MADAICB DX I.A1CART1ME
Dont les bords, trop souvent, sont attristés pir moi; Si quelque pan du ciel par moment s'y dévoile. Si quelque flot y chante en roulant nne étoile, Qoe ce mnrmiire monte à toi I
Abri dans la tourmente oà l'arbre dn poète»
Sous on ciel d^à sombre, obscurément véfète Et d'où la sève monte et coule encore en moi. Si quelque vert débris de ma pâle couronne Refleurit aux rameanx et tombe aux vents d'automne, fhw ooiiiMDUes tDBbent sur toi 1
Voilà Toeavre dédiée à madaiM de Lamartine 1 Voità le poëme deux ibis ^toiicws!
Voilà les comptes des vignerons et Jocêiyn conservés! La Postérité maintenant pourra constater que» dans ee manuscrit de deux mille vers, il n'y a pas une rature, prodige éclatant qui ne sera peut-être pas cru de tous les poètes ! Eh bien! j^ le répète, toutes les pages écnte» par Lamartine jusqu'à ce jour nons sont ainsî parvenues ; il en manque quelques-unes cependant, ce sont celles des Girondins. Pourquoi cette lacune? A qui l'attribuer? Ce serait impessible à <tire.
Madame de Lamartine ii*avait-eUe pasde sympathie pour cet ouvrage ou bien le YÎt-eUe, cûBime quelques écrivains autoritaires de ce temps-là, avec un œil plein de tristes». On n*en sait rien. Cepaidant on le croirait difficilement, car il y avait dans l'esprit de cette femme des idées très-tibérales, très-smeères et très-lumiaeuses sur la Révolution de 89^.
Elle croyait entièrement aux principes qu^He avait révélés, aux droits qu^elle avait consacrés; puis, dans ses rapports assidus avec le peuple et l'ouvrier, elle s*était fait, contre toutes les idées anglaises, avec l'esprit droit et honnête du traivnlleur . Elle avait vu, dans les mèoiBardes qu'elle visitait, des douleurs et de rintelligence. Elle avait compris que la douleur se trouvait consolée puéme par cette intdligence autant que par les remèdes ordinaires de Tart. Donc madame de Lamartiae ne pouvait avoir d^antipalhie pour les 6r^romttM, qui constiaent et glorifient les principes de 89. Et, si ce manMcrit manque à l'héritage qu*eilea laissé aux hîbliographes,
52 MAOAMBDBLAMARTIKE.
c*est sans doute à ses nombreax devoirs de charité (car on souffrait beaucoup à Paris en ce temps-là), qu il faut en attribuer la cause. •^ Dans ce commerce intellectuel, madame de Lamartine avait pris à son mari toutes ses qualités ardentes, qu*elie savait tempérer heureusement. Elle possédait son sentiment, son élocution et presque son écriture. Il serait bien intéressant pour un critique, le parallèle et la discussion de ces deux styles; mais, dans ses lettres, on ne saurait guère s'y connaître ; dans les deux modèles, on retrouverait toujours réloquence du cœur auprès de la simplicité et des images. Sa correspondance variait suivant les personnes; avec celle-ci, elle était affectueuse; avec celle-là, elle était sans rémission ; cependant dans ses conseils les plus sévères, elle mêlait toujours quelque charme et faisait sourire le Devoir.
Les lettres de madame de Lamartine seront peut-être un jour recueillies et publiées; peut-être les amis qu'elle mettait dans ses confidences les plus journalières seront-ils
HADAME DB LAliABTINB. 5S
assez généreux pour faire jouir le public de cet esprit juste et droit, de ce bon sens tout français, et de cette élocution toute du cœur. On croira presquequ' ilsnous le doivent,quand on saura qu'elles ont tous les traits iins et distingués de cet excellent génie, toutes les empreintes de ce noble et heureux caractère.
Elles réfléchissent sous toutes leurs faces Tesprit de conversation, de société, de politesse, d'élégance et d*aroabililé. Elles ont le piquant, Timprévu et Taccent le plus délicat du genre. On sent qu'elle excelle, comme madame de Sévigné, à « laisser trotter sa phime la bride sur le cou. >
On pourrait avec ces lettres suivre tout le mouvement littéraire des trente dernières années, c'est-à-dire du quart le plus éclatant de ce siècle. Madame de Lamartine, qui n'écrivait pas, eût pu écrire; peut-^tre aussi eût-elle pu, comme Corinne, monter au Capitole; mais elle n'admetlait pas que ces triomphes-là fussent de son sexe : la femme se doit au foyer et non à la foule. Cependant
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elle l«i perraettait bien de se mêler à quelques succès ; de les discuter au èesoîv, mads dans rintimîté et sans bruk, «t o^a peur conserver toujours cet esprit de rectitude et de justice qui doit être la femme eUe-mérae.
Ainsi, elle écrivait à un de ses amis sur r Insecte de M. Micbelet : « M. Michelet est très-heureux de vous avoir peur panégyriste, vous faites bien ressortir toutes les clartés, sans laisser soupçonner une ombre. 11 y a toujours assez de gens pour blâmer; c'*est bien plus beau de faire goâter les beautés.
Mais il y a encore une chose que je reproche à M. Micbelet et à vous, d'après lui, c^est de donner le nom et la valeur de T amour à la fonction de l'insecte. Non, Tamour n*estpas rivresse d'un moment qui conduit à la mort, et qui surfit au delà de ce monde : les brutes même «onnaissent un meilleur amour : le chien suit son maître au tombeau el meurt !
Quelle pauvreté de langue de n*avoir pas deux motspour exprimer deuxdioses si diffîîrentes . «MMÔsser ainsi Tamour n'est pas un progrès
M ADAME DB LAMARTl NB. 55
et, puisque ce mot me vient, je dirai encore, que je n'admets pas le progrès dans Tinsec/e, qui, depuis six mille ans, fait la même chose dans les mêmes conditions de race. Non, laissez à THumanité le progrès et Tamour, ce n'est pas trop pour elle. » J'eus pu multiplier les citations de ce genre, mais il m'a semblé qu'il ne fallait pas déflorer ces lettres entièrement inédites, au parfum si pur et si vrai. Pour les comprendre, il les faudrait lire dans leur ensemble et tout au long. Si le sujet est grave, madame de Lamartine est grave comme lui; s'il est romanesque, elle devient piquante et vive. C'est ainsi qu'elle disait à l'un de nos plus puissants romanciers :
a Monsieur, votre héroïne me plaît : elle meurt d'amour à quarante ans! c'est beau de mourir d'un coup de soleil. » Le mot était à la hauteur du livre, qui fut beaucoup lu.
Ce culte de madame de Lamartine pour les choses de son temps avait des moments d'exquise bienveillance et de grande générosité. Elle se chargeait souvent de présen-
ter à son mari des vers qui ne méritaient pas la lecture» et pour lesquels les auteurs attendaient des encouragements, sinon des éloges. Auprès de lui, elle protégeait les inconnus, les rêveurs de province et les malheureux incompris. Mais aussi, quand elle rencontrait un talent jeune et sincère, avec un avenir certain, comme elle sympathisait et essayait de lui être utile. 11 faut lire dans Creneviève les pages consacrées à Reine Garde. Madame de Lamartine écoute la pauvre ouvrière qui lui conte la mort de son chardonneret comme une pauvre mère qui pleurerait son enfant. C'est qu'elle avait vu jaillir dans Tâme de T humble couturière la source des grands sentiments. Aussi Reine Garde, touchée de cette cordialité tendre qui exclut toute timidité à une étrangère, « Taima du premier coup d'œil, s*y attacha par la conformité des bons cœurs, et ne cessa pas de lui écrire, une ou deux fois chaque année, pour lui envoyer des vœux ou des souvenirs renfermés dans de
petite «wvrages de Ba main. » Snt b» route, madauBie de Lainarliiie De it jamais que âtt iieurcittx; il n'y a pa5( de personne (((li Vait approcbée sans ea garder la plus douce et k meilleure pensée* Dans son intérîeur, quand elle recevait, c'était toujours la même simplicité mêlée d'un grand charltie , et on était heureusement surpris : c'est si rare dans les salons! Elle faisait'Sdn style arec son monde : elie avait, pour les désœuidPés, des scènes de pare, de janiio, ée^ promenades sur Teau, des causeries autour d'oB feoieuii; eoin une langue variée, innocente^ caqptivante, tendre et railleuse, avec de èieaux éclairs de rsdson toujours.
Pour les penseurs et les esprits sérienx, elle avait les questions modernes sous leurs nuaoces les plus ûties et les plus vraies» un fonds d'observations morales presque Inépuisid>le; puis des solutions sur des systèmes en litige, des coups de pinceau délicieux sur la société contemporaine vue de ftice ou de proil dans ses noirceurs ou sa luMtère;
58 MADA.MB DS I.AaiAKTIHX.
eif 9ialgré cette solUcitode désœn^rante qif impose le monde, malgré ces attoitioDs eontimielles et iDutiles qa'îl eiige^ madame de Lamartine s'occupait encore d'elle-même.
C'était l'Activité spirituelle, absolue, incessante : c Elle trayailiait tous les jours, soivaut l'admirable expression de madame de Sévigné, k son esprit, à son âme, à son cœur, à ses sentiments; » aussi peut-on dire que madame de Lamartine a réalbé en ce monde ridéal le plus rare, le plus impossible peutêtre. Elle a été la compagne d'un homme de génie, dont elle a surveillé et gardé pieusement la gloire, sans qu'elle adt un seul instant laissé absorber, dans le rayonnement de répoux, rindividualité puissante et salutaire de l'épouse.
Ni humiliée, ni exaltée, elle a toujours^ à toute heure^ compris, aidé, aimé, servi le talent qui la dépassait par Texpression, mais qu'elle rejoignait par le sentiment. Depuis ce jour où, enivrée par les Méditations^ elle aimait^ avant de T avoir vu, le jeune poète
MADAHK DB LAICARTINB. 59
qui la coaveriîssaît par renthousiasme au GathoUdsme, jusqu*aux deraiers instants de cette lofigae existence, si éclatante et si cruellement éprouyée, elle n*a pas cessé une minute d'écouter, pour ainsi dire, les pulsations du cœur qui battait près du sien.
M. de Lamartine .a été Thonmie le plus populaire de la France ; il restera dans rhis> toire un des hommes les plus glorifés ; mais, je crois, pour ma part, qu^il est le plus mé* connu.
On racclame, quand sa Toix répond aux passions du moment ; on se retourne avec fureur contre lui, quand, l'heure de Tenthousiasme passé, il n'a plus d*écho devant un pays devenu muet^ Pour excuser ses propres défaillances, la France aime à reprocher, à ceux qui se découragent avec elle, leur mobilité ; dé même qu'elle accuse de fol entêtement les illusions persistantes.
M. de Lamartine est Texpression la plus élevée, la plus délicate, mais la plus parfaite, des tendances, des passions, des
élan* et des tepo» de Ka génémkm. U n'eM un bomme de génie qa*^ eette oiMidiâoii.
