‹ Madame de La Fayette; sa vie et ses œuvresChapitre 6 sur 36 · L'ÉPOUSE · texte numérisé non relu

L'ÉPOUSE

De retour à Paris, les parents de Mademoiselle de La Vergne s'occupèrent sérieusement de son établissement. Il se présenta bientôt un très bon parti en la personne de François Motier, comte de La Fayette, gentilhomme issu d'une des plus anciennes maisons d'Auvergne. C'était un soldat qui, après avoir servi en Hollande, devint enseigne de la compagnie du maréchal d'Albret, puis lieutenant au régiment des gardes françaises^. S'il faut en croire une chanson de l'époque il devait se sentir plus à l'aise sur le champ de bataille que dans un salon, car il fit piteuse mine la première fois qu'on le présenta à Mademoiselle de La Vergne. Voici quelle fut l'entrevue, d'après le chansonnier :

Chantons de La Fayette

Le galant compliment

Qu'il fit à sa Povilette

En qualité d'amant.

Chantons son avanture

Et sa noble posture ;

Pas un jamais ne s'est mieux présenté

Pour être marié.

Dedans une assemblée D'amis et de Parens, La Lisette parée Attendoit son amant ;

1 Le Père Anselme, vu. p. 62. Nous n'avons pas trouvé d'autres détails sur sa carrière militaire car les Mstoires ne donnent que les noms des officiers supérieurs. La Gazette fait mention en 1649 d'un sieur de La Fayette blessé à ThionvUle. Est-ce lui? Voici l'histoire de la compagnie d'Albret: Levée sous le titre Saintonge 1639. Siège de Turin, 1640, d'Elne, 1641. Bataille de Lérida, 1642. Siège, Bataille de Llorens, 1645. Siège de Lérida, 1646-7. Donnée au chev. d'Albret, 1647. Siège, 1648. Réformée cette année. Rétablie en 1652 sous le nom d'Albret. Licenciée en 1654. Pour l'histoire des Gardes voir Suzanne (Le Général), Histoire de V Ancienne Infanterie française.

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II pâlit à sa vue,

Tremble, rougit et sue,

Et, ne sachant s'il devoit saluer,

Il s'assit sans parler.

Là, d'humevir inquiète,

II regarde à ses pieds.

Il se frotte la tête,

Il s'écorche le nez.

D'une grande tendresse

Il se gratte la fesse.

Et, voulant faire un complunent nouveau.

Fit tomber son chapeau.

Son conducteur fidèle

En est tout en courroux ;

Il lui dit à l'oreille,

À quoi donc pensez-vous?

Hélas ! Cousi, j'enrage,

Nargue du mariage.

J'avois pensé mais je viens d'oublier,

Je ne puis plus parler.

Après reprit courage

Notre digne héros,

Qui crut que c'est dommage

De ne pas dire deux mots.

D'vme humble contenance

Il fit la révérence

Et puis sortit plus rouge embarrassé

Que quand U est entré.

Après cette sortie,

On le tint sur les fonds.

Toute la compagnie

Cria d'iin même ton,

La sotte contenance !

Ah ! quelle heiireuse chance

D'avoir un sot et béat de Mari

Et tel que celui-ci.

La belle, consultée

Sur son futur époux,

Dit, dans cette assemblée

Qu'il lui paraissoit doux

Et d'un air fort honnête —

Quoique peut-être bête ;

Mais qu'après tout povir elle iin sot Mari

Était un bon parti.

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De la jeune Lisette

On approuva l'avis ;

Une dame discrète

Aussitôt repartit :

Il vivra dans sa terre,

Comme Monsieur son Père,

Et vous ferez des romans à Paris

Avec les beaux esprits^.

Il est probable qu'il y avait d'autres raisons pour faire agréer ce mari. Quoi qu'il en soit, le contrat du mariage fut dressé, le 14 février 1655, en présence de "Jacques de Bayard.... procureur de Messire François de La Fayette, évesque de Limoges.,..Claude de La Fayette, bachelier en théologie, frère du.... comte de La Fayette, Gabriel Pénha, chevaUer, seigneur de Saint Pons, oncle maternel de ladite Damoiselle; dame Léonore Merlin, veufve de feu Lazare Pénha.... grand-oncle de ladite Damoiselle; très haute et très puissante dame, dame Marie- Magdelaine de Vuignerot, duchesse d'Aiguillon, amie et marrine d'icelle damoiselle et dame Marie de Rabutin de Chantai, veufve de feu haut et puissant seigneur et marquis de Se vigne.... aUiés d'icelle damoiselle." Le lendemain les gazettes annoncèrent le mariage avec une grossièreté qui nous étonne, mais qui ne rompait pas avec les habitudes du temps. Nous donnons les deux "annonces" sans en atténuer la sotte grivoiserie.

La Vergne, cette Damoizelle

À qui la qualité de belle

Convient si légitimement,

Se joignant par le Sacrement

À son cher Amant La Fayette,

A fini l'austère diette

(Qu'en dût-elle cent fois crever

Toute fille doit observer).

Ce fut lundy qu'ils s'épouzèrent

Et que leurs feux ils apaisèrent.

Ainsi, cette jeune beauté

Peut dire aveques vérité

Que quand la carême commence

Elle finit son abstinence.

Ma Muze arrêtez-vous, tout beau,

Ce discours n'est que bon et beau,

1 Ms. fr. 12667, p. 61, Bibl. Nat. Noiis supprimons la dernière strophe qui, selon la coutume, contient une poUissonnerie, et qui n'est pas utile au point de vue documentaire.

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Mais on ne peut être trop sage Quand on parle du mariage^.

Ces jours gras légitimement.

Sans doute à leur contentement, La belle Vergne et La Fayette Postérité se seront faitte:

Au moins obmis n'auront-ils pas Ce que l'on fait en pareil cas ^

On pourrait s'étonner, non seulement de la hâte avec laquelle ce mariage fut conclu, mais aussi du fait même qu'il y eut mariage, étant donnés les sentiments que Mademoiselle de La Vergne aurait témoignés au sujet de son futur mari. Au dix -septième siècle, pourtant, rien n'était plus fréquent que des alliances de ce genre; il s'agissait à cette époque d'unir deux maisons, ou encore une famille et une fortune. On consultait donc fort peu les époux du lendemain, les intérêts des deux familles passant avant tout. Après le mariage l'union entre les personnes et entre les biens n'était pas, non plus, aussi complète que chez nous. Chacun gardait sa propre personnaHté: la femme continuait à signer de son nom de jeune fille — (la duchesse de Chevreuse signe Marie de Rohan, la duchesse d'Epemon, Marie du Cambout, la comtesse de La Fayette, De La Vergne). En somme, la loi paraissait s'occuper beaucoup plus de soutenir le pouvoir d'un chef de maison que d'assurer aux enfants la Uberté de fonder de nouvelles familles. Un fils, jusqu'à l'âge de trente ans, une fille jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, avaient besoin du consentement de leurs parents pour que leur mariage fût vahde^. Les pères choisissaient leurs belle-filles et ne permettaient que rarement à leurs fils d'émettre une opinion quelconque sur leurs sentiments intimes. Le prince de Ligne ne décrit pas un cas exceptionnel lorsqu'il raconte ainsi son mariage: "Mon père me fait monter en voiture ; il me mène à Vienne, J'arrive dans une maison où il y avait quantité de jolies figures. On me dit de me placer à côté de la plus jeiuie. Huit jours après, j'épousai.

