuel de savoir-vivre de 1 673, qui eut un grand succès, conseille aux personnes de la cour de "se tenir la tête nette, les yeux et les dents, les mains aussi et même les pieds, particuHèrement en été, pour ne pas faire mal aux gens avec qui nous causons." Faret^ avait déjà conseillé au courtisan de penser un peu à ses voisins: "Qu'il tienne sa barbe ajustée avec soin, à cause de l'incommodité qu'autrement il en recevroit à parler et à manger ; et particuHèrement qu'il ait tousiours les dents et la bouche si nettes, que jamais il ne puisse incommoder de son haleine ceux qu'il entretient."
Un autre manuel de bon ton, publié en 1640 à l'usage des petits maîtres, recommandait de se laver les mains tous les jours et le visage presque aussi souvent. La méthode employée par les gens soigneux c'était de passer sur leur visage un petit tampon de coton imbibé d'alcool aromatisé.
Ces petits manuels de savoir-vivre sont fort intéressants, car ils nous permettent de prendre les contemporains sur le vif. Voulez-vous voir la tenue d'un courtisan "en audience d'un grand"? "Il faut avoir," dit de Courtin, "sesgands aux mains et se tenir tranquille sur son siège : ne point croiser les genoux,
^ Voir Arvède Barine, La jeunesse de la Or. Mlle, p. 11. * Uhonneste homme ou Vart de plaire à la Court, 1630.
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ne point badiner avec ses glands, son chapeau, ses gands, etc.... ny se fouiller dans le nez, ou se grater autre part. Il faut éviter de bâiller, de se moucher et de cracher, et si on y est obligé là, et en d'autres heux que l'on tient proprement, il faut le faire dans son mouchoir.... et ne pas regarder après dans le mouchoir.... Si on est assis auprès du feu, il faut bien se donner de garde de cracher dans le feu, sur les tisons, ni contre la cheminée."
Et pourtant, en même temps que ces préceptes de propreté élémentaires, nous avons le raffinement suivant: "Que si elle (la personne visitée) éternuoit il ne faut pas lui dire tout haut Dieu vous assiste, mais il faut seulement se découvrir et faire une profonde révérence, faisant un souhait intérieurement^."
Voilà bien le dix-septième siècle avec ses extrêmes de politesse raffinée et de grossièreté. Et partout on trouve des contradictions frappantes. On voit la piété se concilier comme par un accord naturel avec une pente marquée à la dissipation, aux plaisirs, et même au relâchement des mœurs. L'étiquette a caché sous la régularité extérieure bien des choses qui semblent singuhères, inexplicables même. Mais au miUeu de cette diversité des mœurs on notera surtout l'influence d'un principe que l'Hôtel de Rambouillet mit bien en évidence. La déhcatesse, mot mis dans le courant de tous les écrits du siècle, se rencontre parmi les jeux grossiers de l'Hôtel, parmi les désordres de la galanterie, de la sensuahté et du "libertinage." Après avoir vu, d'une part, les malheurs des paysans et, d'autre part, le luxe des bourgeois, tels que les graveurs du temps les représentent, après avoir fouillé dans les coins mal-odorants de l'époque et trouvé sous les dentelles des gentilshommes l'homme qui triche au jeu^ et se plonge dans la basse débauche 3, on est forcé d'admettre que
^ (Ant. de Cotirtin), Nouveau traité de civilité.... 2^ éd. 1675. 2 Le beau-frère de Grammont, par exemple, raconte le plus tranquillement du monde avec quel cynisme il fait des dupes en tout Ueu. Rien de plus fréquent que ces piperies, ces fraudes, même à Versailles sous les yeux du roi. Voir Mém. de Grammont, Tallemant des Réaux, etc. Pour lafureurdu jeu voir Amedée Renée, Les mècesdeMa2arm,App. B,p. 411. ^ Voir Fo\xmier, Var. Hist. ii. vm. passim (textes contemporains). Le Nouveau Théophile dans V Éventail satyrique, 1628, écrit ainsi: Si le grave censeur de Rome Vivoit en ce temps où nous sommes.
On ne verroit tant d'hôpitaux.
