CHAPITRE PREMIER
MARGUERITE HESSEIN
Naissance de Marguerite Hessein. — Son éducation ; sa famille : Antoine Menjot ; La Raillière ; la marquise de Saint-Aignan. — Deuxième mariage de Gilbert Hessein.
Mme de la Sablière personnifie avec un charme tout particulier la femme de lettres de la seconde moitié du dixseptième siècle, mais sa haute intelligence, sa vaste érudition, un mari et un amant qui furent d'aimables poètes, n'auraient pas suffi à immortaliser son nom. C'est à La Fontaine, son vieil ami, qu'elle doit sa juste renommée.
Aimée des littérateurs et des savants, elle sut les apprécier et les réunir autour d'elle. A l'époque où s'ouvre son salon, l'hôtel de Rambouillet a depuis longtemps fermé ses portes. Julie d'Angennes est devenue la duchesse de Montausier, Angélique est morte en 1664. La marquise de Rambouillet, leur mère, a terminé dans la tristesse sa longue et brillante existence.
Le cercle s'est dissous. Descartes, Vaugelas, Sarazin, Balzac ont successivement disparu. Mme de Longueville, Mme de Nemours, Mlle de Scudéry, qui tient maison. Chapelain, Cotin, Ménage, sont les principaux survivants de cette société honnête et polie.
Déjà se sont élevés les hôtels de Longueville, d'Albret, de Richelieu et de la Rochefoucauld. Mme de Sablé, qui incarne les traditions de la vieille politesse, y est plus admirée
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qu'imitée, et les nouvelles précieuses, qui n'ont pris de la bonne compagnie que les travers qu'elles exagèrent, sont en butte aux sarcasmes de Molière et aux railleries des cour- | tisans. Charleval condamne leur affectation et leur pédanterie. Il apprécie chez Mme de la Sablière un naturel et | une aisance qui s'éloignent autant de l'exagération des précieuses que du langage licencieux de la cour.
Simple et modeste, Marguerite Hessein sut se faire pardonner sa supériorité. Elle eut l'inappréciable talent de rester femme ; sa modestie fit oublier son savoir, et sa faiblesse lui valut l'indulgence. Douée d'un cœur généreux et d'illusions ardentes, abandonnée par un mari séduisant et volage, elle se donna tout entière au trop brillant consolateur qu'elle avait choisi, et quand son amour fut trahi, à l'exemple des grandes pécheresses de son siècle, elle sut se résigner et bien ] mourir. Son expiation fut longue et douloureuse. La solitude, la prière et le soin des malades remplirent cette existence autrefois si mondaine, et son fervent repentir, sa cruelle maladie, patiemment supportée, ajoutèrent l'auréole de la sainteté au prestige évanoui de sa triomphante jeunesse.
Elle naquit à Paris en 1640 (1), de Gilbert Hessein et de Marguerite Menjot. Son père était fils d'autre Gilbert Hessein, valet de chambre de roi Henri IV, qui transmit sa charge à Pierre, son fils aîné, ne laissant à ses huit cadets qu'une modeste fortune. L'un d'eux, Gilbert Hessein, qui « suivait la finance », s'intitulait « noble homme Gilbert d' Hessein », et, s'il faut en croire le témoignage de Louis Broussoré, conseiller à la cour des aides de Montpellier, « vivait honorablement comme l'un des meilleurs bourgeois de Paris » (2). Il fondait, dès 1637, la banque Hessein-Nolleau, vendait, en
(1) Et non en 1630, comme le dit H. Régnier dans l'édition des Œuvres df Jean de la Fontaine, des grands écrivains français, Paris, Hachette, 1884, in-8<», t. II, p. 454 ; ni en 1647 ou 1648, comme l'écrit P.-L. Rœdebee dans son Mémoire pour servir à Vhistoire de la société polie en France, Paris, Didot, 1835, p. 248, 249, 467.
(2) Information faite pour la charge de secrétaire du roi en faveur de Pierr« Hessein, du 29 mai 1695. Archives nationales, section judiciaire, V^ 37.
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compagnie de Germain Bouchard, du safran, des diamant» et des pierres précieuses, négociait avec des teinturiers, et acquérait en 1656 une bonne part dans la ferme du natron (on nommait ainsi le carbonate de soude), abandonnée par le roi, en 1652, au maréchal duc de Villeroy. Le natron venait du Caire et d'Alexandrie sur le Saint- Pierre^ le Roi-Salomon^ la Pesse et autres navires, armés par les associés. Gilbert Hes» sein affermait encore en 1657 les francs fiefs de la généralité de Poitiers (1). La banque où travaillaient, en 1651, Isaac et Jean Regoumyer, ses neveux, fils d' Isaac Regoumyer, conseiller à la cour des aides, et de Marie Hessein, prospérait et lui procurait de sérieux bénéfices, car la majeure partie du fonds social, 80 000 livres, somme importante alors, lui appartenait. Cette banque occupait une maison de la rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois.