1 Loret, op. cit. ii. 21, fév. 1655.

2 Scarron (Paul), Recueil des épîtres en vers burlesques de M. Scarron et d'autres auteurs sur ce qui s'est passé de remarquable en Vannée 1655. Paris, Alex. Hesselin, 1656, 4°, rare. Voir Tallemant, Éd. Monmerqué, Notes, où ce passage est cité.

^ G. d'Avenel, La Noblesse Française sous Richelieu, Chap. vi. passim.

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Nous ne nous étions rien dit." L'histoire du fils du Président au parlement de Dijon est aussi caractéristique. Ce fils était à marier et il questionnait :

" — Est-il vrai, mon père, que vous me voulez marier à Mlle une teUe?

— Mon fils, mêlez-vous de vos affaires."

Selon l'opinion du temps, ce père répondait sagement^.

Il arriva qu'au moment du mariage de Mlle de La Vergne, Scarron entendit parler d'un mariage qui par sa rapidité étonnante, même à cette époque, sembla fort plaisant. Aussitôt il en redit aux lecteurs de sa gazette l'histoire, assaisonnée, bien entendu, de gros sel :

Autre histoire: un homme sans nom

Arrive à Paris de Bourbon

Vendredy, samedy s'habille

Chez un fripier, voit une fille

Dimanche et l'espouze lundy.

Il peut dire: veni, vidi,

Et vici; si l'on l'en veut croire.

L'on doute si cette victoire

Est victoire sanglante ou non.

L'historiette tout de bon

N'est pas à plaisir inventée^.

On voulut voir aussitôt dans ces vers une allusion au mariage du comte de La Fayette, mais Scarron s'empressa d'annoncer le mariage dans la gazette, déjà citée plus haut, et ajouta:

Lasches corrupteurs d'une histoire Vous avez voiilu faire croire Qu'un homme qui n'a point de nom, Originaire de Bourbon, Qui s'habille à la friperie, (Voyez, quel rapport je vous prie?) Soit d'Auvergne et de qualité — Une demoiselle très chère, Dont j'aime et j'honore la mère, Un homme dont l'oncle me fut Intime tant qu'il vescut, Seroit l'objet de ma satire !

Va-t-on ainsy des gens mesdire?

Va-t-on de gaieté de cœur Choquer des personnes d'honneur?

1 Corneille qui, comme dit quelque part M. Lanson, "pense le passé dans les formes et les conditions du présent" prêche l'obéissance aux |?

parents quand il s'agit de mariage. ^ Scarron, op. cit.

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Cette histoire non controuvée Est dans le Marais arrivée.

De la donzelle, sage ou non, Je ne sçay pas mesme le nom:

Tout de mesme de cette Aiirore, Du Céphale le nom j'ignore.

Et quand bien le nom je sçaurois Tout de mesme le cacherois^.

Persuadé que ce démenti n'était pas suffisant, Scarron écrivit une longue lettre à Ménage pour se disculper et celui-ci la communiqua aussitôt à Mme de La Fayette qui fut ainsi mise au courant des médisances, car elle n'avait vu ni les premiers vers, ni la mise au point de Scarron^.

Elle pourrait accepter d'être quelque peu calomniée^ puisqu'elle venait de faire un "beau mariage " vu son peu de fortune et le peu de renommée de sa maison. François de La Fayette n'était pas seulement "comte dudit lieu" mais aussi de "Médat, Goutevantouze et Forests et deppendans : baron de Chauvlgny, Espinasse, Nades, seigneur de Haulte-Serre, Hautefeuille et autres places*." "Entre toutes les grandes maisons dont la province d'Auvergne est remplie," écrit-on dans le Mercure Galant de 1695^, "celle du Mottier de La Fayette tient un des premiers rangs" et Madame de La Fayette elle-même, travaillant à l'histoire de la famille, après la mort de son mari, fait mention d'un cartulaire "du siècle 1000" où les ancêtres de son mari sont qualifiés miles.

1 Scarron, op. cit. ^ Tallemant, op. cit. vn. 39, Hist. Scarron.

■'' On profita de l'occasion po\ir médire d'une autre façon. Nous trouvons dans les mss. fr. Bibl. Nat. 12667, p. 61, les couplets suivants:

Il court un bruit à la cour.

Que Vievixbourg Se lamente nmt et jour.

De voir sa chère Poulette Dans les bras de La Fayette.

Rohan aiissi son amant,

En mourant, A dit dans son testament, Qu'il consent que La Fayette Ait sa part de la Poulette.

* Contrat de mariage. Voir ce contrat à l'appendice il. Pour des renseignements sur les fiefs de Chauvigny, Espinasse et Nades voir l'appendice v.

5 Fév. 1695, à l'occasion de la mort du Colonel-Brigadier La Fayette. A. 4

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Nous n'essayerons pas de remonter aussi loin, car déjà pour ce qui concerne le quatorzième siècle les généalogues se contredisent et, malheureusement, l'arbre généalogique dressé par Mme de La Fayette n'est pas venu jusqu'à nous^. Il suffit de faire remarquer que le comte était d'une maison de soldats illustres. Gilbert de La Fayette alla à la croisade en 1095 et, au siècle suivant, Gilbert III partit également en Terre Sainte 2, Un autre Gilbert fut tué, en 1356, à la bataille de Poitiers, en voulant arracher son roi d'entre les mains des Anglais. En 1421, lorsque "Messire Garin de Fontaine et autres preux angevins firent la grosse deffaicte sur les Angloys à Baugé en Anjou^" il y avait encore un ancêtre du comte parmi les chefs. Grand Maître de l'Artillerie sous Louis XII^ un Mottier de Hautefeuille partagea le commandement contre les Huguenots avec l'évêque du Puy^. Il mourut à la bataille de Cognât et les Huguenots victorieux rasèrent le château de La Fayette et l'éghse de Cognât. Nous en passons, et des plus courageux.

