CHAPITRE II
La Folie-Rambouillet ou maison des Quatre-Pavillons ; son jardin célèbre au dix-septième siècle. — Le financier Rambouillet et ses tulipes ; sa famille ; ses terres.
En sortant de Paris par la porte Saint-Antoine, on trouvait, à droite, le chemin de Charenton, qui traversait le village de Reuilly, déjà réuni au faubourg. Ce village était à peine construit. Un peu au-dessous de l'emplacement de la gare actuelle de Lyon, entre le chemin de Charenton et la rue de Bercy, s'étendait l'enclos de la Folie- Rambouillet (1), de Reuilly ou des Quatre-Pavillons.
« Si du centre de Paris, écrit Walckenaer en 1825, on se rend au faubourg Saint-Antoine, dans le carrefour formé par la rue de Charenton, la petite rue de Reuilly et une longue rue non achevée qui se trouve vis-à-vis, on aperçoit, à peu de distance sur sa droite, une porte en pierre de taille et à plein cintre, qui, par son antique et massive architecture, contraste avec les murs de terre et de moellons du vaste enclos dont cette porte est la principale entrée. Cet enclos, aujourd'hui partagé entre huit ou dix propriétaires et divisé n jardins potagers, se nomme V Enclos de Rambouillet. La rue non bâtie dont nous avons parlé et dont le mur de l'enclos forme un des côtés est depuis longtemps connue sous 'e nom de rue de Rambouillet. Tout ce terrain, ainsi que celui :îui s'étend jusqu'à la Seine au midi, et au nord jusqu'à la
(1) H. Sauval, Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris^ Paris, Vfoette et Chardon, 1724, t. II, p. 287.
rue Pic-Puce, dépendait, au commencement du siècle de Louis XIV, du hameau de Reuilly (1). »
On voyait encore en 1846, rue de Charenton, un côté de la porte d'entrée et les débris des quatre pavillons de ce beau jardin converti en marais (2). Depuis lors, la porte en pierres de taille a été démolie, mais la rue de Rambouillet existe encore. L'enclos, dont il ne reste plus de traces, était limité par la rue de la Planchette ou chemin de Charenton, la rue de la Râpée ou de Bercy, et la rue de Rambouillet. Il formait un long quadrilatère, dont l'entrée, qui s'ouvrait rue de la Planchette (3), donnait accès dans de jolis parterres
(1) C.-A. Walckenaer, Poésies diverses d* Antoine Rambouillet de la Sablière et de François de Maucroix, Paris, A. Nepveu, 1825, in-S^, p. ix-xi. — Walckenaer écrit que l'enclos s'étendait jusqu'à la Seine, mais tous les anciens plans lui donnent pour limite la rue de la Râpée ou de Bercy.
(2) GÉRATJLT DE Saint-Farqeau, Les 48 Quartiers de Paris..., Paris, F Didot, 1846, in-40, p. 114. — H. Vial et G. Gapon, « la Folie- Rambouillet «, Bulletin de la Société historique des XI«, XII® et XX« arrondissements, Paris, 1899, spécimen, p. 17-24. — Ce travail nous apprend qu'en 1658 Nicolas pde Rambouillet sollicitait en vain du Temple l'érection en fief du clos de la Folie- Rambouillet.
