CHAPITRE VI LA DAME D'HONNEUR
Monsieur de La Fayette, en épousant Mademoiselle de La Vergne, lui rendit au moins un service qui compte. Il l'a faite en effet belle-sœur de Louise de La Fayette et c'est cette qualité qui lui permit d'approcher la princesse Henriette d'Angleterre de plus près qu'elle ne pouvait l'espérer. Et puisque Madame de La Fayette raconte elle-même avec la clarté qui lui est habituelle les circonstances de cette rencontre, nous ne pouvons mieux faire que de lui laisser la parole^.
" Henriette de France, veuve de Charles I^^^ roi d'Angleterre," écrit-elle dans sa préface de VHistoire d'Henriette d'Angleterre, "avoit été obUgée par ses malheurs de se retirer en France et avoit choisi pour sa retraite ordinaire le couvent de Sainte- Marie de Chaillot. Elle y etoit attirée par la beauté du heu et plus encore par l'amitié qu'elle avoit pour la Mère AngéUque^ supérieure de cette maison. Cette princesse étoit venue fort jeune à la Cour, fille d'honneur d'Anne d'Autriche, femme de Louis XIII.
"Ce prince dont les passions étoient pleines d'innocence en étoit devenu amoureux, et elle avoit répondu à sa passion par une amitié fort tendre et par une si grande fidélité pour la con-
1 Pour contrôler et pour apprécier le récit de Mme de La Fayette noua avons consulté sur Mme Henriette les ouvrages suivants: Bossuet, Or. Fun. (Jouaust); Mémoires de Mme de Motteville (Petitot, xxxvii. 414, XL. 232); de Retz (Feillet, ii. 197); de Mlle de Montpensier (Pet. XLin. 157,XLii. 389); de la Fare (Pet. lxv. 176); de Daniel de Cosnac,i. 420; de Choisy (Pet. LXiii. 385); Lettres de Guy Patin, 1846, ii. 127; La Princesse ou les Amours de Madame dans UHist. am. des Gaules, 1754, ii. 119; Bâillon, Henriette -Anne d'Angleterre; Ibid. Henriette-Marie de France; La Fayette, Henriette d'A. (Éd. Anatole France); Ibid. Mém. (et H. d'A.), Éd. Asse, etc.
2 Louise Motier de La Fayette. Sur elle et ses relations avec Louis XIII, voir Griffet, Hist.... Louis XIII; Michel Le Vassor, Idem (m. 6-13, et IX. 266-272, respectivement), et les Mém. de Madame de Motteville, et de La Porte, Montglat, Richelieu, et Nicolas de Goulas. L'article de la Grande Encyclopédie renvoie à un livre par l'abbé Sorin, Louise Angèle de la Fayette, Paris, 1892, 8". Le nom de cet auteur est inconnu à la Bibl. Nat. et nous n'avons rien trouvé dans le Cat. de la Librairie de l'année indiquée. Y a-t-il quelque faute d'impression?
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fiance dont il l'honoroit, qu'elle avoit été à l'épreuve de tous les avantages que le cardinal de Richelieu lui avoit fait envisager^. Comme ce ministre vit qu'il ne la pouvoit gagner, il crut, avec quelque apparence, qu'elle étoit gouvernée par l'évêque de Limoges^, son oncle, attaché à la Reine par madame de Senecey^. Dans cette vue il résolut de la perdre et de l'obliger à se retirer de la Cour ; il gagna le premier valet de chambre du Roi* qui avoit leur confiance entière, et l'obligea à rapporter de part et d'autre des choses entièrement opposées à la vérité. Elle étoit jeune et sans expérience, et crut ce qu'on lui dit ; elle s'imagina qu'on l'alloit abandonner et se jeta dans les Filles de Sainte- Marie. Le Roi fit tous ses efforts pour l'en tirer^; il lui montra clairement son erreur et la fausseté de ce qu'elle avoit cru ; mais elle résista à tout et se fit rehgieuse quand le temps le lui put permettre^.
"Le Roi conserva pour elle beaucoup d'amitié et lui donna sa confiance'; ainsi, quoique rehgieuse, elle étoit très consid rée,
1 D'après Asse, Art. La Fayette, Gr. Encycl. c'est Richelieu qm chercha à substituer Louise de la Fayette à Madame de Hautefort dans les affections du roi.
