De Mme de la Sablière à Vabbé de Rancé
Ce 1" janvier [16]92.
Je commence l'année, (3) M. T. R. P., par vous assurer de mes (4) très humbles respects et vous demander de vos nouvelles : j'en suis plus en peine que jamais. Vous ne me paroissez guères à vous par ce que vous me dites ; vous n'en estes pas moins à (5) N. S. puisque vous n'estes occupé que pour luy ; je ne laisse pas de voir que vous souffrez, et qu'un plus grand repos vous seroit nécessaire. Celuy dont vous me faites jouir augmente journellement. Vous m'avez tellement gastée sur cela en m'accordant tout ce que je vous ay demandé, que, sans tourner les yeux sur ce que j'ay quitté, je soupire après l'abandon de ce qui me reste (ce que je ne vous dis que pour (6) tout vous dire, ne voyant pas comment je pourrois estre plus séquestrée) ; mais au moins, (7) M. T. R. P., laissez moy espérer, que si Dieu me montroit, ou plustost à vous, un chemin plus étroit (8) que moy, vous m'y mettriez. Il est vray que je ne perds la présence de Dieu que le moins que je puis, et jamais volontairement, mais je ne connois point les justes bornes de la parole ; tout ce que les autres disent me met sur leur ton par une facilité naturelle qui me désole quand je reviens devant (9) N. S. Je trouve dans tous mes sens la source de toutes mes infidélités, et quoyque ce que le prochain excite en moy par sa présence, cesse par son
(1) Notre hôpital (les Incurables).
(2) Révérend père G...
(3) Mon très révérend père.
(4) Mes respects.
(5) Nostre Seigneur.
(6) Vous tout.
(7) Mon très révérend père.
(8) Pour moi... (M. F. Faugère attribuait ces six derniers mots à Rancé).
(9) Nostre Seigneur.
absence, ce sont pourtant des cordes qui ont répondu. Je me suis rendue maîtresse de ce que l'on me dit par une pratique que je n'avois (1) osé encore establir, et qui m'a réussy, c'est (2) d'imposer le silence sur les choses qui ne regardent point ceux qui me parlent, ce qui m'a soustrait toutes les circonstances des nouvelles affligeantes pour ceux qui aiment Dieu et qu'il a séparés du monde.
Je souffre presque toujours soit dans mon corps, soit dans mon esprit, comme vous le voyez mieux que moy, et c'est ce que j'admire le plus dans vos lettres de me rendre au net ce que je sens si obscurément ; mais je vous assure que rien ne trouble le repos du fond de mon cœur, et que je me crois tellement plus en seureté dans la souffrance que dans la santé, que je ne suis jamais plus dans la crainte que lorsqu'il plaist à (3) N. S. de me donner dej consolations. Je ne puis cheminer, ce me semble, par un chemir trop rude, trop sec, trop dénué ; c'est là ce que je désire surtout comme le plus seur pour quelqu'un qui a vescu comme j'ay fait car quoyque je ne rappelle point volontairement les circonstancei de ma vie passée, elle m'est si souvent présente en gros comm< quelque chose de monstrueux, que j'en suis abattue à vous fair< pitié. Voilà mon estât présent, et mon âme que je vous fais voir (4) M. T. R. P., autant qu'en moy est. Redonnez moy des forces (.5) je n'en attens que de Dieu et de vous.
F. Lettre 20.