Les bénéfices venaient à point, car Gilbert avait débuté sans réelle fortune. Il avait épousé, le 27 septembre 1637 (2), une jolie huguenote, Marguerite, fille de Jean Menjot, procureur en la chambre des comptes, et d'Anne Mallard, et veuve de Guillaume Le Juste, commissaire ordinaire des guerres.
Le banquier apportait en mariage une somme de 41 000 livres (3), et Marguerite Menjot 18 000 livres tournois. Ils possédaient une maison dans la rue des Fossés-Saint- Germain et dem.euraient rue Saint-Anastase, au Marais du Temple (4)
De ce mariage naquirent quatre enfants : Marguerite, qui fut Mme de la Sablière ; Samuel, né le 10 février 1642 Antoine, né le 10 novembre 1645, et Pierre Hessein.
Les deux époux appartenaient à la religion réformée. Leur fille, portée au temple de Charenton le 18 mars 1640 (5),
(1) Inventaire des meubles et papiers dressé après la mort de M* Gilbert Hessein, du 4 au 16 mai 1661, par Perret et Bouret, notaires au Châtelet de Paris. Minutes anciennes de M« Charpentier, notaire à Paris, 16, avenue de l'Opéra.
(2) Contrat de mariage reçu par Lestoré etChappelain, notaires au Châtelet de Paris. Minutes anciennes de M« Cottin, notaire à Paris, 3, boulevard Saint-Martin.
(3) La part de la euccession de Josias Hesseia, son frère, était comprise dans cette somme.
(4) Plus tard ils prirent à bail, de 1637 à 1641, une maison de la rue des Vieur- Augustins, paroisse Saint- Eus tache, dépendant de celle de Claude Carpentier, brodeur de Monsieur, d'un loyer de 380 livres (Lestoré, notaire à Paris). Minutes anciennes de M* Cottin.
(5) Cf. Pièces justificatives, n» 1.
y fut baptisée par le ministre Mestrezat, qui jouissait d'une grande réputation parmi ses coreligionnaires. Le parrain fut Paul Menjot (1), l'aîné de ses oncles maternels ; la marraine, Marie Lambert, son aïeule paternelle. Elle reçut le prénom de sa mère.
Marguerite naissait dans un milieu où les lettres et les arts étaient en grand honneur. Sa famille, que je crois originaire des Pays-Bas, écrivait son nom d^Esseing^ Hessein^ Hessing^ Hessin et d'Hessin (2). Mme de la Sablière signait Hessin. Nous avons adopté la forme Hessein comme la plus fréquemment usitée.
Moins d'un siècle après la mort de Mme de la Sablière, en 1758, ce nom restait si peu connu gue l'abbé Sepher, l'éditeur des Madrigaux de La Sablière, confondait la famille Hessein avec la famille Hesselin du parlement de Paris, qui fit construire par Le Vau le bel hôtel du quai des Balcons dans l'île Saint-Louis. Rœderer n'a pas été mieux renseigné. Walckenaer lui-même, le savant historien de La Fontaine, ne put préciser le nom de Mme de la Sablière, relevé pour la première fois en 1850, dans les dossiers du cabinet des titres, par les éditeurs de Tallemant des Réaux (3). C'est à notre vieil ami, M. G. Desnoiresterres, qu'était réservée la bonne fortune de découvrir en 1860, au Palais de Justice de Paris, l'acte de baptême de Marguerite Hessein dans les registres de l'état civil depuis brûlés par la Commune (4).
Du côté maternel, l'enfant appartenait à une famille champenoise récemment fixée dans la capitale. Jean Menjot, son
(1) Paul Menjot, écuyer, seigneur de Gouléon, depuis conseiller d'État, trésorier de France et général des finances en Normandie.
(2) E. Grisellb, État de la maison de Louis XIII , Paris, P. Gatin, 1912, p. 248.
(3) Cf. Germain Bbice, Description de Paris, 1752, t. II, p. 340; — Madrigaux de Monsieur de la Sablière, nouvelle édition, Paris, Duchesne, 1758, petit in-80 carré, avertissement, p. iv ; — G -A. Walckenaeb, Histoire de la vie et des ouvrages de J. dp la Fontaine, Paris, A. Nepveu, 1820, in-S", p. 403, notes; — P.-L. Rœderer, Mémoire pour servir à Vhistoire de la société polie en France, Paris, Didot, 1835, in-8'>, p. 243 ; — MM. de Monmerqué et Paulin Paris, les Historiettes de Tallemant des /îéaua;, Paris, Techener, 1850, in-8°, t. VIII, notice sur Tallemant, p. 24 et note.
(4) Cf. G. Desnoiresterres, Les Cours galantes, Paris, Dentu, 1865, in-16, I, p. 205 ; — MM. de Monmerqué et Paulin Paris, les Historiettes de Tallemant des Réaux, op. cit., t. VIII, notice, p. 24, note 1 ; — Walckenaer, Histoire de la vie et des ouvrages de J. de la Fontaine^ op. cit., p. 403, notes.
