De Mme de la Sablière à Vahbé de Rancé
Fragment. [Circa août 1692?]
Je me trouve toujours de mieux en mieux de la vie que je mène, et, si ce qui m'est resté à voir nécessairement estoit retranché, je serois encore mieux.
Ma santé est toujours moins bonne ; les douleurs du mal que j'ai sont presque continuelles. Je me gouverne exactement comme me l'ordonne celuy que je vous ay mandé, qui me voit (1) et à qui je me suis confiée. Je vous dis sur cela la vérité, et il faudroit que je manquasse à vous obéir, et que je ne sçusse pas ma Religion, pour avoir une autre conduite. Je ne sçay quel plaisir on prend à dire tout le contraire de ce qui est ; les dévots me paroissent plus sujets à ce défaut que les gens du monde. Pourvu que vous me croiez, (2) M. T. R. P., c'est assez. J'ay si peu d'attention à tout (3), que je ne m'en souviens que lorsque j'y suis contrainte, et presque jamais par moy mesme.
Je ne vais presque plus à notre hôpital (4) ; ma santé en a esté cause ; mais je me souviens que j'ay eu l'honneur de vous mander, il y a quelque temps, que j'estois inutile pour le bien des pauvres et que j'estois icy dans une bien plus profonde solitude, et, qui me convient, ce me semble, mieux. Je voudrois pourtant bien sçavoir ce que vous (5) en pensez, pour estre seure de ce que j'en dois penser.
A. No 62.
F. Lettre 24.
22 aoust [1692]T
Il me semble, M^, que toutes les bontéz que vous avez pour moy méritent que je vous parle plus sincèrement qu'à personne ;
(l)Aqui.
(2) Mon très révérend père.
(3) Le reste.
(4) [Les Incurables.]
(5) Vous pensez.
je regarde même tout ce que je vais vous dire comme une confession que vous brûlerez, s'il vous plait, après l'avoir ieûe. Je crois mon mal incurable, et, sans entrer dans la cause ni dans les effets, ce que je ne pourrois pas faire, je vois fort bien que je n'ay qu'à souffrir jusqu'au dernier moment de ma vie, plus ou moins. Je donnerai à ce mal là tous les soulagemens qui me seront ordonnés par celuy entre les mains de qui je suis ; mais, de chercher des remèdes extraordinaires, ni de voir qui que ce soit, ni même de m'appliquer à ma santé avec une certaine exactitude, c'est ce que je ne ferai point, parceque je ne crois pas le devoir. Vous sçavez, M^, combien il y a que je vous dis que la vie que je mène m'est insupportable, combien je sens qu'elle m'éloigne de Dieu, et que je suis persuadée qu'il me veut dans une entière séparation. C'est ce qu'il m'a mis au cœur dès le premier moment de ma conversion, et à quoy j'ay si mal répondu que c'est présentement la plus grande peine que je porte. Il me semble que, par ce mal icy je sois averti[e] de nouveau qu'il me faut priver de tout ; c'est ce que je suis résolu[e] de faire sans le dire. Les personnes qui m'aiment le plus ne me parlent que de remèdes, que de questions sur ce que je souffre ; et, tout cela bien examiné devant N. S. quand on le voit sur la croix et qu'on désire d'y être attaché, paroit plus rempli d'amour propre que ce que l'on quitte. Je crois que le silence, la souffrance et la paix est tout ce qui m'est nécessaire. Voilà, M^", vous faire voir le fond de mon cœur, et produire dans le vôtre cette paix que je demande ! Je ne suis plus dans les violentes douleurs où j'ai été, et il semble que cela veuille prendre un train d'adoucissement. Je vous demande toujours, M^, votre souvenir devant N. S. C'est là où on doit s'aimer simplement et uniquement ; tout le reste n'est qu'illusion, et d'autant plus grande que l'on croit pratiquer la charité.
A. No 5.
2 septembre [16]92.
Je suis bien fâchée, M., de ne pouvoir faire ce que vous désirez de moy ; ce n'est point que je ne le veuille pas, c'est que je ne le pourrois pas. Bon Dieu ! comment pourrois-je faire un long narré de mon mal? je ferois autant de menteries que je dirois de mots. Je laisse le passé pour ce qu'il est, et il me semble que quand je dis le matin mon Pater avec un peu de foy, j'ay mon pain de la journée ; le lendemain n'est pas à moy. Je vois bien
LETTRES DK MADAME DE LA SABLIERE 331
que rien ne paroitroit plus fou que ce billet si il étoit trouvé ; je ne m'en soucierois guère, mais il ne le sera pas, et je le compte brûlé aussitôt que lu. Je me conduis le mieux que je puis, mais un régime ne peut être pour un mal aussi inégal que le mien. Je suis très sensible à toutes vos bontés, M^. Pour l'amour de N. S., mettez la coignée à la racine de l'arbre ; il n'y a rien à faire branche à branche. Si vous sçaviez le secours et la sécurité qui se trouvent dans l'abandon, vous hairiez bientôt toute votre prudence. Je prie N. S. de tout mon cœur, de vous percer le cœur en sorte que toutes les lumières de votre esprit disparoissent.
A. No 8.