CHAPITRE IV LA DÉBUTANTE
Lorsque le mariage eut exilé Madame de La Fayette en province elle eut recours à Ménage pour qu'il la tînt au courant de ce qui paraissait chez les libraires de Paris; entre d'autres livres il lui fit parvenir, comme nous l'avons déjà dit, la Clélie. À ce sujet Madame de La Fayette lui écrit : "Je suis fort offencee que vous ne m'ayez point mande que vous esties dans Clelie vous avez voulu voir sans doute si ie vous recognoistrois he bien Monsieur ie vous ay recogneu au portrait et ie trouve votre pinture (sic) fort resemblante jay recogneu aussi Me du Plessis Mr de Mauleurier et le Port Royal du reste ie ny cognois quy que soit la Princesse d'Erice nest pas dépeinte tout a fait comme ie voudrois mandes moy ie vous prie quy est Merigene asseurement il n'y a rien de plus spirituel que ce livre la pour moi ie ne cesse de ladmirer....^." Madame de La Fayette, qui aimait à découvrir les originaux des portraits, put se livrer à cet amusement dès le sixième tome du Grand Cyrus et avant d'arriver à la fin de ce roman elle dut exercer son ingéniosité sur les portraits d'Angélique Paulet, de Mme de Rambouillet, de Julie d'Angennes, d'Angélique d'Angennes, du marquis de Montausier, de Godeau, de Conrart, de Chapelain, de Mlle de Scudéry, de Mme de Buisson et d'autres encore dont les modèles lui étaient peut-être connus, mais qui sont plus difficiles à identifier de nos jours. Si l'honneur d'avoir "lancé''' cette mode des portraits revient à Mlle de Scudéry, la grande Mademoiselle peut revendiquer, à bon droit fort probablement, celui d'avoir séparé le portrait du roman pour en faire un genre Kttéraire à part. Elle écrit dans ses Mémoires (automne 1657) : "Dès que je sus la cour à Paris, j'y envoyai un gentilhomme pour lui faire mes excuses de ne m'y être pas rendue aussitôt, mais que mes affaires m'obligeoient de demeurer encore à Champigny. Madame la princesse de Tarente et Mademoiselle de la TrémoïUe y vinrent deux ou trois fois, et y furent longtemps à chacune. Elles me montrèrent
1 Corr. inéd. Coll. F. de C.
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leurs portraits qu'elles avaient fait faire en Hollande. Je n'en avois jamais vu; je trouvai cette manière d'écrire fort galante et je fis le mien. Mademoiselle de la Trémoïlle m'envoya le sien de Thouars."
"On dit à son Altesse Royale," lisons nous ailleurs, "que j 'avois fait mon portrait à Champigny ; il me demanda à le voir et me dit qu'il le trouvoit bien fait ; qu'il me conseilloit de ne le montrer à personne, de crainte que cette mode ne vînt et que l'on n'en fît de médisans et que l'on ne dît : C'est Mademoiselle qui en a donné l'invention. J'assurai son Altesse Royale que personne ne le verroit. J'avoue que je crus ce conseil un peu intéressé et qu'il craignoit que l'on ne fît le sien^,"
La promesse ainsi donnée n'a pas été tenue, semble-t-il, car il est certain que la mode des portraits s'imposa et qu'on fit des portraits médisants^. La vogue de ce nouveau genre littéraire fut tellement grande que le cardinal de Retz en est réduit à s'excuser ainsi, au début de ses mémoires: "Je sais que vous aimez les portraits et j'ai été fâché par cette raison de n'avoir pu vous en faire voir jusqu'ici aucun qui n'ait été de profil et qui n'ait été par conséquent fort imparfait." Il explique ensuite qu'il vient de sortir "du vestibule de son sujet" et aussitôt donne une série de dix -sept portraits.
La mode ainsi lancée se répandit assez vite à travers la France et non seulement dans la haute société, mais aussi dans la bourgeoisie. Ainsi à côté des Portraits de la Cour (voir le tome vni. de la collection Dan j ou) nous trouvons Les Portraits des plus belles dames de la Ville de Montpellier^ et Les Portraits de Messieurs du Parlement^. Bussy-Rabutin en parsème ses
^ Mém. de Mlle Chéruel, ir. 181. Nous ne connaissons qu'une monographie sur les portraits: Arthur Franz, Das l'derarische Portrdl in Frankreich im Zeitalter Richelieus und Mazarins. Berlin, 1906. C'est \ine thèse très allemande sur xna genre très français. Comme le sujet ne nous intéresse qu'en ce qui concerne Mme de La Fayette no\is n'en donnerons pas la bibliog. détaillée. Voir Lanson, Man. de Bibliog., et Uart de la Prose. Emile Magne, Mme de la Suze, pp. 232, 233, notes. M. Magne donne, en passant, plus de renseignements bibliographiques en deux notes que M. Franz n'en donne dans toute sa thèse. Lachèvre, Bibliog. des recueils.... A. Barine, Louis XIV et la Grande Mlle, pp. 131 et suiv. Richelet, Les plus belles lettres.... Sorel, Ch., Descr, de Visle de portraicture..., 1659. Cousin, La Soc.fr. d'après le Gr. Cyrus.
2 II }• a des portraits satiriques dans Sorel, op. cit., et il existe des Portraits de la Cour en contrevérité, 1659, que nous n'avons pas \'tis.
3 Rosset, 1660. * Bibl. Arsenal, Fonds de VHist. de Fr. N" 420, in 4».
mémoires et on en rencontre dans les écrits diplomatiques et politiques^. Ils encombrent les romans^ et leur attirent les railleries de Boileau qui fait dire à Sapho dans Les héros de roman: "Qui? Tisiphone? Je la connais, et vous ne serez peutêtre pas fâché que je vous en fasse voir le portrait, que j'ai déjà composé par précaution, dans le dessein où je suis de l'insérer dans quelqu'une des histoires que nous autres faiseurs et faiseuses de romans sommes chargés de raconter à chaque livre de notre roman." Les portraits envahissent les comédies et trouvent place jusque dans les sermons de Bourdaloue. D'abord jeux de précieuses, avant de tomber dans le mépris ils ont atteint la perfection dans les Caractères de La Bruyère.
