‹ Madame de La Fayette; sa vie et ses œuvresChapitre 10 sur 36 · LE ROMANCIER · texte numérisé non relu

LE ROMANCIER

Après la nouvelle et le roman vécu que sont respectivement la Princesse de Montjpensier et Henriette d'Angleterre, Madame de La Fayette aborda le roman romanesque. Elle n'y a qu'à demi réussi, d'abord parce que le genre ne lui convenait pas et surtout, nous semble-t-il, parce qu'elle fut gênée par ses collaborateurs. On s'est plu à démontrer que Zdide est bien d'elle et non pas de Segrais, Nous reparlerons de cela plus loin, mais il faut dire d'ores et déjà que Madame de La Fayette n'est que l'un des auteurs de ce roman.

Nous croyons — sans oser l'affirmer — que Madame de La Fayette commença de bonne heure à écrire des nouvelles. L'une d'elles, qui relevait du genre historique, fut publiée sous le titre de La Princesse de Montpensier; il restait parmi ses papiers d'autres essais, dont quelques-uns remontaient peut-être à l'époque du séjour au Havre^. Lorsque Madame de La Fayette relut avec La Rochefoucauld^ et Segrais VAstrée, VAmadis et les romans de Mlle de Scudéry, l'idée lui vint peu à peu ou bien d'utiliser ses essais de jeunesse, ou bien même d'essayer de composer un roman tout d'une pièce. Mais il nous semble que si elle avait suivi ses propres inclinations elle n'aurait pas ''remonté le courant" qui entraînait le roman vers des directions nouvelles pour écrire un ouvrage tel que Zdide. Son imagination

1 On remarquera que Zaïde est le seul de ses romans où il est question des voyages en mer et des aventures; les scènes principales se passent aux bords de la mer. Tout ce mouvement semblerait indiquer une œu\Te de jeunesse, et le cadre aurait pu être suggéré par un séjour prés de l'océan. Nous n'insistons pas siir cette hypothèse, n'étant pas tout à fait sûr que Mlle de La Vergne ait séjourné au Havre.

2 Longuerue, L. du F. de, Longiiervuna.... 1754, p. 81. "....Tous les après-midi il s'assembloit avec Segrais chez Madame de La Fayette, et on y faisoit une lecture de VAstrée:' Mme de La Fayette recueillit Segrais chez elle quand il quitta le Luxembourg. Du Pradel, dans sa liste des membres de l'Académie (1676), donne l'adresse de Segrais "rue de Vaugirard, vers le Calvaire " — c'est à dire chez Madame de La Fayette. Voir Le Livre Commode des adresses de Paris, ii. p. 281 dans l'Édition Elzév.

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n'était pas assez puissante pour cela, ce n'était pas dans ses goûts, et le travail était de trop longue haleine pour une femme qui "aimait le changement en toutes choses." Or, il arriva qu'au moment où elle entreprit ce travail, elle avait auprès d'elle La Rochefoucauld, Segrais et Ménage. Segrais nous dit la part qu'il eut au travail: "La Princesse de Clèves est de Madame de La Fayette qui a méprisé de répondre à la critique que le P. Bouhours en a faite^, Zdide qui a paru sous son nom est aussi d'elle. Il est vrai que j'y ai eu quelque part, mais surtout pour la disposition du Roman où les règles de l'art sont observées avec grande exactitude^." Eh bien ! n'en déplaise à Segrais, nous osons croire que si Mme de La Fayette avait eu un peu plus de confiance en elle-même, elle aurait produit, sans le secours de Segrais, un roman moins touffu et, disons le mot, moins ennuyeux. On a beau s'extasier sur Zdide parce que ce Uvre est de Mme de La Fayette, on a beau faire remarquer qu'il est plus court que d'autres romans de l'époque, on a beau sou- Hgner les réelles quahtés du style, il n'en reste pas moins vrai que l'intérêt en est très inégal et l'obligation de le lire d'un trait est extrêmement pénible. Le lecteur qui ne voudra pas s'y résoudre, (et il aura tort, car il est des épisodes où l'on retrouve Madame de La Fayette) pourra juger des efforts de Segrais d'après ce résumé de l'œuvre. L Histoire de Consalve et de Zdide commence — Consalve raconte sa vie à Alphonse — Récit principal — Histoire d'Alphonse et de Bélasire — Récit principal — Histoire de don Garcie et d'Herménésilde^ — Récit principal — Histoire de Zaïde et de FéHme — Histoire d''Alamir, prince de Tharse — Suite de l'histoire de Zaïde et de Féhme — Récit principal — Suite et fin de l'histoire de Zaïde — Sîiite et fin du récit principal.