On serait heureux, après avoir parlé des faits d'armes de ses ancêtres, de pouvoir raconter tout au long la carrière brillante du comte François. Nous n'avons malheureusement que peu de renseignements sur lui — et c'est un peu sa faute car il ne fit jamais rien pour se distinguer. On dirait même que l'acte le plus "glorieux" de sa vie fut son mariage avec Madeleine de La Vergne, puisque les seules mentions de lui que l'on trouve dans l'histoire de sa famille sont ainsi conçues: "François de La Fayette épousa Magdeleine Pioche de la Vergne, si célèbre par son esprit rare et cultivé et par ses ouvrages^." "François, comte de La Fayette, qui laissa de la célèbre Madeleine Pioche de la Vergne, René-Armand".... etc. '^ "François, comte de La Fayette, épousa en 1655Marie-Magdeleine Pioche de La Vergne.... qui a ci-après un article particulier et dont il eut Louis.,.. et René-Armand^.' ' Guillard, qui écrivit du vivant de Mme de La Fayette, sans toutefois publier son manuscrit, est plus catégori-

1 À moins d'avoir fourni les matériaux pour l'article nécrologique mentionné à la page 49. Voir à l'appendice iv. la généalogie que nous avons dressée à l'aide de cet article et des quelques pièces que nous avons eues entre les mains. 2 Mercure, Art. cité.

^ Jehan de Bourdigné, Chron. d'Anjou et du Maine, 11. 143.

« Audigier, Hist. d'Auvergne, mss. fr. 1 1479, Bibl. Nat., T. 11. f'^^ 7, 8, 9.

^ A. Imberdis, Hist. gén. d'Auvergne, 11. pp. 68, 69.

* Aigueperse, P. G., Biog. ou dict. hist. des personnages d'Auvergne. "^ Audigier, op. cit.

* Voilà tout ce que Moreri trouve à dire sur M. de La Fayette.

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que encore: "Madame de La Fayette d'à présent estoit un esprit beaucoup supérieur à celuy de son mary, elle l'avoit relégué en sa province parce qu'elle ne pouvoit soufrir qu'il fust icy ou à la cour^."

Évidemment, François de La Fayette n'était pas un bel esprit ; ce n'était pas non plus un courtisan ; il ne brillait guère dans la société de son époque ; mais il ne faudrait pas en conclure que c'était une brute — ni même un bien mauvais mari. Nous nous le représentons plutôt comme un gentilhomme campagnard, un peu soldatesque, comme dirait Montaigne, mais pas méchant homme. Par suite de la manie qu'ils ont de reproduire les affirmations de leurs devanciers et de dédaigner les documents, les biographes de Madame de La Fayette se sont plu pendant longtemps à faire mourir ce mari anodin quelques années après le mariage. On s'aperçut plus tard qu'il avait survécu à La Rochefoucauld et aussitôt on imagina quelque drame mystérieux 2. La vérité est peut-être plus simple, et nous en reparlerons plus tard ; pour le moment, contentons-nous de suivre la vie de Madame de La Fayette pendant les premières années de son mariage.

Le comte de La Fayette accompagna sa femme dans le monde et Madame de Sévigné, au heu de partir pour la Bretagne, selon son habitude, resta à Paris pour accompagner, elle aussi, sa jeune amie^. Mais le mari n'accomphssait là qu'un devoir et bientôt sa province l'attirait. Madame de La Fayette dut dire adieu à ses amis et partir avec lui en Auvergne*. EUe habita le château d'Espinasse, près Gannat, sur lequel nous ne pouvons

1 Remarques, Bibl. Xat. MS. fr. 25187.

2 On continue pourtant, malgré l'évidence déjà publiée, d'assurer que M. de La Fayette est mort quelques années après le mariage. Voir Julia Cartwright, Madame, A Life oj Henrietta, Duchess of Orléans, p. 91, etc. M. Maxime Formont dans la préface d'une édition de la Princesse de Clèves publiée chez Lemerre en 1909, écrit, à la page vi, à propos de M. de La Fayette: "Aussi bien l'esprit vulgaire eut-il le bon goût de ne point s'éterniser dans un rôle qui n'était pas beaucoup son fait. Madame de La Fayette fut bientôt veuve." M. Formont aurait mieux fait de consulter des travaux plus récents sur l'auteur qu'il présentait au public. Le petit Livre de M. d'Hausson ville l'aurait renseigné sur ce sujet.

^ Walckenaer, op. cit. ii. 25.

* Au mois de décembre 1655 elle était sûrement en Auvergne car une quittance de janvier 1679, conservée à la Bibl. Nat. (Cab. des Titres, Pièces orig. 2287, Pioche), fait mention d'une procviration faite à Ébreuil le 5 déc. 1655.

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donner aucun renseignement car, bien qu'il existe à Espinasse- Vozelle une vieille maison appelée vieux château, le nom même des La Fayette est oublié dans le village^.

Il ne faudrait pas exagérer l'ennui qu'éprouva, sans doute. Madame de La Fayette exilée dans une campagne; elle avait déjà fait de longs séjours loin des villes et de plus elle resta en rapports avec ses amis de Paris. Parmi ceux-ci Costar lui écrit une lettre de félicitations des plus flatteuses : "Il y a de la seureté," dit-il, "de se réjouir avec vous de vostre heureux mariage: car on doit estre également persuadé qu'il est de vostre choix et que vous ne sauriez faire que de bonnes élections...," etc.^ Ménage envoie le dizain suivant:

Petit disain allez viste en Auvergne Le long des bords du sablonneux Aller, Trouver la jeiuie et brillante La Vergne, Qui dans ses fers tient mon cœur prisonnier, Vous luy direz que malgré son absence, Ses fiers dédains, son rigoureux silence. J'aime toujours ses aimables apas; Et que ses yeux ont embrasé mon âme De cette noble et précieiise flame Qui vit encore au delà du trépas.

C'est Ménage qui tient son ancienne élève au courant de ce qui se passe dans le monde des beaux esprits et qui lui procure des livres. Elle réclame des romans, la Clélie, les œuvres de Sarasin, le hvre de M. Costar (les Lettres, semble- t-il), le Virgile de M. de Marolles. Elle écrit beaucoup^, voyage* et s'occupe des procès de son mari. Ce dernier paraît avoir engagé des procès comme on pratique un sport ; il n'en tirait pas grand profit et même, d'après les lettres de sa femme, l'issue de certains d'entre eux lui causait de grandes inquiétudes. Cette manie de

1 "La maison, qui me paraît ancienne," nous écrit M. Chanudet, curé d'Espinasse-Vozelle, "est occupée par des métayers. Est-ce là qu'habitait la famille La Fayette? Je ne puis vous le dire et même j'ajoute que deux au trois personnes que j'ai questionnées à ce sujet m'ont répondu qu'elles ne le croyaient pas." L'oubli d'une grande famille ne pourrait être plus complet et plus étonnant.

2 Tout ce que nous disons de cette époque de sa vie est glané dans sa correspondance inédite (Coll. F. de C).

3 " J'ay tant écrit aujourdhuy que ie nen puis plus," Lettre de Mme de La Fayette.

* Lettres d'Angers, de Langeron, etc. "J'arrive d'vin petit voyage que j'ai fait et ie parts poiu* en aUer en commencer un autre."