€e B*eM poîni un râreiir, ira «topiste, m irtieie isolé eur un paredoie» qm se rea^ eoatre par hasard atee TopûiioD puMique»
et qui met Boiiveot sa gloîre à la oedbatfre» Les Tanités mécfioeres ont seules de ces prétentions. L^omnne tériuMement supérieur est rhomme ^ritablement humain, TÎbrant k toutes les éleetiicitésy répondant à toutes les secousses, mais gardant, mieux que toutes les autres, sa eonsdeûce inébranlable au milieu de ses idées agitées. M. de Lamar^ tine est de tous points cet homme-là ; et quand on lui reproche ses tariations apparentes, c*est la France tout entière qui frappe un mea tufpa sur la poitrine de son poète, sans renoncer pourtant à la ressource de yentr redemander le lendemain un hymne de foi à celui qu*elle accuse de la décourager! Chateaubriand, infidèle par toutes ses aspirations aux maîtres qu*ilaffectaitdeseriîr, est mort renégat dans une armure de croisé. LamaN
tine, qu^on a cru tour à tour légitimiste et républicain, a,' pour ceux qui Tétudient de près, et qui ne se satisfont pas des mots, une unité inflexible d^aspiration. 11 est comme r Humanité qui change deyoies, qui ne change pas de but, et qu*on ne pourrait accuser de palinodies, sans proférer un blasphème, sans nier le mouvement.
Cette constance réelle, sous des modulations de rayonnements, était la foi profonde de madame de Lamartine, et elle s'appliquait, ayec une raison énergique, à maintenir cette unité et à la faire connaître de ceux qui la méconnaissaient.
La gloire de LarmartiDe qui s* était ouverte par un beau soleil semble maintenant s'obscurcir; cependant, le bruit court qu'avec ces paroles : « Le drapeau rouge que vous nous rapportez n'a jamais fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple en 94 , en 93, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde, avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie, » il sauva la France.
Donc il avait bien mérité d'elle.
Ce livre n'est pas une histoire politique,
mais cependant, madame de Lamartine est tellement unie h son mari, qu'on la retrouve dans les circonstances les plus graves de ce temps-là.
Nous entrons dans le ministère des Affaires étrangères, et nous y rencontrons madame de Lamartine calme ^u moment où Parîs tremble. Sa position officielle l'oblige à recevoir; c'est alors qu'elle sut montrer le tact, la délicatesse et le charme renaissant de son esprit. Les opinions les plus divergentes se coudoient chez elle, elle sait les mêler dans un respect mutuel, l^ais c'est, loin de ces cérémonies d'étiqu«t^ qu'il îmX la suivre.
Madame de Lamariiae s^t qa» tes révolutions les plus jiistes sont toiqours suivi^a des plqs iiyuytes nui«ère«. Elle en^d sous ses fçnêtres le peuple qui demande du p^in ou des balles : comme elle eût voulu alors tout ss^uver par son ïèle et sa charité. Alors» elle marchç, elle court ^lu* ces pavés qui fré* missent; elle monte dans le^ mgiviardes et visi^ les li6pitaux. Elle porte aux blessés de
MADAME DE LAMlRTINB. 65
Février qui survivent des remèdes et des ooDSoUtioDs. Au ministère, elle a établi un dispensaire secret dont elle fait elle-même les distributions en ville» et pour laisser les malheureux qu^elle soulage plus libres dans leur reconnaissance, elle se fait appeler madame Dumont. Ce nom, qui nous a été dév«Mlé hier, deviendra légendaire. Les ouvriers qui s'en souviennent l'admirent maintenant. 11 serait difficile de faire This» toire du pseudonyme, il répond déjà à trop d^échos.
Cependant un trait trouve ici sa plaee.
Dans les derniers jours de décembre 4 848»
madame de Lamartine fail venir un fiacre à la porte de son hôtel. Dans ce fiaere elle met une série de petits paquets minces, tons à pett près de la même grosseur et affeetant la fiwme ronde des couronnes de pain d*épiees, puis elle dit au codier d'aller au faubourg Saint-Marceau. Elle s*arréte à une porte dans la rue de Lourdne, monta un escalier noir et redcsoendit après quelques minutes.
Elle fit aatant à dix oa douze nutnéros du quartier, quand le cocher, qui Tattendait sur son siège, s'ennuyant, entra citez uù marchand de vin qui se trouvait en face. Si madame de Lamartine s^ arrêtait si longtemps» c'est qu*il y avait là une douleur plus grande. Depuis son dernier voyage, le père de famille était tombé malade, et à la pauvreté tout à coup s'était jointe la maladie. Impatienté, le cocher (ce fait se voit tons les jours) fit part au marchand de vin de ses impressions.
— G^est sans doute une dame de charité, lui dit celui-ci. — Non , je crois plutôt que c'est une dame qui fait la place pour les bonbons; c'est demain les étrennes. — Vous croyez que par ici on pense aux étrennes, tous les ouvriers meurent de faim.
— Allons donc ! dans ces quartiers-ci logent de gros bourgeois, qui affectent la pauvreté, parce qu'ils ont peur de la République, c^est oonnu.
Sur ces entrefaites arriva une pauvre femme du quartier qui descendut de la mai*
MADAUXCE LAMARTINE. ^
son où madame de Lamartine se trouyait en ce moment; le marchand de vin, pour rassurer le cocher, iit parler cette femme :
— Oh! dit-elle, ne craignez rien, c'est .madame D amont, une dame de charité d*un bnreau de bienfaisance de Paris; elle est chez ma voisine dont « Thomme » est bien malade depuis trois jours. Elle m*a causé en passant, et m'a demandé si mon mari,, qui travaille dans les voitures, avait dé Touvrage, puis elle a donné à ma petite, sur la porte, une botte de pastilles.
«>Ëb bien ! reprit le cocher d'an air vainqueur, que disaas-je? Cette dame fbit la place pour les bonbons.
— Mais non, reprit la femme vivement; je vous dis que c'est une dame de charité, mais une bonne dame ; et comme c'est demain le \ *r janvier, elle apporte aux parents, pour leurs enfants, des étrennes. 11 faut bien que tous, pauvres comme riches, soient heurevx au moins ce jour-là.
Alors la dame de charité descendit, de-
68 If ABAMS DB LAM ARTINB,
maoda pardon aui codber (admirez cette mo de&lie) de Tavoir peut-élre enoujé eo le faisant attendre, puis elle se fit reconduire oliei çlle. Le marchand de vin sortit sur le seuil de sa porte pour voir cette dame Dumont, dont il était déjà touché, et oe n*est que depuis quelques jours, en Usant le Sièth^ quM apprit, par M. Edmond Tezier, qiie, sous ce nom tout bourgeois, se caduât madame de Lamartine, la femme de TancieD ministre des Affaires étrangères.
Cette histoire qui , dans son naturel, semble. remanescpie peut*éire, m*a été racontée par le témoin luv-méme, qui vous la dira bien mieux que moi, ai vous désires rentaKdre et la contrèkff. U y met un accent où il y a autant de sincérité que d'admiration, et il semble cbm{H«ndre oes paroles de M. Edmond Texier : « Jeunee filles séduites qu'elle a fait rentrer dans le droit chemin, vieillards dont elle était la sœur, enfants dont elle étût la mère, infortunés de tous les âges qu'elle a secourus
MADâMS DS LAMARTINE. 69
et aimés, vous ne reverrez plus cette consolatrice des affligés : madame Dûment, avec madame de Lamartine, vient de mourir. »
Si H. Texier eut le premier le mot de ce pseudonyme, on ne pourrait guère Fattribuer qu^à des charités qu*il dut faire luimême au nom de madame de Lamartine, quand elle était souffrante et qu*elle ne pouvait sortir. On m'a même assuré qu*elle lui confiait dans ces moments-là une mission de bienfaisance auprès de pauvres familles anglaises noutellemeBt arrivées à Paris.
H. Texier, qui a longtemps Vécu en An* gleterre, sav«t se faire comprendre de oeB malbeureux transplantés, qui B*ét«ient pas encore faits k lios usag^ et à notre langue.
La charité de madame de Lamartine était évangélique : les races et les cultes ne faisaient rien à son cœur. G*e8t alors que ses protégés pouvaient dire :
Cbarge-loi seule, 6 Providence, De connaître nos bienCûteors
70 KAOAMB DE LAMARTINE.
Et de puiser leur téùompWM Dans le trésor de tes faveurs.
Notre cœnr qui, ponr enx, t'implore A l'ignorance est condamné ; Car toujours leur main ganche ignore Ce qae leur main droite a donné.
Mais que le bienfait qui se cache Sous l'humble manteau de la foi , A leurs mains pieuses s'attache Et les trahisse devant toi.
Mais que ces vers sont «aimes, qu'ils font contraste avec la Marseillaise qu'on chante dans les faubourgs! comme ils entrent doucement dans Tâme, au moment où les oreilles soni fatiguées par le sifflement des balles, et ou madame de Lamartine elle-même prie pour la France. Dans sa religion alors il y avait un grand courage.
Qui dira les angoisses de cette femme, quand elle voit son mari ballotté par le caprice populaire. Elle entend des cris de triomphe, puis des menaces de mort. Aujourd'hui, on
MADAUB DS LAlfARTINB. 71
lai apporte une coiurouDe de lauriers; de* main, ou demande sa tète. Aujourd'hui, Âx départements le veulent pour représentant; demain, il est répudié par la France entière .-^ Oh ! alors la vie de madame de Lamartine' fut un immense sacrifice : mais elle le faisait pour Dieu et sonpays d* adoption.
Or, dans cette tempête, il fut une heure terrible. C'était le 46 avril 4848, Louis Blanc et ses amis politiques avaient organisé au Champ de Mars une grande manifestation démocratique et populaire. A vingt mille hommes, qui se trouvaient déjà réunis, s*adjoignaienl toujours de nouvelles recrues, et, à un moment donné, on devait se rendre à r Hôtel de Ville pour y nommer un autre gouvernement. Lamartine, qui était aux Affaires étrangères, recevait à chaque moment les rapports les plus alarmants; il croyait que c'était le dernier jour de la République, telle qu'il lavait désirée; et, comme il voulait la défendre; il croyait aussi que c'était le dernier jour de son exis-
72 MADâKB 01 LAHARTXHS.
tence. Àkn il écrivit non testametil, brûla tous les papiers qlill ToaUit arradier aax m aiûâ desTaânqveurs, fit battre le rappeldans Paris» et partie avec Amnaiid llsatasl à rfidtel de Ville. A cet instant, Changamier arrive aa ministère; il avrit ontendu leiambour, et déjà les masses du Champ de Ifars entraient snr les boulevards. « G^éral, lui cria madame de Lamartine, sit^t qu'elle Ta* perçut, générad, dlea sauver la France! • Puis, après ce cri hérdicpiey elle se jeta dans une voiture pour se rendre dai» la Chausséed'Abtm, éhez une de ses amies. Mais le peuple s'est armé; ks gardes nationaka 4e la badiieue, au noaibre de trente mUle hommes, se montrent snr les p>enls$ kS boulevards et la place de THôtel de Ville sont occapés aux cris de vive Lamartine t tive Marrastl et les masses du Champ de Mars défilent entre deux haies de baion^ nettes saâs dire un mot. Alors Changamier court chez madame de Lamartine lui an* uoncer le triomphe. Lamartine Ini-mtee
kl
âf If
MADAME DE LAUAATINB. 78
arrive bien longtemps après à la Chaussée d'Antin; il se jeUe au cou de sa femme en lui disant : « Voilà le plus beau jour de ma vie! » Ces deux âmes-là étaient dignes de se comprendre. Nous n'avons pas commenté le fait, nous T avons raconté comme l'bistoive.