La composition est mauvaise pour deux raisons, qui toutes les deux ont du poids. D'abord, l'action est double : (a) l'histoire de Consalve et de Zaïde, (6) l'histoire d'Alamir et de Félime; de plus, on sent l'effort à chaque pas. H est par trop évident que l'histoire épisodique d'Alphonse et Bélasire menace depuis le début du récit et qu'elle pourrait bien des fois venir assez naturellement, si le récit de Consalve, héros du roman, ne devait passer le premier et s'il n'exigeait qu'aucun autre récit ne vienne immédiatement après lui. Le résultat de cet effort

^ Segrais se trompe comme l'ont fait la plupart de ses contemporains. La critique n'était pas de Bouhours. Voir chap. sur la P. de Clèves.

2 Segraisiana, Paris, 1722, in 12°, p. 9.

3 Histoire nécessaire, il est vrai, au récit principal.

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vers une composition régulière est que l'histoire d'Alphonse est située à sa place, quand le départ de Zaïde arrête l'action, mais qu'il vient d'une façon tout à fait inattendue. Enfin, malgré les grands mérites de ce récit, mérites sur lesquels nous insisterons plus tard, on se demande vraiment pourquoi Alphonse figure dans l'histoire de Zaïde, si ce n'est pour faire parler Consalve dans son désert et pour que son récit fasse pendant "selon les règles de l'art" à celui d'Alphonse. Toujours est-il qu'une fois que Consalve a quitté son "désert," Alphonse disparaît du roman.

En somme si Segrais n'a fait qu'arranger les choses, de sorte que chaque fois que le récit fait un pas en avant, un épisode intervienne pour en arrêter la marche — à tel point que l'esprit se fatigue à suivre l'action principale à travers ces parenthèses — il n'avait pas Heu de se vanter.

Quant à La Rochefoucauld, l'éditeur de ses œuvres réclame en sa faveur une intervention, qui se serait manifestée par sa critique, ses conseils, de détail au moins, dans la rédaction de ce Hvre. Cette intervention est plus difficile à préciser que ne l'est celle de Segrais ; mais on peut admettre, au besoin, que là où les personnages font un examen de conscience et s'expriment en des phrases qui ressemblent à des maximes, la voix d'un homme qui était spéciahste en la matière fut sans doute écoutée. Est-ce lui qui fait dire : " On est jaloux sans sujet.. . .quand on est bien amoureux" et ailleurs: "les jalousies des amants ne sont que fâcheuses, mais celles des maris sont fâcheuses et offensantes " ? Quelle que soit la part qu'il ait prise à la rédaction de Zaïde, il est certain qu'il a soumis certains passages à ses amis pour en avoir leur opinion. Voici un de ces passages; on remarquera que c'est justement l'une de ces analyses de sentiments dont nous venons de parler, et on pourra supposer, sans trop hasarder, que la page est de La Rochefoucauld.

"J'ai cessé d'aimer toutes celles qui m'ont aimé et j'adore Zaïde qui me méprise. Est-ce sa beauté qui produit un effet si extraordinaire, ou si ses rigueurs causent mon attachement? Seroit-il possible que j'eusse un si bizarre sentiment dans le cœur et que le seul moyen de m'attacher fût de ne m'aimer pas ? Ha ! Zaïde, ne serai- je jamais assez heureux pour être en état de connoître si ce sont vos charmes ou vos rigueurs qui m'attachent à vous^?"

1 Portefeuille de Valant, BibI, Nat. ms. T. n. î°^ 162-3. Voir à ce sujet La Rochefoucauld, Éd. G. É. in. 10-11, et l'album.

