Madame de Lamartine
Je suis toujours en deuil de vous, ma sainte amie l L'huile du temps n'a pu guérir mon cœur blessé, Loin de vous, ma douleur ne s'est pas endormie, Dans votre tombe git mon bonheur trépassé.
La mort, comme la mer, a donc son accalmie, Votre doux souvenir y Jlotte, ineffacé.
Ma foi s'en va vers vous sur la vôtre affermie, Mon rêve d'avenir rêve seul le passé.
Ma douleur, dans sa nuit, a toujours votre étoile. J'ai peint votre figure auguste sur ma toile, Parfumé votre front d'encens et de piété.
Dites-moi, près de vous, près de lui, revivrai-je? Dites-moi le secret de Dieu, vous reverrai-je. Comme sur terre, au ciel, dans l'immortalité?
On ne saurait trop propager le culte et le souvenir des belles âmes dans un temps où il y en a si peu.
LACORUitlRE.
Peut-être, il est trop tard pour parler encor d'elle.
Les femmes des hommes de génie sont inconnues. Elles disparaissent sous les rayons mêmes de leur gloire, ainsi que les astres invisibles le jour, sous la lumière du soleil. Comme les étoiles dans la nuit, elles ne brillent qu'après la mort.
Leurs vertus mêmes sont la cause de ces injustices, elles se cachent, elles se voilent sous Tombre du foyer, elles meurent victimes de leur modestie et de leur dévouement.
j^me jjg Lamartine n'a pas eu le malheur de tant d'épouses d'hommes de génie, M"^ de Chateaubriand, lady Byron, M"^ Carlyle, mortes de l'abandon de l'époux. Elle a été aimée, respectée par son mari; ses lettres et ses livres lont mise en lumière; pourtant sa grande àme est restée fermée comme un sanctuaire.
C'est le devoir des amis fidèles de faire connaître ces nobles inconnues. Ils n'y ont pas failli. Pendant que Chateau-
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briand, cet amant de proie, dévorait ses colombes, s'aimait et s'aimait seul, abandonnait sa femme, pendant dix ans, oubliait son existence avec une sérénité d'égoïsme incomparable, courait d'oublis en oublis, et, plus tard, ne rappelait sa femme à son foyer que pour le décorum de sa vie d'ambassadeur ou de ministre, un cœur veillait. Joubert recevait dans des lettres charmantes, spirituelles et mordantes, les confidences de M"** de Chateaubriand.
Les amies des hommes de génie ont aussi le sort de leurs femmes, témoin la comtesse Pauline de Beaumont. Mais là, aussi, les amis ont veillé. Joubert à l'amitié amoureuse, et plus tard, un amant platonique d'outre-tombe, M. Bardoux, dans un livre délicat et tragique, vengeait la suave Pauline, l'aimait à travers le passé et, à quatre-vingts années de distance, faisait revivre cette femme oubliée.
Né d'une femme au cœur tendre, à l'âme haute, fils d'une mère d'élite qui lui donna toutes les grâces intimes, il eut cette pensée exquise, dont je surpris, un jour, le secret, de porter à la tombe de Pauline de Beaumont, à Rome, un bouquet de ces bruyères de Bretagne qu'elle aimait comme un parfum de celui qu'elle avait adoré.
Joubert, l'exquis et fin rêveur, et M. Bardoux, ce frère de Joubert, eussent été dignes d'elle. Il est des parentés d'âme. Il est des êtres qui ne se rencontrent pas à temps pour le bonheur.
Le bonheur ! cette fleur éphémère et fragile, sans cesse effeuillée par la vie, vision que Dieu ne fit pas pour la terre, tout en lui donnant la plus grande et la plus belle des réalités, l'amour, la plus haute et la plus sainte, l'amitié, qui, elle, à l'abri des rafales des années, se noue plus fortement dès ici-bas, et ne se brise même plus sur une tombe.
On peut oublier le sourire d'un cher visage disparu, mais une larme qu'on a vue couler ne s'oublie jamais. Un mot, un regard, un parfum, un son de voix semblable, évoquent la
scène, l'heure, le lieu, où elle coula lentement sur un visage pâli, dans ce combat silencieux de leur patient amour et de leur invincible dévouement.
Tel m'apparaît le noble visage et le cœur immortel de M™® de Lamartine. Il fut grand, il fut haut, il fut profond, rempli de bonheur à l'aube de son amour. Il contint toutes les joies et les perdit toutes, et malgré tout , elle n'eût pas changé sa vie d'épreuves, à côté du poète, contre une autre fortune, moins brisée, mais moins haute. Elle n'eût pas donné son malheur glorieux pour un vulgaire bonheur. Elle ne perdit jamais les forces de sa fière devise : « A cœur vaillant rien d'impossible. » Elle aima dans la douleur, comme elle avait aimé dans la joie, en Italie, aux années heureuses de l'amour donné et rendu, et de la maternité radieuse.