Peu de jours après le 24 juin, Lamartine remettait ses pouvoirs aux mains du général Gavaignac, et, au mois d'avril de Tannée suivante» il se retirait complètement de la vie politique, emportant avec lui un mauvais souvenir d'ingratitude. Alors il écrivit dans son exil Raphaël, une des belles pages de son enfance; puis il fit paraître V Histoire de la révolution 4e 4848. En voidles dernières lignes : « û& grands services ont été rendus, des fautes ont été commises. Je prie Dieu» mes concitoyens et la postérité de me pardonner les miennes. »
Le rideau tombe; nous rentrons dans rintérieur de notre béroine. Dans ses 1<»* sirs, madame de Lamartine cultivait les arts avec bonheur, mais elle rjâusMssait surtout
74 MABAICB DB LAMARTINE.
dans la peinture. Elle avait décoré Saint- Point de sa palette la plus variée, et on peut voirj à Saint-Germain-rAuxerrois, un béni< tier dont elle donna le modèle. Ce bénitier, sculpté par JoufTroy dans du marbre de Carrare, a la forme d*un triangle équilatéral. A chaque angle correspond une coquille de néréide qui reç<Ht Teau sanctifiée. L'œuvre est surmontée d'un groupe délicieux : ce sont trois enfants qui ont tout h fait l'air des chérubins de Shakspeare et se tiennent étroitement serrés autour d'une croix lumineuse, la tête du monument. De ces anges, on se rappelle surtout celui qui regarde l'autel; il a le sourire si divin, il ouvre ses petits bras de marbre blanc avec tant de grftce et de bon cœur, qu'il doit tromper le soir les mères qui passent par là. Dans l'ombre mystérieuse des ogives, il doit parler. Plus d'une Madeleine, attardée dans sa prière, a dû croire que c*était son enfant qui l'attendait à la porte. Il y a vraiment, dans cette œuvre dont il faut admirer
MADAMB OB LAMARTINS. 75
chaque pli, une vie douce et enfantîAe qui palpite et une séduction qui respire. Il semble que Teau sainte que Ton prend dan»
ce bénitier-là ne peut pas faire peur aux démons; au contraire, elle doit les charmer.
Le bénitier de madame de Lamartine, placé dans Téglise de Saint -Germainl'Âuxerrois, se trouve au midi, à rentrée d'une petite porte qui donne sur la rue des Prêtres. Il fut mis là comme un monumenfi expiatoire invinble, connu dés âmes pieuse») seulement, pour effacer les derniers vestige»! du pillage profanateur que la révolûtio»( de) JaiUet fit dans le temple, et, par nn-êMu hasard sans doute,' il se trouva tout ^MVéU face du Journal des Débats, qui peut t<ttt»
les matins et tous les soirs aller s^agenmjiiU 1er au pied de la petite grille do-^fonàë; tremper son doigt dans Feau saiùWléi filii« sa prière. Et je dirai quHl n'y ^ fèmét révo-î lutionnaire, si révolutionnaire iqu^^ôi 'le siip<pose, qui puisse maintenant a^rife^cMiMige de lancer une balle dan» l^^ttple (ttrieitle
70 UAJyJkUM BS I.AKA&TIMB.
(KHrto4ày car il ; a tcois enfants qui fendent anirne les ]^ terribles et les plus sanglenteB baïonnettes» Obi le magiqoe prèsti^! ob! la dhineantorité des arts! Madame de Lamartine avait poor les enfants un.auke tout particulier; elle en amût fait, je crois» le critérium de son esthétique» car dans toutes ses esquisses, dans toutes ses peintures^ on voit briller sans cesse, gambader et sourire des ei^nts, mais des enfants tendres» roses et candides. L*artiste les prend dans cet &ge innocMit et sincère qui fait palpiter les mèies. Ils oitf. tous de deux ktroîfi ans, avec un air d'excellente santé, une mine r^ouie, une TÎe abondante, des mâsabres souples et d'aplovib, un iront lai|p»9 une pensée sur la tempe, une étinc^le dans la pbjmonomie, un ensemble enfin délipieuxf aimable et aîmam J'ai cru que si mad^e de Lamartine avait mis là tant de sollicitude,, c'était par un instinct de mèie déshéritée. Ëty par la pensée, elle se retrouwt avec sa iUe unique aux jours
ckastes du berceau. Elle reToyait ses i Bées embaumées de Saint-Point et JaBa donnant dans une petite coriiôlle d'osier, à Tombre des cythises et des sycomores iimtamers. Puis die la tirait de ses langes, la roulait dans ses bras, la couvrait de baisers, et Tenfant heureuse, avec une divine et candide reconnaissance, se retournait vers sa mère, la caressait, jetait des baisers dans les fossettes de ses joues, la caressait encore et lui pmçait le bout des lèvres avec ses petits doigts fins en Tembrassant sur la boucbe. Dans tout cet amour maternel, le seul vrai peut-être de la vie, il n*y a pas d'étiquette,, le charme na)t de l'abondanoe du cœur. Oh! quand madame de Lamartine eut vu s^évanonir toutes ces t^dresses»
quand, dans ce berceau d'enfant, tout ra- <Kettx d'espérances, elle eut vu s'asseoir la Mort, il me semble que tous les bonheurs eatrevus durent dire un adieu si funèbre à la mère en la quittant, que Fâme de Tirtisie en garda toute ia vie la forte en*
78 UADAUB DB LAMARTINE.
prôote. Maisjsur cette mer désolée avait surnagé llmmortalité,Iet, comme dans une barque de salut, madame de Lamartine s^était jetée dans son sein. Aussi, sur toutes les petites tètes enfantines qu'elle éclaire de son pinceau ou qu'elle illumine dans la glaise, y a^t-il une candeur céleste et rim> mortel éclat des séraphins, et un incomparable amour.
C'est avec un douloureux recueillement que j'ai parcouru la petite maison qu'habite Lamartine, rue delà Yille-rÉvêque, 43. Ce numéro 43^ qui a vu tant de tristesses, qui a reçu tant de larmes, passera à la postérité, et les cœurs que touchera le génie des MéditcUiom entendront , dans les siècles à venir, quand ils remueront le battant de cette porte pour l'ouvrir , les écroulements de la plus haute fortune, les clameurs étranges et contradictoires de la popularité, tout un péle-méle d'hommages et de re^ proches, peut-être sanglants, dont le temps seul fera justice. Mais je crois que dans ces
MADAME DB LAMARTIKS. 79
lueurs sourdes et profondes que lance la gloire, on distinguera un filet de douce et chaste lumière , un rayon plus tendre, qui séduira par sa tendresse. Ce rayon sera Tâme de madame de Lamartine ; ce rayon sera la flamme de ses œavres, le feu de son art. Ce sera peut<»ètre quelque œil d'enfant oublié dans le petit salon qu'elle aimait à orner de bas^reliefs qu*on peut admirer aujourd'hui.
Je les ai tous vus et je les ai tous dans la mémoire. Il y en a douze. Pour bien les étudier, il faut ouvrir une petite fenêtre dont on parlera longtemps, car elle donne jour sur ce petit jardin < grand comme le mouchoir de Mireille, > dont a causé Lamartine. Ces bas-reliefs sont là sans prétention, presque sans art, suspendus à un clou simplement. Ils représentent des groupes d'enfants dans les poses les plus innocentes et les plus naturelles. Ici, vingt bambins jouent à patte-chaude, et ils sont très-espiègles dans leur nudité printanière :
80 UADAUS DB LAHARTIKX.
ils ressemblent à vingt petits amours. Mettez-leur la flèche à la main , le carquois à Tépaule, et vous tous croirez invités aux petites parties de Diane la chasseresse. Là, auprès de ce sujet mythologique et païen, s^é^anouit une ronde tout à fait plébéienne : c'est une brigade de petits écoliers qui font Fécole buissonmère en chantant : « Sur le pont d'Avignon, oh Ton danse tout en rond. »
Le garde champêtre les a rencontrés et leur a demandé sans doute s*!ls ont congé, car ils ont Tair de répondre comme dans la chanson :
Oa Unr a aettandé -.
Oîi est Yotre congéY
—Le coni^ <iae j'aYons pris, .
n est sons nos souliers!
Tout auprès, je vois deux plâtres sur lesquels on pourrait écrire : Équitare in arundine longa. Ils représentent la scène la plus commune et la plus jolie de la vie naissante, cet âge de cinq à six ans où la
MADAME DB LAMARTINX. 81
Candeur, ia raison se rencontrent, et où les jeux deviennent plus virils dans leur objet.
On va à cheval sur un long b&ton, on rêve du Champ de Mans» aprid gramine campi.
Madame de Lamartine, avec son observation maternelle» a tout saisi, tout observé, tout rendu. Ces petits bas-relief^semblaient destinés à illustrer qndques ravissantes poénes pour Tenfance.
Hais je ne voudrais pas quitter oe petit salon sans dire qu'il possède un service de porcelaine qu'on doit remarquer. La feuille de vigne et la feuille d*olivier 8*y entrelacent ensemble. Ces assiettes sont destinées à Virgile quand il passera par Paris.
Madame de LaBdartioe excellait à peindre sur poroelaine; c'était là qu'elle était vrai-* m^t maîtresse dans son art. J'ai vu d'elle deux s^es qui sont deux paysages, deux poèmes. Ils sont placés à droite et à gaudie du buste de Lamartine p«r le comte d'Or^ say, et ils semUent le commentaire du génie qui étincelle sur k' marbre. L'un, qu'on
82 HADAMS DE LAMARÏINS.
appelle GrazièUa^ est tout le livre dans le cadre le plus mignon et sous le ciel le plus beau, y azur est doré comme à Naples quand le Vésuve fume un peu; la vague est douce et rêveuse; tout le paysage a une teinte blonde. Les pécheurs sont couchés sur la plage auprès de leurs filets; ils écoutent Graziella qui lit un livre : c*est sans doute son histoire. Ce petit tableau à la Meissonier, peint sur porcelaine, est tout le livre de Lamartine lui-même. Son pendant pourrait s'appeler Une halte dam les Apennins.
11 y a toujours du soleil dans la lumière, mais on ne voit plus les tons du ciel de Terracine. Un bei^er^ vêtu de sa casaque de peau de chèvre, avec des pantoufles de pifferaro attachées par des lanières de velours noir, garde son troupeau. Sur sa tête, sur une cime plus élevée de la montagne, apparaissent des touristes. Ce sont trois ou quatre jeunes femmes, divinement habillées, dans leur simplicité et leur aristocratie, comme le lis des champs. L'une dVlles
penche sa tête sur Fépaule d*uii jeune homme, et tous admirent. Le paysage est sans doute un souvenir dltalie^ de Rome ou de Florence; madame de Lamartine a dû l'esquisser dans ses loisirs d'ambassadrice.
Vis-à-vis de ces deux vases, j'en vois deux autres où je retrouve Tartiste dans ses amours et dans ses tendresses maternelles.