2 François de La Fayette, abbé de Dalon, évêque de Limoges de 1628 à 1676.
^ Marie-Catherine de La Rochefoucauld-Randan (1588-1677), mariée en 1607 à Henri de Bauffremont, marquis de Senecey, veuve en 1622, première dame d'honneur d'Anne d'Autriche, et, de 1642 à 1646, gouvernante du roi et de son frère. Elle était parente de Louise de La Fayette du côté maternel.
* Un nommé Boisenval "qui n'étoit suspect ni au roi ni à mademoiselle de la Fayette, c'étoit elle qui lui avoit fait avoir la charge de premier valet de chambre; mais quand il la vit résolue de quitter le monde, il l'abandonna, pour se livrer au cardinal, qui lui promit dans xine conférence secrette qu'ils eurent à Rueil, de prendre soin de sa fortune." Le P. Griffet, op. cit. m. 11. D'après Le Vassor, op. cit. ix. 267, aussitôt que Boisenval fut nommé premier valet de chambre Richelieu proféra contre lui des menaces qui l'ont fait agir ainsi en traître.
5 Voir Mme de Motteville, qui donne à croire qu'il n'en fit guère, et Griffet, op. cit. m. 12.
^ D'après certains historiens elle y avait souvent songé dans sa jeunesse. D'après d'autres c'est Richelieu qm choisit pour Louise un confesseur chargé de la poixsser vers la religion.
' Et il alla la voir dans son couvent au grand désespoir de RicheUeu. C'est après une de ces visites trop prolongées que le roi, se trouvant dans l'impossibilité de rentrer à Saint-Germain, a dû partager au Louvre le lit de la reine. Les historiens de l'époque nous racontent, sans ambages, que c'est à ce hasard que nous devons le grand roi Louis XIV.
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et elle le méritoit. J'épousai son frère quelques années avant sa profession^ et, comme j'allois souvent dans son cloître j'y vis la jeune princesse d'Angleterre ^ dont l'esprit et le mérite me charmèrent. Cette connoissance me donna depuis l'honneur de sa familiarité ; en sorte que, quand elle fut mariée, j'eus toutes les entrées particuhères chez elle, et, quoique je fusse plus âgée de dix ans qu'elle, elle me témoigna jusqu'à la mort beaucoup de bonté et eut beaucoup d'égards pour moi."
Madame de La Fayette paraît s'étonner d'avoir pu plaire à la princesse et elle revient sur ce sujet dans le texte de son histoire pour dire qu'elle "lui avoit été agréable par son bonheur; car, bien qu'on lui trouvât du mérite c'étoit une sorte de mérite si sérieux en apparence, qu'il ne sembloit pas qu'il dût plaire à une princesse aussi jeune que Madame^."
Pourtant les deux femmes avaient des traits communs: Madame, malgré sa coquetterie et le désir qu'elle avait d'être aimée, malgré ses imprudences aussi, nous paraît avoir été d'un caractère franc et sincère. Peut-être était-ce la présence de cette même quahté chez Madame de La Fayette, que La Rochefoucauld qualifie de vraie, qui, parmi les intrigues et les trahisons de sa cour, a captivé le cœur de la princesse.
De plus, bien que par modestie Madame de La Fayette n'en parle pas, peut-être existait-il un sentiment de reconnaissance chez Madame. En effet la princesse pouvait se rappeler, à cette époque où son frère était roi d'Angleterre et elle-même femme de Monsieur, que Madame de La Fayette avait jadis été de ses amies lorsque son frère errait de France en Hollande, et de la Hollande en Ecosse* et qu'elle-même devait rester couchée dans sa chambre au Louvre, faute d'argent pour faire du feu^.
^ Ici on se trouve en face d'tine difficulté qu'aucvin des commentateurs du texte n'a relevée autant que nous sachions. Mme de La Fayette s'est mariée en 1655. Mlle de La Fayette fit profession le 28 juillet 1638. Estce que le mot "avant" est une faute de copiste povir "après"? Nous sommes allé consulter le seul manuscrit que nous connaissons et c'est bien "devant" que nous avons trouvé. L'explication la plus naturelle est celle-ci : Mme de La Fayette pensait au moment où Louise a succédé à Mme l'Huillier, première supérieiire du couvent.
