L'ÉPOUSE
De retour à Paris, les parents de Mademoiselle de La Vergne s'occupèrent sérieusement de son établissement. Il se présenta bientôt un très bon parti en la personne de François Motier, comte de La Fayette, gentilhomme issu d'une des plus anciennes maisons d'Auvergne. C'était un soldat qui, après avoir servi en Hollande, devint enseigne de la compagnie du maréchal d'Albret, puis lieutenant au régiment des gardes françaises1. S'il faut en croire une chanson de l'époque il devait se sentir plus à l'aise sur le champ de bataille que dans un salon, car il fit piteuse mine la première fois qu'on le présenta à Mademoiselle de La Vergne. Voici quelle fut l'entrevue, d'après le chansonnier :
Chantons de La Fayette
Le galant compliment
Qu'il fit à sa Poulette
En qualité d'amant.
Chantons son avanture
Et sa noble posture ;
Pas un jamais ne s'est mieux présenté
Pour être marié.
Dedans une assemblée D'amis et de Parens, La Lisette parée Attendoit son amant ;
1 Le Père Anselme, vu. p. 62. Nous n'avons pas trouvé d'autres détails sur sa carrière militaire car les histoires ne donnent que les noms des officiers supérieurs. La Gazette fait mention en 1649 d'un sieur de La Fayette blessé à Thion ville. Est-ce lui? Voici l'histoire de la compagnie d'Albret: Levée sous le titre Saintonge 1639. Siège de Turin, 1640, d'Elne, 1641. Bataille de Lérida, 1642. Siège, Bataille de Llorens, 1645. Siège de Lérida, 1646-7. Donnée au chev. d'Albret, 1647. Siège, 1648. Réformée cette année. Rétablie en 1652 sous le nom d'Albret. Licenciée en 1654. Pour l'histoire des Gardes voir Suzanne (Le Général), Histoire de l'Ancienne Infanterie française.
ch. m] L'Épouse 45
Il pâlit à sa vue,
Tremble, rougit et sue,
Et, ne sachant s'il devoit saluer,
Il s'assit sans parler.
Là, d'humeur inquiète,
Il regarde à ses pieds,
Il se frotte la tête,
Il s'écorche le nez,
D'une grande tendresse
Il se gratte la fesse,
Et, voulant faire un compliment nouveau,
Fit tomber son chapeau.
Son conducteur fidèle
En est tout en courroux ;
Il lui dit à l'oreille,
À quoi donc pensez -vous?
Hélas ! Cousi, j'enrage,
Nargue du mariage.
J'avois pensé mais je viens d'oublier,
Je ne puis plus parler.
Après reprit courage
Notre digne héros,
Qui crut que c'est dommage
De ne pas dire deux mots.
D'une humble contenance
Il fit la révérence
Et puis sortit plus rouge embarrassé
Que quand il est entré.
Après cette sortie,
On le tint sur les fonds.
Toute la compagnie
Cria d'un même ton,
La sotte contenance !
Ah ! q\ielle heureuse chance
D'avoir un sot et béat de Mari
Et tel que celui-ci.
La belle, consultée
Sur son futur époux,
Dit, dans cette assemblée
Qu'il lui paraissoit doux
Et d'un air fort honnête —
Quoique peut-être bête ;
Mais qu'après tout pour elle un sot Mari
Était un bon parti.
46 Madame de La Fayette [ch.
De la jeune Lisette
On approuva l'avis ;
Une dame discrète
Aussitôt repartit :
Il vivra dans sa terre,
Comme Monsieur son Père,
Et vous ferez des romans à Paris
Avec les beaux esprits1.
Il est probable qu'il y avait d'autres raisons pour faire agréer ce mari. Quoi qu'il en soit, le contrat du mariage fut dressé, le 14 février 1655, en présence de "Jacques de Bayard.... procureur de Messire François de La Fayette, évesque de Limoges....Claude de La Fayette, bachelier en théologie, frère du.... comte de La Fayette, Gabriel Pénha, chevalier, seigneur de Saint Pons, oncle maternel de ladite Damoiselle ; dame Léonore Merlin, veufve de feu Lazare Pénha.... grand-oncle de ladite Damoiselle; très haute et très puissante dame, dame Marie- Magdelaine de Vuignerot, duchesse d'Aiguillon, amie et marrine d'icelle damoiselle et dame Marie de Rabutin de Chantai, veufve de feu haut et puissant seigneur et marquis de Se vigne.... alliés d'icelle damoiselle." Le lendemain les gazettes annoncèrent le mariage avec une grossièreté qui nous étonne, mais qui ne rompait pas avec les habitudes du temps. Nous donnons les deux "annonces" sans en atténuer la sotte grivoiserie.