Les deux vases se font pendant; le sujet est le même avec des nuances diverses. On pourrait bien les appeler la CueilleUe des fruits dCof*, car les dix chérubins qui sont grimpés dans les arbres merveilleux ne s'amusent pas à cueillir des oranges. On ne voit de ces arbres -là que dans les MUle et une Nuits. Cependant les enfants qui se cachent dans les feuilles sont espiègles. et charmants; ils ont un côté tout humain dans leur divine gentillesse; c'est bien d'eux que Jésus eût dit :. « Si vous ne leur ressemblez,vous n'entrerez pasdans le royaume de Dieu. »
Sous ces tableaux, madame de Lamartine
84 UASAMB I>E LAMARTINE.
dut écrire ces vers de Frédéric Mistral :
« Chantez l car la coeilletle vent et în-
spire les chants.
« En effeuillant vos rameaux, chantes,
chantes.
< Mireille est à la feniUe un hean matin de mai. Cette matinée-là, ponr pendeloque à ses <H^Ues , la fol&tre ayait pendn deoz cerises à son bonnet écarlate, comme en ont les riverains des mers latines. Vincent avait gentiment mis nne plnme de coq, et en foulant les sentiers, il fiûsait fuir les couleuvres vagabondes.
c Eh bien! h qui cueîlleara plus ^te!
c Leur poitrine battait! la feuille tomba de nouveau eomme pluie; puis ils trouvèrent on nid de pamparrins.
« La gentille nichée! Tiens! tiens! Pmh vres petits! un bon baiser!
« Oh! les jolis petits! Leurs tètes Menés ont des yeux ûts eonmie des aigmlles.
< Mais tout de bon, Vincent^ demanda Mireille, y en a«.vil enocwe? Oui. Sainte
liADAMB DB LAMARTINE. 85
Vierge! vois! Tout à Theure je dirai que tu as la main fée. Eh ! bonne fille que vous êtes.
« Les mésanges, quand vient la Saint- Georges, elles font dix, douze œufs et même quatorze, maintes fois. Mais tiens, tends la main, les derniers éclos. Et vous, bel arbre, adieu! »
On s'étonnera de Tactivité de madame de Lamartine; mais elle avait un culte, une religion pour le temps : Tke Hme is money.
Elle le dirige avec un art incomparable.
Tous ses instants sont occupés et pris par sa famille, par son art et surtout par ses pauvres. Comment pourvoit-elle à tant de fins?
C'est qu'elle portait dans le cœur le génie que Lamartine porte dans la tête.
Les révolutions enlraineni souvent, avec nos espérances, nos fortunes et nos vies.
Lamartine qui, de celle de 4848, n'avait conservé que les derniers jours qu'il coule, s'aperçut bientôt du délabrement de ses affaires : son cœur, dans sa générosité, se trouvait à l'étroit; il ne pouvait plus agir, il n'avait plus ses mouvements, il n'était plus chez lui, re$ augusta domt. Or, dans cette crise, il se tourna vers l'étude, seule elle console le cœur dans ses disgrâces, et
il publia les Confidences (4849), les Nouvelles Confidences, Geneviève et le Tailleur de pierre de Saint-Point (4854), Toussaint- Louverture (4850), Histoire de la Restauration (4852), Histoire des Constituants (1854), Histoire de la Turquie (4855), le Conseiller du Peuple (4856), et le Cours familier de littérature (4857). Or, quelle dut être l'activité de madame de Lamartine dans ces jours de lutte. Avec les habitudes que nous lui savons, avec la sollicitude dont elle entoure son mari, avec Tintérêt qu'elle porte à sa gloire, elle se trouvait diargée d'un travail InœBsant. M. de Lamartine se multiplie pour répondre à ses créaneîers, madame de Lamartitie se multiplie pour le soutenir et Fencourager.
Mais nous arrivons à cette souscription fatale et malheureuse, où la France semble rénier ses grands hommes et son génie. On va vendre tout le patrimoine de Laonartine :
Saint-Point, Milly, Hontceau, trois noms immortels comme Newstead, vont dispa-
rattre à la fumée des enchères^ et le poëte qui les chanta n'aura même oii reposer sa tête; il sera vraiment pauvre comme Homère, lui qui aura été la gloire de son pays.
Devant tant de tristesses, des hommes de cœur s'émurent et s'organisèrent en comité.
Un manifeste douloureux fut lancé à la France. Ce fut d'abord un cri déchirant mêlé d'un cri d'espérance. Les entrailles du pays avaient frémi au mot de : « Sauvons Lamartine! » Mais bientôi. la malveillance s'en mêla , les passions politiques voulurent prendre leur revanche^ et il fallut fermer cette malheureuse souscription qui ne donna que des résultats très-insuffisants.
Pour bien comprendre quelle fut la situation de madame de Lamartine dans ces jours difficiles, il faudrait ouvrir toute sa correspondance. On verrait comme elle avait mis toute sa vie dans le succès de cette entreprise qui intéressait à un si haut degré l'honneur de son mari et de son pays. Mais, pour avoir ces révélations dans toute leur
90 MAbAXS DS LÂHAUTINfi.
exadtitodë, il fandrah que le Connté pubtiât les lettre^ qtxè madanvs dte Lattanine écri* vsôt aloT§ \k lotis les coms de la îranoe. Tl âetrmh aussi pdti^ cdles qn'die tt/i adressait dlieure en heure. Elles sont exquises et touchantes dans leur gratitude; elles ont le charme et le reflet du cœur. Louis tJlbacfa, qui s'occupa alors de cette souscription, dont il était secrétaire, avec toute Ténerg^e de son amitié et de son admiration pour laftiartine, doit avoir de cette date mille petits billets qui sont des trésors. Ces lettres, il me semble, sont nécessaires pour juger un grand homme qui parut dans un grand siècle; elles portent la physionomie, le caractère et le timbre des documents dont s^entoure la postérité.
C'est k l'époque de cette malheureuse souscription que le nom de Lamartine éteint devient tout à coup une lumière plus grande que jamais. Du milieu des villes au fond des campagnes , il pénétrait avec sa gloire, et on n'eût pas cru que tant d'en-
UADJLUB OS LAVJLRTINB. 01
'tbouBÎMOie eftt fiai par tant d*iiigratitude.
fkfeit^ttDl lamusûna n^a pas pttda cour9ffi; aa eontcaîrey.il a repns plus de fierté daas celle deEiôàre tampète» et, trahi dai»
MB paya, il ne croit plus jqa'en iiii-inème.
Le Coiira familier àa littérature deva acMpûttor mie paniie^àes dettes que la Fnuaee «jftt dû acquitter pour son honneur. Akfs il iwhlia ces entretiens dont le retentisaemumx fut prodigieux et qui, à leur appari- 4k>B, se virent entourés d'une sjmpathte «européenne. Ils comptèrent tout de suite trente mille souscripteurs. Mais oeux-là qi6 ayaient attaqué la souscription p«ur iMrer le poète se réveillèrent à un si écliatant triomphe ; TenTie tleur SAu£Qa de Tinjustice et de la calomnie dans la voix. Et Lamartine, en 4fi5&» tour joéponâit .:
« Une partie <de la presae <r«tentH depuis quelques semaines d'un concert de malveillance et d^un redoublement d^invectives contre cette snodeste piiUîcal^oii,et surtout contre son «ateur. •ftons've nous plaignons
fKks de cette recradesceVice de colères; nous
• avons bu, depuis dix ans, le calice jusqu'à
la lie, et nous n*y trouvons rien d'amer. »
Mais, auprès de ces conspirations^ éclatait
■ rhérotsme des soldats de la plume pour me servir d*une charmante expression d'Alphonse Karr, qui, à Lyon, donna à Lamartine une preuve de son admiration et de son dévouement. 11 réunit pour le Courn fami-
' lier de littérature cinq cents souscriptions en huit jours. Il n'avait pas tant fait pour ses
' GfiépeB. C'est à madame de Lamartine que fut adressée cette nouvelle. C'est elle qui la transmit à son. mari, et on ne sait comme Alphonse Karr fut heureux ce jour-là.
' En retour Lamartine lui écrivit :
Esprit de bonne bmneor et gaieté sans nuOioe Qoi, mâme en le grondant, badine avec le vice, Et qui, levant la main, sans frapper jusqu'aux pleurs. Ne fustige les sots qu'avec un fouet de fleurs
' On dit que d'écHiain tu t'ea fidt Jardinier, . Que ton &oe an mardié porte «ndoolde panier;
liADAllH DB LAMARTINS.
Qa'èn im carré de fleurs ta yie a jeté rancre, Et qne ta tû de tlijm an Uea de vi^re d'encre? On dit que d'Albion la Yierge an liront vermeil Qoi vient, comme à Baîa, fleorir à ton soleil. Achetant tes primeurs de la rosée écloses, Trouve pins de veloars et d'haleine à tes roses? Je le crois : dans le miei plante et goût ne sont qu'un; L'esprit du jardinier parfume le paiinm. ^
Est-on déshonoré du métier qu'on exerce?
Abdolonyme roi fit ce riant commerce.
Tout homme avec fierté peut vendre sa sueur!
Je vends ma grappe en fruit comme tu vends ta fleur. Heureux quand son nectar, sous mon pied qui la foule. Dans mes tonneaux nombreux en ruisseaux d'ambre
[coule, Produisant à son maître, ivre de sa cherté.
Beaucoup d'or pour payer beaucoup de liberté ! Le sort nous a réduits à compter nos salains. Toi des Jours, moi des nuits, tous les deux mercenaires. Mais le pain bien gagné craque mieux sons la dent : Gloire à qui mange libre un sel indépendant.
Oh! oui, mais en ce temps, il n'y avait m r^pos, ni espérance pour madame de Lamartine ; sa physionomie si sereine trahissait une soufirance intime. Tous les plis de son visage
94 XADAKX DS LAMAJITIHB.
ressemblaîeni an Ut déa»té d'um keau fleuve^ OQ' aay silloin fenehé» ëTune lî^ moisson. G^est alors qu'on efit pu ainsi h peindre. < Laligne dé son front était éleYée et droite, pur«^ d'ieflenaA, lai maflcleS' ansdgris, ereoBés et paipiftHitt de* ses yeux, de ses tempes, de ses joues, de ses fè^res, avaient à la fois le repos et Timpressionabilité d'une jeune fille convaliescente de quelque longue maladie ou de quelque secrète dooleur. En marchant pràr d^eHa, on sentait qu'on marchait à cdté d'une âme. Tout pensait, tout sentait, tout vivait dans cette tête détachée du corp» q/al la poclait. Sa voix, quand elle répemdait, était timlsréei, crense et grave comme le son d'une dafle de marbre.