2 Henriette-Anne, dernière fille de Charles I*""^ et d'Henriette de France (qui était fille de Henri IV et de Marie de Médicis), née le 16 juin 1644, à Exeter en pleine guerre civile.
^ Histoire d'Henriette d'Angleterre, Éd. A. France, p. 41.
* Voir aussi de Retz, Mém. in. 112.
« Ibid. n. 197, et Mme de Motteville, Petitot, xxxvn. 414.
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Quoi qu'il en soit, il est certain que Madame de La Fayette devint la favorite de la princesse après le mariage d'Henriette d'Angleterre. Peu de temps après ce mariage Loret^ en nous décrivant une fête à Fontainebleau (le 5 septembre 1661) fait
mention de
La Reyne mère d'Angleterre Anne et Therèze nos deiix reines
Monsieur et Madame
La Fayette et la jeune Guiche.
Aux fêt€s, elle n'était que dame d'honneur, mais elle passait ses après-midi chez Madame, la suivait au Cours, soupait chez Monsieur et terminait la journée "parmi les plaisirs de la comédie, du jeu et des violons^." À certains moments de cette vie brillante, elle cessait d'être une dame d'honneur pour devenir une amie. C'est un de ces moments d'intimité qu'OUvier d'Ormesson^ nous dépeint dans son journal. "En effet l'on sçut depuis que, le dimanche précédent Madame étant à Saint- Cloud avec Monsieur, avoit disné en pubUc, s'estoit amusée avec Madame de La Fayette à la décoiffer pour voir les blessures qu'elle avoit eues à la teste d'une chute d'un châssis sur la teste ; qu'elle luy avoit demandé si elle avoit eu peur de la mort. . . .etc."
Ce petit tableau est charmant. On voit que Madame, renommée pour sa douceur*, parlait sur un ton autrement sympathique que cette mauvaise langue de Bussy qui, répondant à Madame de Montmorency, écrit: "Je suis fâché, pour Vintérèt de Madame, qu'une corniche ait cassé une tête qui lui plaît. Si l'on peut vous dire une turlupinade, ce n'est pas la plus illustre tête que les corniches et même les cornes n'ont pas respectée"
etc.^
Pourtant, même dans ces moments d'intimité. Madame ne parlait pas à son amie de " certaines affaires "—du cœur. Avaitelle peur que la divine raison de sa dame d'honneur ne lui fît honte ou que celle-ci lui donnât des conseils trop sages et trop sensés pour qu'une princesse romanesque pût les suivre? Toujours est-il, que Madame de La Fayette écrit : " Je n'avois aucune part à sa confidence sur de certaines affaires, mais quand elles étoient passées, et presque rendues pubUques, elle prenoit plaisir à me les raconter e." C'est pendant une de ces conversations qui eut Heu après l'exil du comte de Guiche en 1665,
1 III. 401. 2 La Fayette, op. cit. 42. ^ journal, n. 592.
« Voir Cosnac, i. 420, et Bossuet, Or. Funèbres.
5 Corr. I. 264. ^ La Fayette, op. cit. p. 5.
118 Madame de La Fayette [ch.
que Madame lui dit: "Ne trouvez -vous pas..,, que si tout ce qui m'est arrivé et les choses qui y ont relation étoit écrit, cela composeroit une joHe histoire? Vous écrivez bien, ajouta-t-elle; écrivez, je vous fournirai de bons mémoires^."
Madame de La Fayette entra "avec plaisir dans cette pensée " et sur le champ dressa un plan de l'histoire de Madame Henriette. Mais de la part de la princesse ce n'était qu'une idée passagère; le travail fut bientôt abandonné par elle, et Madame de La Fayette n'y songea plus pendant quatre ou cinq ans. En 1665, ce projet revint à l'esprit de Madame et elle désira qu'on le reprît. Elle revit le lendemain tout ce que Madame de La Fayette avait écrit la veille et elle y prit tant de goût, nous dit cette dernière, que, pendant un voyage de deux jours à Paris, "elle écrivit elle-même ce que j'ai marqué pour être de sa main et que j'ai encore." Ces marques n'ont malheureusement pas été conservées à l'impression, mais voici sans doute un des passages en question: "Il (le roi) envoya prier Montalais de lui dire la vérité ; vous saurez ce détail d'elle. Je vous dirai seulement que le maréchal (de Gramont), qui n'avoit tenu que par miracle une aussi bonne conduite" etc.