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trisaïeul, procureur du roi à Saint-Dizier en 1548, occupa cette charge peu après le siège de cette ville par Charles-Quint. Nicolas Menjot, son fils, seigaeur de Vaveretz près Vitry-le- François, avait épousé en premières noces Jeanne Collin, fille de Jean Collin, sieur de Lessart, bailli de Beaufort et lieutenant particulier des vidâmes de Châlons, qui traduisit en français, vers le milieu du seizième siècle, divers traités de Cicéron, d'Hérodien et de Plutarque, bien connus des bibliophiles (1). Ce bailli de Beaufort s'était éperdument jeté dans la réforme, dont Châlons et Vitry étaient alors en Champagne les centres les plus actifs. Aussi les enfants de Nicolas Menjot furent-ils élevés en partie dans la doctrine de Calvin. L'aîné, Pierre Menjot, catholique, fut pourvu de la charge de conseiller garde-scel au bailliage et présidial de Vitry-le-François, d'où il adressa de médiocres vers à son ami Christophe de Beaujeu, l'auteur des Amours, publiés en 1589 (2). Les deux demi-frères de Pierre, Jean et Samuel Menjot, vinrent chercher fortune à Paris. Jean, mort en 1629, fut le père de Marguerite Menjot et l'aïeul de Mme de la Sablière.
De cette famille Menjot, si accessible aux idées nouvelles, Antoine Menjot, oncle de Marguerite Hessein, est la personnahté la plus marquante. Ses conseils exercèrent sur elle une si grande influence qu'il nous faut présenter au lecteur ce singulier médecin, philosophe, théologien, huguenot, somme toute homme de cœur et d'esprit, qui jouit à la fin du dixseptième siècle d'une notoriété littéraire et scientifique dont Pascal, Racine, Huet et Gombaud sont restés les meilleurs garants (3).
Écrivain militant, il fut l'un des plus ardents fauteurs de la réforme à Paris. Entre le catholicisme et le calvinisme la
(1) Cf. le contrat de mariagp. de Nicolas Menjot, reçu par Beschefer et Marin, notaires à Châlons, le 28 février 1548, et le contrat de mariage de François de Combles, sieur de Nayves, et d'Anne Collin, reçu par Chrestian et Roussel, notaires à Châlons, le 9 mars 1555 (minutes anciennes de M^s Vuilquin et Morel, notaires h Châlons-sur-Marne). Nicolas Menjot épousa en secondes noces Isabeau Bardot.
(2) Les Amours de Christophe de Beau/eu, baron de Beaujeu et seigneur de Jaulges..., Paris, Didier Millot, 1589, in-4o, fol. 212 verso.
(3) Cf. sur Antoine Menjot une étude très consciencieuse et très savante de M. E. JovY, Le médecin Antoine Menjot, notes péripascaliennes, Vitry-le- François, Tavernior, 1914, in-S».
bataille est engagée, lutte âpre, passionnée, dont les polé miques sont souvent marquées au coin du génie ; mais la discussion reste courtoise. Les réformés comptent dans leurs rangs les Schomberg et les Turenne : ce ne sont plus des parias. Ils ont pris leur place dans la vieille société française où nous les trouvons partout, à la cour et à la ville, et, quand le grand roi les sacrifiera, cédant à d 'impolitiques conseils, ce sera, comme l'a dit Cousin, sans pouvoir invoquer la « complicité » de son époque (1).
Né dans la capitale au commencement de ce siècle si fécond en intelligences et en caractères, cousin germain d'un Samuel Menjot, secrétaire du roi, cité par Tallemant comme un modèle de « générositez », il était l'allié par sa mère des Tallemant et des Rambouillet (2). Sa jeunesse s'écoula dans ce milieu spirituel et facile, dont les héros furent Conrart, des Réaux, La Sablière, où Marie de Louvigny et la jolie Lolo durent effrayer et scandaliser plus d'une vertueuse bourgeoise. Des Réaux nous raconte que Menjot et son frère s'enfermaient pour prier Dieu pour huit jours (3). Il est vrai qu'Antoine était fort pieux. Il suivait assidûment les leçons des ministres réformés et s'instruisait avec ardeur dans une religion qui lui fut d'autant plus chère qu'elle était déjà persécutée. Il pouvait se dire, non sans quelque raison, cousin du célèbre Jacques d'Allemagne, ministre de Sézanne, Tune des célébrités du parti calviniste (4). Les dimanches et jours de fête, la famille se rendait en carrosse à Charenton, où Judic Menjot, tante paternelle d'Antoine, avait été massacrée par des laquais, le 26 septembre 1621, en reve- »ant du prêche (5). Marguerite Menjot, la future Mme Heslein, accompagnait ses parents au temple, dont l'existence était alors si précaire que les marchés des voituriers, stipulés
(i) V. Cousm, Madame de Sablé, 2» édit., Paris, Didier, 1859, in-8», p. 435.
(2) Tallemant des Réaux, fils de Pierre Tallemant et de Marie de Rambouillet, était petit-fils d'Antoine de Rambouillet et de Marie Maillart, dont la sœur. Renée Maillart, femme d'Antoine Mallart, était l'aïeule maternelle d'Antoine Menjot.