Tant de gueux, tant de covirtisanes, Tant d'abus, tant de mœurs profanes.
Tant de cocus et maquereaiix.
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c'est après tout les œuvres de Lebrun et Lenôtre, les plafonds, les jardins et les bassins de Versailles qui représentent, non pas la vie du siècle (c'est là l'erreur que l'on a faite), mais bien les aspirations du siècle. Pour en comprendre la vie, il faut voir, en même temps que les gravures de la Cour en toute sa splendeur, celles qui représentent le peuple ruiné par la guerre: Chauveau, Le Clerc, de Poilly, Bonnart, Guérard, nous feront donc voir la Cour, la campagne et la villei. Mais pour comprendre l'idéal de cette vie les peintres de la cour suffiront.
Attribuer ce règne de la délicatesse uniquement aux conventions du temps et aux règles de l'étiquette n'est point aller jusqu'au fond des choses. Il y eut là un penchant dominant qu'il faut reconnaître — c'est un principe d'idéalisme dont on a les témoignages dans la constance de certaines passions qui tiennent aux événements de l'histoire, dans les savantes peintures des mouvements de l'âme, qui ont été l'art des plus grands poètes, dans le règne presque absolu des femmes, dans la pente de quelques grands esprits au mysticisme, et dans tant d'autres faits que l'on pourrait marquer^. On découvrira dans le caractère de Madame de La Fayette les influences de ce monde facile à critiquer à cause de ses faiblesses, mais imbu du désir d'idéal. Si nous nous sommes un peu attardé à examiner cette société, c'est que l'influence en fut grande sur notre auteur : nous pourrions même dire que la vie de Madame de La Fayette c'est la vie de son temps, et que son œuvre en est l'idéal. C'est dans les contradictions de son époque que nous trouvons l'explication des contradictions de son caractère et nous croyons fermement que si l'on avait examiné d'un peu plus près la société où elle a fait son éducation^ on n'aurait pas cru nécessaire de "reviser" plusieurs fois l'opinion qu'il faut avoir d'elle; on aurait évité d'abord un extrême, puis l'autre, pour rencontrer la vérité.
Mais Marie -Madeleine allait bientôt être privée pendant quelque temps de cette société. Son beau-père subit le contrecoup de l'emprisonnement du cardinal de Retz à Vincennes, et fut en même temps exilé de Paris. Il se retira en Anjou et il y a
^ Voir Emile Bourgeois, Le siècle de Louis XIV, Ses arts, ses idées, 4P.
2 Voir Frémy, Essai sur les var. du style fr 1843.
3 "Il règne en effet sior le XVII^ siècle plus d'idées fausses que l'on ne pense et potu- cette raison bien simple que ce que nous croyons le mieux connaître étant ce que noios étudions le moins, est aussi ce que très souvent nous connaissons le plus mal." Brvinetière, La soc. préc. au XVII* siècle. Études crit. 2^ série, p. 3.
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lieu de croire que sa femme et sa belle-fille l'accompagnèrent car deux lettres de Costar, sans date il est vrai, mais écrites avant le mariage, parlent de l'isolement de Marie -Madeleine à la campagne^. Dans la première il demande "comment vous vous accommodez des nobles de vostre voisinage ; s'ils ne vous trouvent point plus aimable qu'il ne seroit nécessaire pour vostre repos ; si vous avez trouvé l'invention d'attirer leur estime et leur bienveillance sans attirer leurs importunités et leurs visites trop assidues, et enfin si vous avez pu sauver et mettre à couvert de leurs persécutions assez de loisir pour l'employer à lire de belles choses, à cultiver vostre esprit, et à prendre autant de soin de luy, qu'il en a pris de vous rendre la plus sage et la plus heureuse fille qui vive? 2"
Dans la seconde Costar estime que la jeune fille lui accorde trop de louanges dans une lettre qu'elle lui a adressée : "Autrement, Mademoiselle," dit-il, "j'appréhenderois que ceux qui ne trouvent rien à dire en vous, sinon que vous avez la bouche trop petite et que vous écrivez aux Beaux Esprits, n'y remarquent des défauts bien plus importants. Et certes il seroit fort étrange qu'une personne que l'on appelle Incomparable, qui dans la première fleur d'une excellente beauté se passe si aisément de Paris et n'est point enchantée de la Cour, eust découvert en mon petit ouvrage quelque chose capable de la surprendre" etc.^
Mademoiselle de La Vergne se passait donc de la vie de cour sans trop se plaindre et continuait, par la lecture et la correspondance avec les beaux esprits, l'instruction qu'avait commencée Ménage. Ce dernier joue pour le moment le rôle d'un ami. Le 8 août 1654, le cardinal de Retz, avec l'aide de Renaud de Sévigné, s'évade de Vincennes et trouve nécessaire de s'excuser auprès de son gardien le maréchal de la Meilleraye. C'est Ménage qui est chargé de lui faire parvenir la lettre du cardinal par l'intermédiaire de Madame de Sévigné*.