Voilà donc Madame de La Fayette historiographe de Madame. M. Eugène Asse s'efforce de montrer qu'elle possédait les quahtés nécessaires à cette fonction. "Cette femme si bien douée par la nature pour devenir un historien," écrit-il 2, "n'y fut pas moins aidée par les circonstances, par les exemples qu'elle eut de très bonne heure sous les yeux, et peut-être par les leçons qu'elle reçut. On a dit que l'histoire n'était jamais mieux écrite que par les hommes d'état. Madame de La Fayette fut élevée au milieu des plus grands de son temps" etc. Van Laun^ fait mieux encore : il ne parle de Madame de La Fayette dans son gros ouvrage sur la littérature française qu'à propos de ses études historiques. "Her chief talent," écrit-il, "was in romantic biography and she left behind two books containing the ripest fruit of her well trained and judicious mind, History of Henrietta ofEngland and Memoirs ofthe Court of France during the years 1688 and 1689."
Il est vrai qu'il mentionne incidemment que cette même La Fayette écrivit la Princesse de Clèves. "The story of an honest married woman in love with another than her husband."
1 Ibid. p. 6.
^ À la page v de la préface de son éd. des Mém. ( Jouaust). 3 Hist. of French Lit. 11. 160.
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Certes, nous sommes loin de contester la valeur di'HenrieUe d* Angleterre en tant qu'œuvre historique. Monsieur Jules Lair, en écrivant sa charmante histoire de Louise de La Vallière^, met souvent le récit de Madame de La Fayette en regard des documents contemporains et toujours cette confrontation atteste l'exactitude du récit. Mais a-t-on assez examiné la nature de cette œuvre ? A force de la prendre pour un travail historique on en arrive à en faire une critique telle que celle-ci: "Entre Madame et lui (Monsieur) leur cour était un lieu d'une agitation inconcevable, une sentine de médisances et de calomnies, de petites perfidies, de petites trahisons, de quoi donner la nausée, même lorsqu'elle est racontée par Madame de La Fayette. Je ne sais, en vérité, si cette dernière a rendu service à sa chère princesse en écrivant son Histoire de Madame Henriette. A part les premières pages jusqu'au mariage, et la belle scène de la mort tout à la fin, le reste est un tissu de riens si méprisables, à tous égards, que le hvre en tombe des mains. Voilà donc tout ce que l'auteur de la Princesse de Clèves a trouvé à dire d'une personne aussi en vue, d'une belle-sœur à qui Louis XIV confiait les secrets de sa politique et qu'il avait failli trop aimer^."
L'auteur de cette page nous paraît s'être laissé entraîner un peu trop loin. L'historien peut avoir une déception s'il a recours au Hvre de Madame de La Fayette pour avoir des renseignements sur les grands événements de l'époque. Arvède Barine aurait dû se rendre compte de la véritable nature du hvre. Elle aurait vu ensuite que le tissu de riens n'est pas si méprisable qu'elle le croyait.
ReHsons attentivement quelques passages de la préface à.'' Henriette d'Angleterre. "L'année 1665 le comte de Guiche fut exilé. Un jour qu'elle (Madame) me faisoit le récit de quelques circonstances assez extraordinaires de sa passion pour elle ; 'Ne trouvez-vous pas,' me dit-elle, 'que, si tout ce qui m'est arrivé et les choses qui y ont relation étoit écrit, cela composeroit une joUe histoire? Vous écrivez bien,' ajouta-t-elle, 'écrivez, je vous fournirai de bons mémoires.' "
Notons sans plus tarder qu'il s'agit d'un récit rapportant des faits réels avec les choses qui y ont relation, tout en n'ayant
1 Voir bibliog. Voir aussi à ce sujet D'Aumale, Hist. des Pr. de Condé, vu. 206, note: "Les lettres adressées à la reine de Pologne confirment
ce charmant récit — par Mme de La Fayette Rien de plus exact et
de plus juste que l'ensemble du récit, rien de plus vrai que cette peinture. "
