‹ Madame de La SablièreChapitre 31 sur 104 · De Mme de la Sablière à Vabbé de Rancé · texte numérisé non relu

De Mme de la Sablière à Vabbé de Rancé

Ce 3» mars [16]88, mercredy des Cendres.

Permettez moy, (3) M. T. R. P., qu'en entrant dans ce saint temps, je vous demande l'honneur de votre souvenir plus par- Ci) II s'agit de la rue Saint- Honoré.

(2) (Les Feuillants).

(3) Monsieur.

ticulièrement que dans un autre, et que je vous rende compte de mon estât pour trouver le calme que vos paroles ne manquent jamais de mettre dans mon cœur. Il y a longtemps que je désire (1) quitter la maison que j'ay dans la rue Saint-Honnoré, mais comme celuy entre les mains de qui vous m'avez mis me le permettoit plustost qu'il ne l'approuvoit, j'ay apporté une nonchalance sur cela qui m'a souvent fait croire que je ne bougerois de ma place ; cependant il s'est trouvé (2) des gens tout d'un coup qui ont pris mon bail pour Pasques (3) ; ainsy je suis sans autre maison que celle-cy, et une petite, où je mets le peu de gens que j'ay (4). Comme je ne suis ny approuvée, ny soutenue dans cecy, j'ai repris pour la saint Jean (5) une maison bien moins chère que celle que j'avois, pour aller passer l'hiver qui vient dans ce quartierlà ; et cependant je voudrois bien passer huit mois icy (6), ce qui me paroist étonner le (7) R. P. à qui je suis. Je vous avoue que je- ne puis m'étonner assez de voir combien les gens retirez ont peu l'esprit (8) de la retraite. Il ne met pourtant point d'opposition formelle à ce que je luy ay proposé, car, s'il l'eut fait, je n'eusse pas balancé un moment à luy obéir. Cependant voyez (9) mon estât : je ne quitte rien dans le monde, sans exception, que je regrette ni que je voulusse avec quelque circonstance que ce put estre ; je me trouve pourtant dans un certain délaissement et abandonnement qui me fait peur à moy mesme. Quand je m'éveille la nuit, il me prend des palpitations de cœur sans réflexion que de me trouver, ce me semble, toute seule dans le monde ; et, en cet estât, je ne songe jamais qu'à vous et à votre maison, dont je n'envie le bonheur que par croire que ceux qui l'habitent sont avec paix dans le dénuement où je vous fais voir tant de trouble. Je vous demande, (10) M. T. R. P., ce que je dois sentir et faire; je marcherai sûrement (11) après cela, ce me semble, et je ne vais (12) qu'en tremblant. Si je ne connoissois votre charité et votre capacité, je n'oserois jamais vous faire voir mon peu de courage ; sans cela je devrois vous scandaliser d'estre si peu avancée après les grâces que Dieu m'a faites de m'attirer à luy, lorsque, par toutes mes actions, je m'en éloignois

(1) De.

(2) Tout d'un coup des gens.

(3) (18 avril 1688).

(4) (La maison de la rue Rousselet).

(5) (24 juin).

(6) (Aux Incurables T)

(7) Révérend père.

(8) De retraite.

(9) Voici.

(10) Monsieur.

(H) Ce me semble, et je ne vas qu'en. (12) Vas.

en toute manière ; mais ne vous lassez point de moy et de mes misères, je vous en conjure ; la soumission que j'ay à vos ordres fait toute ma force ; donnez les-moy, s'il vous plaist ; vous voyez combien j'en ay besoin, et quoique j'eusse beaucoup de choses à vous dire pour me faire entendre davantage, je suis assurée que vous m'entendez parfaitement. Il est certain que (1) je n'ay de ma vie, tant désiré d'estre à Dieu. Tout ce que je vois et ce que j'entens de ce siècle cy, malgré moy, car je ne m'informe de rien, fait que je voudrois estre dans un désert. Il y a tant de petites misères dans les gens qui sont simples, il y a tant d'égarement dans ceux qui leur sont opposés, qu'on ne sçait à quoi se prendre, et je ne désire d'estre à rien qu'à Nostre Seigneur ; mais d'estre assurée que je suis dans (2) le droit chemin, je suis trop imparfaite pour m'en pouvoir assurer. Cependant, je comprends que c'est un grand repos, mais j'en suis indigne, et trop remplie de ténèbres pour oser rien espérer sur cela. Je me recommande à vous, (3) M. T. R. P., comme à ce qui est de plus seur entre Dieu et moy, et suis avec respect...

A. No 12.

F. Lettre 7, sans la date 88. — Publiée en partie par M. A. France (Lettres inédites de Madame de la Sablière à Rancé), dans le journal le Temps du 27 septembre 1891, et dans la Vie littéraire, Paris, Galmann Lévy, 1921, in-18, t. IV, p. 338, 339.

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