(3) T. DES RÉAUX, Historiettes, t. VII, p. 373, 390.
(4) Jacques était arrière-petit- fils de Louise Bardot, et Isabeau Bardot fut la seconde femme de Nicolas Menjot, veuf de Jeanne CoUin et aïeul d'Antoine.
(5) Requête de Jean Menjot, frère de Judic, au lieutenant civil, du 9 octobre 1621.
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pour un an, contenaient une clause résolutoire en cas de suppression du culte (1). Cependant les réformés y accouraient en foule. Les Ruvigny, les Rambouillet, les Louvi^y, les Tallemant y avaient leurs places marquées, et cette réunion, d'abord purement religieuse, fomenta bientôt une opposition sourde qui explique, sans les justifier, les mesures d'exception prises à son égard.
Antoine Menjot choisit la carrière médicale. Peut-être y fut-il encouragé par François Le Vignon, seigneur de Miannay et de Bois-d'Ailly, qui épousa Suzanne Menjot, sa cousine germaine. Ce médecin, fils d'un doyen, plus tard doyen luimême, pouvait exercer quelque influence sur la faculté de Peu'is (2). Antoine dédaigna ces protections. La faculté de Montpellier jouissait alors d'une grande célébrité. Il y prit les degrés en 1636 (3).
Il revint bientôt à Paris, docteur d'une faculté rivale qui échangeait trop souvent avec celle de la capitale de violents et injurieux libelles. L'hostilité résultant de ces polémiques rendait intolérable aux docteurs de Montpellier le séjour de Paris. « Otez deux médecins du roi, écrit en 1646 Guy Patin à son ami Belin, il n'y en a point ici de Montpellier qui y pratiquent, m La charge de médecin du roi, entourée d'une certaine considération, permettait au titulaire de s'imposer à ce milieu intolérant et jaloux. Malgré la religion qu'il professait ouvertement, Menjot réussit en 1651 à obtenir une de ces charges. Deux ans plus tard, il acquit celle de conseiller et médecin consultant de Monsieur, frère du roi. Ces situations étaient enviées : les déclamations de Guy Patin nous en fournissent la preuve. « La plupart des médecins de cour, dit-il, sont ignorants ou charlatans... Néanmoins, à la campagne, ces messieurs s'en font accroire avec ces bulles
(1 ) Marché conclu avec Grégoire Le Conte, voiturier, devant Le Voyer, notaire à Paris, le 8 septembre 1623. Minutes anciennes de M® Goupil, notaire à Paris, quai Voltaire.
(2) On trouve son portrait sur le jeton qu'il fit frapper pendant son décanat. Cf. H. Fournie, Jetons des doyens de Vancienne Faculté de médecine de Paris, Chalon-sur-Saône, E. Bertrand, 1907, in-S», p. 78, 79, et pi. II, n»' 22 et 23 ; — Inventaire des meubles et papiers de Suzanne Menjot, alors veuve, dressé par Le Caron et Galloys, notaires au Châtelet de Paris, le 9 septembre 1642.
(3) Cf. M. PoTEL, Noël Voilant. France médicale, 1913, n» 19, p. 367.
imaginaires obtenues, moyennant quelques pistoles, de quelque secrétaire de cabinet... (1). »
Possesseur de ces bulles moins imaginaires que ne le prétend Guy Patin, Menjot sut se faire apprécier à la cour et à la ville. De fortes études, une parfaite connaissance de l'antiquité, un esprit gaulois dont Tallemant nous a révélé les saillies, lui concilièrent les suffrages de cette société intelligente et polie. Il acquit la clientèle d'illustres coreligionnaires, et les gens de lettres se disputèrent son amitié. Racine nous a conservé le souvenir d'une de ses consultations, dans laquelle il lui conseille d'entretenir constamment sa gaieté (2). Gombaud lui-même, sur le déclin de l'âge, l'illustre Gombaud, comme l'appelaient ses contemporains enthousiastes, lui ouvrait les portes de l'hôtel de Rambouillet et « abrégeait pour lui le chemin de l'Éternité » en lui dédiant cette épigramme :
Manjot, loin des erreurs de la foule ignorante, Tu prends la panacée où je prends l'amaranthe, Sur un même sommet, dans un même vallon. Et cherchant les vertus dont la mort est charmée, Par des arts différents, sous un même Apollon, Tu conserves la vie, et moi la renommée (3).
Tel fut l'oncle préféré, le conseil et l'appui de Mme de la Sablière dans les nombreuses et cruelles épreuves de sa vie. C'est à lui qu'elle fit appel dans la détresse de ses infortunes conjugales, quand la perte de ses enfants la laissa seule et désolée, quand sa fortune disparut, quand l'abandon de La Fare lui révéla l'inanité du dernier refuge de son cœur. C'est en lui qu'elle trouva toujours un ami sage, conciliant et dévoué.