2 A. Barine, Louis XIV et la Grande Mademoiselle, p. 168.
qu'un intérêt secondaire, et que c'est une conversation sur le comte de Guiche qui en donne l'idée à la princesse. Madame de La Fayette qualifie cette idée de "fantaisie" et nous dit que ce fut une fantaisie qui passa bientôt. Elle revint cinq ans plus tard et de nouveau l'on s'amusa à écrire. "Madame 'badinoit' avec moi," dit Madame de La Fayette, "sur les endroits qui me donnoient le plus de peine." Le travail est encore abandonné, pour n'être plus repris, car le récit de la mort de Madame est ajouté comme un appendice et l'auteur ne fait aucun effort pour combler la lacune qui existe entre le moment où est interrompue l'histoire proprement dite et le dénouement tragique. "La mort de Madame," explique -t-elle, "ne me laissa ni le dessein ni le goût de continuer cette histoire et j'écrivis seulement les circonstances de sa mort, dont je fus témoin." Quels motifs dictèrent cette résolution ? Quel moyen plus agréable et plus sûr pour perpétuer la mémoire de sa chère princesse que d'achever l'histoire de sa vie? Nous croyons que si Madame de La Fayette ne continua pas son œuvre, c'est parce qu'elle sentait que c'était une histoire trop frivole pour être continuée après la mort terrible de l'héroïne. Peut-être aussi la considérait-elle comme finie déjà en tant qu'œuvre d'art. Pour nous le vrai titre de ce livre c'est Le roman de Madame et du œmte de Guiche "avec les choses qui y ont relation." Et voici le passage qui clôt ce roman. "Enfin le jour du départ arriva; le comte avoit toujours la fièvre, il ne laissa pas de se trouver dans la rue avec son déguisement ordinaire ; mais les forces lui manquèrent quand il fallut prendre le dernier congé. Il tomba évanoui, et Madame resta dans la douleur de le voir dans cet état, au hasard d'être reconnu, ou de demeurer sans secours. Depuis ce temps-là Madame ne l'a point revu." C'est là la fin du roman de Guiche et de V Histoire de Madame.
Pour nous, c'est la pensée que la galanterie de ce récit ferait un trop saisissant contraste avec le tableau tragique de la fin de Madame, qui empêcha Madame de La Fayette de le pubher. Elle l'écrivit pour amuser Madame, et non pas pour lui "rendre service"; elle le garda ensuite parmi ses lettres et ses papiers intimes. Arvède Barine aurait pu lui en savoir gré et s'en prendre aux indiscrets qui n'ont pas respecté l'intention de Madame de La Fayette.
Quant à nous, nous leur sommes bien reconnaissant d'avoir sauvé cet ouvrage de l'oubh et tout ce que nous venons de dire à son sujet n'est pas pour diminuer la valeur de l'œuvre. Si nous ne voulons y voir qu'un simple récit, nous ne nions pas
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comme nous l'avons déjà dit, sa valeur historique, mais nous goûtons surtout ce travail comme Histoire morale de Madame Henriette.
Si le sieur Rosteau se trompa — et son erreur ne lui échappa pas entièrement — en classant la Princesse de Montpensier sous la rubrique "Histoire,^"' de notre côté nous nous trompons peutêtre en donnant à l'Histoire de Madame Henriette le titre de roman. C'est pourtant sous ce jour que nous aimons à regarder cet ouvrage. Pour nous c'est un roman vrai — et en l'écrivant Madame de La Fayette fait un excellent apprentissage de son métier de romancier.
La première partie nous introduit à la cour et nous présente, par le moyen d'une série de portraits, faits selon les règles^, tous ceux qui s'y trouvent. Les amours du roi tiennent relativement beaucoup de place et donnent le ton à tout le livre, et l'objet principal n'est pas de faire une galerie de portraits mais de créer l'atmosphère de la cour. Madame de La Fayette termine ainsi: "Le reste des belles personnes qui étoient à la Cour ont trop peu de part à ce que nous avons à dire pour m'obliger d'en parler; et nous ferons seulement mention de celles qui s'y trouveront mêlées selon que la suite nous y engagera."