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faire des procès allait de pair, à cette époque, avec la passion du jeu; Racine est resté au-dessous de la vérité quand il composa ses Plaideurs et il y a beaucoup de vrai dans le tableau que trace Furetière dans le Roman bourgeois. Pour voir à quels extrêmes allait cette passion on n'a qu'à feuilleter les mémoires et les correspondances. À chaque page il y est question de procès. "On conteste des héritages inattaquables, revendique des domaines pour lesquels on a des droits illusoires," écrit M. Gérard-GaiUyi, "on fait des voyages, on change même de résidence, on interjette appel, on injurie, on menace, on intéresse souvent le roi à ses querelles et cela dure deux, dix, vingt ans." Cela s'applique très bien au ménage des La Fayette; à partir du mariage du comte François, il n'est question que de procès ; et plus tard, quand Mme de La Fayette ne sera plus obUgée de prêter secours à son mari, elle entreprendra les affaires de son ami La Rochefoucauld.

À cette époque, comme plus tard, Madame de La Fayette nous paraît fort énergique, malgré sa mauvaise santé.

Il est difficile de fixer la date de la première lettre où elle se plaint de ses souffrances, mais sa santé semble s'être altérée peu après son mariage^. La première mention que j'en trouve dans sa correspondance est dans la lettre suivante :

"Depinasse ce 16™*' août.

"Vous me quitates avec si peu de chagrin lorsque vous me dittes adieu que ie pense que si ie ne vous escriuois vous ne songeries de lomtemps a mescrire pour vous consoler de mon absence mais ie ne suis pas résolue de vous laisser le plaisir de m'oubher si tranquilement ie veux vous faire souuenir de moy maigre que vous ayes et auoir de lamitié pour vous quoy que vous nen ayes plus pour moy j 'auray au moins le plaisir de vous mettre dans vostre tort et ie m'en vais vous escrire toutes les sepmaines avec la mesme régularité que j'aurois pu faire du temps de cette belle amitié que vous m'auies jurée quy deuoit surpasser les siècles en durée ie ne scay pas dequoy vous vous estes aduise de cesser de m'aimer vous n'aures pas encore loing a pousser vostre constance ie suis si malade et si languissante que

^ Bussy-Rahutin pp. 120, 121.

2 Après avoir écrit ce chapitre nous avons pu examiner plus méthodiquement les lettres de Mme de La Fa3^ette et nous sommes d'avis qu'une lettre où il est déjà question de sa mauvaise santé et de son " mal de côté" est de 1654 — c. à d. de l'année avant son mariage.

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quand vous voudries maimer toute ma vie vous n'auries plus guère a m'aimer sérieusement encore ie vous asseure que vous aves tort de ne me plus aimer car il est fort véritable que jay pour vous beaucoup d'amitié et que vous aues si fort este de mes amis que vous le seres toujours quoique vous ne le voulies pas^."

Dans une autre lettre à Ménage, déjà imprimée en partie par M. d'Haussonville, et qui paraît être de l'année 1656, elle parle de sa vie à la campagne :

"Depuis que je vous ay escrit j'ay toujours esté hors de chés moy a faire des vissites. M. de Bayard^ en a esté une et quand je vous dirois les autres vous nen séries pas plus savant ce sont gens que vous aues le bonheur de ne pas cognoistre et que j'ay le malheur d'auoir pour voisins. Cependant, ie dois auouer a la honte de ma dehcatesse que ie ne menuye pas avec ces gens-la quoy que ie ne m'y diuertisse guère; mais j'ay pris un certain chemin de leur parler des choses qu'ils scavent qui menpesche de menuyer. Il est vrai aussi que nous auons des hommes icy du tour qui ont bien de lesprit pour des gens de prouince. Les fammes ny sont pas a beaucoup près si raissonnables mais aussi elles ne font guère de vissites et ainsi Ion n'en est pas incommode. Pour moi j'ayme bien mieux ne voir gueres de gens que d'en voir de fâcheux et la sohtude que je trouve icy m'est plutost agréable qu'ennuyeuse. Le soing que je prens de ma maison m'occupe et me diuertit fort et comme d'ailleurs ie nay point de chagrin, que mon espoux m'adore que ie l'ayme fort, que je suis maitresse absolue, ie vous asseure que la vie que ie fais m'est fort heureuse et que ie ne demande a Dieu que la continuation. Quand on croit estre heureux vous scauez que cela suffit pour lestre et comme je suis persuadée que ie le suis ie vis plus contente que ne font peut-estre toutes les reines de leurope. J'ay bien envie de scavoir comme vous aurés gouverné celle des Ghots ie ne doute point que vous ne Payes veue et qu'elle ne vous ait fait mille civihtes...." etc.^

Son mari l'adorait et, à la fin de la première année de mariage, les époux modifiaient les termes du contrat pour se faire une donation mutuelle de leurs biens, car ils n'avaient encore aucun enfant. Comme La Fayette était beaucoup plus riche que sa

^ Cette lettre est à rapprocher de celles que nous avons citées au sujet des importun! tés de Ménage.

2 Le parent mentionné dans le contrat de mariage.

^ Il n'y a pas de ponctuation dans la lettre. Nous y avons introduit quelques points pour en faciliter la lecture.

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femme et que, de plus, il était de dix-huit ans son a né^ cette donation ne pouvait être un avantage que pour Mme de La Fayette.

Et pourtant on a cherché dans l'expression de Mme de La Fayette "je l'aime fort," une preuve que l'adoration de son mari n'était pas payée de retour. "C'est beaucoup d'ttre adorée d'un époux, lors même qu'on ne ferait que l'aimer fort," écrit M. d'Hausson ville. C'est peut-être dénaturer un peu la pensée de Mme de La Fayette, Il faudrait citer à côté de cette lettre, où elle a peut-être été amenée à s'exprimer ainsi par la construction de la phrase, et sans doute aussi par une sorte de pudeur qui ne croit pas utile de tout dire, cette autre où elle écrit " J'ay recours a vous pr toutes choses iay besoing d'une devise jolie pour une femme qui aime passionnément son mary et qui ne vit que pour luy. Il sen trouve peu de cette espèce je ne prétends pas une devise noeufve ie me serviray volontiers dune qui aura desja servy^."

Il est vrai qu'elle ne dit pas que la devise soit pour elle, mais elle le laisse entendre.

Quelques mois après la donation mutuelle, dont nous avons parlé, Madame de La Fayette devint enceinte. Au mois d'octobre elle annonce ainsi la nouvelle à Ménage "Nous partirons dicy sans faute au commencement du mois de décembre il faut que je parte dicy dans ce mois quy sera le septième de ma grossesse car ie suis grosse de quatre mois et ie vous dis cela comme une nouvelle ne layant point mande jusques a cette heure." Même dans cette lettre il est question d'affaires. Elle voudrait avoir un "commontimus." Elle sait "que ceux que l'on obtient en vertu des anciennes lettres de conseilleurs destat ne servent de rien" mais elle est assurée "que cettuy la (me) servira parceque cest pr envoyer au fonds de la Picardie a des gens quy ne chercheront pas tant de chicaneries et que la peur de venir a Paris fera trembler^."