Elle put compter aussi sur l'appui d'un autre oncle, financier fameux et détesté. Nous voulons parler de La Raillière,
(1) Réveillê-Paeise, Z,e«res de Gui Patin, Paris, Techener, 1846, in-8o, t. I, p. 22, 129, 222; t. II, p. 227.
(2) « Du reste vous tenir l'esprit toujours gai. » Lettre de Racine à Boileau du 24 mai 1687. Cf. P. Mesnard, Œuvres de J. Racine, édition des Grands Écrivains, Paris, Hachette, 1865, in-8o, t. VI, p. 549.
(3) Les Êpigrammes de Gomhauld, Paris, A. Courbé, 1657, in-12, 1. III ^ épigr. VII, Arts d'Apollon, p. 84. Cf. la réponse d'A. Menjot à l'épigramme de Gombaud. Opuscules posthumes de M. Menjot, conseiller et médecin ordinaire du roy à Paris, Amsterdam, Henri Desbordes, 1697, in-4o, p. 124, 125.
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mari d'Anne Menjot (1), sœur d'Antoine, et tante de Marguerite Hessein. Samuel Gaudon (2), sieur de la Raillière, jouit en son temps de quelque célébrité tapageuse. Il était originaire de Preuilly-en-Touraine, où sa famille possédait les seigneuries de Fenis et de Colleau dans la paroisse de Bossay. Lui-même tirait son nom du fief de la Raillière, situé près de la ville de Preuilly, où il fit bâtir en 1630 un beau château qu'il se préparait à relier au faubourg Saint- Nicolas et au pont de la Clau par une grande rue qui ne fut jamais construite. Ce château est aujourd'hui l'hospice de Preuilly (3).
Il demeurait à Paris, rue Beaubourg, à l'hôtel de Rochefort, car il était l'allié et le protégé de la maison d'Aloigny. Huguenot, bien que cousin de Silvain Gaudon, docteur en théologie, chanoine de Comminges, qui a publié en 1646 et 1649 les lettres et ambassades de Busbeck en Turquie et en Amasie (4), il réussit, dans de nombreuses opérations financières, et, payant bien, fut tout d'abord considéré. Dès 1639, il s'était mis en frais pour la naissance du Dauphin :
Ce qui fut bien plaisant, Monsieur de la Rallière, Ce brave partisan, Fit faire une barrière De douze ou quinze muids où tout le monde Allait s'abreuver à la ronde Et s'amusait à tirer la bonde (5).
Mais la popularité de La Raillière ne pouvait être de longue durée. Mazarin ne fut pas un administrateur de génie. Le trésor était à sec ; il fallait payer les frais de la guerre,
(1) Contrat de mariage reçu par Blosse et Richer, notaires à Paris, le 7 février 1630. Minutes anciennes de M^ Lefebvre, notaire à Paris, rue Tronchet, 34.
(2) Et non Gaudin, comme le dit Le Laboureur dans ses Additions aux Mémoires de Castelnau, nouvelle édition, t. II, p. 488.
(3) J.-X. Carré de Busserolle, Dictionnaire d'Indre-et-Loire, article « Preuilly », Tours, Rouillé-Ladevèze, 1883, in-8o, t. V, p. 186.
(4) Ambassades et voyages en Turquie et en Amasie de M' Bu^beques...,PaLTÏs, P. David, 1646, in 8®, dédié à son cousin M. de la Rallière. — Les lettres d'Auger Gislen de Busbeck, ambassadeur de Vempereur Ferdinand II près du sultan Soliman II, Paris, 1649, in-8o
(5) Cf. T. DES RÉATJX, Historiettes, t. VII, p. 315.
les dépenses et les dilapidations des gouvernants, doubler les impôts, vendre des lettres de noblesse, créer des charges nouvelles, recourir forcément aux moyens propres à se procurer quelque argent. Les spéculateurs eurent beau jeu. Chacun inventa et proposa sa maltôte, son partie comme on disait alors : aussi nomma- t-on ces traitants des « partisans )>. « La Raillière, parlant en leur nom à la reine en 1645, déclarait que, si la cour les abandonnait, ils ne fourniraient plus l'argent nécessaire pour le paiement des rentes. Le Parlement, disait-il, n'allait à rien moins qu'à la ruine de l'autorité royale. Il ajoutait que déjà on distinguait les parlementaires et les royalistes, comme en Angleterre. L'exemple de ce pays devait engager la reine à défendre l'autorité royale menacée par le Parlement (1). »
Les partisans souscrivirent donc aux imprudents engagements de d'Émery, surintendant des finances, favori du cardinal, qui opéra des retranchements sur les rentes, fit saisir les meubles des contribuables et emprisonner en 1646 plus de vingt-trois mille citoyens. La révolte contre tous ces abus suscita la guerre civile. « Les partisans, dit un pamphlet dénué d'aménité, ramassent en leur corps la férocité du lion, la volerie de la chouette, la cautèle du renard, la malice du singe, la brutalité de l'estrigon, l'envie du chien, la gloutonnerie du loup, la superbe du paon, la lascivité du satyre, la cruauté du tigre, la trahison du crocodile, et, pour faire court, la haine et le venin du serpent contre l'homme (2). »
La Raillière, « premier commis, pilier arc-boutant » de d'Émery, partagea sa parfaite impopularité. Il fut intéressé dans nombre de traités conclus au nom du roi. On l'accusa de perpétrer des maltôtes, notamment sur les rentes de l'Hôtel de Ville. Il eut sa part dans la ferme générale des aides, dans celle des 24 deniers, dans les entrées des villes de Paris et de Rouen, dans les crues et tailles de la généra-
(1) A. Ghebuel, Histoire de France pendant la minorité de Louis XIV y Paris, Hachette, 1879, iii-8o, t. II, p. 96.