La Vergne, cette Damoizelle
À qui la qualité de belle
Convient si légitimement,
Se joignant par le Sacrement
À son cher Amant La Fayette,
A fini l'austère diette
(Qu'en dût-elle cent fois crever
Toute fille doit observer).
Ce fut lundy qu'ils s'épouzèrent
Et que leurs feux ils apaisèrent.
Ainsi, cette jeune beauté
Peut dire aveques vérité
Que quand la carême commence
Elle finit son abstinence.
Ma Muze arrêtez -vous, tout beau,
Ce discours n'est que bon et beau,
1 Ms. fr. 12667, p. 61, Bibl. Nat. Nous supprimons la dernière strophe qui, selon la coutume, contient une pollissonnerie, et qui n'est pas utile au point de vue documentaire.
ni] U Épouse 47
Mais on ne peut être trop sage Quand on parle du mariage1.
Ces jours gras légitimement, Sans doute à leur contentement, La belle Vergne et La Fayette Postérité se seront faitte:
Au moins obmis n'auront-ils pas Ce que l'on fait en pareil cas 2
On pourrait s'étonner, non seulement de la hâte avec laquelle ce mariage fut conclu, mais aussi du fait même qu'il y eut mariage, étant donnés les sentiments que Mademoiselle de La Vergne aurait témoignés au sujet de son futur mari. Au dix-septième siècle, pourtant, rien n'était plus fréquent que des alliances de ce genre; il s'agissait à cette époque d'unir deux maisons, ou encore une famille et une fortune. On consultait donc fort peu les époux du lendemain, les intérêts des deux familles passant avant tout. Après le mariage l'union entre les personnes et entre les biens n'était pas, non plus, aussi complète que chez nous. Chacun gardait sa propre personnalité: la femme continuait à signer de son nom de jeune fille — (la duchesse de Chevreuse signe Marie de Rohan, la duchesse d'Épernon, Marie du Cambout, la comtesse de La Fayette, De La Vergne). En somme, la loi paraissait s'occuper beaucoup plus de soutenir le pouvoir d'un chef de maison que d'assurer aux enfants la liberté de fonder de nouvelles familles. Un fils, jusqu'à l'âge de trente ans, une fille jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, avaient besoin du consentement de leurs parents pour que leur mariage fût valide3. Les pères choisissaient leurs belle-filles et ne permettaient que rarement à leurs fils d'émettre une opinion quelconque sur leurs sentiments intimes. Le prince de Ligne ne décrit pas un cas exceptionnel lorsqu'il raconte ainsi son mariage: "Mon père me fait monter en voiture; il me mène à Vienne. J'arrive dans une maison où il y avait quantité de jolies figures. On me dit de me placer à côté de la plus jeune. Huit jours après, j'épousai.
1 Loret, op. cit. n. 21, fév. 1655.
2 Scarron (Paul), Recueil des épîtres en vers burlesques de M. Scarron et d'autres auteurs sur ce qui s'est passé de remarquable en Vannée 1655. Paris, Alex. Hesselin, 1656, 4°, rare. Voir Tallemant, Éd. Monmerqué, Notes, où ce passage est cité.
3 G. d'Avenel, La Noblesse Française sous Richelieu, Chap. vi. passim.
48 Madame de La Fayette [ch.
Nous ne nous étions rien dit." L'histoire du fils du Président au parlement de Dijon est aussi caractéristique. Ce fils était à marier et il questionnait:
" — Est-il vrai, mon père, que vous me voulez marier à Mlle une telle?
— Mon fils, mêlez-vous de vos affaires."
Selon l'opinion du temps, ce père répondait sagement1.
Il arriva qu'au moment du mariage de Mlle de La Vergne, Scarron entendit parler d'un mariage qui par sa rapidité étonnante, même à cette époque, sembla fort plaisant. Aussitôt il en redit aux lecteurs de sa gazette l'histoire, assaisonnée, bien entendu, de gros sel:
Autre histoire: un homme sans nom
Arrive à Paris de Bourbon
Vendredy, samedy s'habille
Chez un fripier, voit une fille
Dimanche et l'espouze lundy.