On eût dît que tout était hymne dans cette poitrine, jusqu'à oui et nonu > ËUe s'était vouée déjà à la fatale destinée qui frappait son raari. Elle ne mettait phi» ses «mus qa'à retenir cette vie q«'eUe ae&tsût lui échapper, ety à Paris et à la campante, elle veillait de; toute sa sollicitude su« sa pluiae et sur sea
MADAirSDSLAUARTIirE. 95
jours. L^^tiyité de madame de tamartioe redoubla même pendant la publication du Cours de littércU,ure^ c'est qu'il y a des entretiens qfii ont tout à fait la couleur de Mémoires; et elle savait, pour l'avoir vu , combien U faut se défier des Mémoires. Puis au jourd'hui M. de Lamartine y louchait des questions palpitantes, idves encore des controverses contemporaines; demain, il remuait des cendres, encore tièdes comme celles du cher Al&ed de Musset où il retrouva, au milieu de tant de débris qu'il se plut peutêtre trop à recueillir, celte divine étincelle d'espérance qui ne mourra pas. C'est alors qu'il faut voir madame de Lamartine studieuse, intrépide, ardente, curieuse, implacable même. Louis Ulbach a raconté, dans le Temps, une anecdote qui fit une grande sensation ; il va nous la raconter lui-même encore ici^ nous lui passons la plume :
« Pendant l'été de \ 857, je passai un mois dans l'intimité de H. de Lamartine, à ce beau château de Montceau, qui lui appartient
96 MAOAMB DK LAMARTINE.
eocore, jiisqa*à ce que le souille des enchères ait disposé toutes les pierres de ce Tojer illustre. Le poêle venait d*aciie¥er, pour son Cours famSitr de littérature^ son entretien sur Béranger.
c L'étudederait paraître dansles colonnes du Stède,
« Je me fis a^ec joie le complice d*nne petite conjuration, et nous nous concertâmes pour amener M. de Lamartine \ des corrections jugées nécessaires. Il fallait donc trouver des termes appropriés aux idées, les proposer et les substituer, avec Tantorisation de Tauteur^ aux termes malsonnants.
Quant à corriger en secret, à Finsu de M. de Lamartine, c'était un parti commode, dont du! ne se fût aperçu^ mais c'était aussi nn acte déloyal, et qui ne pouvait pas tenter, même pendant une seconde, l'esprit délicat de madame de Lamartine.
< Par surcroît d'embarras, cet entretien, qui contenait une sorte de profession de foi politique, avait inquiété l'imprimeur, bien
MADAUS DB LAMARTINS. 97
k tort, à coup sûr ; et, froissé des rénstances^ des chicanes de rimprimerie, M. de Lamar tlne gardait les épreuves, ne voulait pas entendre parler de rectifications, et s'était juré que Tentretien paraitrait dans toute sa verdeur^ ou ne paraîtrait pas du tout.
« Nous dépensâmes une journée en avances diplomatiques, pour obtenir que M. de Lamartine voulût bien me laisser lire ses épreuves; et une fois ce trésor en ma possession, nous eûmes, madame de Lamartine et moi, de mystérieuses conférences pour trouver des synonymes aux mots suspects, et des phrases équivalentes aux phrases menacées. Le soir, très-tard, retiré dans la bibliothèque du château, je recevais des messages qui me soumettaient des corrections, qui attiraient mes remarques sur tel ou tel passage. Jusque fort avant dans la nuit, cette âme charmante et inquiète, qui veillait avec une inquiétude si sublime, m^envoyail ses essais et me demandait les miens. J'ai gardé comme de pieuses reliques, comme
d8 UADAMS DB LÀICA&TINS.
les témoins les plus p«rs du dÀYOuementt ces petits billetsy dans ks/cpieb OMidaiBe de La* martine cherd^ait à adoucir les défiaiiloos.
« C'était un tableau tAuchant que le travail de celte chrétienne» pour ue pas hisser imprimer trop crûment <pieBéxangern*étaît pas chrétien,, et pour ne pas mettre Fauteur des MédiiaUons^ en désaccord trop flagrant avec Fauteur du Dieu des boM»e$ gem^ Le matin^ eu m'évâllant, quand je croy^ notre tâche terminée, j'apercevais dans le trou de la serrure un dernier petit billet, un dernier scrupule, que madame de Lamartine avait glissé là pendant mon sommeil; car elle n'avait pas dorm^ et elle avait continué seule,, se défiant peut-être de mou zèle^ un travail de révision qui lui avait révélé encore un passage dangereux, dont elle m'avertis* sait.
« Au déjeuner de ianûlle, j'osai soumeure nos corrections. M. de Lamartine, trouvant le remède av^ le mal, se soumit avec Findulgence naïve qu'il a toujours en pareil
UABAKB DS LAXABTISB. 99
cas, «t mt fit hoBoeor même de quelques ei^Msswi» hewenaes. rvms ^maù&d^nsm^ por lai ^îze; je me kussai eomptimemer.
IMtne de Lamaftâe ne venlaîtpas, pour elle, .diuft mérite qii poicfait lu gtoer à yavenir. Elle expédia triomphante Tarticle M jomBJd h^ Sièclâ. »
Ibis ton» ces soîiia domestiques m'arrè* taiaal pas la ckanlé de madame de Lanartine; au coatrairey die semblait devenir plus rive «i comprendre mieux, les chagrins dbs autres à mesure que les ehagrins Taecahkieni elle-mtee.
Un matâo, k MmUceau» par un eiel dV rage ^ h peu de distanee dm ehâteau» la £Midre tombe sur la tâte d*un vigneron. Le £8u, qui était eniré par Touverture du col de sa chemise^ le dévorait intérieurement.
Des cris déchirants étaient la seul» mani* ièstation extérienre de ses tortures. Une pauvre femme, qui venait de mettre À terre Tenfant qu'elle portait dass ses bras^ cour rait foUe ^rdue ^ travers les champs pour
100 UÀDAICB DK LAMâRTINB.
appeler du secours. Aussitôt, madame de Lamartine regarde par la fenêtre, puis, ayant aperçu des vignerons qui transportaient chez lui le malheureux foudroyé encore vivant, elle jeta de côté palette et pinceaui, prit dans le dispensûre de ses pauvres, les remèdes nécessaires, et courut avec une telle prom[>lttude, qu^on eut de la peine & savoir oh elle allait. Plusieurs des invités, qui s'étaient mis sur le seuil du ch&teau^ voulurent raccompagner. « Accourez vite, leur répondit-elle, parce qu'il n'y a pas de temps à perdre, Voyez-vous, là-bas^ ce pauvre homme qui se meurt? h&tez-vous! > Enfin les voilà arrivés! Alors le plus afireux et le plus navrant spectacle s'offre aux regards : toute une famille éclate en sanglots autour d'un vieillard gisant sur un' lit, un vieillard entièrement nu de la tété aux pieds, et si horriblement dévasté par la lave du tonnerre^ que tout le monde recule d'horreur et d'épouvante. Il n'y a que madame de Lamartine qui ne recule pas. Elle
MADAliB DB LAMARTINE. 101
approche du foudroyé, lui parle, lui de- . mande où il sent particulièrement la dou- .leur. Le pauvre viâllard ne peut répondre; cependant, dans son visage contracté,, défiguré, il y a comme un accent de reconnaissance ; il semble voir que madame de Lamartine est vraiment seule à le consoler.
Son œil, dont les paupières sont déchirées, > se tourne vers Tange inattendu de la charité, et ses lèvres brisées essayent en vain d'articuler une parole, c Soyez cahne , lui dit madame de Lamartine, offrez vos douleurs à Dieu. » Puis elle prit un morceau de flanelle, tira . de. sous, son châle une bouteille remplie d'un Uniment onctueux, et en frotta le malheureux sur toutes ses brû»
.lanles cicatrices avec une douceur et une pudeur divines. Tous les assistants eurent honte de leur pusillanimité. Us furent étonnés de tant d'énergie, d'un si mâle courage et d'une si incomparable quiétude.
Puis elle mit Tespoir dans Tâme du malheureux vigneron, lui arrangea son lit de la
le
UADAMB DS L A M ARTTÏTlt. 103
learstrsdts se confondre, grandir et s& diviniser ^ns la himière.
Ifadame de Lamartine, "h la campagne, passait tout son temps entre la prière et les bonnes œuvres; mais elle aimait surtom Saint-Point, c'était sa vraie patrie. « CTesi ici que je viens depuis mon enfance, quand le flot de la vie qm tarh et se renouvelle tour à tour sous moi, me laisse ou me ramène à ce premier l)ord de mon existence laborieuse et a^tée. «
11. et madame de Lamartine avaient pour Saint-Pofnt une tendresse toute particuHère.
CTest là que retentissaient encore les premières vibrations de leurs cœurs, et que devaient reposer leurs cendres. Enfin, au fojefên diâteattyles ancêtres se réunissaient en cercle te ^ohr j comme des voyageurs dans une liôtellerie qu'ils aiment, et leur ombre était douce îi voir. Saint-Point a été plus chanté que Milly, que Hontcean. Aussi M. de Lamartine y est-il plus que populaire : il est de ebaque famille, et tous les vigne-
rons. ne rappellent que « Monsieur Alphonse. > Le poète a si bien compris ce touchant dévouement , qu'il s^est attaché à Saint-Point comme le lierre au chêne, et qu*il parait ne vouloir le quitter que quand ringratitude l'en aura définitivement chassé. Mais comme il y aura des larmes ! les pierres protesteront, lapides damaburU! c'est que chacune d'elles porte un souvenir. £t que dira Claude des Huttes^ ce maçon platonique et chrétien, dont Lamartine a cqpté rhistoire, et qui ne voulait travailler que pour les pauvres? Cependant il répondit un jour à M. de Lamartine qui Tinvitait à lui tailler de la pierre : « Claude des Huttes consent à venir faire Touvrage de monsieur, et h travailler pour le château, parceque madame est bonne pour les pauvres. > Les pauvres de Saint-Point ont été, en effet, les enfants chéris de madame de Lamartine : c'est pour eux qu'elle devenait la plus divine et la plus évangélique. Elle les visitait dans leurs maladies et les consolait dans leurs peines.
MADAMB DE LAMARTINE. 10&
Elle atait même, dans une des ailes du château, ouvert une école où elle aimait à passer des heures, surveillant et interrogeant les élèves, s*informant de leurs progrès, et promettant de s*occuper de Tavenir des plus savants et des plus sages. Dans sa sollicitude ii dans sa piété, elle leur expliquait aussi le catéchisme « cet alphabet de la science divine, ce code vulgaire de la plus sulflime philosophie. >
Madame de Lamartine tenait donc à Saint- Point par son âme et par son cœur ; elle en connaissait toutes les brises et toutes les fleurs; elle semait dans le parc, tous les printemps^ les plantes odoriférantes de Tété, et elle les cultivait avec toutes les tendresses d*un artiste.
Saint-Point, par les heureux accidents de son habitation, devait plaire instinctivement à madame de Lamartine. Au bout du parc se trouve Téglise du village, elle pouvait j aller par une porte particulière sans quitler lech&teao, et c'est par là qu'on la voyait
106 MADAMB DE LAMARTINS.
se diriger soairent dans ses chagrins les plus amers. Elle se consolait dans la foi : c'est la source à laquelle aiment à se rafratcbîr certaines âmes. Elle ayait aussi pris des habitudes de piété chrétienne, auxquelles elle ne se soustrayait que rarement à Paris.
Presque tous les matins, elle entendait ta messe, puis elle pouvait encore prier sur le {binbeau où devaient r^oser ses cendres.