(2) Description des vies, mœurs et façons de faire des péagers, publicainSy maietostiers, monopoleurs, fermiers et partisans, non moins facétieuse, naïjve et véritable que sérieuse et mystique..., par Demophile, Paris, veuve Th. Pepingué, 1649, iafolio, p. 21.
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lité de Tours, dans les taxes et confirmations d'hérédité, mais il dut la complète aversion des contribuables à une audacieuse innovation, la taxe des aisés^ dont les propagateurs furent lui, Catelan, d'Emery, Vanel, fermier des entrées, Petit, Bordier, Galand, Bordeaux, de Mons, Le Camus, de Helus, Samuel, Colbert, Picart, Housset et Payen (1). Comme La Raillière et Catelan, financiers de marque, étaient de fervents huguenots, on appela la maltôte « de la théologie de Charenton )) (2).
Ils affermèrent par un traité de 150 000 livres de rente tous les droits d'entrée, et établirent une taxe proportionnelle sur les biens des gens aisés ou qu'ils déclarèrent tels, taxe dont ils exigèrent le paiement avec une extrême rigueur. C'était rimpôt arbitraire et proportionnel sur le revenu, redouté de tous temps des contribuables, taxés, dévalisés et emprisonnés à merci.
D'Émery, qui professait « que la bonne foi n'était que pour les marchands et que les surintendants n'étaient faits que pour être maudits », n'en dut pas moins démissionner sous les coups de la vengeance populaire. Le Parlement établit une chambre de justice qui poursuivit les financiers. La cour résista, les barricades s'élevèrent, la reine quitta Paris et bientôt après Mazarin s'enfuit du royaume (3).
La Raillière fut conduit à la Bastille, en 1649, par ordre ;du prince de Conty :
Ce fut le 26 de janvier, Jour que le nommé La Raillière Fut pris nouant sa jarretière Comme espion du cardinal.
Son nom est connu pour le mal Qu'il a fait souffrir à la France.
Il est hoc à quelque potence.
C'est un sorcier, c'est un devin, Exacteur des droits sur le vin,
(1) Catalogue des partisans, ensemble leurs généalogies..., contre lesquels on peut et doit agir pour la contribution aux dépens de la guerre présente, 1649, in-folio, p. 4, 9.
(2) Cf. T. DES RÉAUX, Historiettes, t. V, p. 440.
(3) F. DiDOT et Hœfke, Nouvelle biographie générale, t. XXXIII, article ■ Mazarin ».
Jadis pillier de Particelle,
Auteur de la taxe nouvelle
Par qui tant de gens sont lésez
Dessous le faux titre d'Aisez.
Il est monopoleur en diable,
C'est un usurier exécrable,
Ame damnée, esprit malin.
Un voleur, bref un Mazarin.
Ce trouble-repos de la ville
Est à présent dans la Bastille,
Où l'on marque des logements
Pour d'autres mauvais garnements (1).
Cet emprisonnement de La Raillière fut l'un des évi nements qui suscitèrent le plus grand nombre de mazar nades (2). Samuel Gaudon avait acquis une grosse fortun une charge de secrétaire du roi ; il était envié et détesté « Aussi était-il trop superbe et trop insupportable, écr Guy Patin. On a pris chez lui 100 000 écus, que l'on a porti à l'Hôtel de Ville pour aider à faire la guerre au Mazarin (3).
(1) Cf. Journal contenant ce qui s'est passé en la cour de parlement de Paris... i
13 mai 1648 au 12 avr:l 1649, Paris, Jacques Langlois, 1649, in.4o,p. 151 ; — . suite et seconde arrivée du courrier français.... Paris, Rolin de la Haye, 1649, in-fol p. 8 ; — Le troisième Courrier françois, traduit fidellement en vers burlesques, Par Claude Boudeville, 1649, in-folio, p. 11.
