‹ Madame de La SablièreChapitre 33 sur 104 · De Mme de la Sablière à Vabbé de Rancé · texte numérisé non relu

De Mme de la Sablière à Vabbé de Rancé

28 avril (4) [16]88.

Comme je tire de vous tout le repos de ma vie, trouvez bon que j'y recoure sans cesse, (5) M. T. R. P. Il y a environ huit mois que je me donnai l'honneur de vous écrire sur les (6) peines étranges que j'avois sur mes confessions et sur de certaines choses que l'on me disoit (7), à quoy je ne comprenois rien du costé du monde. En ce mesme temps, jen soufîrois ce que je ne (8) vous puis dire, parce qu'ayant voulu traiter ce que je faisois avec quelque prudence, mes amis, qui sentoient que je les quittois du cœur, m'ont donné des mortifications de plus d'une manière ; et, entre autres, une nuit, je me trouvai si accablée et comme hors de moy, [que] ne pouvant recourir d'une certaine façon (9) au P., je me donnai l'honneur de vous écrire (10), et voicy vos propres paroles, car elles ont opéré dans mon cœur, et m'ont été un principe auquel j'ay rapporté tout ce que j'ay souffert que j'ay toujours sacrifié à Dieu directement :

« Enfin, écoutez ce (11) qu'on vous dira avec beau':^oup d'humihté et de patience, prenez sur vous ce que vous pourrez, mais

(1) Points.

(3) Pas.

(4) Mars.

(5) Mon très révérend père.

(G) Des.

(7) Cf. no 1.

(8) Puis vous dire.

(9) Manière au père.

(10) Cf. n» 4.

(1 1) Que l'on.

ne vous inquiétez (1) pas sur ce qui ne sera pas en votre pouvoir,; car Dieu ne vous le demande pas. Le principal est de conserver la' paix, n'y aiant rien de plus nécessaire ni qui donne plus de force. » J'ay donc toujours cheminé dans cette vue là, ne réfléchissant point ou peu sur ce que je trouvois dans la conduite du (2) R. P. à mon égard, attribuant beaucoup de choses à son humeur, et les souffrant comme une légère mortification dont je (3) devois plustost profiter que (4) me plaindre.

A. No 13.

F. Lettre 5.

11 juin, vendredy [1688].

Je crus Ee vous devoir parler dans ma dernière lettre, M^, que de ce qui touchoit la question que vous m'aviez faite, mais vous m'avez si bien persuadée que mes lettres vous font plaisir, que je le crois simplement, et vous donne de mes nouvelles sur ce pied là, sans attendre des vôtres. Quoique l'on me mande de chez vous, je m'y détermi[ne]rai, persuadée que c'est ce que je dois faire. Je n'attends de secours dans ce monde cy que de chez vous ; c'est la seule chose qui s'est présentée à moy lorsque Dieu me voulut attirer à luy, et le songe que je vous écrivis, et qui fut le prétexte et le sujet de ma première lettre, m'a fait une telle impression qu'il ne sortira jamais de mon esprit. Veuille Notre Seigneur qu'il ne me sorte jamais du cœur, puisqu'il m'y a imprimé par là que si je ne suis pas les traces de ceux qui vivent chez vous, je dois au moins renoncer à tout comme eux ; et je ne sçay si ce n'est pas une idée, je le voudrois bien sçavoir, mais je crois quelquefois qu'à l'habit près, et quelques paroles que la charité oblige de dire lorsqu'il faut encore parler au prochain, on pourroit vivre comme chez vous ; mais il faudroit estre gouverné par celuy qui y gouverne, et c'est ce dont je me sens si indigne, qu'en vérité, je souffre toutes les fois que je le fais souvenir de moy, et quoique vous m'ayez souvent rassurée sur cela, j'en ay encore besoin. Je vous dirai une chose dont vous vous mocquerez si vous voulez, car si vous ne la prenez pas sérieusement, elle vous paroitra ridicule ; bien des fois avant qu'il

(1) Inquiétez sur.

(2) Père.

(3) Devrois.

(4) Que de me.

(5) Il s'agit de M. Maisne, secrétaire de l'abbé de Rancé..