Il peut dire: veni, vidi,
Et vici; si l'on l'en veut croire,
L'on doute si cette victoire
Est victoire sanglante ou non.
L'historiette tout de bon
N'est pas à plaisir inventée2.
On voulut voir aussitôt dans ces vers une allusion au mariage du comte de La Fayette, mais Scarron s'empressa d'annoncer le mariage dans la gazette, déjà citée plus haut, et ajouta:
Lasches corrupteurs d'une histoire
Vous avez voulu faire croire
Qu'un homme qui n'a point de nom,
Originaire de Bourbon,
Qui s'habille à la friperie,
(Voyez, quel rapport je vous prie?)
Soit d'Auvergne et de qualité
Une demoiselle très chère, Dont j'aime et j'honore la mère, Un homme dont l'oncle me fut Intime tant qu'il vescut, Seroit l'objet de ma satire !
Va-t-on ainsy des gens mesdire?
Va-t-on de gaieté de cœur Choquer des personnes d'honneur?
1 Corneille qui, comme dit quelque part M. Lanson, "pense le passé dans les formes et les conditions du présent" prêche l'obéissance aux parents quand il s'agit de mariage. 2 Scarron, op. cit.
ni] U Épouse 49
Cette histoire non controuvée Est dans le Marais arrivée.
De la donzelle, sage ou non, Je ne sçay pas mesme le nom:
Tout de mesme de cette Aurore, Du Céphale le nom j'ignore, Et quand bien le nom je sçaurois Tout de mesme le cacherois1.
Persuadé que ce démenti n'était pas suffisant, Scarron écrivit une longue lettre à Ménage pour se disculper et celui-ci la communiqua aussitôt à Mme de La Fayette qui fut ainsi mise au courant des médisances, car elle n'avait vu ni les premiers vers, ni la mise au point de Scarron2.
Elle pourrait accepter d'être quelque peu calomniée3 puisqu'elle venait de faire un "beau mariage " vu son peu de fortune et le peu de renommée de sa maison. François de La Fayette n'était pas seulement "comte dudit lieu" mais aussi de "Médat, Goutevantouze et Forests et deppendans : baron de Chauvigny, Espinasse, Nades, seigneur de Haulte -Serre, Hautefeuille et autres places4." "Entre toutes les grandes maisons dont la province d'Auvergne est remplie," écrit-on dans le Mercure Galant de 16955, "celle du Mottier de La Fayette tient un des premiers rangs" et Madame de La Fayette elle-même, travaillant à l'histoire de la famille, après la mort de son mari, fait mention d'un cartulaire "du siècle 1000" où les ancêtres de son mari sont qualifiés miles.
1 Scarron, op. cit. 2 Tallemant, op. cit. vn. 39, Hist. Scarron.
3 On profita de l'occasion pour médire d'une autre façon. Nous trouvons dans les mss. fr. Bibl. Nat. 12667, p. 61, les couplets suivants:
Il court un bruit à la cour,
Que Vieuxbourg Se lamente nuit et jour, De voir sa chère Poulette Dans les bras de La Fayette.
Rohan aussi son amant,
En mourant, A dit dans son testament, Qu'il consent que La Fayette Ait sa part de la Poulette.
4 Contrat de mariage. Voir ce contrat à l'appendice il. Pour des renseignements sur les fiefs de Chauvigny, Espinasse et Nades voir l'appendice v.
5 Fév. 1695, à l'occasion de la mort du Colonel-Brigadier La Fayette. A. 4
50 Madame de La Fayette [ch.
Nous n'essayerons pas de remonter aussi loin, car déjà pour ce qui concerne le quatorzième siècle les généalogues se contredisent et, malheureusement, l'arbre généalogique dressé par Mme de La Fayette n'est pas venu jusqu'à nous1. Il suffit de faire remarquer que le comte était d'une maison de soldats illustres. Gilbert de La Fayette alla à la croisade en 1095 et, au siècle suivant, Gilbert III partit également en Terre Sainte2. Un autre Gilbert fut tué, en 1356, à la bataille de Poitiers, en voulant arracher son roi d'entre les mains des Anglais. En 1421, lorsque "Messire Garin de Fontaine et autres preux angevins firent la grosse deffaicte sur les Angloys à Baugé en Anjou3" il y avait encore un ancêtre du comte parmi les chefs. Grand Maître de l'Artillerie sous Louis XII4 un Mottier de Haute feuille partagea le commandement contre les Huguenots avec l'évêque du Puy5. Il mourut à la bataille de Cognât et les Huguenots victorieux rasèrent le château de La Fayette et l'église de Cognât. Nous en passons, et des plus courageux.