(2) Plusieurs sont véritablement excessifs. Citons parmi les plus violents L'adieu du sieur Catalan envoyé de Saint- Germain au sieur de la Raillère dans Bastille, Paris, Cl. Huet, 1649, in-folio ; — La Response de la Rallière à l'Adieu Catelan, son associé, ou abrégé de la vie de ces deux infâmes ministres rt authei des principaux brigandages, volleries et extorsions de la France, Paris, Rolin de Haye, 1649, in-folio ; — L^ttr". de la Raillère prisonnier en la Conciergerie escriU Catelan à Saint- Germain-en-Laye, Paris, Math. Colombel, 1649, in-folio. — Bea coup de ces pamphlets portent le nom de railleries : Les deux Fripperies, ou drilles revestus, raillerie en vers burlesques , Paris, Denis Langlois, 1649, in-folio ; La guerre sans canons, raillerie en vers burlesques, id., 1649, in-folio ; — La Raille sans fid, ou V innocent jeu d'esprit en vers burlesques, Paris, 1649, in-folio ; — Ra lerie universelle, dédiée aux curieux de ce temps, en vers burlesques, Paris, P. Tarj 1649, in-folio; — Le salut des partisans et autres pièces du temps, 1649, in-fol débute par Gaudeamus... en souvenir de Gaudon ; — Vers satiriques sur les noms vies des partisans, Paris, 1649, in-folio, p. 10 ; — Les vidages qui se desmonte en Cour espagnolle et italienne, in-folio., p. 8 et 9 ; — Uarrest du Conseil d'en ht prononcé par le prophète royal David contre Mazarin et les partisans, par F. A. S. D. 1 Paris, in-folio, p. 7 et 8 ; — Le Courrier sousterrain apportant les nouvelles de ce qi a vu de plus considérable pendant son séjour au pays bas de l'autre monde, 16^ in-folio, p. 4 ; — Le qu'as-tu vu de la Cour, ou les contreveritez, in-folio, p. 7 ; Le second Jeu du Picquetdela Cour, in-folio, p. 3, etc. — Cf. C. More au, Bibliograp> des Mazarinades, publiée par la Société de l'Histoire de France, Paris, Jannet, 18i in-80 ; les Courriers de la Fronde, Paris, Jannet, 1857, in-S», t. I, p. 382-384.
(3) Réveille-Pabise, Lettres de Gui Patin, Paris, Baillère, 1846, in-S», t.
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La Raillière répondait non sans quelque raison au maréchal de la Meilleraye, « que les partisans avaient entretenu ie roi depuis sa minorité » (1), mais toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, et, le 25 février, le Parlement nomma des commissaires pour instruire son procès :
Jeudi l'on nomma commissaires Pour le procès de La Raillière Et du sieur de Launay Gravé, Dedans la Bastille engravé, Gens à qui pour leurs monopoles La Cour ne promet poires molles, Et qu'elle veut expédier (2).
Mais La Raillière, transféré de la Bastille à la Conciergerie du Palais, en fut quitte pour quelques jours de prison, car il était couvert par les arrêts du conseil. A la suite de sa mésaventure, les partisans ne se crurent plus en sûreté et fortifièrent leurs logis. Le 11 décembre, la cour ordonnait « d'informer contre le nommé La Raillière et autres qui tenoient des corps de garde en des maisons particulières de la ville » (3).
Samiuel Gaudon demeurait alors rue des Ménétriers, paroisse Saint- Josse. Ces émotions altérèrent sa santé ; il mourut dans les premiers mois de l'année 1650. Sa succession fut imposée de 300 000 livres par la chambre de justice (4).
Il laissait trois enfants. Son fils, Paul Gaudon, sieur de Fontbaudry près Preuilly, lieutenant au régiment de Champagne, désireux d'expier les erreurs paternelles, se convertit au catholicisme et se fit capucin. La cadette de ses sœurs, Anne Gaudon, épousa Jean Amproux, seigneur de la Massais
p. 408 ; — P. Triain, Lettres de Gui Patin, Paris, Champion, 1907, in-S», t. I, p. 641.
(1) Entretiens de Bonneau Catelan et La Raillère touchant leur retour à Paris, 1649, in-40.
(2) Journal de ce qui s^est passé en la cour de parlement de Paris..., p. 209, 398, 414 ; — La suite et septième arrivée du courrier français, Paris, Rolin de la Haye, 1649, in-folio, p. 5 ; — Le septième Courrier français, traduit fidellement en vers burlesques, Paris, Cl. Boudeville, 1649, in-folio, p. 5.
(3) M. AuBERY, Histoire du cardinal Mazarin, Amsterdam, Le Cône, 1751, in.l2, t. III, p. 84.
('») Journal de M. d'Ormesson, Chambre de justice de 1661-1665. Archives des Affaires étrangères, France, Galeries, vol. 173.
près Nantes, qui n'eut qu'une fille, mariée en Angleterre (1). Henri Amproux, frère de Jean, lieutenant général des armées du roi, fut inspecteur d'infanterie, et son fils, Henri- Gabriel, comte de la Massais, colonel de Piémont-infanterie et maréchal de camp, porta à Paris, en 1746, les cinquante-cinq drapeaux et étendards glorieusement pris à Bruxelles.