Cependant, sa santé est profondément altérée par cette première grossesse; elle écrit au mois de novembre "Tous les maux dont ie suis tourmentes ne sont point causes par ma grossesse car ie les avais avant que d'estre grosse mais les médecins disent pourtant qu'après mes couches ie ne m'en sentiray plus dieu le veille (sic) ie ne me fie guère a ce que disent ces Mrs la*."

^ M. de La Fayette naquit en 1616. ^ inédite. ^ Inédite.

* Nous datons cette lettre nov. 1657, pxiisque Mme de La Fayette y réclame les lettres de Costar qui "devraient estre en vante." Ces lettres furent imprimées en mars 1657.

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La vérité est que Madame de La Fayette souffrit tellement entre les mains de "ces messieurs là" ; qu'on lui pardonne de ne pas les avoir en grande estime^. Ils l'envoyèrent aux eaux de Vichy, à quelques lieues de chez elle. Elle le fit savoir à Ménage de la façon suivante:

"De Vichy ce 19 — (sept. ?).

"Je suis icy aux eaux ou ie boy tous les matins quatorse grands verres du plus meschant et du plus chaud breuvage du monde j espère que ie recevray du soulagement a mes maux de ce remède la vous scaues que c'est ou les médecins envoyé les gens quand ils ne scavent plus qu'en faire. ...2."

À l'occasion d'une autre visite elle écrit "Je suis icy dans les eaux jusques à la gorge mais ie m'en porte si mal que ie croy que ie les quiteray demain ie n'oserais pourtant le faire sans les ordres de M. de Lorme et iay envoyé aujourdhuy le luy demander....3."

Mais ni la grossesse, ni la maladie, ni même les deux accidents ensemble ne l'empêchent de s'intéresser aux affaires de sa nouvelle maison et aux événements Uttéraires. Dans la lettre que nous venons de citer elle accuse réception d'une œuvre de Voiture et réclame avec impatience la Clélie^. EUe termine pourtant sur la phrase: "Le manque de santé est le seul véritable malheur de la vie." Le mauvais état de sa santé n'était pourtant pas son seul malheur. Peu de temps après son mariage, très probablement avant la naissance de son enfant, elle perdit sa mère^. Aussitôt son beau-père partit pour Champiré et

^ Et poiirtant elle avale, avec une patience digne d'un meilleiir succès, tout ce qu'ils lui ordonnent: eaux de Vichy, lait d'ânesse, jusqu'au bouillon de vipères. Voir Sévigné, vi. 58; La Rochefoucauld, in. 155, 156.

^ Inédite.

^ À M. de St Pons, rue Guénégaud. L'autorisation demandée fut refusée, soit dit en passant, et Mme de La Fayette resta à Vichy. Les médecins étaient parfois tyranniques.

* Mme de La Fayette fut tou j ours grande liseuse de romans, tout comme ses amis Mme de Sévigné et La Rochefoucauld. Voir Sév. Lett., 1689.

^ La date n'est pas certaine et M. d'Haussonville escamote la diiïiculté en écrivant (p. 31): "Cinq ans après son mariage elle avait perdu sa mère." Nous établissons la date entre 1655 (date du mariage) et 1657 (date de l'édition qui contient la lettre de condoléance de Costar). Les lettres du chevalier de Sévigné viennent encore confirmer cette date. L'acte d'inhvimation de Mme de Sévigné porte la date "3 février 1656" (Registres de la paroisse Saint-Maurille d'Angers, Arch. Communales de la ville d'Angers, EE 118, f" 156). L'acte est reproduit dansZ,a Correspondance du Chevalier de Sévigné, Paris, 1911 (Soc. de l'hist. de Fr.), p. 274.

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quelques années plus tard se retira à Port-Royal. À partir de ce moment-là Madame de La Fayette, semble-t-il, le regarda avec froideur. Peut-être lui reprochait-elle de prodiguer l'argent de l'ancienne Mme de La Vergne à construire, comme il le faisait, de nombreux bâtiments dans l'enclos de l'abbaye. À plusieurs reprises, il est question de lui et de son testament dans la correspondance avec Ménage. Mme de La Fayette se dit peu émue par la manière dont il dispose de ses biens et conclut: "Quand il moura le bien qui m'en reviendra sera asses considérable pour me consoler de la perte des meubles...."

En cette même année, 1657, Mme de La Fayette subit une épreuve terrible pour une jeune femme. Elle constate que sa maladie transforme complètement sa figure et que sa beauté se perd. On a beau être bel esprit et philosophe, on n'en est pas moins femme, et les lettres de Mme de La Fayette à ce sujet inspirent de la tristesse. En voici une que nous citons presque tout entière parce qu'elle nous donne, en même temps que des éclaircissements sur ce sujet, de nouveaux détails sur l'amitié qu'eut Mme de La Fayette pour Ménage, sur sa santé, et sur

le voyage qu'elle allait faire à Paris.

"ce 13 "6 novembre.

"Me voila donc asseuree que ie ne perdray point vostre amitié pour avoir perdu le peu de beauté que j'avois ie perdrois trop a la fois si ie perdois lune et lautre il est vray pourtant que si vostre amitié ne tenoit qu'a ma beauté ce ne seroit pas une grande perte que celle dune amitié quy tiendroit a si peu de chose tout le malheur de mon changement ira sur loiseleur^ pour moi ie suis d'advis que vous le datties de l'année passée jestois asses jolie en ce temps -la et cela suffit de lavoir este pour estre traittee de belle car enfin les beautés ne sont pas immortelles comme les louanges que Ion leurs (sic) donne ie vous prie lorsque Me de Brissac vous parlera de moy de luy témoigner que ie vous ay toujours parle délie depuis que j'ay l'honneur de la cognoistre comme d'une personne que j'honorois infiniment "....etc.... "Nous ne partirons dicy que le lendemain de la feste de Noël ie suis en peine davoir une litière pour me venir quérir a Briare ou je descendray par eau ie voudrois trouver une de quelque personne de qualité parce que pour l'ordinaire celles que Ion loue sont tre« incomode et les mulets en sont si meschants que les fammes en lestât que ie suis y courent plus de risque qu'en

1 Poème de Ménage, adressé à Mme de La Fayette et qu'il semble lui avoir communiqué avant l'impression. Il en est souvent question dans la correspondance.

58 Madame de La Fayette [CH.

carosse....Nous avons absolument areste la maison de Mme de Seivgne^ en attendant que nous layons meublée nous logerons ches Mr de St Pons^ qui demeure proche Ihostel de nevers. Nous serons asses vos voisins en cet endroit la adieu ie vous escris des aujourdhuy quy n'est pas le jour de lordinaire parce que jauray demain céans une foule de monde horible parmi laquelle ie n'aurais pas eu le temps de vous dire un mot^."