Aussi la religion de madame de Lamartîae était, comme son génie, tout entière dans son âme. Elle croyait simplement, elle aimait ardemment, elle espérait fermement. Toutes les voluptés de la prière, toutes lés larraâs de Tadmiration, toutes les effusions de son cœur, toutes les sollicitudes de sa vie et toutes les espérances de son immortalité s'étaient tellement identifiées, qu'elles en faisaient pour ainsi (fire partie dans sa pensée. Je crois que la piété de madame de Lamartine était un des éléments de son courage et de son génie. C'est peut-être \k qu'elle trouvait ses plus charitables , ses plus di-
TÎnes improvisations. Voici un trait de ses dernières années : Un matin, après avoir entendu la messe à la petite église de sa paroisse à Paris, elle prit une voiture et se rendit à Thôpital de la Salpétrière.
Elle arriva à neuf heures; c'était en hiver. Le concierge , en vertu du règlement de rétablissement, refusa Feutrée du parloir où elle demandait à voir en particulier une pauvre femme malade. Alors elle pria de faire venir un interne, à qui elle expliqua sa visite, puis, après avoir décliné son nom, on lui présenta la personne qu'elle demandait. Madame de Lamartine, qui avait connu cette pauvre mère dans des visites de charité, voulait essayer de la ramener à la raison par des sentiments que peut inspirer le dogme de rîBunortalité chrétienne. Cette malheureuse femme avait perdu, presque tout d'un coup, son mari , et ses trois enfants encore en bas âge , mais élevés. Les accès de la malade étaient terribles. Elle accusait tous ceux qui l'entouraient de lui avoir
ravi sa famille. Le traitement qu'elle suivait n'avait jusqu'alors avorté à son état • moral aucune amélioration. Quand madame de Lamartine la vit, la pauvre femme «était calme. Elle parut même, dans ce moment de lucidité, honteuse d'être rencontrée dans unétaUissementdecegenre; mais la digne visiteuse, qui comprit tout, sembla ne pas s'en apercevoir, et l'interne, étonné de ce symptôme, se retira sur la prière de madame de Lamartine. Alors cette pauvre femme se mit à pleurer, madame de Lamartine la consola si bien, qu'elle la pria instamment de revenir quelquefois la voir.
« Je reviendrai, dit-elle à l'infortunée dont la raison paraissait renaître tout à coup, mais restez ici quelque temps encore, vous êtes faible de constitution. La grande maladie que vous venez de faire sera suivie d'une convalescence qui réclame des soins assidus et délicats. Ne vous découragez pas, quand vous serez guérie tout à fait, on vous placera bien. » Deux mois après cette heureuse
MADAlfB BB LAMARTINE. 109
TÎsite, la malade bénissait la Providence et sa protectrice, entrait comme plieuse dans une imprimerie où elle resta plusieurs années.
Elle est morte peu de jours avant madame de Lamartine, espérant retrouver çnfin les êtres chéris qu'elle avait perdus.
Malgré tant de charité et de dévouement, la Providence n'épargnait pas madame de Lamartine. Aux tristesses de toute sorte, la mort vint joindre ses coups les plus dou« loureux. La sœur bien-aimée du poète, madame la comtesse de Gessiat fut enlevée presque subitement. Cette catastrophe frappa vivement madame de Lamartine , car elle écrivit alors :
« Hélas! ce mot vous dit tout. La fluxion de poitrine a fait de si rapides progrès que, ce matin, il n'y avait plus d'espoir, et, ce soir, ma chère belle-sœur a rendu son &me à Dieu. Elle est morte comme une sainte, avec une sérénité et une résignation admirables, entourée de ses filles, gendres et fils. Elle a demandé les sacrements, et, avec
une pleine connaissance , elle tendait les mains pour recevoir Textrême- onction.
Tout Mâcon pleure, et sa famille est en grande désolation. Ce malheur nous a frappés tous comme la foudre. Je Tai vue vendredi soir en pleine santé; samedi, la fluxion de poitrine s*est déclarée» et, malgré les soins de cinq médecins, dont deux appelés de Lyon^ rien n^a pu arrêter le mal.
« M. de Lamartine me charge de vous dire que si vous ne craigaiez pas cette maison de deuil, ce sera une charité de venir, dans peu de jours, distraire un peu la malheureuse famille qui sera ici après Tenterrement. Valentine est accablée de douleur. Moi, je suis venue ce soir faire les arrangements pour recevoir les nièces et leurs enfants.
d Bonsoir! Je suis brisée de fatigue et de chagrin.
« Que Dieu donne à moi et aux miens une mort comme celle dont je viens d'être témoin. »
J^l ' " ■ ' ■ ' Il « ■. - I. — ■ . I III m i iiiiwi .1^
. Ce souhait devait être bientM exaucé. Madame de Lamartine, qui ne vivait depuis longtemps que par Ténergie de son âme et de sa volonté, tomba malade. On se dit : cette fois-ci encore, elle nous donnera la surprise de sa convalescence. Mais non!
un érésipèle se déclara tout d'un coup, sans qu*on y songeât et que rien dans la maladie Tsamonçât. C'était le mardi soir.
Depuis trois jours seulement madame de Lamartine était couchée. L' érésipèle, combattu à son origine par le docteur Clavel, assisté de quatre de ses confrères, amis de M. de Lamartine, resta quelques heures sans faire de progrès, puis, la nuit^ il envahit si fortement la tête, que madame de Lamartine perdit à peu près connaissance.
Cependant son âme reprenait le dessus, et alors elle s'informait de M. de Lamartioe, qui était couché dans un couloir voisin et qui ne pouvait remuer. Il n'eut même pas la consolation de lui fermer les yeux. C'est M. l'abbé Deguerry, curé de la
113 MÂPAME DB LAMARTINX.
Madeleine, qui assista madame de Lamartine & ses derniers moments. Elle mourut le jeadi 24 mai 4863, après quarante-huit heures d'agonie.
« A pareille misère 1 s'écria éloquemment Jules Janin, dans le Journal des Débats, est-il consolation qui soit possible? »
Cependant Victor Hugo écrivit, le 23 mai»
cette lettre de Hauterille-House :
c Cher Lamartine,
« Un grand malheur tous frappe; j^ai besoin de mettre mon cœur près du vôtre.
Je vénérais celle que vous aimiez. Votre haut esprit voit au delà de Thorizon. Vous apercevez distinctement la vie future. Ce n*est pas à vous qu'il est besoin de dire :
Espérez ! Vous êtes de ceux qui vivent et qui attendent. Elle est toujours votre compagne invisible, mais présente. Vous avez perdu la femme, mais non Tàme. Cher ami, vivons dans les morts.
« Tuus. Victor Hugo. »
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Les obsèques de madame de Lamartine furent simples, comme les dernières années de sa yie. Elle avait souvent, avant de mourir^ manifesté le désir de quitter ce monde sans brait. Cependant on eût pu voir toute la grandeur humaine s'étaler autour de son corbillard, et M. Louis Ulhach a dit dans le Temps que le gouvernement avait offert à M. de Lamartine de rendre lui-même les honneurs suprêmes aux restes chéris qui s'en allaient à Saint-Point. Mais à celle qui portait un nom si glorieux, que fallait-il sur son cercueil? Ce nom-là n*était-i] pas le symbole le plus éclatant du génie, de la douleur et de la postérité?
Pour les obsèques de madame de Lamartine, il ne fut même pas adressé de lettres d^invitation. La poignée d'amis qui suivit le cercueil à l'église Saint-Augustin, une église de village égarée dans Paris, avait veillé la sainte femme pendant sa courte maladie, et ils étaient venus rendre les devoirs suprêmes. La messe basse qui fut
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dite dura à peine vingt minutes, puis le cercueil fut mis dans un corbillard qui le transporta au chemin de fer de Lyon/ M. Louis de Ronchaud et M* le comte d'Esgrigny accompagnaient les restes morr tels de madame de Lamartine à Saint- Point.
Le samedi 23 mai, à cinq heures du matin, le convoi arriva à la gare de Mâcon, où Tattendaient les membres de la famille de M. de Lamartine, mêlés aux fonctionnaires du chef-lieu, aus. députations des corps constitués et à une multitude d'ouvriers.
C'était le premier des hommages qui devaient être spontanément rendus à la mémoire de la sainte et noble femme. Elle était bien inspirée dans sa justice, la ville de MÂcon^ qui s'honorera toujours d'avoir vu naître Lamartine, en donnant à l'ange du poète, qui s'en retournait, des regrets et des larmes. Elle devait bien un éclatant souvenir au cercueil, quand une gloire immortelle rejaillissait sur elle du berceau.
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A' Mâcon , madame de Lamartine était populaire par ses bienfaits et par ses vertus.
Aussi, malgré Theure matinale, yoy ait-on du mouvement dans la ville comme par un grand jour de féte^ et, quand le cercueil partit, à huit heures, de la gare pour se rendre à Saint-Point, tous les habitants se mirent sur le seuîl de leur porte, dans les rues oti passait le cortège. Tout le monde se mettait à genoux à rapproche du corbillard, et on voyait des larmes à plus d'une paupière ! C'était une véritable tristesse! C'était un deuil public, c'était une dcnileur sincère sur tous les visages : on n'en trouvait pas d'indifférents. Tout le long du chemin, éclataient le respect et la sym^ pathie.
A Montceâu, où M. de Lamartine habita quelquefois l'été, ce fut un triomphe funéraire, si je puis m'exprimer ainsi. Tous les vignerons du village , qui avaient vu se fermer tout à coup les fenêtres du château, avaient compris qu'il était arrivé un grand
malheur; puis ils s'en IrouTèrent bientôt assurés. Alors ils quittèrent leurs travaux et voulurent voir passer une dernière fois celle qui les avait consolés dans leurs peines et soignés dans leurs maladies. Ils arrivèrent au-devant du corlûllard , conduits par le curé de Prisse, qui avait fait sortir la croix. Alors le char funèbre s*arréta; on releva le drap mortuaire et on jeta de Teau bénite sur les restes vénérés. Pendant cette halte, sollicitée par la religion et la reconnaissance, les voitures des plus riches habitants du pays prirent le devant du corbillard et roulèrent vers Saint-Point pour voir Tenterrement, tandis que les piétons s*y rendaient aussi par le chemin plus court qui passe k Milly, à travers les aspérités de la montagne, par cette même' route que Lamartine aime tant, et dont il a chanté les châtaigniers.