On serait heureux, après avoir parlé des faits d'armes de ses ancêtres, de pouvoir raconter tout au long la carrière brillante du comte François. Nous n'avons malheureusement que peu de renseignements sur lui — et c'est un peu sa faute car il ne fit jamais rien pour se distinguer. On dirait même que l'acte le plus "glorieux" de sa vie fut son mariage avec Madeleine de La Vergne, puisque les seules mentions de lui que l'on trouve dans l'histoire de sa famille sont ainsi conçues: "François de La Fayette épousa Magdeleine Pioche de la Vergne, si célèbre par son esprit rare et cultivé et par ses ouvrages6." "François, comte de La Fayette, qui laissa de la célèbre Madeleine Pioche de la Vergne, René- Armand "....etc.7 "François, comte de La Fayette, épousa en 1655Marie-Magdeleine Pioche de La Vergne.... qui a ci -après un article particulier et dont il eut Louis.... et René-Armand8.' ' Guillard, qui écrivit du vivant de Mme de La Fayette, sans toutefois publier son manuscrit, est plus catégori-
1 À moins d'avoir fourni les matériaux pour l'article nécrologique mentionné à la page 49. Voir à l'appendice iv. la généalogie que nous avons dressée à l'aide de cet article et des quelques pièces que nous avons eues entre les mains. 2 Mercure, Art. cité.
3 Jehan de Bourdigné, Chron. d'Anjou et du Maine, n. 143.
4 Audigier, Hist. d'Auvergne, mss. fr. 1 1479, Bibl. Nat., T. n. f03 7, 8, 9.
5 A. Imberdis, Hist. gén. d'Auvergne, il. pp. 68, 69.
6 Aigueperse, P. G., Biog. ou dict. hist. des personnages d'Auvergne.
7 Audigier, op. cit.
8 Voilà tout ce que Moreri trouve à dire sur M. de La Fayette.
tu] U Epouse 51
que encore: "Madame de La Fayette d'à présent estoit un esprit beaucoup supérieur à celuy de son mary, elle l'avoit relégué en sa province parce qu'elle ne pouvoit soufrir qu'il fust icy ou à la cour1."
Évidemment, François de La Fayette n'était pas un bel esprit ; ce n'était pas non plus un courtisan ; il ne brillait guère dans la société de son époque ; mais il ne faudrait pas en conclure que c'était une brute — ni même un bien mauvais mari. Nous nous le représentons plutôt comme un gentilhomme campagnard, un peu soldatesque, comme dirait Montaigne, mais pas méchant homme. Par suite de la manie qu'ils ont de reproduire les affirmations de leurs devanciers et de dédaigner les documents, les biographes de Madame de La Fayette se sont plu pendant longtemps à faire mourir ce mari anodin quelques années après le mariage. On s'aperçut plus tard qu'il avait survécu à La Rochefoucauld et aussitôt on imagina quelque drame mystérieux2. La vérité est peut-être plus simple, et nous en reparlerons plus tard ; pour le moment, contentons-nous de suivre la vie de Madame de La Fayette pendant les premières années de son mariage.
Le comte de La Fayette accompagna sa femme dans le monde et Madame de Sévigné, au lieu de partir pour la Bretagne, selon son habitude, resta à Paris pour accompagner, elle aussi, sa jeune amie3. Mais le mari n'accomplissait là qu'un devoir et bientôt sa province l'attirait. Madame de La Fayette dut dire adieu à ses amis et partir avec lui en Auvergne4. Elle habita le château d'Espinasse, près Gannat, sur lequel nous ne pouvons
1 Remarques, Bibl. Nat. ms. fr. 25187.
2 On continue pourtant, malgré l'évidence déjà publiée, d'assurer que M. de La Fayette est mort quelques années après le mariage. Voir Julia Cartwright, Madame, A Life of Henriette, Duchess of Orléans, p. 91, etc. M. Maxime Formont dans la préface d'une édition de la Princesse de Clèves publiée chez Lemerre en 1909, écrit, à la page vi, à propos de M. de La Fayette: "Aussi bien l'esprit vulgaire eut-il le bon goût de ne point s'éterniser dans un rôle qui n'était pas beaucoup son fait. Madame de La Fayette fut bientôt veuve." M. Formont aurait mieux fait de consulter des travaux plus récents sur l'auteur qu'il présentait au public. Le petit livre de M. d'Hausson ville laurait renseigné sur ce sujet.