Malgré "la foule de monde horible" et ses nombreuses occupations, Mme de La Fayette lit et écrit beaucoup — car la légende qui veut qu'elle n'ait écrit que peu de lettres est aussi fausse que la plupart des légendes fabriquées sur son compte. Elle ne se contente pas de lire U Oiseleur de Ménage, qui lui est dédié, elle trouve encore le temps d'en faire la critique: "J'ay releu vint fois loiseleur," écrit-elle, "mais plus ie lay leu et plus ie me suis fortifiée a estre de son party ie trouve cjue ce que vous y aves adjouste lors que la belle est touchée de lamour d'Eurilas y fait fort bien et ie ayme fort quelle se souvienne de ce que luy a dit le Peroquet comme dune chose quy vient peutestre des dieux il y a un vers dont ie vous demande raison quoy que ie sois persuadée qu'il n'y a point de faute mais cest que la manière dont il est tourne est nouvelle pr moy.

si bien tost linsensible esloignait ses beaux lieux il me semble qu'il faudroit seloigner de ces lieux car Eurilas peut bien seloigner de chipre mais il ne peut pas esloigner chipre de luy et il y a grande diference dans la commune façon de parler des hommes (ie ne scay pas si cest la même chose dans le langage des Dieux) a seloigner dune personne ou a esloigner une personne de soy faittes moy responce la dessus ie vous en prie il y a encore deux vers quoyque beaux quy ne me plaisent pas cest dans la description d'Eurilas il ne men souvient pas bien vous vous les cognoistres par ce que ie men vais vous en dire. et le premier coton a peine ombragoit (sic) son menton*

^ Le beau-père de Mme de La Fayette voulait lui louer sa maison que la jeune femme trouvait fort incommode — loin de ses amis et du Palais de Justice.

2 Son oncle maternel Gabriel Péna, Sieur de St Pons, mort en mars 1659 (Lettre de faire part. Cab. des Titres, Pièces orig. 2229). Cette lettre de Mme de La Fayette ne peut être donc postérieure à 1658). ^ Inédite.

* Ménage avait écrit:

Il sortoit de l'enfance et le premier coton À peine sevilement ombrageoit son menton.

Poemata, Quarta editio, 1663.

in] U Épouse 59

ie trouve quelque chose de plus bas a cela qu'au reste de la description. Voila les seules choses que jay remarquées quy ne me plaisent pas tant que le reste. A dieu ne plaise que ie croye ponr cela quelles ne soient pas bien car sans vanité ie nay pas celle de me croire capable de juger de tels ouvrages. J'emmène une litière de ce pays icy avec moy dans nos batteaux afin de pouvoir prendre terre si le vent nous est contraire en quelque endroit que nous soyons cest pourquoy ne prenes plus la peine de men chercher adieu ^."

D'après certaines lettres, Ménage aurait communiqué le manuscrit de son poème à Mme de La Fayette. À ce sujet elle lui disait : "Je prétends vous y avoir aidé quoy que vous puissies dire."

Après la naissance de son fils Louis, en 1658, Mme de La Fayette revint en Auvergne et nous la voyons tantôt à Espinasse, tantôt à Nades, tantôt à Vichy. Elle aime la campagne et écrit à Ménage: "....J'ay bien envie de vous scavoir a Meudon il fait si beau a la campagne que jay pitié de tous ceux quy sont présentement a Paris peutestre leur fais je pitié a mon tour destre a la campagne mais comme ie ne m'en fais pas a moymesme ie m'en console facilement mandes moy des nouvelles de Mlle de Scudery."

Elle fait aussi de fréquents voyages à Paris, quelques fois seule, quelques fois avec son mari, et certains de ces séjours sont assez longs à cause des procès. De son côté, son mari fait de longs voyages qui durent parfois plusieurs mois. Au mois de février 1659 elle donne naissance à un second fils, René- Armand. Peu à peu son mari rentre dans l'ombre et vers 1660 Madame de La Fayette est le plus souvent à Paris. C'est cette séparation qui a fait croire à tort que M. de La Fayette était mort quelques années après le mariage. Lorsque M. le comte d'Hausson ville

Cf. Voltaire, Les trois manières où Téone dit: Vous connaissez tous Gathon, Il est plus charmant que Nirée; À peine d'un naissant coton Sa ronde joue était parée.

^ Noxis donnons in extenso cette lettre inédite car nous croyons que jusqu'ici on n'a imprimé aucune critique littéraire émanant de Mme de La Fayette, à part une courte appréciation des Maximes de La Rochefoucauld, et quelques observations adressées à Lescheraine. Dans ces deux ca« les critiques portent plutôt sur le fond que sur la forme.

60 Madame de La Fayette [CH.

découvrit la date exacte de sa mort il écrivit: "Une chose est certaine ; c'est qu'il faut renoncer désormais à considérer Mme de La Fayette comme une jeune veuve.... et je suis certain que plus d'un parmi mes prédécesseurs en biographie fayettiste enviera cette trouvaille^." Il y avait de quoi, et pourtant si les prédécesseurs de M. d'Haussonville avaient été un peu plus consciencieux ils auraient pu. sans avoir accès aux documents qui n'ont été communiqués qu'à l'illustre biographe fayettiste, arriver à peu près au même résultat. Il aurait suffi, par exemple, de remarquer en Usant le contrat de mariage entre Mlle de Sévigné et le comte de Grignan, signé le 28 janvier 1669, que parmi les personnes qui furent témoins il y eurent Marguerite de Rostaing, veuve de Henri de Beaumanoir, Marie Madeleine de La Vergne, épouse du Marquis de La Fayette, Dame Françoise de Montalais, veuve du Comte Marans, etc.... Le Comte de La Fayette était donc encore vivant en 1669. Quant à fixer la date exacte de sa mort c'était plus difficile et pourtant, bien avant M. d'Haussonville, M. le Sénateur de La Fayette avait découvert cette date inscrite sur un vieux missel où se trouvait également l'état-civil de la famille. Il avait communiqué à M. Feuillet de Couches cette trouvaille et dans son étude sur la comtesse, écrite avant 1887 (date de sa mort), ce dernier l'avait annoncée avec la modestie qui lui était habituelle. Malheureusement la mort enleva M. de Couches quelques mois plus tard et son travail resta inédit. Sa fille, Mlle Feuillet de Couches, a eu l'obhgeance de nous communiquer le manuscrit où on ht à propos de M. de La Fayette : "Jusqu'à ce jour on avait ignoré la date de sa naissance et celle de sa mort. Le Sénateur de nos jours, M. Edmond de La Fayette a retrouvé la trace de ce mari de notre comtesse. Il naquit le 18 Sept. 1616 à 4 heures du matin, au château de son père en Auvergne. Il décéda le 26 Juin 1683, à 4 heures du matin, dans ce même château et fut inhumé dans celui de Nades. M. Edmond de La Fayette a retrouvé cet état-civil dans un vieux missel à la suite duquel sont inscrites les notes de l'étatcivil des membres de la famille de La Fayette." (Note en marge.) " Le nom du château du père est iUisible dans le volume^."