(3) Suivant M. Desnoiresterres, on pénétrait dans l'enclos, rue de la Planchette, par une porte monumentale percée au centre d'un mur aux extrémités duquel se dressaient deux pavillons. C'est évidemment la porte dont parle Walckenaer. Nous ne retrouvons sur le plan de 1705 que cette porte et le pavillon de droite (Cf. les Cours galantes , Paris, Dentu, 1865,in-8o, t. I,p. 184, note 3). — Depuis, la maison et le jardin de Rambouillet, vendus après la mort de Nicolas de Rambouillet, aux termes de son testament et à défaut d'héritier substitué, subirent bien des vicissitudes. La Folie, négligée et détruite en partie, fut acquise par un sieur Robillard, secrétaire du roi près de la compagnie des Indes, qui la vendit à Law en décembre 1719, pour la somme de 180 000 livres. La Bibliothèque nationale possède un plan que fit faire ce Robillard (Estampes, Topographie de France, XII, 47). Il porte cette mention : « Château de Rambouillet, appartenant à M. Law en 1719. Rue de Charenton, côté de la rivière. » On y a joint une lettre de Robillard à M. Le Noir, lieutenant de police, qui servit probablement d'intermédiaire pour l'achat, car c'est à lui que Robillard paraît avoir vendu îa Folie. Le nouvel acquéreur ne garda qu'un logement de jardinier, et convertit en 1720 les bocages en vergers et les marais en potagers. — Le grand enclos de Rambouillet échut en 1726 au sieur de Morangis, qui détruisit les jardins. Le petit enclos (peut-être celui qui dans le plan de 1738 se trouve à la droite du premier, avec un pavillon le joignant rue de la Planchette) appartenait alors au sieur Grassin, secrétaire de la Monnaie. En 1738, il n'existait plus que quatre pavillons, deux en façade, deux au fond de l'enclos. Le pavillon central, les parterres et les allées d'arbustes avaient disparu ; les terres étaient en culture, mais le parc subsista Jusqu'à la Révolution. Un passage, percé depuis sous le nom de Clos-Rambouillet, est actuellement occupé par les ateliers de réparation de la gare de Lyon. Cf. Jaillot, Recherches critiques, historiques... sur la ville de Paris, 15® quartier, Saint- Antoine, Paris, Lottin, 1774, in-S», t. III, p. 106, 107 ; — de la Mari, Traité et continuation du traité de la police, 2« éd., Paris, M. Brunet, 1722, in-folio, t. I, 8« plan par N. de Fer, p. 102 ; t. IV ( J.-F. Hérissant, 1738), 9^ plan par l'abbé de la (>rive, et 10« plan ; — Germain Brice, Nouvelle Description de la ville de
à la française au centre desquels on admirait un bassin circulaire et un jet d'eau. Quatre pavillons, deux à droite, deux à gauche, reliés par différentes constructions, faisaient face à ces parterres. Les deux pavillons de la rue de la Planchette étaient réunis par une belle et luxueuse grille devant laquelle s'étendait une balustrade surmontée de lions et de vases richement ornementés. Au centre, une allée conduisait à l'arche d'un cinquième pavillon, construit en face de l'entrée, qui s'ouvrait sur de frais bosquets. Israël Silvestre nous a conservé le souvenir de cette charmante résidence, derrièire laquelle on trouvait d'autres parterres encadrés à droite et à gauche par de belles allées de charmilles. Trois tours carrées, réunies par des communs, s'élevaient au fond de l'enclos, séparées de la rue de la Râpée par un second jardin entouré de jolies allées.
La première et la plus vaste moitié du parc, s'il faut en croire Desnoiresterres, était occupée par un parterre en broderies avec un bassin jaillissant.
« Dans ce jardin, écrit Sauvai, se trouvent des allées de toutes figures et en quantité. Les unes forment des pattes d'oie, les autres des étoiles ; quelques-unes sont bordées de palissades, d'autres d'arbres. La principale, qui est d'une longueur extraordinaire, conduit à une terrasse élevée sur les bords de la Seine ; celles de traverse se vont perdre dans de petits bois, dans un labyrinthe et autres compartimens, toutes ensemble formant un réduit si agréable qu'on y vient en foule pour s'y divertir. Dans des jardins séparés se cultivent en toutes saisons un nombre infini de fruits, dont la saveur, la grosseur, ne satisfont pas seulement le goût et la vue, mais même sont si beaux et si excellents que les plus
Paris..., 8« éd., Paris, J.-M. Gandouin, 1725, in-S», t. II, p. 266; — Hurtaut et Maony, Dictionnaire historique de la ville de Paris^ Paris, Moutard, 1779^ in-80, t. IV, p. 210, 211 ; — J.-B. de Saint- Victor, Tableau historique et pittoresque de Paris, 2» éd., Paris, Le Sage, 1822, t. II, p. 1338 ; — J. Buvat, Journal de la Régence, publié par E. Campardon, décembre 1719, Paris, Pion, 1865, in-S», t. I, p. 469 ; — Plan et description du faubourg Saint- Antoine, gravés par ScOTDf. M. Marcel Poëte signale la présence du prince Adolphe de Suède à Rambouillet en 1682. Le baron Sparr, ambassadeur de Suède, en partit en 1716, quand il fit son «ntrée dans Paris. Cf. La firomenade à Paris au dix-septième siècle, Parisj A. Colin, 1913, in-S», p. 204-209.