C'est Segrais qui fut chargé par Mademoiselle de préparer une édition des portraits qu'elle avait collectionnés. Cette édition fut imprimée à Caen en 1659 in 4P, et Huet qui s'y trouvait à cette époque surveilla particulièrement l'impression. Segrais, d'après le Segraisiana, dit : "J'ai aussi fait imprimer avec M. . . . (Huet) un recueil de cent portraits de différentes personnes^. Il y en a bien quarante de la composition de Mademoiselle ; on n'en a tiré que trente exemplaires*." C'est dans ce recueil que parut le Portrait de Madame de Sévigné par Madame la comtesse de La Fayette sous le nom d'un inconnu — première œuvre httéraire pubhée par elle^. Il est intéressant de noter, en
^ Voir De Boislisle, Les portraits dans les écrits dip. et pol. Bull. Soc. Hist. Fr. 1896, T. xxxiii.
2 II y a dans la Clélie non seulement des portraits mais aussi une discussion sur le genre (ix. 284) et d'autres remarques sur le même sujet (X. 1035).
^ La pe éd. renfermait 59 port, dont 16 de la main de Mademoiselle.
* Brédif {Segrais, etc.) aurait vu à la Bibl. Nat. 60 exemplaires de cette première éd. Malheureusement notre patience s'étant mainte fois fatiguée à attendre la communication d'van seul exemplaire d'un ouvrage publié au XVII'' siècle et qui n'était pas encore porté sur le cat. gén., nous n'avons pas osé demander la communication de 60 ex. du même ouvrage, mais nous croyons que Brédif se trompe à son tour et qu'il a pris une des nombreuses réimp. (voir bibliog.) pour l'éd. orig. Les chiffres donnés par le Segraisiana sont, cependant, peut-être un peu au-dessous de la vérité. Nous trouvons, en effet, sur la feuille de garde
de l'ex. L 37 b 187 de la Bibl. Nat. la note MS. suiv "Il n'en a esté
tiré que 60 exemplaires. On sçait cette particularité de M, Huet luymême qui l'a dit en 1718 à un de ses amis."
^ Il est bien question dans la Corr. de Bussy (i. 262) d'tme lettre pour se moquer des mots à la mode "qu'elle a donnée au public" — ^nous ne savons pas à quelle date. Était-ce avant ou après 1659? En tout cas ce n'est qu'une bagatelle sans visée littéraire — bien que spirituelle.
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passant, que cet ouvrage inspiré par le caractère de sa meilleure amie, Madame de Sévigné, fut publié sous la direction de Huet, à qui elle communiqua plus tard les feuilles de Zàide au fur et à mesure de leur achèvement^, et de Segrais qui sera son collaborateur dans la préparation de ce même roman, qui le présentera au public sous son nom, et aura, en outre, l'honneur de se voir attribuer la Princesse de Clèves.
Il ne faudrait pas négHger la part d'influence qui revient à cette mode dans l'éducation littéraire de Madame de La Fayette. Avant d'écrire ce portrait et bien longtemps après sa publication elle dut lire et entendre discuter, louer et critiquer, un grand nombre d'ouvrages de ce genre. C'était un excellent apprentissage qui la préparait à peindre comme elle le fera plus tard "l'intérieur des gens^." Il ne faut pas en effet se méprendre sur le véritable but des portraits. Bien que leurs auteurs aient commencé d'ordinaire par dépeindre la figure et l'extérieur d'une personne, puis les talents qui dépendent des avantages physiques : armes, danse, chant, et n'aient songé que plus tard à l'esprit et au cœur, ils n'avaient nullement l'intention de "faire voir" la personne à la façon de nos modernes réalistes. Il leur suffisait d'appeler l'attention des lecteurs sur diverses particularités, de faire naître de ces particularités des idées ingénieuses, de les rassembler en rapports piquants, en un mot "de mêler si intimement l'exercice de l'esprit du peintre à la description des caractères du modèle que l'on ne sache pas ce qui intéresse ou amuse le plus, le modèle étudié ou le tour donné à cette étude^."
C'est l'étude de l'esprit et du cœur qui fut le meilleur exercice pour les écrivains et c'est ce qui, chez eux, nous intéresse le plus aujourd'hui; là seulement se trouve l'intérêt durable des Portraits. La même franchise était de règle en parlant et du corps et de l'esprit, mais si nous n'avons qu'un intérêt médiocre à savoir, sous la plume de la duchesse de Châtillon elle-même, qu'on ne peut avoir la jambe ni les cuisses mieux faites qu'elle ne les avait, nous ne pouvons pas être indifférents à l'amour de liberté et d'indépendance, et aux opinions sur la loyauté et l'honneur que plusieurs portraitistes découvrent chez leurs modèles. Madame de La Fayette paraît se rendre bien compte
1 Voir notre chapitre sur Zaïde.
2 Ce joli mot, relevé par A. Barine (Louis XIV et la Gr. Mlle, p. 137), est de la marqmse de Maixny, qui écrit dans son portrait {Gai. port. Éd Barthélémy, p. 75), "Je connais assez l'intérieur des gens."
^ Lanson, L'Art de la Prose, p. 128.
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de l'importance de la "partie morale" du portrait. Pour suivre la règle établie, elle nous parle des attraits physiques de la marquise, ou plutôt par un tour ingénieux, elle nous dit qu'elle n'en parlera pas, ce qui est la meilleure façon de nous en informer. "Je ne veux point vous accorder de louanges," écrit-elle, "et m'amuser à vous dire que votre taille est admirable, que votre teint a une beauté et une fleur qui assurent que vous n'avez que vingt ans, que votre bouche, vos dents et vos cheveux sont incomparables; je ne veux point vous dire toutes ces choses, votre miroir vous le dit assez." Est-elle grande, est-elle petite, forte ou maigre, brune ou blonde ? N'importe ! Madame de La Fayette a été spirituelle et l'expression est bien tournée en même temps que flatteuse. Après dix Ugnes de portrait physique nous aurons deux pages de portrait moral.