3 Walckenaer, op. cit. n. 25.
4 Au mois de décembre 1655 elle était sûrement en Auvergne car une quittance de janvier 1679, conservée à la Bibl. Nat. (Cab. des Titres, Pièces orig. 2287, Pioche), fait mention d'une procuration faite à Ébreuil le 5 déc. 1655.
52 Madame de La Fayette [ch.
donner aucun renseignement car, bien qu'il existe à Espinasse- Vozelle une vieille maison appelée vieux château, le nom même des La Fayette est oublié dans le village1.
Il ne faudrait pas exagérer l'ennui qu'éprouva, sans doute, Madame de La Fayette exilée dans une campagne; elle avait déjà fait de longs séjours loin des villes et de plus elle resta en rapports avec ses amis de Paris. Parmi ceux-ci Costar lui écrit une lettre de félicitations des plus flatteuses : "Il y a de la seureté," dit-il, "de se réjouir avec vous de vostre heureux mariage: car on doit estre également persuadé qu'il est de vostre choix et que vous ne sauriez faire que de bonnes élections...." etc.2 Ménage envoie le dizain suivant:
Petit disain allez viste en Auvergne Le long des bords du sablonneux Alier, Trouver la jeune et brillante La Vergne, Qui dans ses fers tient mon cœur prisonnier, Vous luy direz que malgré son absence, Ses fiers dédains, son rigoureux silence, J'aime toujours ses aimables apas; Et que ses yeux ont embrasé mon âme De cette noble et précieuse flame Qui vit encore au delà du trépas.
C'est Ménage qui tient son ancienne élève au courant de ce qui se passe dans le monde des beaux esprits et qui lui procure des livres. Elle réclame des romans, la Clélie, les œuvres de Sarasin, le livre de M. Costar (les Lettres, semble-t-il), le Virgile de M. de Marolles. Elle écrit beaucoup3, voyage4 et s'occupe des procès de son mari. Ce dernier paraît avoir engagé des procès comme on pratique un sport ; il n'en tirait pas grand profit et même, d'après les lettres de sa femme, l'issue de certains d'entre eux lui causait de grandes inquiétudes. Cette manie de
1 "La maison, qui me paraît ancienne," nous écrit M. Chanudet, curé d'Espinasse-Vozelle, "est occupée par des métayers. Est-ce là qu'habitait la famille La Fayette? Je ne puis vous le dire et même j'ajoute que deux au trois personnes que j'ai questionnées à ce sujet m'ont répondu qu'elles ne le croyaient pas." L'oubli d'une grande famille ne pourrait être plus complet et plus étonnant.
2 Tout ce que nous disons de cette époque de sa vie est glané dans sa correspondance inédite (Coll. F. de C).
3 " J'ay tant écrit aujourdhuy que ie nen puis plus," Lettre de Mme de La Fayette.
4 Lettres d'Angers, de Langeron, etc. "J'arrive d'un petit voyage que j'ai fait et ie parts pour en aller en commencer un autre."
m] U Épouse 53
faire des procès allait de pair, à cette époque, avec la passion du jeu; Racine est resté au-dessous de la vérité quand il composa ses Plaideurs et il y a beaucoup de vrai dans le tableau que trace Furetière dans le Roman bourgeois. Pour voir à quels extrêmes allait cette passion on n'a qu'à feuilleter les mémoires et les correspondances. À chaque page il y est question de procès. "On conteste des héritages inattaquables, revendique des domaines pour lesquels on a des droits illusoires," écrit M. Gérard-Gailly1, "on fait des voyages, on change même de résidence, on interjette appel, on injurie, on menace, on intéresse souvent le roi à ses querelles et cela dure deux, dix, vingt ans." Cela s'applique très bien au ménage des La Fayette; à partir du mariage du comte François, il n'est question que de procès ; et plus tard, quand Mme de La Fayette ne sera plus obligée de prêter secours à son mari, elle entreprendra les affaires de son ami La Rochefoucauld.