âO MADAME DE LA SABLIÈRE
grands seigneurs sont obligés de faire la cour au jardinier quand ils font de magnifiques festins, et même le roy lui en envoie demander. En un mot, on parle des fruits de Reuilly comme de ceux des Hespérides, hormis que pour en avoir on ne court pas tant de hazard. » De la terrasse dont parle Sauvai on apercevait la Seine, ses rives et son paysage... « ...Lorsque les amxbassadeurs des puissances non catholiques faisaient leur entrée solennelle, la maison de la Sablière [huguenote] était leur point de départ. C'est là que l'introducteur des ambassadeurs venait les chercher avec les carrosses du roy (1). » Les envoyés des puissances catholiques descendaient au couvent de Picpus.
De nouveaux documents nous permettent de compléter et de préciser cette description. Du chemin de Charenton (rue de la Planchette), le visiteur pénétrait en effet dans le grand jardin de Rambouillet, au bout duquel était le Petit Clos, qui renfermait la terrasse, une vigne et la primeîaye, le tout aboutissant à la rue de Bercy ou de la Râpée.
A gauche et joignant le grand jardin et enclos de Rambouillet, qui formait un carré long (toujours en entrant par le chemin de Charenton), on trouvait le jardin neuf ou potager, si célèbre par ses fruits et par ses légumes, quadrilatère beaucoup plus restreint que le grand jardin, et dont un des côtés bordait le chemin. De l'autre côté de ce chemin, vis-à-vis du jardin neuf, était un autre terrain clos de murs, celui du manoir de la Sablière. Sur ce terrain, qui communiquait avec le jardin neuf par une voûte construite sous le chemin de Charenton, s'étendait le petit enclos de la Sablière, celui, vraisemblablement, dont Antoine de Rambouillet avait pris le nom (2).
(1) H. Sauvai., Histoire et recherches des antiquités de la ville de Paris, t. II, p. 287, 288; — M.-L.-R. Saugbain, Les curiosités de Paris, de Versailles..., Paris, Saugrain, 1723, 1. 1, p. 276 ; — ï*iga1!(iolt>eIjaFob,ce, Description historique de la ville de Paris..., Paris, Després, 1765; t. Y, p. 102, 103; — Walckenaer, Poésies diverses d'Antoine Rambouillet de la Sablière, p. ix à xi ; — G. Des- NOIRESTERRES, Les Cours galantes, t. I, p. 183-185.
(2) J'ai légué « à mon fils aîné, Nicolas Rambouillet, ma maison et jardins de Reully appelés Rambouillet, concistant en mon grand jardin en entrant, le petit clos qui est au bout, dans lequel est scituéj la tarrace, et l'autre jardin à costé gauche en entrant, apelé le jardin neuf ou potager, sans faire mention de
Cette villa et ses somptueux jardins étaient l'œuvre d'un riche partisan, Nicolas de Rambouillet, seigneur du Plessis, secrétaire de la chambre du roi. Commencée en 1645, elle fut achevée en 1676, et dès 1651 le duc d'Orléans et Monsieur le prince s'y donnaient rendez-vous pour traiter des affaires de la Fronde (1).