1 Op. cit. p. 31.

^ Ce livre d'heiires appartient aujourd'hui à M. G. de Pusy qui a eu l'obligeance de le mettre à ma disposition. Je remercie M. de Pusy de sa délicate bienveillance. Les notes sur l'ancienne famille de La Fayette sont aujourd'hm complètement illisibles mais plusieurs mains ont tenu à jour l'état-civil de la famille. Il y a parfois des erreiors (p. e. le mariage

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Quel est donc le fait ou le sentiment qui, pendant vingt ans, contraignit le mari à ne figurer que peu ou pas du tout dans la vie de sa femme? On ne manque pas de nous faire remarquer aujourd'hui que la séparation a dû être complète et pour des raisons fort graves, puisque les contemporains ne prononcent jamais le nom du mari. Ce raisonnement est basé sur une erreur. Les contemporains en parlaient. Nous avons déjà vu que Guillard expliquait la séparation à sa façon. Et il n'est pas seul à faire mention de M. de La Fayette ; Madame de Sévigné en parle. Mais il n'y a rien de plus difficile que de ressusciter un homme tué par ses biographes — les annotateurs s'obstinent à expliquer aux lecteurs que le M. de La Fayette des lettres de la Marquise n'est pas celui qui nous intéresse mais son frère ou son fils, et ceci malgré des difficultés de date à peu près insurmontables.

La première fois que nous rencontrons le nom de M. de La Fayette^ dans les lettres de Mme de Sévigné il ne s'agit que d'une mention sans importance à propos d'un domestique. Au mois de février 1673 Mme de La Fayette écrit à son amie : "Monsieur de Bayard et M. de La Fayette arrivent dans ce moment^." En 1676, Madame de Sévigné écrit de Vichy à sa fille: "Mme de Brissac avec le Chanoine, Mme de Saint-Hérem et deux ou trois autres me vinrent recevoir aux bords de la johe rivière de l'Allier. ...M. de Saint-Hérem, M. de La Fayette, l'abbé Dorât, Plancy et d'autres encores, suivoient dans un second carosse ou à chevaP." Et quelques jours plus tard, elle écrit de nouveau*: "Il y a trois hommes qui ne sont occupés que de me rendre service: Bayard, Saint-Hérem, et La Fayette."

De ces citations il ressort deux faits : d'abord, que M. de La Fayette allait voir sa femme à Paris longtemps après l'étabhsse-

de Mme de La Fayette 1654 au lieu de 1655) qui font croire que les inscriptions ont été faites par d'autres que les chefs de famille mais il y a là des détails que l'on ne pourrait trouver ailleurs. Le passage que M. Edmond de La Fayette communiqua à M. Feuillet de Couches est ainsi conçu, "François de la faïette nasquist 18 jour de Septembre 1616 à 4 he;ares du matin au chastel d'Epinasse et fut baptisé à la paroisse ses parine et marjme Claude et Anne de Bourbon oncle et tante maternels. Led. franc, est décédé le 26 jviin 1683 à 4 heures du matin en la viUe d'Ebreuil (?) et a esté inhiuné à Nades le même jour."

^ II. 462. En note: "Dans l'édition de la Haye, la seule qm donne cette phrase, il y a M. de La Fayette." Dans le texte on a imprimé Mme de La Fayette. 2 ibij. m. 316.

3 Ibid. Vichy, le 19 mai 1676. " Ibid. le 24 mai.

62 Madame de La Fayette [ch. \

ment de celle-ci dans la capitale, en 1673, ensuite, qu'il n'était |

pas aussi ennemi de toute société que l'on voudrait le faire croire puisqu'il a pu mériter la reconnaissance de l'amie de sa :

femme, lors de sa visite en Bourbonnais. ;|

Cette séparation, peut-être moins complète qu'on ne l'ima- |

ginait, a besoin toutefois d'être expliquée. Ici, tout est con- |

jecture, car les documents font complètement défaut. Mais il ne s'ensuit pas qu'il soit nécessaire de bâtir tout un roman pour ,

combler la lacune. Au contraire, ce manque de documents, à I

notre avis, motive une explication simple, car si vraiment il y t

avait eu un drame, certaines médisances seraient parvenues jusqu'à nous. Nous écarterons pour le moment la question de la liaison avec de La Rochefoucauld^ dont nous parlerons à sa place. Voici notre hypothèse, basée en partie sur la correspondance inédite de la comtesse ; mais, reconnaissons-le sans tarder, elle ne s'appuie sur aucun document précis.

Nous avons déjà vu, d'après la correspondance de Mme de La Fayette, que ses procès se succédaient et s'éternisaient au Palais de Justice de Paris. Ces procès rendaient sa présence nécessaire, et, de plus, sa santé exigeait des soins que l'on ne trouvait que dans la capitale. Elle faisait donc le voyage de temps en temps — parfois dans un état de santé si mauvais que seuls le bateau et la litière lui étaient supportables. Ces voyages coûteux, douloureux, dangereux même pour la malade, devaient être évités autant que possible, mais quand on plaidait il fallait être à Paris, sans quoi l'on risquait de perdre gros. Madame de La Fayette y j&t donc des séjours de plus en plus prolongés^ ; son mari, qui ne se trouvait pas à son aise dans les milieux qu'elle fréquentait, se consolait tant bien que mal chez lui. Peu à peu Mme de La Fayette fut ressaisie par la vie de Paris, elle reprit sa place dans le cercle de ses amis, dans les salons qui se formaient ; elle entra à la cour de Madame Henriette, encouragée par cette pensée qu'abandonner Paris menaçait de nuire non seule-

^ Nous traitons ailleurs de la date de cette liaison, date qu'il est peutêtre nécessaire d'avancer. Il faudrait alors en considérer l'influence ici même — mais les preuves ne sont pas suffîsanunent probantes pour bouleverser ainsi l'opinion commiine.

2 On n'a pas remarqué ces longs séjours à Paris dvi ménage La Fayette. On fait faire à la jeune femme un séjour ininterrompu en Auvergne de trois ou quatre ans. Mais elle écrit elle-même à cette époque: "Comme nos affaires sont tournées a nous tenir longtemps a Paris cela fait que ie ne veux pas une maison de si grand prix que si ie ne la devais tenir que six mois'" (inédit).

iir] U Épouse 63

ment à elle-même, mais en outre à l'avenir de ses enfants. C'est là qu'était la cour, et il ne se faisait rien en province, dans les états, dans les gouvernements, dans les armées que la Cour ne sût, ne surveillât. C'est de Paris, de la Cour, que partaient les seigneurs qui allaient dans leurs gouvernements, les hommes de guerre, les généraux, les diplomates. Les fils de M. de La Fayette ne pouvaient arriver sans influence car, bien entendu, il n'y avait que deux carrières d'ouvertes à un La Fayette, l'armée ou l'église. Pour avoir cette influence il fallait des relations et ce n'est qu'à Paris qu'on en trouvait d'utiles. Mais toutes ces considérations n'expliquent que le séjour à Paris et non pas l'absence du mari. Il n'était pas homme du monde, il est vrai, il aimait la campagne, mais d'autre part il adorait sa femme — en tout cas pendant la lune de miel. Peut-être, lorsqu'il se vit hé à une femme continuellement malade, qui perdait rapidement sa beauté, son amour se refroidit-il un peu. Peutêtre encore fut-il forcé, un peu malgré lui, de cesser ses relations avec sa femme pour ménager la santé de celle-ci'-. Dans ce cas la séparation à peu près complète était ce qu'il y avait de moins pénible pour tous les deux. Elle permettait au mari de visiter de temps à autre la maison de la rue de Vaugirard^ et d'y rencontrer, comme il dût le faire, le duc de La Rochefoucauld — et avec un esprit tranquille. Si l'on admet certaines autres hypothèses on risque d'accuser M. de La Fayette d'avoir été un mari singulièrement complaisant.