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Après avoir été examiné par ses amis et remanié par les collaborateurs, ce passage devient dans Zaïde:

"Je n'ai pu aimer toutes celles qui m'ont aimé: Zaïde me méprise et je l'adore. Est-ce son admirable beauté qui produit un effet si extraordinaire ? ou seroit-il possible que le seul moyen de m'attacher fût de ne m'aimer pas? Ah ! Zaïde, ne me mettrezvous jamais en état de connoître que ce ne sont pas vos rigueurs qui m'attachent à vous^? "

Madame de La Fayette paraît avoir appliqué à cet endroit son principe qu' "une période retranchée d'un ouvrage vaut un louis d'or, un mot, vingt sous." Il est de toute évidence que le passage tel qu'on l'a imprimé est bien supérieur au brouillon.

Mais La Rochefoucauld ne fut pas le seul à soumettre le brouillon de Zaïde aux critiques compétents. Ménage aussi était au courant de la situation d'après un fragment de lettre à Huet où Madame de La Fayette écrit : "que la paresse ne vous prenne pas ce seroit une honte de ne pas achever d'embellir Zahyde^." Ménage a-t-il eu une part plus considérable à la rédaction du roman? fut-il employé par son ancienne élève à veiller à l'impression de Zaïde, comme nous avons déjà vu qu'il l'avait été pour la Princesse de Moritpensierl Nous l'ignorons. Dans la correspondance contemporaine il n'est jamais question de lui à ce sujet, mais ceci ne prouve rien car il en fut de même pour sa collaboration à la première œuvre de Mme de La Fayette. Il est fort probable qu'il reçut le brouillon avant qu'on l'ait envoyé à Huet.

Ce dernier revit le roman au fur et à mesure de sa rédaction, et c'est lui qui appuie ce que dit Segrais lui-même au sujet de la part prépondérante qu'a prise Madame de La Fayette dans la composition de l'ouvrage. "Ses nouvelles," écrit l'évêque d'Avranches dans une notice sur Segrais, "furent bien reçues du public, moins toutefois que Zayde et quelques autres ouvrages de ce genre qui parurent sous son nom^ et qui étaient en effet de la Comtesse de La Fayette, comme lui et la Comtesse l'ont déclaré souvent à plusieurs de leurs amis qui en peuvent rendre un témoignage assuré. Pour Zayde, je le sais d'original,

1 Éd. Garnier, p. 193.

2 Corr. de Huet. Bibl. Nat. ms. Lettre xiii. et Henry, Un érudit homme du mx)nde

^ Si l'on admet que Huet ne tombe pas dans l'erreur commune de croire que la P. de M. et la P. de C. furent publiées sous le nom de Segrais parce qu'on les lui attribuait, quels furent ces ouvrages?

vu] Le Romancier — Zaïde 131

car j'ay souvent vu Mme de La Fayette occupée à ce travail et elle me le communiqua tout entier pièce à pièce avant que de le rendre public. Et comme ce fut pour cet ouvrage que je composai le Traité de Vorigine des Romans, qui fut mis en tête^ elle me disoit souvent que nous avions marié nos enfants ensemble. Je rapporte ce détail pour désabuser quelques personnes qui, bien que peu instruites de la vérité de ce fait, ont voulu le contester....2"

Malgré ce témoignage, certaines personnes refusaient d'être "désabusées" et Huet écrit dans ses Mémoires "....Elle se soucioit si peu des justes éloges dont elle étoit l'objet qu'elle voulut que son agréable roman de Zayde parût sous le nom de Segrais. Ce fait ayant été rapporté par moi dans les Origines de Caen on s'en plaignit comme d'une injure faite à la réputation de Segrais. Des gens mal avisés, auteurs de ces plaintes, ignoroient parfaitement la vérité. On me l'avoit confiée, et outre que j'en étois surabondamment instruit par le témoignage irrécusable de mes yeux, je puis en fournir une foule de preuves tirées des lettres de Mlle de Lavergne laquelle m'envoyoit au fur et à mesure qu'elle les avoit écrites les différentes parties de cet ouvrage, avec ordre de les réviser^."

En effet, on avait recours à Huet pour juger d'abord le fond du roman et lorsqu'on avait terminé le travail de rédaction, on le lui remettait encore pour qu'il critiquât la forme. Une de ces lettres de Mme de La Fayette, dont il est fait mention plus haut, est venue jusqu'à nous, parmi les copies des papiers de Huet conservées à la Bibliothèque Nationale. "Je vous envoyé le troisième et le quatrième cahier," lui écrit-elle, "Ce dernier n'est point du tout corrigé ni revu, aussi vous y trouverez bien à mordre ; mais ne vous amusez guère aux expressions et prenez seulement garde aux choses; car quand nous l'aurons corrigé, vous y repasserez encore. Si je n'avois point eu mille affaires j'aurois été vous rendre visite...." etc. Et elle tennine par un post-scriptum "Servez-vous de crayon rouge, on ne voit pas le noir."