Mais le portrait n'est pas nécessairement tout d'éloges et même dans la partie morale on peut dire un mot sur la figure. On peut glisser sur les défauts, mais non les taire. Il faut être sincère, non seulement pour l'amour de la vérité, mais aussi pour montrer qu'on a de la clairvoyance. Madame de La Fayette écrira donc: "Lorsqu'on vous écoute, l'on ne voit plus qu'il manque quelque chose à la régularité de vos traits, et l'on vous croit la beauté du monde la plus achevée." Pour ce qui concerne le caractère en général, il faut trouver une phrase pour le résumer et Madame de La Fayette y réussit à merveille : "Enfin la joie est l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire qu'à personne du monde." C'est ainsi que nous voyons la marquise à travers sa correspondance. Et pourtant elle avait bien des causes de chagrin, et Madame de La Fayette effleure aussitôt la plus grande d'entre eUes. Ce n'est qu'une insinuation, bien cachée sous le ton galant et badin de la phrase, mais elle a dû être remarquée et appréciée par les contemporains et surtout par les contemporaines. "Vous êtes naturellement tendre et passionnée," écrit-elle, "mais, à la honte de notre sexe, cette tendresse vous a été inutile, et vous l'avez renfermée dans le vôtre, en la donnant à Madame de La Fayette. Ha ! Madame, s'il y avoit quelqu'un au monde assez heureux pour que vous ne l'eussiez pas trouvé indigne de ce trésor dont elle jouit, et qu'il n'eût pas tout mis en usage pour le posséder, il mériteroit toutes les disgrâces dont l'amour peut accabler ceux qui vivent sous son empire." Le marquis de Sévigné était encore en vie en 1650 et " il aima partout," dit Bussy dans son Histoire Généalogique, "et n'aima jamais rien de si aimable que sa femme," Du
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coup Madame de La Fayette flétrit le mari et atteste l'honnêteté de la femme, car dès cette époque la femme délaissée ne manquait pas d'admirateurs, mais "elle n'aima jamais que son mari," dit Bussy, "bien que milles honnêtes gens" (le bon apôtre était du nombre) "eussent fait des tentatives auprès d'elle^."
Bien qu'en général la langue du dix-septième siècle soit plus propre à l'analyse morale qu'à la peinture, on pourrait croire quand il s'agit d'un portrait, qu'il y aurait une étude intéressante à faire sur le style, sa couleur, ses images. On se rappelle qu'avec cette même langue La Fontaine a pu nous faire des eaux-fortes d'une finesse incomparable et parfois d'un réalisme saisissant. Mais il ne faut chercher ni réalisme ni éclat du style dans les portraits. Bussy nous dit que Madame de Sévigné a les cheveux blonds ; Madame de La Fayette nous dit qu'ils sont admirables. Et ici c'est Bussy qui, pour une fois, n'est pas dans le goût général de son siècle: la plupart des "portraitistes" donnent aux portraits qu'ils peignent des cheveux "incomparables" ou même d'une "couleur admirable qui sied à toutes sortes de teints," la taille "belle," les yeux "brillants et doux," une bouche qui a "toutes les grâces." Madame de La Fayette ne procède pas de façon différente. Comme M. Lanson l'a si bien fait remarquer, son style est "de très haute qualité intellectuelle, sans puissance artistique^." Dès le début elle nous habitue à ce style net, sobre, un peu sec mais d'une mesure et d'un bon goût exquis. C'est ce que les contemporains admirent et Racine lui-même n'écrira pas autrement sa prose^.
Il est d'usage avant de parler des romans de Madame de La Fayette de donner un court résumé de l'histoire du genre pour aider le lecteur à mettre l'œuvre de Mme de La Fayette à la place qu'elle doit occuper dans l'évolution du roman. La situation, d'après ces résumés, est fort simple. Il eut d'abord des Astrée, des Cléopâtre, des Polexandre, des Grand Cyrus, des Clélie.
1 Costar trouve que l'inconnu ne connaît pas assez Mme de Sévigné et ajoute: "Je ne stiis pas trop mal satisfait de ce qu'il dit de votre visage et de votre taille; Mais bon Dieu! s'il était entré bien avant dans votre âme il y aurait bien découvert d'autres trésors que ceux dont il parle." Sév. Lett. I. pp. 426, 428.
2 L'Art de la Prose, p. 13. Ce jugement s'applique mieux aux œuvres de début qu'à la Princesse de Clèves.
^ Voir p. e. VHistoire de Port-Royal.
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On ne manque pas de montrer la longueur et la complexité de ces romans interminables, on cite le nombre des volumes, on compte les pages ; et leur longueur n'est pas leur seul défaut, paraît-il, ils sont romanesques, fantastiques, sans vérité dans la peinture des mœurs, complètement éloignés de la vie de ce monde et préoccupés d'une autre vie imaginaire, sans contact avec la réalité. D'autre part, l'esprit gaulois menait une réaction sourde contre cette littérature artificielle ; il la parodiait dans le Berger extravagant, et tournait lui-même au réalisme grossier dans V Histoire comique de Francion. Nous ne parlerons pas du Roman bourgeois, comme ont fait la plupart de nos devanciers, puisqu'il est de 1666. Entre ces deux genres il n'y aurait eu rien au début du XVIIe siècle. Enfin Madame de La Fayette vint. Encouragée qu'elle était par les succès de son portrait de Madame de Se vigne "l'envie dut naturellement lui venir de mettre à profit ce don de peindre les personnes et les caractères qu'on semblait lui reconnaître. Mais un autre sentiment dut lui mettre également la plume à la main. Ce fut la réaction de son bon goût et de sa sobriété contre le langage ampoulé que les romans d'alors prêtaient aux amants et contre la longueur des développements donnés à leurs aventures. Dans l'histoire du roman français, ce ne serait pas en effet faire une place suffisante à Mme de La Fayette que de ne pas reconnaître qu'elle a inauguré un art nouveau^."
Il y a du vrai dans cette façon commune d'envisager le rôle de Mme de La Fayette mais on y trouve aussi une grande part d'erreur. Nous n'avons nullement l'intention de diminuer l'importance de ce rôle mais la vérité nous défend de fausser, tant peu qu'il soit, l'histoire littéraire pour grossir l'importance et l'originahté des innovations qu'on doit à l'auteur de la Princesse de Montpensier.