Au dire de Tallemant, le financier, son beau-père, était un type peu sympathique :
« Ce M. Rambouillet est un homme qui n'aime que lui et qui ne se refuse rien ; pourvu qu'il y trouve sa satisfaction, il ne se soucie guère du reste. Il raisonne de travers pour se satisfaire, et croit que les autres raisonnent comme lui. Il est vain, et c'est un franc nouveau riche. Jamais homme ne parla tant par mon et par ma; il dit : mx)n vert est le plus beau du monde, pour dire le vert de son jardin ; il dit : mon eau est belle, pour dire l'eau de ma fontaine (Mme la présidente de Feron dit : mon cul de sac...). Quand il fit ce jardin hors la porte Saint-Antoine, qu'on appelle Rambouillet, ses associés crièrent fort, car c'était trop découvrir le profit qu'ils faisaient aux cinq grosses fermes. Il leur écrivit qu'il avait ici tout le faix (mon père était encore à Bordeaux), et qu'il fallait bien qu'il prit quelque divertissement, et qu'il prétendait bien aussi que tous ses associés contribuassent à la dépense d'un jardin qui leur conservait en santé une personne qui leur était si nécessaire. Quelle pantalonnade ! Le jardin est de près de trente arpents et coûte horrible-
la Sablière, qui est scituée vis à vis dudit jardin neuf ou potager, la rue entre deux, quoyqua mon intention ayt esté de comprendre ledit lieu de la Sablière, bastimens, murailles et allées entre deux, avec la voulte pour y' aller, par dessoubz la rue, dudit jardin potager, dans ledit lays et donation que j'ay faicte à mondit filz Rambouillet, du grand jardin et maison principalle et aultres jardins y enclos. Ce que je déclara donc par le présent escript..., mon intention estant qu'il jouisse de ladite maison de la Sablière aux mêmes conditions portées par ledit testament pour madite grand maison ». — Cf. Testament et codicille de Nicolas Rambouillet, secrétaire du roi, des 17 mars 1660 et 8 septembre 1661 (étude de M" Charpentier, notaire à Paris, 16, avenue de l'Opéra).
(1) Cf. plan de Boisseau, 1650. — « Monsieur le duc d'Orléans, sitôt qu'il eut dîné, alla au jardin de Rambouillet, qui est dans Reuilly, hors la porte Saint- Antoine, fort accompagné ; et Monsieur le prince s'y rendit seul dans un carrosse, avec trois ou quatre de ses domestiques seulement et deux pages. » Omcr Taxon- Mémoires, édition de la nouvelle collection des Mémoires de Michaud et Poujou, lat, t. VI, 1839, in-8o, p. 435 ; — Desnoiresterbes, Cours galantes, t. I, p. 180,
ment à faire et à entretenir. Il y a assez de bâtiment (1). »
Desnoiresterres, s'il est vrai que ce fût Rambouillet qu'eût en vue La Bruyère dans son charmant portrait de l'amateur de tulipes, nous révèle que le financier échappait à la vulgarité par une passion inoffensive (2) :
« Le fleuriste a un jardin dans un faubourg; il y court au lever du soleil, et il en revient à son coucher. Vous le voyez planté, et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la solitaire : il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l'a jamais vue si belle, et il a le cœur épanoui de joie ; il la quitte pour V orientale; de là il va à la veuçe; il passe au drap d'or, de celle-ci à Vagate, d'où il revient enfin à la solitaire, où il se fixe, où il se lasse, où il s'assied, où il oublie le dîner ; aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées ; elle a un beau vase ou un beau calice ; il la contemple, il l'admire. Dieu et la nature sont en tout cela ce qu'il n'admire point ; il ne va pas plus loin que l'origine de sa tulipe, qu'il ne livrerait pas pour mille écus, et qu'il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et une religion, revient chez soi, fatigué, affamé, mais fort content de sa journée : il a vu des tulipes (3). »
C'est à la Folie- Rambouillet que des Yveteaux criait de loin au maître du logis : « Monsieur, je vous révère, je vous adore ; mais il ne fait point chaud aujourd'hui. Je vous prie, n'ôtons point notre chapeau (4). »
Dulaure, Desnoiresterres et bien d'autres désignent inexactement la Folie- Rambouillet sous le nom d'hôtel de Rambouillet ou de la Sablière (5). La Folie, belle maison au milieu des champs, n'appartint jamais à La Sablière, et l'hôtel de Nicolas de Rambouillet, son père, était situé
(1) T. DES RÉAUX, Historiettss, t. VI, p. 313.