Il est regrettable que Huet n'ait pas profité de l'autorisation que lui donnait son amie et qu'il n'ait pas fait remarquer le nombre de coïncidences qui, nécessaires à l'action, nuisent par trop à la vraisemblance. Avec les défauts attachés à la com-

1 Voir les premières éditions de Zaïde d^s notre bibliog.

2 Les Origines de Caen, pp. 408 et suiv.

^ Méfïi. de Dan. Huet.... trad. Nisard, pp. 132-3.

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position, l'intervention du deus ex machina est une des imperfections les plus visibles du roman. Même si l'on admet le rôle dévolu au portrait^ (qui correspond à "la croix de ma mère" du mélodrame français) les coïncidences d'ordre secondaire sont beaucoup trop nombreuses et trop peu vraisemblables.

Nous pouvons au besoin admettre l'existence de la maison d'Alphonse, ses galeries et ses peintures, l'habileté avec laquelle Zaïde se fait belle sous ses vêtements, qui pourtant n'ont pas manqué d'être abîmés par la mer. Ce ne sont là que détails sans importance. Mais nous nous étonnons de ces autres coïncidences essentielles pour le progrès de l'action. Nugna Bella, ambitieuse, habituée aux intrigues de la cour, pas du tout évaporée, mais tout au contraire en pleine possession d'elle-même, se trompe en envoyant deux lettres fort importantes. C'est possible — mais c'est surprenant. Don Manrique va faire un tour de promenade, il s'arrête précisément sous la fenêtre de Bélasire, mi soir où, par hasard, Alphonse revient sur ses pas, à l'instant où Bélasire ouvre la fenêtre avec l'intention de lui parler. L'infortuné périt, victime de tant de coïncidences. Consalve est plus heureux: il entend parler Zaïde qu'il croit être passée en Afrique. Il la voit dans une barque. Mais alors la chance le quitte, car ses amis qui viennent le chercher pour qu'il rentre à la cour le traitent assez sévèrement et l'empêchent de communiquer avec celle qu'il aime. Mais pendant la guerre qui suit, dans la première ville prise, dans la première maison où il entre, dans la première salle de cette maison, il rencontre — qui donc? Zaïde elle-même! Et il ne s'était arrêté en chemin que pour sauver la vie à un nommé Zuléma qui se trouvait être père de la dite Zaïde ! Et tout cela repose sur ce portrait du futur fiancé que l'astrologue croyait être celui du prince de Fez, et qui, bien entendu, représentait les traits de Consalve luimême. Ce père du prince de Fez n'avait-il pas épousé en justes noces la sœur de Nugnez Fernando, captive des Maures? Si ! — et la personne fictive dont Consalve était jaloux sans raison n'aurait pu être que son cousin si elle avait existé. Or les cousins se ressemblent toujours étonnamment!

Ces faiblesses ne passèrent pas inaperçues, plus tard, lorsque l'ouvrage fut rendu public mais les amis qui lurent le manuscrit étaient tellement habitués aux extravagances des romans de

1 Était-ce un lointain souvenir du portrait qui, dans Polexandre, fait partir le roi des Canaries vers des aventures merveilleuses?

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ce genre que, fort probablement, Zàide leur paraissait d'un naturel parfait.

Il est certain que le roman ne fut pas inventé de toutes pièces, malgré l'invraisemblance de certains incidents. Koerting^ a déjà indiqué comme source de la partie " historique " un roman de Hita^ que Madame de La Fayette aurait pu Kre dans une traduction française publiée à Paris en 1660. La Rochefoucauld et elle aimaient à passer l'après-midi à Ure des romans et les libraires de Paris exploitaient à cette époque la vogue des histoires espagnoles. Cette vogue était plus grande qu'on ne le croit généralement et les gens capables de lire l'espagnol étaient assez nombreux à Paris pour que les Ubraires fissent des éditions en cette langue, portant en marge la traduction des mots difficiles^.

