De Mme de la Sablière à Vahbé de Rancé
De Paris, ce vendredy 2« janvier (1) [1688]?
Je croirois manquer, (2) M. T. R. P., à la confiance que vous m( donnez occasion d'avoir en vostre bonté pour moy, si je ne vous rendois pas compte de l'effet que vostre lettre a produit sur moy ; ell( m'a calmée en me convaincant, et m'a fait sentir une chose qu^ est dans saint Dorothée, que quoiqu'il pensât quelquefois comm( son directeur, il [ne] croyoit jamais avoir raison que quand il auroit (3) esté confirmé (4). J'avois pensé, mais très légèrement et sans le mettre en pratique, de dire et de prier Dieu de m'ostei toute veue et toute réflexion sur le prochain. A l'avenir, ce serai une règle pour moy, puisque vous le trouvez à propos, et à l'égard] des dévotions dont je vous ay parlé, je me servirai de l'obéissance, mais je croiois qu'il falloit me convaincre moi mesme contre moi propre sentiment, ce qui me troubloit. Pour lés livres, je ne me sens point touchée de ceux que je vois qui plaisent aux gens d'es-j prit ; ils émouvent l'imagination et donnent envie de parler. Ui
(1) 2« janvier 93. — Cette date du manuscrit F est inexacte. Le 2 janvier 169î qui précéda de quatre jours la mort de Mme de la Sablière, fut aussi un venj dredi. C'est ce qui a probablement causé l'erreur du copiste.
(2) Mon très révérend père.
(3) Avoit.
(4) Voici le passage auquel fait allusion Mme de la Sablière :« Comme j'étoii dans le monastère, j'exposois toutes mes pensées à l'abbé Jean, car il ni m'étoit pas possible de rien faire que par son conseil. Et quelque fois je m^ disois à moy-mesme : Est-ce que mon Supérieur me dira autre chose que que je pense? Pourquoi est-ce que je m'avise de l'importuner. Et je répoi dois à ma raison : Que tu sois maudite avec ton discernement, ta sagesse, toi intelligence, et ton savoir ; tu ne sçais rien que ce que tu as appris du démoi Je m'en allois ensuite trouver mon abbé et il arrivoit souvent qu'il ne raj disoit rien, que ce que je m'étois déjà dit à moy-mesme : Aussi tost ma raiso^ ne manquoit pas de me suggérer ; n'est-ce pas là précisément ce que je t'avo^ dit? Pourquoi as-tu été à contre-temps troubler ce saint vieillard? et dai le moment, je luy repliquois : Ta pensée est bonne présentement, parce qu'el vient de l'esprit de Dieu, car ce qui est purement de toy est toujours mai vais, c'est une production du démon, c'est un effet de tes passions déréglées] et ainsi je ne me laissois jamais aller à ma propre raison, qu'après m'en êti assuré par le conseil de mon directeur. Et soyez persuadez, mes frères, qi je jouissois par ce moyen d'une paix et d'une tranquillité parfaite... (V^ Ina truction. Que personne ne doit se confier à son propre esprit) [A. de Rangé] les Instructions de saint Dorothée, père de V Église grecque et abbé d'un mont tère de la Palestine, traduites du grec en franco is, Paris, Fr. Muguet, 1686, in-8« p. 142, 143. — Dans le chapitre xv, De sa confiance à son supérieur et dij son obéissance, Rancé commente cette instruction. Cf. ibid., p. 41-43.