L'aînée et la plus belle des filles de La Raillière, Madeleine Gaudon, était destinée à une illustre alliance. Ses charmes et la grande fortune de son père en avaient fait un parti fort recherché. Marc Duncan, sieur de Cerisante, lieutenant de la mestre de camp du régiment de Navarre, dont Tallemant nous a dessiné la si amusante silhouette, en devint amoureux et l'envoya demander à son père. « H dit à celuy qu'il chargea de cette belle commission : Je crois que le bourgeois sera bien ayse (mais il avoit affaire à un homme qui se croyoit aussi noble que le roy). H en fut si ayse qu'il respondit que sa fille n'avoit que douze ans, et que, quand elle en auroit vingt, il penseroit à la marier. Cependant un an après il la maria avec le comte de Saint-Aignan, fils du marquis de Clermont-Gallerande, de la maison d'Amboise (2). »
Elle épousait en effet, le 29 juin 1646, Georges de Clermont, comte de Saint-Aignan au Maine, huguenot comme elle (3), fils de haut et puissant seigneur Henri de Clermont, marquis de Gallerande, conseiller d'État, et de Louise de Polignac, devenait par ce mariage nièce de la maréchale de Coligny-Châtillon, cousine germaine de la comtesse d'Hadington, depuis comtesse de la Suze, parente du brave Bussy, et prenait place dans la noblesse la plus illustre et la mieux apparentée du royaume. Les plus grands seigneurs de la cour assistèrent à son mariage. La Raillière lui donnait en dot 120 000 livres tournois, somme alors considérable.
(1) Contrat de mariage reçu par Le Vasseur et Gigault, notaires à Paris, le 23 septembre 1663. — Archives du vicomte de Champfleur. — BEAUCHET-FiLLEi.'U, Dictionnaire des familles du Poitou, Poitiers, Oudin, 1891, in-S^, t. I, p. 64.
(2) T. DES RÉAUX, Historiettes, t. V, p. 440.
(3) Contrat reçu par Demas et Marreau, notaires au Châtelet de Parig, !• 29 juin 1646. Minutes anciennes de M® Le Monnyer, notaire à Paris, 38, rue d« Châteaudun.
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La marquise de Saint-Aignan, bonne et bienfaisante, ne trouva pas le bonheur dans ce brillant mariage. Les portraits conservés dans le Maine (1) nous révèlent son éclatante beauté. Elle combla les brèches de la fortune des Clermont sans pouvoir se concilier l'amour de sa nouvelle famille et fut toujours pour Marguerite Hessein un solide et puissant appui. Elle lui ouvrit les portes du milieu aristocratique où elle avait pénétré, et grâce à son mari, qui se montra bon parent et bon prince, Mme de la Sablière conquit à la cour les puissantes relations qui firent de son salon le rendez-vous de la meilleure compagnie.
Marguerite n'avait que neuf ans lorsqu'elle perdit sa mère (2). Depuis lors, l'hôtel de Clermont lui resta constamment ouvert. Elle y trouva chez sa cousine germaine, plus âgée qu'elle de sept ans, l'affection et le dévouement d'une sœur très tendrement aimée. Madeleine l'initia à l'extrême politesse de la cour. L'instruction de sa jeune parente fut tout particulièrement soignée, et son oncle, Antoine Menjot, contribua plus que tout autre à développer sa vive intelligence. Il s'efforça de mettre à sa portée les spéculations philosophiques de son temps et les mystères d'une religion dont il avait approfondi passionnément les doctrines. De savants professeurs lui enseignèrent les lettrei grecques et latines, les sciences mathématiques, et développèrent en elle cet amour du beau, qui fit si longtemps le charme de sa vie. Gilbert Hessein concentrait toute son affection sur cette charmante enfant privée de la tendresse maternelle, et qui remplaçait pour lui la maîtresse absente du logis. Souvent absorbé par les affaires, il confiait sa fille à la belle marquise de Saint-Aignan, car il ne pouvait se résoudre à lui imposer une marâtre, et il attendait, pour contracter une nouvelle alliance, que Marguerite fût ellemême avantageusement pourvue.
Aussi chercha-t-il de bonne heure à la marier. Séduisante et jolie, elle possédait une brillante fortune. Les prétendants
(1) Châteaux de Couléon et de Saint-Aignan (Sarthe).
(2) Marguerite Menjot mourut entre les deux dates du 29 juin 1646 et du 8 février 1651.
accoururent en foule. Son père négocia pour elle une union qu'il crut avantageuse, et, sans douter un instant du bonheur futur de sa chère enfant, il la jeta, âgée de quatorze ans à peine, dans les bras de son riche et trop galant cousin, Antoine de Rambouillet, seigneur de la Sablière, fils du célèbre financier.
Dix jours avant le mariage de Marguerite, le 10 février 1654 (1), Gilbert Hessein, conseiller et maître d'hôtel du roi, était fiancé à Anne Hoogwood-Keeper, fille d'un gentilhomme anglais, Thomas Hoogwood-Keeper, retiré à Menton, et déjà veuve de Jean de Saulergue et d'Adam de la Planche, sieur de Mortières et de Fouquelinay. L'union du père ne fut pas plus heureuse que celle de son enfant préféré.
(1) Contrat de mariage reçu par Vaultier et Rallu, notaires au Châtelet de Paris. — Cf. Inventaire après la mort de Gilbert Hessein des 4-16 mai 1661.