Il est une autre source qu'il faudrait rechercher — Mme de La Fayette qu'a-t-elle emprunté à la vie quotidienne ? La réponse demande un travail minutieux qui sera fait plus tard. Nous pouvons toujours indiquer quelques détails dont l'intérêt nous conseille d'entreprendre ce travail. Segrais écrit: "La jalousie d'Alphonse, qui paroit extraordinaire, est dépeinte sur le vrai, mais moins outrée qu'elle ne l'étoit en effet...." L'étude de la jalousie paraît avoir toujours intéressé Madame de La Fayette, et même sans l'indication de Segrais, on serait naturellement tenté de rechercher dans la vie réelle les sources de certaines parties de Zaïde. La comtesse avait eu sous les yeux quelques grands de la cour qui furent tourmentés par la jalousie. Elle avait déjà écrit, à propos de Monsieur: "La jalousie dominoit en lui; mais cette jalousie le faisoit plus souffrir que personne, la douceur de son humeur le rendant incapable des actions violentes que la grandeur de son rang auroit pu lui permettre*."

Nous avons déjà vu avec quel soin Mme de La Fayette cherchait à découvrir sous les noms romanesques des personnages de la Clélie, les véritables caractères de ses amis de la cour. N'a-t-eUe pu être tentée de faire elle-même le jeu con-

1 Gesch. der Fr. Rom. i. p. 476.

2 Caballeros moros de Granada, de las civiles guerras.... Saragossa, 1595-1604.

3 M. RejTiier, professeur en Sorbonne, prépare depms longtemps une bibUog. des livres espagnols imprimés à Paris et de lexirs traductions. C'est de lui que nous tenons ce détail concernant les éditions spéciales pour lecteurs français.

* Henriette d'Angleterre, Éd. France, p. 17.

traire dans les pages de Zaïde et de cacher, par ci par là, sinon des portraits en pied, du moins des esquisses susceptibles d'être reconnues par une élite ?

Les faits d'armes eux-mêmes semblent avoir été empruntés à quelque gazette de l'époque aussi bien qu'à Hita. Nous ne pouvons rien affirmer encore sur cette question, mais il faudrait expliquer pourquoi la description de la bataille de Rocroi, faite par Bossuet dans son éloge du prince de Condé, ressemble si étonnamment à celle de la bataille d'Almaras dans Zaïde. Consalve "touché de voir périr de si braves gens, cria qu'on leur fit quartier." Condé "qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis, calma les courages émus et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner." Les vaincus dans Zaïde "sembloient n'avoir d'autre application qu'à admirer sa clémence après avoir éprouvé sa valeur." Quant aux Espagnols vaincus par Condé "De quels yeux regardèrent-ils le jeune Prince," dit Bossuet, "dont la victoire avoit relevé la haute contenance, à qui la clémence ajoutoit de nouvelles grâces^ ! " Que penser de ces rencontres? Sont-elles dues à des souvenirs de Zaïde qui ont inspiré Bossuet? Ou ne faudrait-il pas admettre une source commune dans quelque description officielle de la bataille? C'est un point à éclaircir.

Le travail de préparation, de rédaction et de refonte fut achevé vers la fin de l'année 1669 et bien que la première édition porte, selon l'habitude que l'on observe encore pour les livres publiés à la fin d'une année, la date de l'année suivante, il est certain que Zaïde se trouva entre les mains des Parisiens au mois de décembre 1669^. L'opinion générale lui était favorable et Segrais reçut des louanges de son côté, car on croyait, puisque son nom seul figurait sur la page de titre, que l'ouvrage était de lui. En effet, on pourrait se demander, étant donné le rôle secondaire qui avait été le sien lors de la composition du roman, pourquoi il fut choisi pour servir de masque à Mme de La Fayette. A vrai dire, il était tout à fait indigne. La Rochefoucauld ne pouvait pas signer un roman — lui qui osait à peine signer des maximes. Madame de La Fayette ne voulait pas passer "pour un auteur de profession." Par contre, rien n'empêchait

^ Or. Fun. (Jouaust, pp. 229-30). Voir Fournel, Litt. indép., Paris, 120, p. 198.

2 Madame du Bouchet écrit à Bussy le 18 déc. 1669: "Je voxis envoie Zaïde de Segrais....'' Bussy -Rab utin, Corr. i. 228. L'achevé d'imprimer est du 20 nov. 1669.