Très peu de temps après le mariage et avant que Mme de La Fayette ne fût venue s'étabhr à Paris, nous voyons la femme à Livry, et le mari en Auvergne, sans qu'il y ait eu de querelle. Au contraire, Mme de La Fayette est inquiète et demande des nouvelles de son mari. "le vous prie," écrit-elle de Livry, "de

^ Une lettre à Huet jette iin peu de lumière sur ses souSrances à la naissance du second ( ? ) enfant. ' ' Quoique je sois accouchée très heureiisement contres toutes les apparences et que l'on travaille a me guérir avec assez de soin, l'on avance si peu que je n'espère pas mieiix de ma santé que lorsque vous étiez ici. Je crois que ma destinée est de n'en point avoir et je m'y soumets avec une patience qui adoucit mes maux, au

lieu que l'inqmetude les aigrirait " Mss. fr. Bibl. Nat. Voir bibliog.

(Correspondance ).

2 "M. de la Fayette est a Paris et fort votre serviteur /' écrit-eUe

à Huet le 15 mai 1663. M. Lemoine, à la p. 68 (note) de son article sur Louvois {Rev. de Paris, \^^ sept. 1907), affirme que M. de La Fayette est mort dans l'Hôtel de la rue de Vaugirard. Ceci est inexact d'après le missel de la famille. Voir la note à la p. 60.

64 Madame de La Fayette [ch.

scavoir de Mr Verjus s'il escrivit mardi a M. de La Fayette et s'il ne luy a point escrit pries le de ma part de luy escrire demain comme ie suis icy ie ne scay aucune nouvelle et ne puis luy en escrire."

Un peu plus tard, elle écrit à Ménage que M. de La Fayette est très content des soins de l'abbé, et, plusieurs années après le mariage, elle écrit encore: "Je vous suplie denvoyer au logis de Mr Fournier, quy est le précepteur de mes anfans, la lettre pr Mr de Novion et il l'envoira (?) a Mr de La Fayette ce seroit du temps perdu de me l'envoyer icy adieu jusqu'à Fresnes...."

Ménage paraît avoir été chargé non seulement de faire des démarches pour les procès, mais aussi de fournir à M. de La Fayette une espèce de gazette des nouvelles de Paris. Lorsqu'il est absent, c'est Mme de La Fayette qui s'en acquitte: "Je suis tout seule a Paris," écrit-eUe, " sérieusement ie n'y vois personne et ie passe céans des journées entières sans estre inte rompue d'aucune visite jay escrit aujourdhuy en Auvergne mais j'ay bien mal acomply vostre place pr les nouvelles."

À d'autres moments le mari est à Paris — la femme en Auvergne. "A moins que Mr de La Fayette me manda que ie suis absolument nécessaire a Paris," écrit-elle, "ie ne m'en iray que d'aujourdhuy en huit jours ie vous diray lors que ie seray a Paris ce qui me retient icy."

Dans une autre lettre encore elle écrit : " Jenvoy a Paris pour scavoir des nouvelles de Mr de La Fayette dont ie suis en peine . . , . "

Malgré cette attitude pleine d'égards de Mme de La Fayette, il est certain qu'après quelques années de mariage le mari ne compte plus guère dans la vie de sa femme. C'est elle qui paraît avoir tout organisé, tout dirigé, pour l'avenir de ses fils ; c'est elle qui s'occupe des biens de la famille ; après la mort de son mari elle affirme son autorité de chef de famille, dressant l'arbre généalogique de la maison des La Fayette. C'est à propos de ces dernières recherches que je trouve la seule critique qu'elle ait émise à l'adresse de son mari, dans sa correspondance avec Ménage. "Je songe a faire les cartiers de feu Mr de La Fayette," écrit-elle, "il n'a jamais songe a s'instruire de sa maison ie ne veux pas laisser mes enfants dans cette mesme negHge."

Nous pouvons donc prendre congé du mari à cette époque de sa vie, mais avant de le faire il faut se demander quelle influence ce mariage a pu avoir sur la vie de Mme de La Fayette. Comme futur auteur de la Princesse de Clèves, elle n'a certes pas à regretter son mariage — on ne conçoit pas ce roman écrit par

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une vieille fille — ; nous pouvons donc oublier ici les déceptions de la femme pour ne parler que des profits de l'écrivain.

Son séjour en province agrandit un peu son horizon. Il lui permit de rencontrer des étrangers, des provinciaux. Certes, elle en avait déjà rencontré, étant jeune fille, mais elle n'avait jamais eu une aussi bonne occasion de les étudier. Mariée, elle connaissait les rapports du mari et de la femme dans la vie sociale — elle en appréciait les avantages et les inconvénients. Elle goûtait la liberté d'action — et peut-être de parole — de l'épouse; elle jouissait de la joie d'être comtesse, de porter un nom ancien, mais elle était peut-être attristée par Féloignement de ses amis et le changement de miheu, et elle souffrait cruellement d'avoir ajouté à une maladie déjà douloureuse les affres de la maternité. Enfin elle pouvait étudier la psychologie de l'homme amoureux, nous n'osons pas ajouter, puisque les preuves manquent, et de l'homme jaloux.

Si le mariage fut pour elle une source de déceptions — qu'il y ait eu drame ou non — la situation d'épouse dut l'amener à faire de fréquentes réflexions et elle put comprendre mieux que personne combien la question du mariage soulève de graves problèmes qui lui sont particuhers. Nous ne voulons pas rechercher ici jusqu'à quel point la Princesse de Clèves est une autobiographie. Nous en parlerons plus loin, mais on ne peut s'empêcher, en étudiant la vie d'épouse de Mme de La Fayette, et plus tard son amitié avec La Rochefoucauld, de se dire "Il y a ici les éléments de la Princesse de Clèves," les personnages y sont — peutêtre leurs relations n'existent-elles que dans l'imagination de l'auteur. Toujours est-il que les propres expériences de Mme de La Fayette, épouse, ont dû lui être utiles pour la préparation de son chef-d'œuvre.

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