Dès le début de la seconde partie, Madame de La Fayette fait l'historique du mariage de Madame, et aussitôt elle remonte en arrière pour faire mention du roi, qui, pendant un instant, fut regardé comme un mari possible pour la princesse d'Angleterre, mais "Le Roi, au contraire, témoigna de l'aversion pour ce mariage et même pour sa personne." Buckingham apparaît à la page suivante et c'est ensuite le comte de Guiche.
Avec lui nous entrons dans le roman. De Guiche "voyoit Madame à tous moments — avec tous ses charmes; Monsieur prenoit même le soin de les lui faire admirer : enfin il l'exposoit à un péril qu'il étoit presque impossible d'éviter^."
Mais si ce qui doit arriver est inévitable, il peut se rencontrer des difficultés en chemin. Le roi changera d'avis au sujet des charmes de la princesse, autrefois méprisée, et Madame de La Fayette nous le fait savoir dans un paragraphe qui dépeint bien Madame dans le milieu "galant" oii elle vivait. "Après quelque séjour à Paris, Monsieur et Madame s'en allèrent à Fontainebleau. Madame y porta la joie et les plaisirs. Le Roi connut, en la voyant de plus près, combien il avoit été injuste en ne la
1 L'imprimeior de l'édition de 1720 a intercalé des titres pour chaciin de ces portraits. ^ P. 42.
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trouvant pas la plus belle personne du monde. Il s'attacha fort à elle et lui témoigna une complaisance extrême. Elle disposoit de toutes les parties de divertissement; elles se faisoient toutes pour elle, et il paroissoit que le Roi n'y avoit de plaisir que par celui qu'elle en recevoit. C'étoit dans le milieu de l'été : Madame s'alloit baigner tous les jours; elle partoit en carosse, à cause de la chaleur et revenoit à cheval, suivie de toutes les dames, habillées galamment avec mille plumes sur leur tête, accompagnées du Roi et de la jeunesse de la Cour; après souper on montoit dans les calèches et, au bruit des violons, on s'alloit promener une partie de la nuit autour du canal."
Cet attachement fit du bruit, à un tel point qu'il fut convenu que le roi ferait semblant d'être amoureux de quelque autre personne de la cour. Parmi les trois personnes qui servaient ainsi de masques pour égarer la cour, se trouvait La Valhère. Le roi s'y attacha sérieusement, au grand chagrin de Madame et ainsi il éloigna Guiche, amoureux lui aussi de Mademoiselle de la Vallière, mais pas assez "pour s'opiniâtrer contre un rival si redoutable." Guiche revint donc à Madame, et tous deux s'avancèrent d'un pas vers l'inévitable que Madame de La Fayette n'était pas seule à prévoir. "Longtemps avant qu'elle fût mariée, on avoit prédit que le comte de Guiche seroit amoureux d'elle."
La troisième partie, toute d'intrigues, raconte l'histoire du roi et de La ValUère, l'exil de Guiche, le rôle de Vardes et de Montalais. Pendant l'exil, Madame rompt avec de Guiche. Cette partie commence ainsi: "Le comte de Guiche n'avoit point suivi le Roi au voyage de Nantes," elle se termine par un éclaircissement de toutes les fantaisies de Vardes.
La quatrième partie débute par les paroles suivantes: "Dans ce temps le comte de Guiche, revint de Pologne." Il "se raccommoda" avec Madame, mais se croyant forcé de quitter le pays par suite des intrigues dans lesquelles il avait été mêlé et qui furent connues du roi, il eut avec Madame cette dernière entrevue dont nous avons déjà parlé. "Il tomba évanoui, et Madame resta dans la douleur de le voir dans cet état, au hasard d'être reconnu, ou de demeurer sans secours. Depuis ce tempslà Madame ne l'a point revu." (Fin de l'Histoire de Madame.)
On pubUa à la fin de cette histoire de Madame de belles pages de Madame de La Fayette sur la mort d'Henriette. Comme il existe une lacune entre ce dernier tableau et la quatrième partie, on éprouva le besoin de la combler en citant d'autres
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mémoires de l'époque. Cela est utile pour l'histoire; car la Vie de Madame en tant qu'histoire est incomplète. Mais si l'on veut bien la considérer au point de vue roman (et si l'on admet que la Relation de la Mort de Madame est une chose à part) elle est complète. Il y a en effet, une exposition, des péripéties, un nœud et un dénouement. On peut même voir des ressemblances entre cette "Histoire" et la Princesse de Clèves. Tous les deux débutent par des portraits et des intrigues de cour ; tous les deux traitent d'une femme mariée sans amour, qui est tentée par un amoureux séduisant ; elles pèchent un peu, mais résistent et ne tombent pas complètement. Les deux œuvres montrent un mari jaloux, toutes les deux s'achèvent dans la tristesse. Certes nous ne dirons pas que Madame a l'étoffe d'une princesse de Clèves, ni que Monsieur est l'esquisse du prince.
