LE MARCHAND
Un seul.
TIIOMÉ.
C’est vrai, vous ne profitez pas de ma distraction : vous êtes un honnête homme. C’est que, voyez-vous, votre toile les vaut bien, les deux écus... c’est un original, un maître d’Italie... il ferauneffet superbe dans mon cabinet. (Le marchand de tableaux sort.) A votre tour, monsieur Lepage, votre Froissard est-il bien au complet ?
LEPAGE
Ce n’est pas un Froissard, c’est un Montaigne.
THOMÉ
Comment, un Montaigne? c’est un Froissard que je vous ai acheté !
LEPAGE
Du tout, Monsieur! vous avez d’abord feuilleté le Froissard, c’est vrai ; mais c’est bien le Montaigne que vous m’avez définitivement ordonné d’emporter.
* Lalouette, Thomé, les marchands, le pauvre au fond , madame Thomé.
THOMÉ
Ail!
LEPAGE
J’irai vous chercher le Froissard, si vous voulez.
THOMÉ
Non, je m’en tiens au Montaigne; j’en ai déjà deux éditions dans ma bibliothèque, mais il n v y a pas les mômes fautes que dans celle-ci. Voila ce que je vous dois, monsieur Lepage; adieu ! (Lepage sort ; Thomé prend un pot de fleurs des mains delà bouquetière.) Madame Thomé, comme j’ai fait ce matin quelques emplettes pour moi, j’ai voulu aussi en faire une pour toi, et je t’offre ce rosier. [Madame Thomé sourit et prend te rosier. — A demi-voix.) Ça, je n’ai plus le sou; donne-moi quelques pièces de monnaie pour ce pauvre diable qui m’a accompagné jusqu’ici. (Madame Thomé les lui donne.) Tenez, monsieur, je regrette de ne pouvoir faire davantage... (L'homme salue et sort.) J’ai pour précepte qu’on est dans l’obligation de donner aux pauvres, quand on vient de dépenser de l’argent pour son plaisir. *
MADAME THOMÉ
Mon cher mari!...
Ma bonne femme... oh! trop bonne!... j’ai fait ce matin des dépenses qui n’ont pas d’utilité immédiate, et je méritais d’être grondé.
MADAME THOMÉ
N’est-il pas juste que vous soyez le maître de l’argent que vous gagnez avec tant de peine ?
tbomé.
Eh, non ! je n’en gagne pas assez ; mais c’est fini ; vois-tu, plus de temps perdu, plus de négligence : je suis résolu à faire tous les jours comme ce matin, où je suis arrivé le premier au palais...
MADAME THOMÉ
Comme c’est beau !
THOMÉ
Par exemple, j’ai du malheur.... cette affaire du libraire... tu sais... une affaire excellente...
MADAME THOMÉ
Sans doute !
THOMÉ
Eh bien! je l’ai manquée; c'était hier qu’on la plaidait!... laloi’ette, riant.
.Ah! ah!
THOMÉ
Il rit, je crois... Saute-ruisseau, mettez le vin sur la table, et n’oubliez pas le respect que vous me devez. (A sa femme.) Ce drôle se fait l'écho de mes ennemis... J’en ai rencontré deux
* I .alouette assis devant une table de travail; Thomé, madame Thomé.