(2) G. Desnoiresterres, Cours galantes, t.. I, p. 181.
(3) La Bruyère, Oaractères de Théophraste..., De la Mode, édition Ad. Destailleux, Paris, P. Jannet, 1854, in.l2, t. II, p. 171.
(4) T. DES RÉAUX, Historiettes, t. I, p. 349.
(5) Dulaure, Plan de Paris sous Louis XIII; Walckbnaer, Poésies diverses... ^ p. XII ; — G. Desnoiresterres, Les Cours galantes^ t. I, p. 180.
rue des Fossés-Montmartre, paroisse Saint-Eustache (1).
« Le bonhomme, dit M. Emile Magne, avait fondé sur les terrains vagues de la rue une sorte de colonie de financiers. Marc-Antoine Acéré, son associé, y logeait, et Nicolas Bigot de la Honville, son parent, et le ministre Le Fauscheur. Il y possédait de nombreuses maisons bâties sur son ordre. Il y habitait lui-même en compagnie de sa femme, Catherine Bigot, et de neuf enfants pour la plupart en bas âge, un magnifique hôtel formé de deux corps de logis et d'un pavillon, précédé d'une vaste cour où s'ouvraient les écuries et remises. Au rez-de-chaussée se répartiss aient les offices, cuisines et l'immense salle à manger nécessaire à une si nombreuse famille. Un escalier monumental conduisait aux appartements du maître. Cet escalier avait été construit avec amour. Il montait vers des pièces solennelles, dorées, peintes de sujets mythologiques, meublées avec faste (2). »
Est-il besoin de dire que cet hôtel n'avait rien de commun avec l'hôtel de Rambouillet d'Angennes, le rendez-vous des Précieuses, construit rue Saint-Thomas-du-Louvre, au centre du plus beau quartier de la capitale?
La famille de Rambouillet différait fort de celle des seigneurs de Rambouillet de la maison d'Angennes. Rambouillet n'était pas un nom de terre, mais son nom patronymique. Un Jean Rambouillet, écuyer de cuisine de Monseigneur de Vaudémont, marié à Anne d'Hofîelize, fut anobli en Lorraine le 26 juin 1554. Sa descendance a possédé la seigneurie d'Arcsur-Meuse, et donné des conseillers d'État et des auditeurs des comptes de Lorraine (3). Nicolas Rambouillet portait les armes de cette famille et prétendait en descendre. Il est
(1) Nicolas de Rambouillet avait acquis rue des Fossés-Montmartre (aujourd'hui rue d'Aboukir) un îlot de six maisons adjacer tes, bâties sur l'emplacement des anciens fossés et qui occupaient la majeure partie de la rue. Il habitait la plus importante de ces maisons (Constitution de M. et de Mme de la Sablière k Antoine Aufrère, devant Bour t, notaire, le l\ juillet 1673). Minutes anciennes de M» Charpentier, notaire à Paris. Cf. chapitre iv.
Il possédait, suivant M. Magne, quatre maisons, plus la sienne, au faubourg Montmartre, et quatre autres maisons rue du Mail. La Joyeuse Jeunesse de Tallemant des Réaux, p 102, note 1.
(2) Ibid., p. 102, 103.
(3) D. Pelletier, Nobiliaire ou Armoriai de Lorraine, Nancy, Thomas, 1758, in-folio, t. I, au mot Rambouillet.
24 iMADAME DE LA SABLIÈRE
difficile de vérifier l'exactitude de ses prétentions. Il semble bien toutefois que Du Chesne lui chercha des ancêtres, car nous trouvons dans les papiers de ce savant auteur une filiation dont nous hésiterions à nous porter garants (1). Ce que nous pouvons sûrement dire, c'est que Nicolas était fils d'Antoine de Rambouillet, mort, en 1626, doyen des secrétaires du roi, et de Marie Maillart, fille de Guillaume Maillart, lieutenant de la prévôté d'Orléans, et de Nicole de la Vau. De son mariage étaient nés six enfants, dont : Jean de Rambouillet, conseiller d'État ; Antoine, qui vendit sa charge de secrétaire du roi à Conrart ; Marie, femme de Pierre Tallemant, seigneur de Boisneau, aussi secrétaire du roi, et notre Nicolas de Rambouillet.