Le convoi aussi dut prendre un chemin rétréci pour arriver au but du douloureux voyage, mais il fallut encore s'arrêter à
BoargvUain , Si quatre kilomètres de Saint- Point. Une messe s'y disait pour le repos de rame de madame de Lamartine , et on attendait l'arrivée da cercueil pour TOffertoire ! Le portail de la modeste église avait été tendu des draperies les plus belles, et on arait mis des fleurs et des feuillages sur le chemin du corbillard. Ou ne s'attendait pas à ces touchants et tristes hommages. Il fallut donc descendre le cercueil, et le conduire à Tautel, un autel bien pauvre et bien humble, au pied duquel madame de Lamartine allait prier quelquefois dans ses promenades à travers la montagne. Quand la messe fut achevée, on remit le corps dans le char funèbre, mais non sans peine. La foule avait tellement grossi qu'on ne pouvait pas la fendre, et tous voulaient approcher le cercueil ; on voyait des mères qui essayaient de le faire toucher à leurs enfants. Cependant, on approche de Saint-Point, le cortège marche à pied, et le ciel, qui était brillant, devient trine. Dans l'azur roulent des nuages
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p⩽ on croirait voir des larmes de doukiir rouler dans les deux. Néanmoins, il y a de la verdure, des fleurs et des oiseaux dans le feuillage; mais la Nature, dans son printemps et dans son sourire du mois de mai, jette un accent de tristesse. Les aubépines ont leun bouquets blancs, les saules verdissent, les parfums agrestes circulent dansTair, mais il y a spr tous les visages un déchirement dont le JQur parait se ressentir, on reconnaît enfin de mutuels et intimes rapports entre toutes les existences de ce monde, on sent quUl y a des deuils universels. C'est avec ces poifées qu*on arriva à la porte du château de Saint-Point. On descendit le cercueil devant le portail gothique que madame de Lamartine aimait à entourer de clématites et de plantes grimpantes à l'encens prîntanier. On remarquait même une petite glycine fleurie, couverte de grappes bleues depuis quelques jours. On eût dit que cette plante innocente voulait jeter, comme des pleurs, ses pétales sur le cercueil de celle qui ne.Tarroseraiti
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plus dans les jours de sécheresse. Mais la petite église de Saint-Point était pleine de monde depuis longtemps. Comme rien n*était commandé, ni préparé^ on eut presque de la peine à trouver de h place autour de Tautel, pour la famille de M. de Lamartine et ses amis. Le cereuol fat porté du château à Téglise par les vignerons de Ssdnt-Point, qui revendiquaient, sur les vignerons des villages voisins, ce iiinèbre honneur. Le service 8*acheva lentement; on semblait ne pas vou« loir se séparer de ces saintes poussières, débris d'une sainte existence; enfin, il fallut la descendre dans ce caveau où repose Julia, puis on ferma la grille en fer, qui se trouva tout à coup couverte de palmes et de couronnes, derniers souvenirs de la reconnaissance de ces contrées pour Tange de charité qui ne leur parlera plus;.... pui les flot du peuple se retira dans les larmes et dans la prière.
Il était trois heures du soir.
Ici , il ne nous reste qu*à répéter les
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paroles de M. de Roncbtiid : < Paix et «egret à celle qoâ fat U oompagne dévouée» oofurageuse, de Lamartine, qui Ten- ^cooragea dans ses lottes, Fapplaiidit dans ses triomphes, le soutînt dans ses éprewfes, «t sans cesse entendit, joyeux ou triste, retentir dans son cœur Fécho d^une grande destinée! »
Maintenant il me semblerait juste de chercher la place de madame de Lamartine dans la société firançalse; et, pour bien déterminer le rang qu'elle occupera, il est néoessaàre de la mettre en face de quelques ligures que le temps nous a conservées; cependant, dans ce parallèle, il n'y aura pas de terme de comparaison! L^ les époques di£fèrent par Tesprît, les institutions et lés hommes ; ici les ressemblances sont si pâles, quoique apparentes, que madame dé Lamar-
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tine, dans cette galerie, se détachera dans un cadre à part, avec une physionomie à elle, éclatante, immortelle, et toiigours jeune.
Au xYiio siècle, la femme exerça une véritable influence en France; elle fut toutepuissante à la cour, dans les académies.
Cette autocratie du beau sexe eut ses inconvénients et ses avantages, mais enfin on ne saurait nier que de ce jour-là Tesprit français inventa quelque chose. La femme a le privilège d*étre un aiguillon pacifique, et de rînstant où sa pensée agit sur un fait, il y a progrès. Cependant il faut retenir son action, qui est toujours nerveuse^ et pas assez rationnelle. 11 faut opposer la sévérité du jugement à la fièvre de Timagination. 11 fallait Corneille à mademoiselle de Scudéry.
Cependant, au xviie siècle, Tesprit de la femme fut un mélange d*ambiiion et de galanterie, de dévotion et de pénitence asseï pittoresque pour Thistoire.
Madame deSévigné, dans les ballets de Versailles, se fait écrire des madrigaux par
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Bensende, petites dorures de mode que les dames de la Fronde affectionnaient surtout dans leurs orgies. Hais bientôt madame de Séyigné se relève noblement de cette première chute qui semble puérile. Elle prend ta forme et Taccent de la vraie société française qui commence. La première, elle dit à ses contemporains que « la distractioin » est le charme suprême de la vie et que « la préciosité- • est un ridicule flétrissant. Elle donne vraiment de Télan, de la souplesse à Tesprit national, elle fait passer dans la conversation et dans ses lettres le parfum du goût et de la postérité! Mais dans celte femme illustre, il y a de Tégoïsme et de la personnalité, et, après sa fille et les Rochers, Elle n'aperçoit que des curiosités ou du vide dans le monde.
Des sentiments plus humains et plus élevés ne se trouvent pas dans madame de Longueville. Après une jeunesse dissolue, elles*en* ferme dans la pénitence à Port-Royal des Champs. Son ombre a charmé M. Cousin et
TuigéiHeiix pbîlosi^Le a voulu redemaaiior à flon voile monastique son sourire et ses Isrmes. Msl^cela, rhistoire n'admet qu'au second iilan «n^Hami» de Longuevilley dans la formation de la société française. Madame de La Fayette leur fat bien supérieure^ parce qu'à un fonds de tendresse d'àme et d'imagination^ elle unissait une rectitude d'esprit instinnstive, naturelle parce que, comme le disait madame de Sévîgné, elle avait une «I divine raison » qui ne rslNmdimaa jamais, et loi fit voir Dieu lace à face à la mort; madame de La Fayette eût été madame de Lamartine, si elle eût vécu de notre temps.
L'influence du xvuie siècle sur la société française fat désastreuse; ce n'est plus ta préciosité, mais la débauche qui démine. Les dames de Port^IU^iA avaient encore des instincts élevés et religieux, des idées progressives» et les cercles de la Régence n*apportaient qpe de la coquetterie à un temps qai demandait des principes. Cependant,
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malgré ces tendances au hize exagéré el aux débordements de la chair, il faut reoûnnaltre que les femmes spirituelles et galantes du dernier sièele répandirent autour d'elles une fièvre, une ^e factice, dont la révolution de 89 ne fut que Téclosion légitima II faut constater encore que quelques nobles caractères surgissent sur ces étrangetés sociales, et qne si la royauté est tombée sous le fer k repasser de madame Dubarry, la France entière proteste par la voix de Thonneur et de la philosophie, protestation terrible et retentissante dont les échos roulent encore sur les débris de T ancien monde.
Avec une société nouvelle, îl fallait un esprit nouveau. Aux salons qui se rouvraient avec* une grâce adolescente et matinale, avec un parfum du meilleur temps^ incombait la mission de refaire la société française dans sa ferveur d'autrefois et dans les idées Biodemes. La tentative était difficile, cependant elle ftit merveilleusement tentée par madame de Duras: Cette femme est une
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dite dans rhistoire du beau langage, du style et du ton; elle «it un ascendant ingénieux et puissant «ur ses contemporains; son salon fot une lumière. Tout auprès de madame de Duias se place madame Giniot, qui apporta, de Tarrière-saison du demiar siècle, robservation philosophique, Tacoent Toltairien et la sympathie léYolutionnaire.
Mademoiselle Pauline de lleulan eut une grande influence sur son temps atant de changer de nom : elle a^ait connu MM. de Rulhière, de Gondoroet, Qiampfort, de Vaines, Suard, Ck>llé et Morellet; aussi avait-elle tous leurs sentiments, toutes leurs idées, sans leur froideur géométrique. Heureusement quelqu'un vint y souffler de la passion et de la poésie. De ce jour, madame Guizot prit une physionomie nouvelle : elle fut gagnée d*une ferveur religieuse trèsintense, parce qu'elle était le fruit d'un amour passionné pour M. Guizot, protestant rationnel qui ne vit jamais que de la politique dans un culte. Gomme madame de Lamar-
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line, madame Guizot changea les dieux de sa famille contre les dieux dé son mari ; puis, séduite par tous les charmes de sa philosophie, elle écrivit sur Téducation des femmes quelques pages nouvelles, les meilleures qui se lisent encore d'elle. Puis, altérée par une sensibilité nerveuse, fruit d*un mariage d*arrière-saison, elle mourut en lisant un sermon de Bossuet sur l'immortalité de Tàme. Madame Guizot, avec tous ces sérieux agréments, restera longtemps dans les galeries de la société française comme le plus beau type de la femme « distinguée. •
Cependant voici madame de Rémusat qui veut la supplanter dans son cadre. Tout auprès, brille une éclatante lumière. Par ses rayons puissants en étendue, elle touche à Tancienne société et enveloppe la nouvelle. C'est madame Récamîer. Elle fut rône au milieu de la cour la plus élégante et la plus savante que jamais on ait vue en France. Malgré tous les pèlerinages forcés
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qu'elle dut eQUe|NPcaEMlj«t Mn iniimce Be baÂssa paa» el on iMNiTÛt dbm que» qHind ^e partait, eile empcnriait anree cUe k so»
ciété firançaise* Le canetère de madame Récamier a été tant de Uâs vpferéâè^ avec une admiration al ingémeaie et si touchante, qu'il aenit péniUe anjonrdlNÉ d'apporter uie négatio» dans ce coanvi d'élogea^ Gependast^ dans mademoiseèle Juliette Benïaard , on letrouTO » sous la distinctîaft la ph» modemet un aeeent précieux quek{tte£fâs^ el si apparent, qu'il perce daus |»«9t]«e toute sa coirrespoiidBMe à Ballanche, cet homme aimable^ ce j^ilo»
sopheiaoffisnsîf, ce Bornéo d'Acadéoûe. Si madame. Bécamier oonaerra si tongtea^»
une influenee et ub prestige, si elle sut jusqu'à sa vieillesse rénmr autour d'elle tous ceux qu'elle crayaia marqués par la gloire, die le dut à la freililé de sod cobaMrce, à l'agrémeat deson caraetère et aax lèves to^ours laswifniaM de sesamns. Elle fit ua aiaauft de sa beauté, et» dans l'éeo-
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dft ses charmes (si on peut parler iy, ette sut toujours jeter une lueur de libéralité ou d'espérance. Puis, quand eHe «ut subjugué ses adortteuis par les attraits de l'esprît et du cœur, elle demeura vrai> ment maîtresse de son temps. Voilà pourquoi la société française gardera longtemps le mm de madsune Réeamier. Ce nom-là s*est €«lrehcé ft toutes les couronnes du xix»
siècle; il en a ehanné toutes les gloires, et il dMrmera Tayenir.