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son protégé Segrais, qui n'avait d'autre profession que celle d'auteur et de bel esprit, de signer un ouvrage, où il avait eu d'ailleurs peu de part. Il donna donc son nom, il accepta les louanges, et au besoin il parla de sa Zaidé^ sans oublier, en honnête homme qu'il était, de laisser derrière lui le témoignage que sa Zaïde n'était pas de lui.

Peu de temps après la pubhcation du hvre, le Père Bouhours lui dit: "qu'il croyoit qu'il n'y auroit pas grand-mal à lire les Romans s'ils étoient écrits de même." Segrais ajoute: "C'est que les effets de l'amour y sont décrits d'une manière plus historique qu'ailleurs et que cela ne fait pas tant d'impression^."

Bussy-Rabutin se montre critique plus avisé et son opinion, comme celle d'un lecteur éclairé de l'époque, est intéressante à consulter. "Je viens de hre le roman de Segrais," écrit-il à Mme du Bouchet. " Rien n'est mieux écrit. Si tous les romans étoient comme celui-là, j'en ferois ma lecture^; mais comme il n'y a rien de parfait, je vais vous en dire mon sentiment, sans prétendre que ce soit une décision sans répUque.

"Les histoires de Gonzalve, de Nugnabella, de Don Garcie et de Don Ramire sont très joHes; il ne s'y peut rien désirer. Quant aux amours de Gonzalve pour Zaïde elles sont extravagantes. On la lui fait aimer sitôt qu'il la voit, ayant encore le cœur remph de douleur des infidélités de sa première maîtresse et de la trahison de son ami; d'ailleurs n'entendant point la langue de Zaïde. Tout cela m'a paru hors de la vraisemblance, et je ne puis souffrir que le héros du roman fasse le personnage d'un fou. Si c'était une histoire, il faudroit supprimer ce qui n'est pas vraisemblable, car les choses extraordinaires qui choquent le bon sens discréditent les vérités. Mais dans un roman où l'on est maître des événements, il les faut rendre croyables, et qu'au moins le héros ne fasse pas des extravagances*....Il me parait encore qu'Alphonse devoit taire tout

1 Segraisiana, p. 66. "Alors que ma Zayde fut imprimée "

2 Ibid. p. 194.

3 II Im avait déjà écrit en réponse à sa lettre mentionnée à la note 2, page 134, "Je ne lis plus de romans depuis le collège, mais je me prépare à lire avec un grand plaisir celm de Segrais. Il ne peut rien écrire qiii ne soit joli."

* Ces idées représentent bien l'attitude des critiques de l'époque. Huet lui-même écrit, et en tête de Zaïde, " — la vraysemblance, qui ne se trouve pas toujours dans l'histoire, est essentielle au Roman." Cette opinion ne l'empêche pas, d'ailleurs, de dire: "Pour vous Monsieur, pviisqu'il est vray comme je l'ay montré et comme Plutarque l'assvire qu'un

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ce que la jalousie lui faisoit penser. Segrais nous le représente dans sa retraite avec un caractère de sagesse qui ne s'accorde pas avec les discours qu'il lui fait tenir. Je sais bien que la jalousie fait imaginer toutes les plus ridicules sottises, mais les honnêtes gens ne les font pas paroître. On croit voir dans Alphonse et dans Gonzalve deux fous qui se veulent guérir l'un l'autre de leur foUe....^"

Évidemment, Bussy, qui voudrait supprimer la jalousie d'Alphonse mais qui se délecte aux autres histoires, qui trouve à critiquer dans l'amour de Consalve pour Zaïde mais qui accepte les invraisemblances de l'action, ne juge pas d'après les mêmes règles que nous. Au reste, ses contemporains, qui Usaient avec l'intention de se distraire et non pas de critiquer, furent moins sévères: Zaïde obtint un grand succès, même auprès des lecteurs cultivés. Pour comprendre ce succès, il suffit de se rappeler ce qu'étaient les romans avec lesquels on pouvait comparer celui-ci. Sans vouloir refaire l'histoire du roman avant Zaïde, contentons-nous d'ouvrir un livre qui prit place sur les rayons de la bibliothèque de Huet peu après la pubHcation de l'ouvrage de Mme de La Fayette. On y Hra, exprimée par Sorel, l'opinion suivante sur les "romans modernes." "Ce sont," écrit-il, "des amours de Seigneurs et de Dames de hautes quahtés et mesme de Princes et de Princesses qui sont accompagnez de Balets, de Carrouzels, & d'autres galanteries de cour, et mesme de combats singuHers, de batailles et de voyages, desquels les événements sont donnez pour tout naturels, parce qu'il n'y a ny miracle, ny magie ; neantmoins la pluspart ne sont pas faisables & il y en a une telle quantité les uns sur les autres qu'il n'est pas croyable qu'il arrive de si bizarres avantures à un homme seul. Afin de leur faire avoir plus de crédit le sujet en est pris d'ordinaire des fortunes de quelques Rois ou Capitaines anciens comme d'Alexandre, de Pjrrhus, de César ou de Pompée.... 2"