À cette époque, comme plus tard, Madame de La Fayette nous paraît fort énergique, malgré sa mauvaise santé.
Il est difficile de fixer la date de la première lettre où elle se plaint de ses souffrances, mais sa santé semble s'être altérée peu après son mariage2. La première mention que j'en trouve dans sa correspondance est dans la lettre suivante :
"Depinasse ce 16me août.
"Vous me quitates avec si peu de chagrin lorsque vous me dittes adieu que ie pense que si ie ne vous escriuois vous ne songeries de lomtemps a mescrire pour vous consoler de mon absence mais ie ne suis pas résolue de vous laisser le plaisir de m'oublier si tranquilement ie veux vous faire souuenir de moy maigre que vous ayes et auoir de lamitié pour vous quoy que vous nen ayes plus pour moy j 'auray au moins le plaisir de vous mettre dans vostre tort et ie m'en vais vous escrire toutes les sepmaines avec la mesme régularité que j'aurois pu faire du temps de cette belle amitié que vous m'auies jurée quy deuoit surpasser les siècles en durée ie ne scay pas dequoy vous vous estes aduise de cesser de m'aimer vous n'aures pas encore loing a pousser vostre constance ie suis si malade et si languissante que
1 Bussy-Rabutin pp. 120, 121.
2 Après avoir écrit ce chapitre nous avons pu examiner plus méthodiquement les lettres de Mme de La Fayette et nous sommes d'avis qu'une lettre où il est déjà question de sa mauvaise santé et de son " mal de côté" est de 1654 — c. à d. de l'année avant son mariage.
54 Madame de La Fayette [ch.
quand vous voudries maimer toute ma vie vous n'auries plus guère a m'aimer sérieusement encore ie vous asseure que vous aves tort de ne me plus aimer car il est fort véritable que jay pour vous beaucoup d'amitié et que vous aues si fort este de mes amis que vous le seres toujours quoique vous ne le voulies pas1."
Dans une autre lettre à Ménage, déjà imprimée en partie par M. d'Haussonville, et qui paraît être de l'année 1656, elle parle de sa vie à la campagne :
"Depuis que je vous ay escrit j'ay toujours esté hors de chés moy a faire des vissites. M. de Bayard2 en a esté une et quand je vous dirois les autres vous nen séries pas plus savant ce sont gens que vous aues le bonheur de ne pas cognoistre et que j'ay le malheur d'auoir pour voisins. Cependant, ie dois auouer a la honte de ma délicatesse que ie ne menuye pas avec ces gens-la quoy que ie ne m'y diuertisse guère; mais j'ay pris un certain chemin de leur parler des choses qu'ils scavent qui menpesche de menuyer. Il est vrai aussi que nous auons des hommes icy du tour qui ont bien de lesprit pour des gens de prouince. Les fammes ny sont pas a beaucoup près si raissonnables mais aussi elles ne font guère de vissites et ainsi Ion n'en est pas incommode. Pour moi j'ay me bien mieux ne voir gueres de gens que d'en voir de fâcheux et la solitude que je trouve icy m'est plutost agréable qu'ennuyeuse. Le soing que je prens de ma maison m'occupe et me diuertit fort et comme d'ailleurs ie nay point de chagrin, que mon espoux m'adore que ie l'ayme fort, que je suis maitresse absolue, ie vous asseure que la vie que ie fais m'est fort heureuse et que ie ne demande a Dieu que la continuation. Quand on croit estre heureux vous scauez que cela suffit pour lestre et comme je suis persuadée que ie le suis ie vis plus contente que ne font peut-estre toutes les reines de leurope. J'ay bien envie de scavoir comme vous aurés gouverné celle des Ghots ie ne doute point que vous ne l'ayes veue et qu'elle ne vous ait fait mille civilités...." etc.3
Son mari l'adorait et, à la fin de la première année de mariage, les époux modifiaient les termes du contrat pour se faire une donation mutuelle de leurs biens, car ils n'avaient encore aucun enfant. Comme La Fayette était beaucoup plus riche que sa
1 Cette lettre est à rapprocher de celles que nous avons citées au sujet des importunâtes de Ménage.
2 Le parent mentionné dans le contrat de mariage.
3 II n'y a pas de ponctuation dans la lettre. Nous y avons introduit quelques points pour en faciliter la lecture.