mot de saint Antoine qui dit qu'il faut regarder tous les jours comme le dernier de sa vie et le premier de sa conversion, me remplit plus le cœur que tous les essais de morale (1). J'ay de plus pensé, (2) M. T. R. P., que le hazard ne m'ayant point mis entre les mains de l'homme à qui je suis, Nostre Seigneur a voulu qu'il fut entièrement privé de ce dont (3) j'avois esté trop remplie, qui est la connoissance du monde, et, comme vous m'avez desjà fait la grâce de (4) me le mander il y a quelque temps, que mon chemin pour aller (5) à Dieu est directement le contraire de celuy que j'ay tenu dans le monde, il m'est sans doute nécessaire que je n'aye pas cette consolation, qui n'est en effet qu'une peine, de pouvoir parler de tout à celuy à qui il sufïït que je ne parle que d'une seule chose. Je ne puis pourtant m'empescher de vous dire que tout ce que je vois me fait souvent souvenir d'une vision qu'eut le Solitaire que je vous ay déjà cité, lorsqu' approchant d'une grande ville, il ne vit sur les murailles qu'un petit diable qui rioit de tout son cœur, au lieu que sur un monastère, il y vit tout l'enfer déchaîné. Le diable n'a pas besoin d'envoier dans (6) ce pays cy de grandes troupes, il y est servi à merveille (7) ; c'est ce qui me fait toujours croire la retraite nécessaire. Je regarde le secours que vous me voulez bien donner de tems en tems, mon très révérend père, comme le seul qui me reste en ce monde et dont Dieu connoît bien que j'ay besoin ; je vous demande la grâce de me l'accorder dans les occasions (8), et de m'en croire digne par le respect et la déférense que je me sens pour vos ordres. Je suis, (9) M. T. R. P., plus que personne...
A. No 59.
F. Lettre 36.
3. — [Lettre de Mme de la Sablière] écritte à un confesseur (10).
Plusieurs conjectures, mon R. P., qui regardent le temporel et mes affaires dont je vous rendrai compte, et qui seroient trop
(1) Mme de la Sablière veut peut-être parler des Essais de morale de Nicole, imprimés à Paris en 1678, avec continuation en 1687 et 1688.
(2) Mon très révérend père.
(3) J'ai.
(4) Me mander.
(5) DL'ecteraent à Dieu est le contraire.
(6) En.
(7) Il s'agit probablement de l'hôpital des Incurables.
(8) Ces trois derniers mots manquent.
(10) Le R. P. G..., confesseur de Mme de la Sablière depuis 1686, choisi par l'abbé de Rancé, mort à Paris, le 5 décembre 1688.
longues pour être déduites dans une lettre, m'obligent à vous supplier très humblement de me déterminer sur ce que je crois, plus que jamais, qu'il mest bon de prendre le parti de n'avoir plus le même commerce avec le monde et de quitter ce quartier là-bas (1). Si je croiois que vous le trouvassiez bon, et que quelque prudence humaine ne se présentât point à mon esprit, je vous dirois que le plus tôt seroit le meilleur. Voilà sur quoy nous n'aurions pas de dispute, puisqu'un ordre de vous feroit bien promptement disparoitre ces foibles raisons. Voyés donc, M. R. P., si vous ne trouvés pas à propos que je fasse ce sacrifice à Notre Seigneur. J'ay honte d'appeller de ce nom si peu de chose, puisque disparoitre absolument aux yeux des hommes est ce qui me conviendroit, ce me semble. Si vous me demandez, M. P., pour quoy je ne vous parlai point de cecy la dernière fois que j'eus l'honneur de vous voir, je vous dirai que je ne sçavois pas plusieurs choses que je vous dirai à l'égard de mon hôtesse et de la maison que j'ay prise, sur lesquelles il faut que je prenne des mesures dès à présent pour ne pas faire les choses de mauvaise grâce, tant à son égard, qu'à celuy des moines (2). Ce que je demande de vous, M. R. P., c'est une réponse décisive ; vous voyés de reste ce qui me convient, et, à l'avenir, vous me trouverez soumise avec plus d'exactitude que jamais, puisque tout ce que vous pourez m'imposer de plus dur à la nature est, ce qui, [ce] me semble, me satisfera le plus. A l'égard de ce qu'on pouroit craindre pour les retours vers le monde, je crois, M. P., qu'en ne m'appuïant point sur moy même, Dieu me fera la grâce d'être à luy à la manière dont il me l'inspire jusqu'au dernier jour de ma vie, et j'espère que la constance naturelle que j'ay toujours eue pour les choses qui s'opposoient à mon salut, se tournera toute pour ce qui me sera nécessaire pour l'éternité, qui seule, me doit occuper. Je vous demande donc, M. P., de penser devant Dieu à ce que je vous demande là, pour m'y répondre positivement dimanche que j'envoiray chercher la réponse. Je suis...