Parler d'abord des "romans interminables" pour présenter subitement, en vrai coup de théâtre, le petit in 12» de Mme de La Fayette, c'est tout simplement mystifier le lecteur. Après avoir étudié les romans du temps, il faudrait leur comparer le premier roman de Madame de La Fayette — Zaïde — dont le caractère assez complexe et assez romanesque fait songer à une évolution plus qu'à une révolution. Et, d'autre part, si l'on tient à démontrer que la Princesse de Montpensier fut un événement littéraire, l'entrée en matière de cette démonstration devrait être un résumé de l'histoire, non pas du roman, mais de ^ D'Haussonville, op. cit. p. 158.
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la nouvelle. Si l'on estime qu'il faut faire un mérite à Madame de La Fayette, non seulement des dimensions de son livre, mais aussi de la façon dont elle en traita le sujet, et de la vraisemblance, de la vérité même qu'elle mit dans la peinture des personnages, il ne faudrait pourtant pas aller jusqu'à lui attribuer le monopole du bon goût et jusqu'à faire de sa première nouvelle un fait de révolution littéraire. La Princesse de Montpensier est peut-être la première nouvelle psychologique que nous lisons encore aujourd'hui; nos connaissances littéraires semblent ne pas remonter plus haut ; au lieu de nous indiquer que certaines nouvelles antérieures peuvent avoir quelques points communs avec la Princesse de Montpensier, elles se contentent de nous signaler l'existence d'énormes romans, le Grand Cyrus, la Clélie et d'autres, que personne ne lit. L'opposition est trop facile. En réalité, si Mme de La Fayette a le mérite d'avoir fait la première œuvre de ce genre, digne de venir jusqu'à nous, n'oubUons pas qu'il y eut des antécédents ignorés du grand public, mais dont l'importance littéraire est grande.
Nous remettons à notre chapitre sur la Princesse de Clèves l'étude détaillée du roman psychologique avant Madame de La Fayette, mais nous allons essayer de montrer dès maintenant quelle place occupe la Princesse de Montpensier dans l'histoire du roman. Nous nous étonnons un peu de voir présenter cette nouvelle comme la contrepartie des romans de Mlle de Scudéry. Pour nous, elle n'en est qu'un développement logique et, vu le caractère de Madame de La Fayette, presque inévitable.
Les romans romanesques s'occupaient surtout d'amour et même au milieu de leur fatras et de leur invraisemblance ils contenaient un semblant d'étude psychologique. Mlle de Scudéry reprit cette étude psychologique et l'appliqua aux amours de personnages réels, cachés sous des noms fantaisistes ou historiques. Voilà donc une étape franchie et c'est une étape importante. Ces personnages dont les modèles étaient réels n'étaient pas très près de la vérité, à notre avis, mais ils étaient suffisamment ressemblants pour être reconnus par les contemporains sans l'intervention des on-dit ou des clés, puisque Mme de La Fayette, éloignée de Paris, parvenait à les reconnaître. Victor Cousin, entraîné par la thèse qui lui est chère, et ne pouvant, comme les contemporains, séparer le vrai du romanesque, s'accusa de naïveté pour avoir pris ces portraits trop à la lettre. Nous nous garderons bien de prétendre qu'ils étaient d'une exactitude et d'un réalisme achevés, et nous n'oubherons
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pas ce que nous dit Richelet^ à ce sujet : " Il ne faut pourtant pas peindre si fort d'après nature qu'on n'aille un peu au delà ; mais sans choquer la vraisemblance. Les grands peintres le pratiquent de la sorte; et on doit les imiter." Il n'en reste pas moins vrai que Mlle de Scudéry avait à étudier ses contemporains et qu'elle arrivait à en faire des portraits ressemblants bien qu'idéalisés.
La seconde étape de cette évolution de l'étude psychologique, c'est le portrait tel que Mademoiselle l'a pratiqué. Nous n'en avons qu'un de la plume de Madame de La Fayette mais, dans une société où tout le monde s'y appliquait, il n'est pas trop osé de dire qu'elle dut en écrire plusieurs et en discuter bien davantage. Elle s'exerçait à dépeindre ses contemporains. Oui, nous dira-t-on, mais de là à la nouvelle "réaUste" si j'ose employer ce mot appliqué à la Princesse de Montpensier, il y a l'étape peut-être la plus importante dans le progrès du roman. Il fallait avoir deux choses en vue, d'abord faire une peinture vivante d'un personnage sans faire connaître le modèle et le nommer par son nom. Ensuite, il fallait, en s'y appliquant avec talent, donner à ce nouveau genre une place à côté de la Nouvelle pour arriver, en reliant une succession de portraits par une intrigue, aussi menue qu'elle soit, à obtenir la Nouvelle psychologique. Évidemment, mais ici encore les obstacles à franchir n'étaient pas insurmontables.
Plusieurs années avant la publication de la Princesse de Montpensier, on discutait sur les romans à la mode, et dans le monde que fréquentait Mme de La Fayette, on croyait à la possibihté d'un roman plus vraisemblable, sinon plus vrai. En 1656, Segrais nous représente six personnes, dont Mademoiselle, rassemblées au château de Saint-Fargeau^ et racontant des histoires à l'imitation de la reine de Navarre. Quand un conte était terminé, les personnes présentes le critiquaient; leurs observations sont fort intéressantes, car elles donnent le pour et le contre sur les questions httéraires du moment. On vient à parler des romans où figurent des personnages à noms grecs et romains. L'un les attaque, l'autre les défend et enfin Aplanice (Mme de Valençay) dit: "Et combien est-il venu d'avantures à nostre connaissance qui ne seroient point désagréables si
^ Les plus belles lettres françaises. Réflexions star le portrait, p. 118. |
^ Appelé, Le château des six tours. Les personnes présentes étaient: **
Aurélie (Mademoiselle), Fronténie (Mme de Frontenac), Aplanice (Mme de Valençay), Gélonide (La comtesse de Fiesque), Silérite (La marquise de Mauny), et Uralie (Mme de Choisy).