Ce dernier fut un fervent huguenot, ami particulier d'Edme Aubertin, célèbre ministre de la religion prétendue réformée. Edme se cachait à Paris, en 1630, recherché pour quelques écarts de langage. « Après deux années de disparition, on ne savait plus ni où il était ni ce qu'il était devenu. M. de Rambouillet, qui avait un emploi dans la ferme des impôts, ayant dû rendre visite pour affaires au cardinal de Richelieu, le cardinal lui demanda s'il pouvait lui donner des nouvelles du ministre Aubertin. Soit qu'il en sût ou non, et qu'il craignît de le faire découvrir, M. de Rambouillet ne répondit que par le silence. « C'est bien, monsieur, dit le cardinal. « Je vous prie de l'aller trouver de ma part. Je puis vous « dire où il est : vous le trouverez chez l'ambassadeur de « Hollande. Voyez-le de ma part et dites-lui qu'il peut aller « prêcher quand il voudra à Charenton. Seulement que nous « n'entendions plus parler de lui à propos de controverse « en chaire, et qu'il nourrisse son troupeau de bonne et saine « doctrine. » Le dimanche suivant, Aubertin causait à tous ses coreligionnaires une joie égale à leur surprise en réapparaissant tout à coup dans la chaire de Charenton (2). »
Associé avec Acéré au profit des cinq grosses fermes, dont
(1) Bibliothèque nationale, Ms., Collection Du Chesne, voL XXIII, p. 406
(2) Cf. J. QuiCK, Icônes sacrée gallicanae; — E. Haag, La France protestante, 2« éd., t. I, article « Aubertin ».
les droits furent bientôt augmentés du tiers, Nicolas de Rambouillet, banquier comme Pierre Tallemant, son beau-frère, avait cautionné le bail de ces fermes fait à Noël de Pars, en 1632, pour dix ans (1). Il administrait les biens du cardinal de Richelieu, auquel il avait constitué sur les gabelles, en 1636, une rente fort importante ; et il acquit en peu de temps des richesses considérables. Le catalogue des partisans les estime à plus de six millions de livres. Ces jolis bénéfices lui permirent de payer les dépenses de la Folie- Rambouillet, le prix de ses tulipes, et d'acheter de grosses terres et de nobles seigneuries.
Ce furent d'abord la terre du Plessis-Cherville (qu'il baptisa plus tard du nom de la Sablière), située dans les districts de Chartres et de Châteauneuf, paroisse de Saint-Germainle-Gaillard ; celle du Plessis-Franc, dans la même paroisse, acquise en 1642 de Louis de Villereau, tuteur de Marie de Chartres (2) ; celle de Lancey, dans la paroisse de Courville, que lui vendit en 1648 Marie de Nicolay, veuve de Pierre de Roncherolles, baron du Pont-Saint-Pierre (3) ; enfin celles du Plessis-Fèvre, paroisse de Saint-Germain, du Tertre, de la Touche Rienne, paroisse de Fruncé (4), de l'Estang, de la Chaussée, de la Heuze et du Vau-de-la-Charentonne, au pays chartrain, près Courville (les quatre premières à lui cédées en 1650 par Isaac et par Jacques de la Loue) (5).
Le financier, qui, comme l'a dit des Réaux, parlait toujours par mon et par ma^ débaptisa sans tarder le Plessis-Franc pour lui donner le nom du Plessis- Rambouillet. Il acquit en 1648 une charge de secrétaire du roi, et sa noblesse fut dès lors incontestée comme l'avait été celle de son père.
Il épousa Catherine Bigot de Gournay, décédée en 1644, et en secondes noces, en décenibre 1645, Anne Gangnot.