^ Ce ne fut pas le seul inconvénient qu'elle eut, à entrer dans la famille Sé\'igné. Le marquis lui joue vers cette époque un tour assez désagréable. Voir Tallemant, v. 475. Et, de plus, l'exil ne paraît pas avoir calmé l'humeur belliqueuse de son beau-père. Au mois de jmn 1652 il demande raison au duc de Rohan de sa conduite envers la marquise, sa parente. Tous deux se rendaient hors de la ville: xm exempt du duc d'Orléans, par ordre de Son Altesse Royale, vint arrêter Rohan au moment où les deux combattants venaient de mettre bas leiirs pourpoints et de tirer eurs épées. Voir Loret, Mvse hist. m. 85, 87.
- Lettres de Costar, 1658, i. p. 545. ^ Ibid. p. 547.
* Sévigné (Mme de), Lettres, i. pp. 387-8.
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Il arriva à ce pauvre Ménage, un peu avant cette date, une histoire assez désagréable. Boileau lui apporta une élégie latine pour demander son opinion ; Halle, poète royal, était présent et Ménage trouva bon de "traiter Boileau fort de petit garçon^." "Nous lirons cela une autre fois," a-t-il dit, "mais lisez mon élégie latine à la reine de Suède, vous en apprendrez plus là que chez tous les anciens." Boileau, fâché par ce procédé, riposta par VAvis à Ménage; Le Bailleur n'eut rien de mieux à faire que d'en donner une copie à Mlle de La Vergne ; Ménage l'apprit et, au dire de Tallemant, il en fut "furieusement piqué." Le Bailleur était vraiment une mauvaise langue ; ne raconta-t-il pas à Tallemant que Mlle de La Vergne trouvait Ménage importun et moins "honnête homme" que Giraut?
Marie-Madeleine a atteint sa majorité; sa vie de jeune fille va bientôt se terminer. Avant de dire adieu à Mademoiselle de La Vergne et de saluer Marie -Madeleine de La Vergne, comtesse de La Fayette, arrêtons -nous un instant pour voir la jeune femme que l'instruction et l'éducation ont formée.
Bossédant un bagage scientifique peu commun à l'époque, qui lui permet de correspondre avec les savants, elle n'a pourtant rien elle-même de la femme savante. Elle croyait, comme Fénelon, qu'il fallait avoir "une pudeur sur la science 2." En dépit de l'opinion commune qu'il ne faut pas que les filles soient savantes, la curiosité les rendant vaines et précieuses^, Marie- Madeleine, loin d'être vaine, était d'opinion que " celui qui se met au-dessus des autres, quelque esprit qu'il ait, se met au-dessus de son esprit*." Son instruction, au Heu de la rendre vaine et pédante, lui avait donné le goût des lectures — et des lectures solides aussi bien que des romans, car elle ne méprisait pas ces derniers. EUe Usait Montaigne et trouva "qu'il y avoit plaisir d'avoir un voisin comme lui^."