m'arrive un sujet de chagrin, je songe que je suis chez vous, et tout ce que j'y vois me fait une telle impression, que lorsqu'il m'arrive des peines ensuite, je dis intérieurement : « Si j'étois aussi morte que ceux que j'ay vus en songe, je ne sentirois plus rien à l'occasion des choses créées. » Si je pouvois faire cet exercice dont vous me parlez, j'irois, comme vous le souhaités, vous donner le bon jour ; il m'a fallu faire une gi^ande violence pour résister au désir que j'en ai. Je crois quelquefois que si j'avois une demi heure de conférence avec votre saint abbé, cela fixeroit le reste de ma vie avec tranquillité ; d'autres fois, je crois, et c'est le plus vraisemblable, que je me trouverois si saisie en sa présence, que je ne pourrois pas prononcer une parole. Je trouve le désir que L. F. (1) avoit de vous aller voir fort refroidi ; il m'a montré la lettre que l'on luy a écrite pour luy en donner la permission. Si j'étois en sa place, j'en profiterois bien vite. Les hommes prennent tout ce qui regarde leur fm pour une fable ; il y a des esprits sur lesquels les réalités coulent sans s'arrêter ni pénétrer. Pour moi, je ne puis comprendre comment on peut compter le temps quand on songe à l'Eternité, ni comment on peut espérer d'en avoir assez pour réparer le passé ; et on raisonne là-dessus, et on délibère avec Dieu ! Si je ne fondois tout ce que je fais sur cela, sur ma foiblesse et sur la résolution que j'ay prise de ne me jamais croire en rien, j'aurois honte de délibérer sur m'enterrer toute vive, c'est à dire pourtant à demi morte, car j'ay une étrange santé. A Dieu, M'^ ; priez Dieu pour moy, et me croiez à vous avec une amitié dont je crois peu de gens capables. Il y en a moins qu'on ne le peut croire.

A. No 2.

Je suis bien aise, (3) M^, qu'il n'y ait que la malice qui vous ait empesché de m'escrire ; vous verrez que n'osant vous en soupçonner, j'avois tourné l'affaire plus sérieusement, et que j'estois en peine. J'ay reçue la lettre qui accompagnoit la vôtre comme une règle qui va conduire le reste de ma vie et qui y met toute la tranquilHté que j'en espère. Je pourrois estre troublée sy le monde me touchoit encore, puisque le monde que je laisse et qui comptoit que je ne le quitterois point, me paroist désap-

(1) (La Fontaine, et non La Fare.)

(2) Ces initiales ne sont pas dans le manuscrit F.

(3) Mon très révérend père.

prouver ce que je fais, mais il n'y a qu'à se représenter ce que la mort fait dans ceux qui restent, et on verra une image bien véritable de ce qu'une retraite sincère fait. Je sçai bien, (1) M', que ce qu'on me fait la grâce de m' offrir devroit m'oster ce qui me reste de crainte d'importuner, mais je vous avoue que je me regarde comme une véritable charge pour quelqu'un qui n'a pas un moment à perdre, qui gouverne des anges, et à qui je paroistrai telle que je suis. Cependant, je ne désire rien tant au monde, parce que rien ne me feroit, je crois, marcher plus viste et plus seurement. J'écrivis, il y a quelques jours, au R. P. C. (2), que je me trouvois plus tranquille que jamais de voir ma vie fixée, et de la pensée que j'avois qu'il approuvoit le chemin où j'estois. Il me répondit sur cela avec une incertitude comme si nous n'avions pris (3) nulle résolution, et je vous avoue que si je n'avois pas eu la décision de mon estât dans ma poche, je n'aurois sceu où j'en estois. Dieu assurément, veut bien m'éprouver par cet endroit là comme vous l'avez fort bien remarqué, (4) M^, mais enfin, si vous croiez que je ne sois (5) pas trop à charge, et (6) je vous prie de me le dire très simplement, je prendrois la liberté de dire mes dispositions tant de corps que d'esprit pour me pouvoir faire une vie autant que ma santé le peut permettre, qui seroit selon les ordres que l'on daigneroit me donner. Ce que j'ay voulu vous dire sur ce que je croiois que l'on pourroit estre dans le monde comme chez vous (7), est justement ce que l'on a entendu ; c'est pour l'intérieur, et (8) pour un détachement de toutes choses qui est une mort au milieu des choses vivantes qui (9) tiendroit lieu de ce que je ne pourrois pas faire ; car à l'égard du manger par exemple, je crois qu'il y a peu de personnes qui mangent moins que moy, mais la manière de jeûner de tout le monde m'a fait fort mal parceque je ne puis faire un repas raisonnable ; mais du reste, du pain me suffit, pourvu que j'en prenne plus d'une fois le jour. A présent, je prens du lait, parceque j'ay un mouvement très grand dans le sang, et que, pour parler très naturellement, je suis dans l'âge où le tempérament se dérègle et qui cause des maux qui coûtent ordinairement la vie. Voilà desjà la moitié de ma confession faite, et je vais finir ma lettre tout

(1) Monsieur.

(2) Cf. n"^ 3 et 22. Ces trois lettres désigneraient-elles simplement le R. P. Confesseur ?

(3) Sur cela aucune.

(4) Monsieur.

(5) Point.

(6) « Et » n'est pas au manuscrit F.

(7) Cf. lettre n» 7.

> (8) Par.

(9) Tiendront.

court (1) pour ne la pas faire plus longue (2) avant que d'avoir votre réponse, dans laquelle je vous prie de n'avoir (3) point tant d'égard à mon besoin et à mes désirs qu'à la crainte que j'ay de (4) me rendre importune.

F. Lettre 26. — Une note postérieure indique qu'elle « devroit estre [placée] avant plusieurs de celles qui précèdent ».

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