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elles étoient écrites? Sçait-on toutes les actions particulières? Je ne voudrois pas faire donner une Bataille où il ne s'en est point donné. Mais a-t-on publié tous les accidents qui sont arrivé dans celles qu'on a données? A-t-on divulgué toutes les galanteries qui se sont faites dans la vieille cour et sçaura-t-on toutes celles qui se font aujourdhuy^ ? "
En attendant que Madame de La Fayette divulgue de main de maître les galanteries de la vieille cour, ces dames, d'après Segrais, racontent des histoires qui font voir "les choses comme elles sont et non pas comme elles doivent être^." On va même plus loin, puisqu'on essaie de définir la nouvelle et de la distinguer du roman. Après la phrase que nous venons de citer, Segrais continue : "Au reste il me semble que c'est la différence qu'il y a entre le Roman et la Nouvelle que le Roman écrit les choses comme la bien-sçéance le veut et à la manière du Poète : mais que la Nouvelle doit un peu davantage tenir de l'histoire et s'attacher plustost à donner des images des choses comme d'ordinaire nous les voyons arriver que comme nostre imagination se les figure."
On ne peut pas dire que Segrais ait appliqué, dans le recueil, les principes qu'il énonce dans la préface et au cours des conversations critiques qui séparent les nouvelles. L'essai est pourtant fort intéressant, car il marque un pas en avant et montre que l'évolution fut graduelle — Segrais, pas plus que Madame de La Fayette, n'ayant d'un seul coup transformé le genre. On pourrait en juger d'après ce résumé de la première nouvelle du recueil. Le comte d'Arenberg, un Allemand, est attaqué par des brigands en Italie; malgré son courage il va succomber quand le comte d'Almont, un Français, se jette dans la mêlée et met les brigands en fuite. Les deux voyageurs se lient d'amitié et voyagent ensemble jusqu'au moment où le comte d'Almont est rappelé en France. Plus tard, de passage à Paris, le comte d'Arenberg désire vivement revoir son ami. Il entre dans une éghse, assiste, par un pur hasard, au mariage de cet ami et, pendant la cérémonie devient amoureux de la jeune mariée. Naturellement, il lutte contre les sentiments qui le poussent à trahir celui à qui il doit la vie. Sa résistance n'est pas assez forte et il cède au désir d'être auprès de celle qu'il aime. Déguisé en fiUe, il se fait appeler Eugénie, et entre, par
^ Les Nouvelles Françoises, ou les divertissements de la Princesse Aurélie (sans nom d'auteur). L'épître est signée: Segrais. 2 Critique de la première nouvelle.
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l'intermédiaire de sa logeuse, au service de la comtesse. Il gagne la confiance de celle-ci et veut la pousser à avouer ses vrais sentiments à l'égard de son mari. La confidence qu'il reçoit est loin d'être conforme à ses désirs car il apprend que la comtesse aima, avant son mariage, le chevalier de Florençal. Malheureusement, ce dernier qui était cadet de grande maison, était trop pauvre pour l'épouser ; il la respectait tout en l'aimant passionnément et la traitait "comme une sœur." Le mariage de la comtesse l'a mis au désespoir et, précisément au moment où elle fait ses confidences à "Eugénie," il vient de lui demander un rendez-vous d'adieu. Après avoir longuement hésité, la comtesse lui accorde une entrevue dans les jardins du Palais Royal. Sur ces entrefaites, elle apprend que son mari revient de Saint-Germain ce jour-là. Aussitôt elle charge la fausse Eugénie de porter une lettre au chevalier pour lui donner rendez -vous dans son jardin, mais elle ordonne de ne remettre cette lettre que si le destinataire est "bien opiniâtre." Non seulement elle prie sa "femme" de confiance de persuader à Florençal de ne pas chercher à la voir mais elle conclut: "ce soir la porte du jardin qui regarde sur la petite rue sera ouverte mais qu'il songe bien à ce que je fais pour lui." Arenberg souffre beaucoup en apprenant qu'il a un rival aimé et il ne sait s'il faut remettre la lettre ou appeler Florençal en duel. Après une longue promenade, il se décide à remplacer le chevaUer au rendez-vous et, au moment où il traverse les Tuileries, il déchire et jette la lettre. Le mari, en revenant, voit l'écriture de sa femme sur les morceaux de papier jetés par terre, il les ramasse. De retour chez lui, il les rassemble et lit le billet fixant le rendez-vous. Il cherche dans les cassettes de sa femme, mais ne trouve rien, la comtesse ayant brûlé les lettres de Florençal après avoir confié son secret à "Eugénie." Un examen des cassettes de cette dernière met à jour des lettres écrites par le comte à Arenberg. Le comte est, naturellement, complètement dérouté. Pour être renseigné sur l'amant de sa femme, il attend derrière la petite porte. La comtesse, prévenue des recherches de son mari, se garde bien d'y aller et pour empêcher Florençal de pénétrer dans le jardin elle fait pousser les verrous avant l'arrivéede son mari. Arenberg essaie d'ouvrir la porte et la trouve fermée. Le comte le voit faire les cent pas dans la rue, sans pouvoir le reconnaître. À la fin, exaspéré, il fond sur lui, l'épée à la main. Arenberg se défend et bat en retraite, mais le comte, furieux, se jette sur son épée et s'enferre. On le rapporte à la
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maison et la comtesse est au désespoir. "Elle s'imaginoit que toute innocente qu'elle estoit elle estoit coupable d'un si grand crime." Malgré le récit de son mari elle est convaincue que c'est Florençal qui l'a frappé. Après la mort de son mari qui, au dernier moment, apprend la vérité par la bouche de certains moines et pardonne à son ami meurtrier, la comtesse poursuit Arenberg, mais sans succès, puisqu'il s'est fait religieux en Italie. Enfin, deux années après la mort du mari, étant maintenant riche de ses biens, elle épouse le chevalier de Florençal.