Aux beaux jours de madame Récamier, eependant, yîrait une femme que le nom de son mari «M dû» à lui seul, sauTor de la scditude. La vicomtesse de Chateaubriand «nbla ne pas s'apercevoir des tendresses de son nari pour la nohle abbesse de T Abbayeaux*Boîs. Au contraire, une gmnde amitié les unit, et, sans essayer une rivalité qui eût été peut-être heureuse pour le- siècle, eHe se plaît à s*elRtcer dans madame Récasuer, et, des endroits les plus éloignés, elle hri KGommande ses ai^ires et surtout ses
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pauvres. C'est que madame de Chateaubriand était d'une charité et d'une piété ezem> plaire. D'une santé toujours chancelante, elle n'était presque pas de ce monde. Elle ne sut pas, comme madame de Lamartine, si frêle aussi, hélas! commander à ses or»
ganes par son âme, diriger son corps par sa volonté. Elle n'eut vraiment qu'un souci réel, mais aussi il était admirable et touchant : c J'apprends chaque jour de vos bontés nouvelles pour l'infirmerie. Il parait, madame, que le bon Dieu ne veut pas que cette œuvre tombe, puisqu'elle est remise entre vos mains charitables. Notre pauvre sœur Rosalie est bien heureuse de vous avoir trouvée, déjà si accoutumée à vous, elle qui redoutait tant les nouvelles figures. J'espère, cependant, que l'on songera bientôt à vous relever de soins qui doivent être trèsfatigants pour vous, et que Ms^ l'archevêque ne tardera pas à administrer cet établissement sous un autre nom que le mien. »
Cette infirmerie de madame la vicomtesse
de Chateaubriand rappelle le réfectoire de madame Victor Hugo.
Tous ceux qui connaissent Hauteyille- House l'ont vu ce réfectoire des pauvres, ou plutôt ce salon des malheureux. Voilà même quelques jours, le poète de la Légen$/B des sièdea a publié ses dessins, des caprices de plume et de crayon, avec Taccent de son lier génie, pour acheter des étrennes à ses protégés. Madame Victor Hugo, emportée dans un terrible orage, par le même tourbillon qui emportait Taigle et les aiglons, a . donné à l'étranger la mesure de Tesprit national. A Jersey et à Guemesey, elle a rassemblé les débris épars de son salon, où se coudoient les proscrits de la France et les hommes libres de T Angleterre! Aussi la société française lui devra-t-elle de la gratitude pour cette élégance, cette politesse, cette distinction, ce charme qui rapprochent deux peuples, deux caractères, les font s'aimer et se comprendre. Les soirées de madame Victor Hugo, à Paris^ avaient
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une nrtovité smtosl filtéraîre; dles étaient moins calmes que c^ks que maéanie dé LamaartinedoDMHtaion. A la place Royale, on ne voyait que des courages héroSqoes dans leur jeiOKsee, sodadiem dans leurs espérances. Celui qui entraôt dans ces salons devenait incessamment oonspiratenr. II cons{Hrail contre les procédés littéraires de la vieille école, contre les écrivains chauvins du {M*emi«r .empire, contre les sentiments d^étiquette et la poésie de conven> tion; il conspirait pour la noblesse dans Tart et le beau dans la vie. Madame Victor Hugo sa^^ les retenir et les serrer en colonne, toiss ce» beaux jeunes gens. Par sa beauté et sa vaîHance, elle éuit la Glorinde du romantisme naissant. Mais ce n*est pas ici rheure de dire Finfluence de madame Victor Hugo sur son siècle; cependant, on est saisi d'admupation à la vue de cette femme, aussi poissante et robuste que madame de Lamartine était £réle, passant lès océans par les temps les plus noirs, abor-
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daat en France sur les plages les plus tiHHnpeuses et charmaat toujours les mers; elle n*a prar des tanpéies, «t c*est biieu Fange de la famille proscrite «t du géûe.
AoiNrès de ees femmes célèbres vient d*eB surgir UBC autre, qui, des coins obscurs d*un cercle modeste et personnel s'est presque élevée à la hauteur dé ^histoire. Cependant madame SwetchÎBe n'eut vérUablement pas d'influence sur la société contemporaine ; le nombre des gais qui lui faisaient la cour était â restreint qu'on ne peut guère lui accorder d'importance que sur une petite coterie, ^ dans une petite chapelle. Madame Swetchine n'avait pas ce qui feit la politesse et r^gance cosmopolites; sous l'accent feaaçais, on retrouvait l'accent russe. 11 y avait une certaine fierté diez elle qui n'est plus guère dans leshabitudes du grand monde, puis elle se faisait gloire d'être iatolérante, et son historien, M. de Falloux, raconte alcurs, sur sa foi, toute sorte d'histoires. Cependant entre nadane Swetchine et madame de La-
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mutine, il y a^aiit an point de rapprochement aussi délicat que réel : toutes deox étaient des néophytes dans le catholicisme. Elles s^étaient converties dans des circonstances presque identiques. Elles étaient toutes deux chrétiennes et dévorées de ferveur. Elles furent jetées dans un centre aristocratique et autoritaire à leur entrée dans le siècle, toutes deux eurent le culte des arts ; mais madame de Lamartine eut seule le respect et la religion des idées. Madame Swetcbine a grandi tout d'un coup, c'est une plante fleurie en serre chaude, avec une sève factice, et qui n*a pas de vie, mais si nous étudions de près ce caractère étrange et transplanté, nous retrouverons le souci humain, le souci et la gloire dans sa flamme la plus vive; madame Swetchine meurt en pleine connaissance, et quelques minutes aupai'avant, elle se fait apporter sa correspondance, ses notes, ses manuscrits les plus précieux, elle assemble son cénacle pour le bénir. 11 y a dans ce départ du monde pour Tétemité quelque
chose qui sent Fétiquette. Madame Swet* chine comptait bien sur une oraison funèbre; elle savait bien que le P. Lacordaire ne pourait pas la laisser partir sans chanter un cantique, parce qu'avec elle s'éteignait le dernier reflet d'une société morte, parce qu'avec elle s'éclipsait ce météore d'élégance française et de fierté moscovite, que le comte de Haistre n'avait pu fixer sans être ébloui.
Cette femme avait beaucoup connu à Saint-Pétersbourg l'auteur du livre du Pape, et, dans son commerce avec cet esprit tout d'une pièce, elle avait trouvé un confirroatif à son orgueil et à son intolérance. Aussi ne se corrigea- 1- elle pas à Paris, parce qu'à la mort du maître, elle rencontra ses disciples qui avaient toute son austérité fougueuse sans l'ombre de son génie. M. de Lamartine un jour, traita le comte de Maistre sous ce côté tout humain. Sitôt que madame de Sweichine eut parcouru les pages du Cours familier de littérature qui rabaissaient juste-
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ment Tidéad dn droit divin, elle â'emj^resn d'écrire à madame de LamarUne, avec «me plume trempée dans Tesseace de rose mêlée d'un grain de fiel : « Quoique je sois de ceox qui se mettent le plus en garde contre Fidi^è» trie du génie, je suis oUigée de feconnatlre à M> de LamarUne une immense puissanoe pour me faire du mal ou du bien. » Ge sont mille petits billets du genre de oelui-ci qui ont fait canoniser madame deSwetcldnB pa»
sa petite chapelle ; mais» hélasl les reliques de la sainte ne sont déjà plus que de la poussière, et quand les thuriféraires du temple seront partis, quand Tencens ne fumera plus sur l'autel, la génération prochaine ne saura rien de cette femme dont on ne -compKndra plus la renommée.
Dans cette galerie, maHam^ de Lamartine s'avance avec le prestige de son nom, toute la grandeur de son humilité; ses amis la révèlent à sa mort, sa vie jaillit de son tombeau. Elle est douce à voir, parce qu'elle se déuche seule et légère de tout ce qui l'en-
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t9W«> oonmo luia petite flem emberanée ^ réusait à percer ua bouqpoet d'arUietes odo- TM»* Ce qui rendra toujours géséreuise Iîa<flu^ce de madanae de Lamartine sur son temps» c'est reupiise beauté de sa parole» et la neutralité de son salée. Tous les soiis à peu pvès elle recevait. Ckei elle, ou y causail et on lisait» et jamais te caractère de aen cercle ne cbaugea, malgré les tr^ivers» les TÎcîssîtudes politiquea, parce qpie toujours rinteUigence et le cœur prenaient la pkee qpie larop souvent Tesprit de purti enlève dans le monde. Et ce sera le grand prestige de madame de Lamartine, dans Thistoire de le société française, d Voir su fondre, dans wi mAme cuHe* dans une même religion, dans Les némes ferveurs, tant d*élémente diiwrsi \0 dvoit divin et le droit des peuples les trî^ buns de la démocratie moderne et les dicter teur» d^autrefois. On ne voyait paecbeaeUe de préférence; elle était juste, toutes les opiniona semblaient égales à ses yeux.; elle m s^ineUnait ((ue devant le génie et le prc*
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igirès.' Aussi avait-^lle uae estime particulière pour quelques jeunes penseurs qui s'étaient ibrmés chez elle , et dont M. Dargaud, 11. Laurent Pichat, Bf. Louis Ulbach et M. Charles Alexandre avaient révélé les doctrinés'dans 1* histoire, dans le roman et dans la poésie. Nous n*avons pas à rappeler les traits de sa vie : Madame de LamarUné est une « femme supérieure. » €*est d'elle que M. Cousin eftt pu dire : < D*un esprit merveiiieux, d*un courage à toute épreuve, aussi *pure que belle, unissant en elle la grâce et la majesté, semant partout l'amour et imprimant le respect sans que Tombre d'un soupçon injurieux ait osé s'élever jusqu'à elle. Fîère jusqu'à l'orgueil envers les heureux et les puissants^ douce et compatissante aux opprimés, aux misârables, aimant la grandeur et ne mettant que la vertu au-dessus de la considération; mêlant ensemble l'intrépidité d'une héroïne et la dignité d'une grande dame; par-dessus tout chrétienne et sans bigoterie ; mais fervente
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ei même ausière, et ayant laissé après elle mie odeur de sainteté. » C'est ainsi que Ta rendue M. Staal avec son crayon délicat et exquis. L'artiste, dans son dessin, a fait un Une. La tante en est cabne et triste. L'antîUièse du premier plan est frappante. Le Golgotha se dresse, au delà des mers, visà«-Tis des montagnes de Sayoie, où la mal* son de M. Perret étincelle sous les neiges.
Puis, quand le regard a erré sur les flots, il rencontre VAlceste, qui rapporte au carreau de Saint-Point les cendres de Julia.
Âl<»s Tœil, rempli de larmes, se repose doucement sur un saule pleureur auquel M. Staal a donné Taccent d'une incomparable élégie. Madame de Lamartine se détache doucement du paysage sur un nuage tendre. C'est la rosée , symbole de sa charité, qui tombe comme la manne dans le désert.
Voilà ce que nous avons youlu^dire^ et ce que nous avons dit bien imparfaitement. C'est donc à vous tous ses amis, ses parents^ ses
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protégés, àTOus tons qui ivez eo«Ku madame Dmwmt et madame de Lamartme de parler de kiira vertiuf; et, s*il était permis de tons inspirer une pwsée, je voas inciterais à jeter sur le papier quelques seuveoirs, quelques aperçus pour consenrer, plus sincère et plus étante, Timagede cette noble femme, ie sus qu*dle n*en a pas besoin; maîspevr la société Ârançatse, dont elle fut un charme, pour le pays quelle himora, pour la religion qu'elle adora, pour sa diarité, et pour sa gloire qui détient la vôtre k tous, ce sera une joie, une eonsolatioB de savoir tout à fait sa vocation et sa vie!