‹ Madame de LamartineChapitre 2 sur 35 · LE LAC · texte numérisé non relu

LE LAC

Elle allait mourir, la femme adorée, l'enchanteresse du Lac, Donna del Lago, que son amant en deuil devait voiler et immortaliser sous le nom romanesque d'Elvire.

11 était venu seul, à Aix-les-Bains, au rendez-vous d'automne. On était en septembre 1817. Julie n'avait pu venir, m.ourante de la poitrine. Malade lui-même, le poète recherchait la solitude, errait au bord du lac, en son pèlerinage désolé. L'agonie de son amour commençait. Il invoquait la félicité perdue dans une poésie immortelle qui allait enivrer les jeunes femmes de son temps :

Qui de nous, Lamartine, et de notre jeunesse, Ne sait par cœur ce chant des amants adorés, Qu'un soir, au bord d'un lac, tu nous as soupiré?

Jamais l'amour n'avait chanté ainsi, jamais ainsi pleuré le vol, la fuite rapide du bonheur, la mort de l'idéale ivresse! Cette suave poésie avait jailli des eaux et des larmes, du lac et du cœur. La douleur et la nature l'avaient inspirée. Elle évoquait l'enchanteresse en des vers magiques, dans une langue inconnue à la terre. Une poésie nouvelle était née.

Et l'amante se levait à l'appel de l'amour désolé, sa voix charmait le lac, et son chant d'amour émouvait la nature, donnait une âme aux rochers, aux arbres, aux eaux.

Le Hot fat attentif.

Le lac, recueilli pour entendre, l'eau, le ciel même, faisaien silence pour écouter la barque harmonieuse. Le beau jeune homme en deuil ranimait le souvenir de la nuit d'amour. Il interrogeait la nature, lui demandait son secret, le pourquoi de cette fragilité des joies humaines et de l'éternité de la nature. Il lui demandait le retour du bonheur perdu ou, au moins, dans cette mort, son fidèle souvenir. Il appelait la sympathie des choses^ les amitiés mystérieuses des arbres, des eaux, des brises, des parfums, des étoiles, les lacrymce rerum. Il conviait toute la nature à perpétuer ce souvenir d'amour.

Jamais la poésie n'avait ainsi uni la nature à l'amour, dans un hymen de vie.

Dans la poésie antique, sauf dans Virgile, la nature restait indifférente, elle laissait les amants s'aimer, sans vibrer à leur voix. Elle n'avait pas d'âme. Ici l'enchanteur lui donnait un cœur.

La poésie de ce nouveau poète jaillissait du cœur ; elle naissait d'une félicité et d'une douleur, c'était une poésie vécue. L'amour le faisait poète, un soir, au bord d'un lac. Il en sera ainsi de toutes ses poésies; elles sortiront des entrailles, elles seront filles de sa vie. Le poète aura aimé, pleuré, prié, avant de chanter. Comme l'a dit un nouveau saint Jean, Henri Perreyve, dans son ineffable livre : la Journée des malades, « Ce dont il parle a été souffer t avant d'être écrit. »

Le lac est la grande source d'où sortira la poésie de Lamartine et du dix-neuvième siècle. Quel bonheur d'ins-

piration avait donc ce jeune génie de trouver un art spontané, de créer, à vingt-sept ans, la plus belle poésie de l'amour et de la douleur humaine 1 Cette poésie est une musique, les vers harmonieux coulent comme les eaux du lac, sous les clartés de la lune, passent, en rythmant leur large cadence, et les strophes laissent tomber le court vers final comme les gouttes d'eau des rames.

Tout dise : ils ont aimé !

Il est malvenu de parler d'art sous l'émotion de cet amour en deuil. Aussi bien cette poésie porte son art en elle-même. Son style, fils de la grâce, éclôt d'une sève mystérieuse, épanouit son calice avec ses couleurs et ses parfums. Ses images si belles naissent en harmonie avec la scène, elles émergent du lac dans leur fraîche beauté, comme Vénus du sein de la mer.

Rappelez-vous ces vers de la strophe d'ouverture :

Ne pourrons-nous jamais, sur l'océan des âges,

Jeter l'ancre un seul jour...

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive,

Il coule et nous passons.

Et cette poignante question d'une éloquence si douloureuse :

Éternité, néant, passé, sombres abîmes !

Que faites-vous des jours que vous engloutissez?

Cette poésie, réputée si vague, — oui, vague comme l'infini, — elle peint la scène en quelques traits d'une couleur précise : riants coteaux, noirs sapins, rocs sauvages qui pendent sur les eaux. On reconnaît bien le lac du Bourget, les collines de Châtillon, le mont du Chat et Hautecombe, ut piclura pcesis. Elle peint et elle chante.

Cette barque du lac, n'est-ce point la barque enchantée

de Gleyre, glissant sur le fleuve, au crépuscule, passant devant le poète mélancolique, assis sur la rive, les yeux sur l'Amour enfant aux roses effeuillées sur l'eau, et sur le groupe des jeunes femmes suaves, la tête inclinée ou levée au ciel, chantant aux accords de la barque harmonieuse et pleurant les illusions perdues?

Le Lac, perfection inespérée comme dit Sainte-Beuve, est la poésie centrale des Méditations. Toutes se groupent autour de ses eaux et s'y baignent. Les unes s'étendent dans leur grâce, comme ses rives; les autres s'élèvent dans leur hauteur, comme les montagnes du lac.

"Voilà cette symphonie des M^'ii(7fl/;ons. Pour être nées sans effort, ellessontcomposéesavecunart profond, ungoût poétique exquis. Le poète était à lui-même son meilleur critique. Il me disait un jour : « Si j'avais suivi les conseils de mes amis, il ne serait pas resté une seule Mt^t/i'/a/Zo/i debout. »

Elles ont la pureté de l'art grec, groupées dans un ordre harmonieux, comme les Muses. Poésie et musique à la fois, elle a trouvé des paroles pour ces impressions, ces sensations, ces accents, ces soupirs sans paroles, tout ce monde flottant que la musique seule faisait vibrer. Sa poésie a les brises mystérieuses de la musique de Weber.

Elle allait charmer les femmes, elle allait, par la confidence d'un ami du poète, faire naître un amour dans une jeune fille anglaise, venue près de là, sur une colline de Chambéry. Cette poésie enchanteresse allait enivrer un cœur pour le poète inconnu.

En décembre, la malade bien-aimée mourait à Paris, loin de son amant. Elle finissait avec l'année. L'ami fidèle, Aymon de "Virieu, avait été témoin de l'agonie et de la mort. Ce ne fut pas lui, mais bien M. Amédée de Parseval, l'ami aux missions douloureuses, qui vint à Milly, porter la nouvelle funèbre à son ami, le dernier adieu et le crucifix baisé par la femme adorée :

Toi que j'ai recueilli sur sa bouche expirante, Avec son dernier souffle et son dernier adieu ; Symbole deux fois saint, don d'une main mourante^ Image de mon Dieu!

Il tomba foudroyé de douleur. La folie du désespoir l'emporta loin de Milly. Il erra, trois jours et trois nuits, dans les bois, sa blessure au cœur. En guérit-il jamais?

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