D'autre part, entre de Guiche et de Nemours, nous préférerions peut-être Guiche, comme plus romanesque et moins dangereux au fond, que l'homme "admirablement bien fait" que fut Nemours. En somme nous voyons dans V Histoire d'' Henriette, un exercice fort utile pour celle qui a déjà écrit la Princesse de Montpensier et qui écrira plus tard la Princesse de Clèves.
Cet exercice ne fut pas des plus faciles. Madame de La Fayette elle-même admet que "C'étoit un ouvrage assez difficile que de tourner la vérité, en de certains endroits, d'une manière qui la fît connoître, et qui ne fût pas néanmoins offensante ni désagréable à la Princesse^." En effet, elle se trouvait prise entre son amour de la vérité et ses devoirs envers sa maîtresse. Elle s'en est tirée à merveiUe car, bien qu'elle ait pu Hre à Madame Henriette le récit qu'elle avait fait et mériter son approbation, il n'y a nulle servihté dans ce petit livre. "Le comte de Guiche et elle (Montalais)," écrivit-eUe, "se mirent dans l'esprit qu'il falloit qu'il vît Madame en particulier. Madame qui avoit de la timidité pour parler sérieusement n'en avoit point pour ces sortes de choses. Elle n'en voyoit point les conséquences'^.'''' Et ailleurs eUe parle ainsi du roi à l'occasion de la disgrâce de Fouquet : "Il y avoit longtemps que le Roi avoit dit qu'il vouloit aller à Vaux. ...et quoique la prudence dût l'empêcher (Fouquet) de faire voir au Roi une chose qui marquoit si fort le mauvais usage des finances et qu'aussi la bonté du Roi dût le retenir d'aller chez un homme qu'il allait perdre, néanmoins ni l'un ni l'autre n'y firent aucune réflexion^."
1 Préf. par Mme de La Fayette, p. 7, Éd. France.
2 Op. cit. p. 64. 3 p, 53,
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Dans toute cette histoire, pleine d'intrigues et d'amours, Madame de La Fayette montre cette délicatesse qui lui est particulière; une jeune fille lirait sans rougir ces pages où figurent à tour de rôle le roi, le comte de Guiche, Buckingham, Marsillac et Vardes — pourvu qu'elle fût très innocente. Madame de La Fayette est fine et maligne et ce qu'elle ne dit pas en toutes lettres elle permet aux initiés de le lire entre les lignes. "Il étoit beau, bien fait," dit-elle de Monsieur, "mais d'une beauté et d'une taille plus convenables à une princesse qu'à un prince: aussi av oit-il plus songé à faire admirer sa beauté de tout le monde, qu'à s'en servir pour se faire aimer des femmes, quoiqu'il fût continuellement avec elles. Son amourpropre sembloit ne le rendre capable que d'attachement pour lui-même^."
L'embrouillement de toutes les intrigues et contre -intrigues n'empêche pas l'auteur d'écrire un récit fort clair et fort simple. Malgré cette simphcité il y a des pages qui ne manquent pas de grandeur : celle par exemple où Madame de La Fayette fait voir l'ombre de Mazarin qui "étoit encore la maîtresse de toutes choses." La pénétration, le sens psychologique ne sont pas absents de passages exquis comme celui-ci: "Cette Reine^ s'apphquoit tout entière au soin de son éducation^ et le malheur de ses affaires la faisant plutôt vivre en personne privée qu'en souveraine, cette jeune princesse prit toutes les lumières, toute la civilité et toute V humanité des conditions ordinaires'^ ^ Nous avons signalé tout-à-l'heure la relation de la mort d'Henriette. Que ne pouvons-nous transcrire certains passages de cet émouvant récit ? L'auteur, qui connaissait si bien la princesse^ et qui était douée d'une vive sensibihté, dont on ne lui a pas assez fait mérite, se retient malgré sa douleur et nous fait un récit dont la simphcité va droit au cœur. Pour bien comprendre combien cette nuit fut tragique, c'est à ce récit qu'il faut aller et non pas à la magnifique oraison funèbre de Bossuet.