Ces lectures avaient pour résultat d'en faire une femme qui n'était ni pédante, ni coquette, mais éminemment sage et raisonnable. Or, comme " les dames qui ont quelque science ou quelque
1 Tallemant, op. cit. v. 236 (3<= édit. T. iv. p. 214).
2 Fénelon dit qu'une jeune fille ne doit pas même parler des choses qui sont au-dessus de la portée commiine des filles, quoiqu'elle en soit instrmte {Éduc. des Filles, Ch. rx.).
^ Voir Fénelon, op. cit. p. 2.
* Segraisiana, p. 58. Une autre femme savante, Mme de Staël, développera les mêmes idées bien plus tard. Le rapprochement est intéressant à faire. Voir De la litt ii. {Des femmes qui cultivent les lettres).
Londres, 1813. ^ Segraisiana, p. 143.
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lecture, donnent beaucoup de plaisir dans la conversation^," elle brillait dans la conversation et attirait autour d'elle un groupe qui était déjà un "salon." C'est dans la fréquentation du monde qu'elle avait appris à bien parler, mais Ménage aurait pu revendiquer l'honneur de lui avoir donné des leçons, car il parlait bien^. Du Bosq dit aussi, en parlant des femmes instruites, que "leur idée a de quoi se contenter, pendant que les ignorantes sont sujettes aux mauvaises pensées, parce que, ne sachant rien de louable pour occuper leur esprit, comme leur entretien est ennuyeux aussi leur rêverie ne peut être qu'extravagante." Nous croyons volontiers que Marie -Madeleine n'avait pas de "mauvaises pensées," du moins sa conduite paraît avoir été digne de son éducation. Nous ne saurions attribuer cette sagesse à l'influence de l'Hôtel de Rambouillet, ainsi que fait Walckenaer pour Madame de Sévigné^, mais nous pouvons admettre que Mlle de La Vergne n'y a rien appris de bien mauvais, et, qu'appliqué à elle, le titre de précieuse n'a rien de désobhgeant.
De plus elle était belle* et, à cette époque encore, d'une humeur gaie, et même un peu railleuse^. Elle ressemblait à Mme de Lesdiguières^.
Instruite, mais non pédante, sage mais nullement prude, appréciant les ouvrages romanesques, éminemment raisonnable, tout en étant d'humeur gaie mais railleuse, belle avec la taille
^ L'honneste femme, 4P, 1635, 3^ éd.
^ La Monnoye (Avertissement de Ménagiana, 1715).
3 Mém. Sév. i. 24.
* Malgré M. d'Haussonville qiii termine ainsi son ovivrage: " — je dois ajouter poxir ma justification qu'excepté le cardinal de Retz, qui, à la vérité, s'y connaissait, personne n'a jamais dit que Mme de la Fayette fut jolie." Et Costar, et Loret, et Scarron, et Ménage, et Huet? Et Mme de La Fayette elle-même au moment où elle constate la perte de cette beauté et ajoute tristement: "Vous ne pourriez me peindre que telle que j'aie été car pour telle que ie suis il n'y auroit pas moyen d'y penser; et il n'y a plus personne en vie qui m'ait vu jeune. L'on ne pourroit croire ce que vous diries de moy et en me voyant on le croiroit encore moins le temps a trop détruit les matériaux" (pour en faire un portrait). " J'ay encore de la taille des dents et des cheveus mais ie vous asseiire que ie suis une fort vieille femme." Comment expliquer donc l'horrible gravvire d'après Ferdinand que l'on met encore en tête de toute édition de La Princesse de Clèves ? C'est Mme de La Fayette elle-même qui le fait dans un billet à Ménage: "Je me fais peindre," écrit-elle, ''par un très meschant peintre que M. des Brosses m'a enseigné "
* Somaize, Dict. des Pré.c. i. p. 96.
« Tallemant, v. 362.
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bien prise, de jolies dents, de beaux cheveux, mais la bouche, dit-on, un peu trop petite, saine encore de corps et d'âme, c'est ainsi que nous aimons la voir à la fin de sa vie de jeune fille. Bientôt elle sera épouse et mère, la beauté s'en ira vite, et la tristesse, la maladie, l'isolement, s'abattront sur elle. Quittonsla, donc, illuminée par ses quafités de jeunesse et insoucieuse des nuages qui s'amoncellent à l'horizon de sa vie.