Certes, ce récit est assez romanesque et les coïncidences heureuses pour la marche de l'action jouent encore un trop grand rôle, mais il faut remarquer que les incidents se produisent en France, qu'il s'agit d'un Français et d'un Allemand contemporains, et que l'époque est bien moderne puisqu'il est fait mention de la bataille de Lens^ et du départ du roi pour Saint- Germain avant le siège de Paris. Nous relevons, parmi les critiques qui suivent la nouvelle, celle-ci : au lieu de faire retirer l'Allemand dans un couvent on aurait mieux fait de le faire périr à la bataille de Cambrai qui eut heu la même année. On remarquera ce souci d'actuaUté et de vraisemblance.
Réduire un peu l'élément romanesque, sans toutefois éliminer toutes les coïncidences, châtier un peu le style, sans le débarrasser complètement de sa préciosité, développer l'étude psychologique, donner des noms historiques aux personnages et punir l'épouse, bien qu'elle n'ait péché qu'à moitié, voilà ce que semble s'être proposé Mme de La Fayette en écrivant la Princesse de Montpensier, qui dès lors apparaît, non plus comme un miracle surgi on ne sait comment ni pourquoi, mais comme le corollaire des œuvres qui l'ont précédée, et comme la mise en œuvre des opinions ambiantes^.
Notre intention n'est pourtant pas de laisser croire que le progrès accompli ne fut pas grand. Il faut hre et relire cette nouvelle pour en apprécier toutes les quaUtés, mais le résumé suivant (venant aussitôt après celui que nous avons donné d'une nouvelle de Segrais) en fera ressortir quelques-unes.
Mademoiselle de Mézières est fiancée au duc du Maine, mais
2 L'abbé d'Aubignac dans sa Macarise, 1663, réagit également contre les romans du genre Scudéry. "'Quant aux romans d'imagination," dit-il, "les sages se contentent de les mépriser sans les blâmer." Voir au sujet d'Aubignac: Charles Arnaud, Les théories dramatiques au XV II" siècle. Paris, 1881.
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le frère de son fiancé, le duc de Guise, l'aime et en est aimé. Pour des raisons politiques on désire unir Mlle de Mézières au prince de Montpensier et elle accepte d'autant plus facilement le revirement de ses parents qu'elle comprend combien il serait dangereux pour elle d'avoir un beau-frère qu'elle aimerait. Le prince son mari a un ami dévoué, le comte de Chabannes. Resté auprès de la princesse pendant l'absence de son mari à la guerre, il ne peut pourtant pas s'empêcher d'en devenir amoureux et après avoir longtemps caché son amour il le déclare. La princesse écoute Chabannes sans s'emporter et lui dit froidement qu'il ne réussira jamais auprès d'elle. Elle lui avait déjà confié que son amour pour le duc de Guise était presque éteint ; même après sa déclaration elle ne cesse pas de lui faire des confidences à ce sujet. Apprenant, peu après, que la renommée de Guise commençait à faire du bruit, elle "avoue qu'elle en sent de la joie." Après une absence de deux ans, le mari revient et l'ami dévoué fait de son mieux pour le rapprocher de sa femme, sans penser à sa propre passion. Malheureusement, le prince est bientôt rappelé à la cour et cette fois-ci Chabannes l'accompagne. Les hasards de la guerre amènent les ducs d'Anjou et de Guise tout près de Champigny, oii la princesse habite et où son mari vient de temps à autre. La rencontre inévitable se produit et non seulement Guise sent renaître tout son amour pour la princesse mais Anjou en est également épris. Le prince de Montpensier devient furieusement jaloux du duc de Guise. Pour mettre sa femme à l'abri de la guerre, il l'installe à Paris où le duc d'Anjou vient bientôt fréquenter la cour. Madame, plus tard reine de Navarre, encourage le duc de Guise qui est ainsi en bonne posture de faire un très beau mariage. Mais Guise saisit une occasion pour déclarer son amour à la princesse de Montpensier et pour lui faire plaisir abandonne toute visée sur Madame. Touchée de ce désintéressement, la princesse s'abandonne un peu à son amour, mais non sans honte. Le mari jaloux veille et la femme qui connaît cette surveillance voudrait prévenir Guise dans une assemblée et lui dire de s'occuper uniquement de Madame. Malheureusement une similitude de costume trompe la princesse et ses paroles, adressées au masque qui s'approche d'elle, sont recueillies, non pas par Guise, mais par le duc d'Anjou, qui est ainsi renseigné, du coup, et du succès de son rival et que ce dernier sacrifie Madame à la princesse. Le duc d'Anjou exploite ce qu'il vient d'apprendre pour faire tort à Guise auprès du roi et pour faire croire à la princesse
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de Montpensier que son "amant" la trahit. Ému par les reproches de la princesse, Guise fait annoncer son mariage avec la princesse de Portien. Ce sacrifice éclatant, suivi d'une explication entre lui et la princesse de Montpensier, fait faire un grand pas à leur amour et lorsque l'absence de la princesse à Champigny rend nécessaire un commerce de lettres, c'est au fidèle, bien que toujours amoureux, Chabannes que la princesse a recours pour les porter. C'est encore Chabannes qui organise l'entrevue inévitable, c'est lui encore que le mari réveillé trouve dans l'appartement de sa femme, car il fait échapper Guise et se sacrifie pour sauver la femme qu'il aime toujours. Délaissée par son mari qui la croit plus coupable qu'elle ne l'est en réaUté, ayant perdu son ami Chabannes qui a été tué à la Saint-Barthélémy, abandonnée même par Guise qui est amoureux de la marquise de Noirmoutiers, la princesse tombe malade et succombe "dans la fleur de son âge."