Bossuet nous émeut lui aussi, et parfois les larmes arrêtent sa parole; mais il s'élève bien vite à des considérations philosophiques; il est le prophète, le Père de l'EgHse qui parle de
ip. 16.
^ Henriette-Marie, veuve de Charles I«^
^ C. à d. à l'éducation de sa fille, plus tard Madame.
^ "Il y a aujourd'hui trois ans," écrit-elle le 30 juin 1673 à Mme de Sévigné, " que je vis mourir Madame: je relus hier plusieiu"S de ses lettres, je suis toute pleine d'elle."
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la mort et non pas à' une mort. Chez Madame de La Fayette on sent la souffrance de l'amie et on devine les sentiments qui étreignaient son cœur dans cette chambre de Saint-Cloud oii roi, princes, évêques, prêtres, médecins couraient, discutaient en chuchotant dans les antichambres, tous également impuissants devant l'ange de la mort. Et cependant la victime qui se croyait empoisonnée, qui souffrait physiquement et moralement, tantôt demandait si la mort viendrait sans tarder et tantôt se préparait à "mourir dans les formes." Le dix -septième siècle avait toujours écarté de sa Uttérature l'image de la mort; au théâtre on meurt dans les couUsses ou si, comme dans Phèdre, on meurt en scène, c'est pour que la punition et le châtiment d'une pécheresse soient complets et pubUcs. À part les orateurs sacrés, on dirait que les écrivains de l'époque n'ont jamais imaginé pour un instant qu'il pût y avoir de la beauté grandiose dans la mort même, sans l'aide d'embellissements poétiques. La mort de Madame Henriette a fourni un thème à plusieurs personnes qui l'ont développé sans nulle prétention Httéraire^ et leurs récits sont très émouvants. Celui de Madame de La Fayette cependant les dépasse de beaucoup, car d'une part elle était fortement émue et d'autre part elle se gardait bien de laisser déborder sa douleur. Cette émotion contenue nous a donné quelques pages qui suffiraient presque seules à faire vivre le nom de l'auteur et à la faire aimer.
Nous avons dit plus haut pourquoi Madame de La Fayette n'acheva pas l'histoire d'Henriette d'Angleterre. Elle n'eut donc pas la tentation de Hvrer son œuvre aux libraires et au pubUc...
Quand enfin, en 1720, le manuscrit trouva un imprimeur, ce fut en Hollande. L'éditeur, Michel Charles le Cène, ne le distingua nullement d'un tas d'autres libelles qui encombraient ses ateUers. Les noms propres, mal lus, furent pour la plupart défigurés. Un éditeur ignorant y ajouta des notes qui ne pouvaient qu'égarer le lecteur.
En 1853 A. Bazin réédita le volume "à peu près parfaitement" dit un de ses critiques^. Mais cet ouvrage paraît avoir joué de malheur car Bazin mourut avant l'impression de son manuscrit et l'imprimeur laissa subsister plusieurs coquilles. Enfin en 1882, Madame de La Fayette trouva, en la personne de M. Anatole France, un éditeur digne d'elle et le lecteur moderne pourra lire la Vie de Madame Henriette dans
1 P. e. le récit de Feillet, ms. Arsenal.
2 Loiiis Énaiilt dans VAthenaeum français, 16 avr. 1853.
126 Madame de La Fayette [ch. vi
la jolie édition de la Bibliothèque des Dames où l'éminent romancier épuise à peu près le sujet dans une préface aimable et savante^.
^ Cette édition, pourtant, n'est pas exempte de fautes. À la page 5, note 1 , Madame de La Fayette pour Mademoiselle de La Fayette pourrait induire en errevir: Cambont pour Cambout, p. 127, note 1 (avec une faute d'impression, 3 povir 1). P. xliii, note 1, le N» de la p. est liv et non xliv. Page 1, la lettre de Marie de Gonzague est datée 1644 au lieu de 1664. Mais ce ne sont là que coquilles d'impression sans importance.