Une partie de ces critiques peut s'appHquer avec raison à Zaïde, mais il n'en reste pas moins vrai que ce roman marque un pas en avant. Malgré les épisodes, les dimensions du Uvre

des plus grands charmes de l'esprit humain, c'est le tissu d'vme fable bien inventée et bien racontée, quel succez ne devez -vous pas espérer de Zayde dont les avantures sont si nouvelles et si touchantes et dont la narration est si juste et si jolie."

1 Bussy-Rabutin, op. cit. i. 241.

* (Ch. Sorel), De la connoissance des bons livres, 1671, 12".

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sont réduites et si l'on ne tient pas compte de la durée des incidents épisodiques, celle de l'action principale est ramenée à des proportions plus normales. Consalve arrive aux bords de la mer en été ; il est séparé de Zaïde pendant un hiver que tous les deux passent à apprendre la langue l'un de l'autre^ et ils se marient à la fin de l'été suivant. La scène se passe chez un peuple voisin, à une époque pas trop reculée et les aventures de Consalve quoiqu'elles soient pour nous étonner un peu, ne sont pas trop nombreuses. La psychologie, qui certes ne manque pas dans les autres romans, ne s'étale pas ici en dissertation: elle est dans les actes des personnages. Le roman entier est une étude de la jalousie — sujet qui paraît avoir hanté Mme de La Fayette sa vie durant — et une telle étude lui permet d'écrire une histoire (celle de Don Alphonse et de Bélasire) où l'on rencontre déjà plus d'une qualité de la Princesse de Clèves et qui n'est point exempte de certains de ses défauts. Il faut admettre avec Bussy-Rabutin que la jalousie d'Alphonse y est poussée jusqu'à la fohe ; mais ce que Bussy n'a pas remarqué c'est que la gradation y est si bien observée qu'on sent à peine le point où l'exagération commence. Tout comme dans la Princesse de Clèves, nous avons ici une peinture impitoyable qui laisse une impression douloureuse. Peu à peu et presque malgré lui, poussé par le "green-eyed monster" de la jalousie, Alphonse détruit son propre bonheur, puis celui de sa "maîtresse." Il la compromet par un éclat scandaleux, tue son meilleur ami, et force Bélasire à se retirer du monde. C'est à quelques détails près la situation de la Princesse de Clèves — mais avant le mariage. Et pourtant nous sommes encore loin de l'excellence de ce chefd'œuvre, car la peinture des personnages de Zaïde laisse à désirer. La femme la plus intéressante, le mieux dessinée, celle qui a le plus de caractère, ce n'est pas Zaïde, c'est Bélasire. Zaïde qui a le talent d'être belle en sortant tout habillée de la mer, ne fait que croître en beauté pendant le récit. On ne peut qu'admirer chez une femme qui refuse énergiquement d'épouser un homme parce qu'il n'est pas de sa rehgion, l'obstination avec laquelle elle tient à s'unir à l'original du portrait — qu'elle croit pourtant être un Maure. Et si, par un coup de théâtre vraiment inattendu, ce brave Zuléma n'avait changé d'avis à la fin du récit, on se demande comment elle s'en serait tirée. Il est vrai qu'étant femme elle eut trouvé quelque moyen.

Pour le reste, eUe est tellement ballottée par les événements 1 "Pendant l'hiver qu'elle passa en Catalogne." Éd. Garnier, p. 211.