(1) Ce bail des cinq fermes, soldé à 2 millions 640 000 livres, fut adjugé en 1642 pour 2 millions 800 livres à Doublet. Emile Magne, La Joyeuse Jeunesse de Tallemant des Réaux, p. 30, 81, notes 2, 92, 254.
(2) Décret du bailliage et présidial de Chartres du 10 décembre 1642.
(3) Contrat reçu par Le Cat et Le Semelier, notaires au Châtelet de Paris, le 11 février 1648.
(4) Contrat d'achat de ces quatre terres reçu parlesdits notaires le 23 février 1650.
(5) M. E. Magne cite encore le Tronchay-Gallet, dans l'élection de Chartres et la généralité d'Orléans. La Joyeuse Jeunesse de Tallemant des Réaux, p. 103, note 2.
Nicolas jouit toujours d'une robuste santé, et mourut à Paris en décembre 1664, âgé de quatre-vingt-huit ans. Sa veuve lui survécut pendant vingt ans et fut inhumée à Charenton le 1®' septembre 1684, en présence de des Réaux et de La Sablière.
De son premier mariage il avait eu onze enfants : Nicolas, seigneur du Plessis-Franc, l'un des amants de Ninon (1); Catherine, femme de Jacques de Monceau, sieur de Lestang ; Antoine, sieur de la Sablière ; Paul, sieur du Plessis, secrétaire du roi; Anne; Jean-Henri, sieur de Chavanes ; Alexandre, sieur de Prévigny ; Angélique ; Louis ; Pierre, sieur de Lancey, et Elisabeth, femme de Gédéon Tallemant, l'illustre médisant (2).
Ses fils gagnaient noblement leurs éperons. Le quatrième, Henri de Rambouillet, sieur de Chavanes, capitaine au régiment de Piémont, servit en Hollande et fut tué à la sortie de Barcelone le jour même où fut blessé le maréchal de la Motte-Houdancourt. « Ce pauvre Chavanes, dit des Réaux, qui était un garçon de grand cœur..., était si estimé que le régiment de Piémont le retira de dessous les pieds des chevaux et le porta dans la ville, où il mourut au bout de quelques jours. Je veux croire que le nom de Rambouillet, car on l'appelait ainsi, servit à le faire considérer, car bien des gens croyaient qu'il était fils de M. le marquis de Rambouillet. H avait assez d'équipage et était fort libéral (3). » C'est ce brave garçon qui disait en lisant l'épître de Sénèque sur la mort : « On ne fait cela qu'une fois en sa vie. Je veux apprendre à le faire de bonne grâce ; car j'aurais grand honte de le fsdre aussi sottement que beaucoup de gens que je vois ; » et il apprit vaillamment à mourir. Son frère, Alexandre, seigneur de Prévigny, fut tué au siège de Lille en Flandre. Aimable capitaine, il coûta fort cher à son père, qui équipa et arma sa compagnie, paya ses dettes, et plaida contre une Hollan-
(1) Cf. T. DES RÉAUX, Historiettes, t. VI, p. 3, 5. — Nous pensons que Tallemant vise Nicolas de Rambouillet, et non La Sablière ; G. Desnoibesterre3, les Cours galantes, t. I, p. 170, note 4. — M. E. Magne croit que l'amant de Ninon fut La Sablière. La Joyeuse Jeunesse de Tallemant des Réaux, p. 279.
(2) Cf. Haao, France protestante, 1™ édition, article « Rambouillet ».
(3) T. DES RÉAUX, Historiettes, t. V, p. 472 ; t. VII, p. 457.
daise, Mlle Douglas, qui voulait le contraindre à l'épouser (1).