Cette nouvelle est loin d'être parfaite; pourtant ce résumé montre qu'on a franchi une étape depuis les Nouvelles Françaises de Segrais. On ne trouve pas encore la lutte intérieure de la Princesse de Clèves, mais il y a déjà, ébauchée, l'étude d'un caractère de femme prise entre son devoir et son cœur. Cette ébauche ne laisse pas de nous fournir des observations psychologiques assez heureuses. Quand la princesse confie à Chabannes son "inchnation" pour le duc de Guise, elle ajoute que cette incHnation est "presque éteinte." Peu après "la renommée commençant alors à pubher les grandes quaUtés qui paraissoient en ce prince, elle avoua qu'elle en sentoit de la joie." Quand elle le rencontra au bord de la rivière "sa vue lui apporta un trouble qui la fit un peu rougir." A Champigny elle lui témoigne de la froideur, mais après son départ, elle confie à Chabannes " qu'elle avoit été troublée par la honte du souvenir de l'inchnation qu'elle lui avoit autrefois témoignée; qu'elle l'avoit trouvé beaucoup mieux fait qu'il n'étoit en ce temps-là, et que même il lui avoit paru qu'il vouloit lui persuader qu'il l'aimoit encore: mais elle l'assura en même temps que rien ne pouvoit ébranler la résolution qu'elle avoit prise de ne s'engager jamais." La future reine de Navarre eut quelque attachement pour le duc de Guise. "La princesse de Montpensier apprit cette nouvelle qui ne lui fut pas indifférente et qui lui fit sentir qu'elle prenoit plus d'intérêt au duc de Guise qu'elle ne pensoit." Madame de La Fayette suit ainsi les progrès de l'amour, marquant tantôt les mouvements qui répondent au
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sacrifice fait par Guise, et tantôt les remords de la princesse qui prend de bonnes résolutions pour l'avenir. Même lorsqu'elle a la faiblesse de faire venir le duc de Guise dans son appartement, la nuit, elle demande à Chabannes d'assister à leur conversation. Ne pouvant supporter cela, le fidèle Chabannes se tint à la porte, mais "La princesse de Montpensier qui avoit quelque honte de se trouver seule avec le duc de Guise, pria plusieurs fois le comte d'entrer dans sa chambre." La princesse ne trompe pas son mari — elle est trop fière pour cela, mais elle est faible, et c'est par suite de cette faiblesse qu'elle lui est infidèle dans le cœur. Elle ne désire pas le rendez-vous avec Guise, mais les circonstances s'y prêtent, Chabannes est tout prêt à se dévouer — et la princesse n'est pas assez forte pour l'en empêcher.
Le caractère du mari n'est qu'esquissé. Mme de La Fayette nous montre un jaloux, car elle aime à décrire "le jaloux" personnage qui se retrouve dans tous ses romans. L'amant est beau, bien fait, courageux, mais en fin de compte infidèle. L'ami est traité par la princesse d'une façon qui étonnerait un peu si l'on ne savait comment JVIme de La Fayette en a usé avec Ménage. EUe croit fermement à la possibiHté de l'amour platonique et pour cela elle croit même qu'il suffit que le platonisme n'existe que d'un côté. La princesse de Montpensier sait que Chabannes est passionnément amoureux d'elle, mais elle n'y prend pas garde, ne laisse pas de lui faire des confidences capables de le rendre fou de douleur, ni de le charger de commissions qui sont de véritables suppHces.
On remarque encore la présence de tous les éléments de la Princesse de Clèves ; le cadre historique, la vie et les intrigues de la cour au XVI^ siècle, une femme distinguée, mariée sans que son cœur ait été consulté, un "amant" connu avant le mariage. De Guise refuse la sœur du roi pour faire plaisir à la princesse de Montpensier ; Nemours refusera une reine étrangère pour prouver son amour pour la princesse de Clèves. Cette dernière est encore moins coupable que la princesse de Montpensier parce qu'elle est plus forte ; eUe n'en est pas moins punie. L'infidéhté de Guise est un peu incompréhensible parce qu'elle est annoncée trop brusquement. Dans la Princesse de Clèves Mme de La Fayette laisse entendre avec plus de finesse que le duc de Nemours n'aurait pas agi autrement.
Et ce n'est pas dans l'intrigue seule que les deux ouvrages se ressemblent. Nous avons déjà dans la Princesse de Montpensier la déficatesse et la simpficité du style — avec, il est vrai.
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un peu plus de préciosité que dans le chef-d'œuvre, sans rien cependant qui détonne.
On pourrait dire pour la Princesse de Montpensier comme pour la Princesse de Clèves que la vie qu'elle décrit et les sentiments qu'elle prête à ses personnages n'ont rien du seizième siècle. Mais on n'a pas attendu les fins critiques du vingtième siècle pour s'en rendre compte ; les contemporains estimaient à sa juste valeur cette mise en scène ; ils la regardaient comme un joli masque et allaient directement aux personnages qu'elle cachait. La préface les informait que les noms de Guise, de Montpensier, de Chabannes n'étaient là que pour rehausser le ton de l'histoire. " Quelques-uns croyent que c'est une advanture de ces derniers temps, " écrit Rosteau, "ce que l'on en peut dire de plus asseuré est que rien ne peut estre plus galamment écrit^."
Intrigués par la source possible de l'histoire qui leur était contée, les contemporains ne le furent pas moins au sujet du nom de l'auteur. "Le bruit commun veut que ce soit une production de Madame de La Fayette," dit Rosteau, "assez cognue pour un des plus beaux esprits de notre cour, dautres y donnent part a JVIr le duc de la Rochefoucault."
En effet. Madame de La Fayette n'avait pubhé ni le Portrait, ni la Princesse de Montpensier sous son nom. Le premier parut "sous le nom d'un inconnu" — le second sans aucune indication d'auteur. En agissant ainsi elle ne faisait que respecter les préjugés de son temps. Le métier d'écrivain n'était pas encore favorablement considéré et on n'admettait pas qu'un noble composât et pubUât des "ouvrages de l'esprit." Celui qui succombait à la tentation devait à sa naissance de s'en cacher et de s'en excuser^. Mlle de Scudéry fait dire à Sapho : "Il n'y a rien de plus incommode que d'être bel esprit ou d'être traité comme l'étant, quand on a le cœur noble et quelque naissance. Car enfin je pose pour indubitable que, dès qu'on se tire de la multitude par les lumières de son esprit et qu'on acquiert la réputation d'en avoir plus qu'un autre, et d'écrire assez bien en vers et en prose, pour pouvoir faire des livres, on perd la moitié de sa noblesse si on en a, et l'on n'est point ce qu'est un autre de la même maison et du même sang qui ne se mêlera point d'écrire.... On vous traiste tout autrement."