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multiples qu'on ne saurait dire qu'elle a un caractère propre. Quand une fois elle agit, ou plutôt elle écrit, avec énergie, sa lettre n'arrive pas à bon port. Cet insuccès semble la décourager au point qu'elle n'essaie plus de réagir contre le sort, jusqu'au moment où elle défend à Alamir de venir la voir. Son amie Félime aime en silence, et a toutes les peines du monde à se confier à Zaïde. Sa présence est utile pour compliquer la situation et pour faire souffrir Consalve, mais Félime est toujours sacrifiée à Zaïde et le roman aurait été plus simple et plus facile à lire si on l'avait noyée en même temps que la mère de son amie.

Il y a pourtant un sentiment qui expliquerait les caractères de ces deux femmes, sentiment dont nous reparlerons au sujet de la princesse de Clèves — c'est l'orgueil.

Alphonse était assez intéressant pour être le seul objet d'un roman au lieu de venir dans Zaïde où il n'a que faire. Après une jeunesse orageuse et une grande passion qui le fit souffrir, il imite au bord de la mer le recueillement de La Rochefoucauld. On aimerait savoir que plus tard il écrivit des Maximes.

Consalve s'entend à analyser ses sentiments, il est presque aussi enclin qu'Alphonse à se torturer sans raison, mais quelle étrange naïveté chez un héros de roman ! La f aciUté avec laquelle Nugna Bella et ses comparses le trompent est pour étonner quand il s'agit d'un courtisan aussi en vue que lui. Il manque de curiosité, sans cela il aurait demandé plus tôt à voir le fameux portrait — dont le lecteur lui-même se lasse d'entendre parler. Et puis, ce n'est pas un homme. Non, il a beau être admirablement bien fait, il a beau faire un carnage horrible parmi les Maures, il a beau se défendre contre les cavaliers qui viennent le mener à la cour de Don Garcie, il a beau enfin larder Alamir de coups, ce n'est pas un homme. Il sacrifie trop l'action à une réflexion inutile — qui se traduit par des apostrophes. Parfois, il fait presque songer au lamentable Joseph Delorme.

Alamir, sa victime, est le duc de Nemours de l'ouvrage. Il est volage, fait souffrir les femmes, devient vraiment amoureux à la fin — il est encore puni par où il a péché. C'est juste, mais cela manque d'intérêt, car Alamir nous est indifférent: nous le connaissons à peine.

Le grand progrès que marque ce roman n'est ni dans les caractères des personnages qui ne sont pas encore assez fortement dessinés, ni dans l'étude de la jalousie qui pourtant est excellente, mais bien dans le style. Il serait nécessaire de citer des passages des romans de Mlle de Scudéry pour faire sentir

vu] Le Romancier — Zaïde 139

au lecteur la différence entre le style de ses prédécesseurs et celui de Mme de La Fayette, si l'on n'avait déjà donné le passage que La Rochefoucauld soumit à Huet. Qu'on se dise donc, que le brouillon de ce passage est déjà un progrès sur le style ampoulé ou seulement lâche, des Cyrus et autres romans; qu'on remarque ensuite les différences entre ce brouillon et la rédaction définitive. On verra aussitôt et mieux que nous ne pourrions le faire voir, tout le chemin qu'a parcouru Mme de La Fayette. Certes, ce n'est pas encore le style de la Princesse de Clèves — il reste trop d'apostrophes, mais ce défaut même va en s'atténuant ; le travail ne se traduit pas en complications, il se cache sous le naturel de la forme donnée en dernier lieu à la pensée. Madame de La Fayette, avant d'avoir essayé dans Zaïde le roman de longue haleine, manquait de confiance en elle-même ; elle avait besoin d'une collaboration, elle soumettait son ouvrage à ses amis pour qu'ils en critiquassent et le fond et la forme. Bien plus, après la publication du roman "elle en fit reher un exemplaire avec du papier blanc entre chaque page afin de le revoir tout de nouveau, et d'y faire des corrections, particuUèrement sur le langage, mais elle ne trouva rien à y corriger même en plusieurs années.... i"

Après Zaïde elle peut prendre courage, se remettre à ses lectures, noter ses souvenirs et préparer l'ouvrage qui la rendra plus célèbre que n'aurait pu faire le beau nom de son mari, ou sa faveur auprès du Roi Soleil.

^ Segraisiana, p. 66.

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