Nicolas était fier de sa villa et de ses jardins de Reuilly, dont l'installation, disait-il, lui avait coûté plus de 200 000 livres. Il la considérait à tort ou à raison comme une « décoration publique » et voulait qu'après sa mort elle fût entretenue comme elle l'avait été pendant sa vie. Il substitua donc le grand enclos, celui de la Sablière, le potager et les orangers (2), à ses cinq fils, Nicolas, Antoine, Paul, Alexandre et Pierre, ou, pour parler plus clairement, à chacun d'eux l'un après l'autre, à défaut de son aîné ou du fils aîné de son aîné, dans l'ordre de primogéniture, et ne permit d'aliéner les biens substitués que cinquante ans après sa mort. Pour subvenir à leur entretien, il attribuait au possesseur de la Folie la moitié de la maison habitée par M. Brossavin, rue des Fossés- Montmartre, qui joignait la grande maison où il demeurait lui-même. De cette maison, estimée 40 000 livres, 20 000 livres étaient spécialement affectées à l'entretien de Rambouillet. François Deshayes, gardien dévoué de la propriété, y fut maintenu après la mort de son maître (3). Mais, dès les 15 et 31 janvier 1667, Lancey et La Sablière renoncèrent, au profit de Nicolas, leur frère aîné, aux droits de substitution qu'ils pouvaient avoir sur la Folie- Rambouillet, les jardins de Reuilly et la maison de la rue des Fossés-Montmartre, à la charge, par lui, d'acquitter les dettes de leur père (4). La villa de Rambouillet lui appartint donc sans conteste, car Paul et Alexandre de Rambouillet, derniers substitués, étaient morts sans enfants mâles en 1667.
Nous voyons en effet, le 1^^ avril 1673, Nicolas louer à son frère Lancey « le pavillon meublé et le petit jardin attenant
(1) M. E. Magne nous apprend qu'il fut emprisonné au For-l'Évêque vers la fm de 1 661 , et que son père et lui soutinrent un interminable procès devant la Chambre de l'Édit contre cette Marie Douglas. La Joyeuse Jeunesse de Tallemant des Réaux, p. 220, note 2.
(2) Le 15 septembre 1667, on comptait au jardin de Reuilly soixante-dix-neuf caisses d'orangers, estimées 300 livres. Inventaire des biens de Paul de Rambouillet (étude de M» Charpentier, notaire à Paris).
(3) Codicilles de Nicolas de Rambouillet, secrétaire du roi, des 17 juin 1662, 4 septembre, 22 novembre et 21 décembre 1663 (étude de M« Charpentier, notaire à Paris).
(4) Transactions reçues par Devin et Bouret, notaires à Paris, les 15 et 30 janvier 1667 (étude de M* Charpentier, notaire à Paris).
à Rambouillet, du côté de Charenton, pour la somme annuelle de 250 livres », mais Lancey dénonça le bail dès le 17 février 1674 (1). Il nous semble bien que ce pavillon joignait le grand enclos de Rambouillet sans en faire partie, et qu'il s'agit du jardin neuf ou potager (2). Dans le grand enclos, conformément au testament de son père, Nicolas abandonnait à sa belle-mère, Anne Gangnot, un autre pavillon, avec écurie et jardin. Le financier avait sauvegardé les intérêts de sa seconde femme, et enjoint à ses enfants de la prendre pour arbitre dans tous les différends qu'ils pourraient avoir entre eux (3). C'est « à Reuilly, près le faubourg Saint-Antoine, en la grande maison dudit lieu appartenant à M. de Rambouillet », que la vieille huguenote, « gisant au lit, malade, dans une chambre au premier étage d'un pavillon étant à; la droite en entrant dans la première cour de ladite maison ayant vue sur le grand jardin », rédigea son testament le 30 mai 1679 (4).
En dépit des cinq substitutions si savamment calculées,; la Folie- Rambouillet fut vendue et morcelée cinquante ansj après la mort de Nicolas son fondateur.
(1) Bibliothèque nationale, Ms., Pièces originales, vol. 2 428, dossier RamhouUht, no 54 562.
(2) Cf. 9® Plan de Paris sous Louis XV, par l'abbé DE LA Grive, dans la Contim\ nuation du traité de la police, Paris, 1738, t. IV.
(3) Testament de Nicolas de Rambouillet du 17 mars 1660 (étude de M® Char-' pentier, notaire à Paris).
(4) Testament reçu par Leroy et Bouret, notaires à Paris, le 30 mai 1679 (même] étude).