Le génie a-t-il donc l'ombre mortelle du mancenilier? Tandis que sa cime orgueilleuse resplendit dans la lumière, a-t-il l'ombrage fatal aux êtres couchés à ses pieds .^ Gardezvous d'aimer les grands hommes, dit le monde aux femmes. Les génies sont de sublimes égoïstes. Le génie est un tyran, et la femme est sa victime. Souvenez-vous de ce récit où une femme racontait la vie d'obscure immolation de M"' Carlyle, révélait son martyre, ses admirables lettres et le repentir tardif de son tyran. Rappelez-vous Chateaubriand. Un jour Béranger, étant venu voir Chateaubriand, l'entendit dire : « Je me suis toujours ennuyé. — C'est que vous n'avez pas aimé les autres, répliqua Béranger. — Ah ! c'est bien vrai, » riposta M"'' de Chateaubriand. Il y a des génies qui ont aimé les autres. A leur mort, on les juge selon leur vie. J"ai assisté aux funérailles des deux grands génies du siècle, Chateaubriand et Lamartine. Au convoi de Chateaubriand personne n'a pleuré ; au convoi de Lamartine, il y a eu des larmes. Leurs tombeaux révèlent leur nature et leur vie contraires. René s'est isolé, au-dessus et loin de la
foule, dans sa tombe orgueilleuse, au bord de la mer. Joce- ]yn a voulu dormir au cimetière de village; dans sa tombe de famille, près de sa mère, de sa fille et de sa femme, lui si grand, près des petits !
Lamartine a eu le respect du mariage, la dignité et l'amour du foyer. Il parle sans cesse de sa femme dans ses lettres à Aymon de Virieu, comme ce bon et grand Ampère qui prouva si bien qu'un homme de génie peut être un excellent mari. Il la loue, il Taime, il l'honore. Illui consacre des poésies dans les Médilalions et les Harmonies, des pages dans les Commentaires. Si lord Byron a délaissé sa femme, sil a couru sur mer ses voyages de poésie et d'amour, Lamartine a fait le voyage en Orient avec sa femme et son enfant. Ce beau livre, le Voyage en Orient, est plein d'elle, il lui demande un récit de son pèlerinage à Jérusalem, et il place ces pages pieuses au cœur de son livre. Il lui dédie son poème domestique deJocel/n dans des strophes suaves et touchantes. Il a le secret de son âme supérieure. Il la consulte, il lui demande ses conseils, il lui confie ses œuvres. Elle a sa place dans le foyer, le génie n'étouffe pas sa voix. Elle le soutient de son âme virile dans les combats tragiques de 1848 et dans l'infortune. Elle est sans cesse au feu avec lui.
Le poème de sa vie eut des années heureuses de 1820 à 1833, de son mariage à la mort de sa fille; des années mêlées de rayons et d'ombres de 1833 à 1848 ; de malheureuses années de 1848 à 18Ô3, trois époques, dei années bleues, des années grises, des années noires. Elle n'a pas eu à les reprocher au cœur de son mari, mais à la destinée, à l'ingratitude de la France, à la fatalité des événements.
L'amitié fut sa consolatrice. L'amitié plus pure que l'amour, digne du ciel dès la terre, et, selon un beau vers d'un poète breton, Hippolyte Violeau :
L'amitié n'aura pas à se transfigurer.
L'ami qui a pénétré dans l'intimité de sa vie sait mieux que personne sa digne attitude, son âme fière et haute en face des épreuve;, sa noblesse dans les servitudes douloureuses, mais elle cachait la meilleure partie d'elle-même, sa pudeur d'âme voilait ses vertus intimes. Elle ne s'épanchait que dans sa correspondance, elle ne disait ses secrets, ses souffrances qu'à voix basse dans des lettres à un ami. Cet ami en a révélé quelques-unes dans un livre de Souvenirs qui l'ont déjà fait un peu connaître et beaucoup aimer.
Une curiosité pieuse désire la connaître davantage par un récit plus étendu de sa vie, une confidence plus abondante de ses lettres. C'est à ce désir que je viens répondre. Ce récit et ces lettres ne seront pas seuls. Des lettres de Lamartine viendront charmer le récit, se lier à la gerbe féconde delà femme, Elles feront aimer davantage le poète et sa noble campagne, et comme leurs corps couchés, côte à côte, dans le tombeau de Saint-Point, elles uniront leurs âmes dans la mort mieux encore que dans la vie.