Madame de La Fayette ne faisait pourtant pas grand mystère du Portrait, puisqu'il se trouvait dans un recueil fait pour Mademoiselle, en la compagnie de portraits écrits par des per-
1 Voir à l'appendice vii. cette critique inédite.
2 Voir A. Barine, La jeunesse de la Grande Mlle, p. 35.
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sonnes de même rang qu'elle. Il est même à remarquer que les portraitistes de métier tels que Mlle de Scudéry, furent exclus de la collaboration. Segrais est employé ainsi que Huet au tirage du volume et on lui permet d'en écrire les louanges — mais c'est tout.
Il n'en fut pas de même pour la Princesse de Montpensier. En publiant cette nouvelle, Madame de La Fayette faisait franchement œuvre d'écrivain ; elle prit donc grand soin de cacher son nom^. Quand on lui vola une copie de sa nouvelle,
eUe écrivit ainsi à Ménage : " Cet honneste Ferrarois quy estoit
a moy ma desrobe une copie de la Princesse de Montpensier et la donnée a vint personnes elle court le monde mais par bonheur ce nest pas sous mon nom ie vous conjure si vous en entendes parler de faire bien comme si vous ne laves jamais veue et de nier quelle vienne de moy si par hasard on le disoit^."
Mais tout en gardant l'anonymat elle s'intéresse à la pubUcation de son hvre. "Je croyois avoir de vos nouvelles aujourdhuy et de celles de la P. de M.," écrit-elle à Ménage, et plus tard, lorsque le Livre est paru, elle fait relier des exemplaires que l'on donne discrètement aux amis intimes ".... Je vous prie de demander au Hbraire, " écrit-elle à Ménage, "jusque à 30 exemplaires de nostre Princesses (sic) ie ne me soucie pas trop qu'ils soient tous si parfaitement bien relies ien voudrois seulement une demye douzaine quy le fussent fort et ie les voudrois de maroquin et dores sur tranche sils nen veulent pas tant donner comme cela ie m'en contenteray de quatres ie vous en renvoyé deux afin que vous en donnies a Mlle de Scudery et a Me Amelot et vous en prendriez pr vous de ceux quy seront bien relies que vous garderes s'il vous plait car ie prétends que mes œuvres ayent place dans vostre bibliothèque^."
Elle écrit encore à ce sujet: "Je nay pris que deux exemplaires et ie renvoyé les autres puisque vous les trouves mal reUes ien ay marque un avec un petit papier il y a une faute espouvantable a la 58eme page quy oste tout le sens^ mais cela
^ Elle a peur de passer pour un écrivain de profession et écrit à Huet : "Je vous avois bien donné un Princesse de Montpensier pour Araminte mais je ne vous l'avois pas remise pour la lui donner comme une de mes œuvres. Elle croira que je suis un vrai auteur de profession de donner ainsi mes livres. Je vous prie, racommoder un peu ce que cette imagination poirrroit avoir gâté a l'opinion que je souhaite qu'elle ait de moi."
2 Inédite : Coll. F. de C. Cette lettre est à rapprocher de celle que Mme de La Fayette adressait à Lescheraine et où elle niait qu'elle fût ;;;
l'autevir de la Princesse de Clèves.
^ Inédite.
* Lettre inédite. Madame de La Fayette exagère un peu. Voici le
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est sans remède voules vous venir demain disner et estudier avec moy."
Il est évident, d'après ces lettres, que c'est Ménage qui veilla sur l'impression de la nouvelle et on peut supposer qu'il avait aidé son élève à préparer le manuscrit pour l'impression. Toujours est-il que Mme de La Fayette écrit "nostre Princesses," et, tout en admettant qu'elle veut amadouer Ménage pour qu'il accepte les corvées désagréables, on est en droit de croire qu'elle avoue ainsi l'aide qu'il lui avait donnée. Si petite que soit sa part dans la Princesse de Montpensier il faudrait la lui allouer, et ne plus laisser à Segrais l'honneur d'un travail auquel il fut complètement étranger. Nous ignorons si Ménage aida à revoir la seconde édition de la Princesse de Montpensier publiée en 1674. La "faute épouvantable à la 58'"'"' page" est bien corrigée mais on y en a laissé glisser de plus graves^.
Par la publication de cette nouvelle Madame de La Fayette entre dans la voie où elle devait trouver une renommée durable ; non seulement elle s'exerce utilement en vue de son chef-d'œuvre mais elle gagne parmi ses amis, et auprès d'un pubhc choisi^ la
passage en question: "Le duc d'Anjou de son côté n'oublioit rien pour lui témoigner son amour en tous les lieux où il la pouvoit voir et il la smvoicô-tinuellement (sic) chez la Reine sa mère." Malgré la lettre tombée et l'espace supprimé on comprend facilement.
^ Par exemple le passage au sujet du Prince de Condé (p. 10, éd. 1662, p. 8, éd. 1674). De plus les caractères de la première édition sont plus gros et l'impression en général plus claire que dans celle de 1674.
2 C'est une erreur de dire, comme on l'a fait si souvent, que la Princesse de Montpensier passa inaperçue. Malgré les dénégations de son auteur la nouvelle fut généralement attribuée à Mme de La Fayette, dont la renommée littéraire date de ce moment. En 1663 Jean de la Forge écrit {Le cercle des femmes sçavantes, Paris, J. B. Loyson, 1663, in 12°, p. 13):
D'autres avec ardeur s'appliquant à l'Histoire, Par des chemins divers obtiendront même gloire Et scauront ajuster dans leurs doctes romans Les tendres passions avix grands événements. Mindatte et Félicie* usant de ces adresses, Tireront du tombeau deux illustres Princesses, Et trouveront cet art, en leur rendant le jour, D'acconunoder leur gloire aux soins de leur amour.
* FéUcie désigne, d'après la clef, Mme de La Fayette.
Dans les Silhouettes jansénistes, publiées par M. Griselle, nous lisons: "La Comtesse de Montpensier. C'est un petit roman fait par Mad. de La Fayette. Il n'y a rien de mieux escrit. Il y a seiilement trop d'esprit. De Brienne." Voir Rev. d'hist. litt., jan.-juin 1916, p. 224.