ÉPILOGUE
Comme chaque année, à la saison dss souvenirs, vingt et un ans après ce deuil, un soir d octobre, je montai au château de Saint-Point. Je traversais le village désert, et gravis un sentier rocheux tout S3mé de pierres biisées, les yeux levés vers un monument funéraire, posé au seuil du parc et du cimetière, entouré d'un cloître aux arcades gothiques, aux chapiteaux ornés d'emblèmes et d'oisejux funèbres, une chapelle à l'arceau ogival, où brillait, en caractères de bronze, cette inscription radieuse :
Speravit anima mea. I
Dans le clair-obscur de la chapelle, un autel de pierre blanche rayonnait, paré de couronnes d'immortelles suspendues aux murs, et de vases de fleurs. Au-dessus dj l'autel, un tableau de la Vierge et de l'enfant Jésus rappelait la fille et la mère. A côté s'élançait une palme d'Orient en l'honneur de ceux qui dormaient là. Sous la pierre du sé^ pulcre, au fond du caveau, reposaient cinq cercueils étendus côte à côte, dans les ténèbres, une mère, une enfant, une femme, un grand homme, une servante, dans l'égalité fraternelle du tombeau.
Au pied de l'autel, sur un lit de pierre, une statue de femme couchée, reposait, la tète serrée dans les plis d'un
voile, le corps amaigri, sous une robe aux plis de linceul, la main gauche posée sur le cœur qui avait tant battu d'amour et de douleur dans la vie, la main droite le long du corps, étendue à la fois vers celles qui l'avaient devancée au tombeau et vers celui qu'elle attendait. Par son costume funéraire, elle semblait une religieuse, comme elle le fut dans la vie. Elle dormait recueillie dans la paix de la tombe et le rêve des espérances immortelles.
Une main amie, celle du pieux statuaire, Adam Salomon, avait écrit cette touchante épitaphe : « Il est plus doux de s'associer aux douleurs des grands hommes qu'à leurs gloires ; leur deuil n'appartient qu'à ceux qui les aiment, leurs gloires appartiennent à tous. »
A l'entour de la chapelle, dans le petit jardin circulaire du cloître, des fleurs ouvraient leurs corolles à la rosée du soir et du matin, toujours fraîches comme le souvenir. Une main pieuse les avait semées là. Au-dessus de la chapelle, des cytises, des tilleuls, des sycomores aux feuilles dorées étendaient leur auréole sur les morts.
Deux cyprès debout, aux angles de la chapelle, dont les pèlerins aimaient cueillir des branches, n'y étaient plus. Étaient-ils morts aussi ? ou les avait-on enlevés, ces arbres de deuil, pour ne plus laisser que les fleurs de l'espérance ?
Auprès s'étendait la vieille église basse, d'où montait son clocher roman jauni par le temps ; sur les parois du bas côté, des arbustes avaient poussé entre les pierres mousseuses du toit humide. Un vieux noyer incliné comme un ancêtre, qui ombrageait les tombes à fleur de sol dans ce cimetière rocheux, avait été abattu par le vandalisme avide d'un conseil municipal. On avait fauché l'ombre des morts.
Après un long regard de tristesse au tombeau, après une station, un souvenir, une prière aux morts couchés là, j'entrai dans l'enclos.
Par la clairière, m'apparut le vieux château aux tours -massives, ceint de sa galerie aux trèfles gothiques, recueilli au crépuscule sous le silence et la tristesse, le parc paisible, les paons, les oiseaux domestiques errant sur le gazon des pelouses, autour de la maison restée douce à tous les êtres. Je suivis une allée ombreuse aux feuilles mortes gisantes, rejetées sous les arbres, j'arrivai dans la cour muette du château.
Partout des plantes, des fleurs montaient comme un rideau mouvant devant les murs; les corbeilles de fleurs d'automne abondaient.
D'un bassin créé par M"* Valentine, un jet d'eau jaillissait et colorait ses gerbes blanches, irisées d'un arc-en-ciel, aux lueurs du soleil couchant ; image de la source vive du cœur de la fille adoptive qui entretenait la fraîche mémoire des morts.
Partout, on sentait un soin pieux, un culte de femme, nulle trace d'abandon. Mais un changement s'était accompli. Le grand silence de la mort enveloppait la maison. Plus d'aboiements joyeux à la venue des amis ! Les pauvres chiens de Lamartine étaient morts comme leurs maîtres. Les nouveaux ne me connaissaient pas.
Nulle figure ne souriait aux fenêtres. Seule, image de vie, une fumée bleue montait des cheminées, dans l'air calme du soir. Une âme hospitalière veillait encore, un cœur de femme, comme autrefois ; le foyer avait toujours sa flamme.
Le salon avait gardé la teinte pâle, le charme recueilli du passé. Le piano de M""* de Lamartine, fermé et muet depuis longtemps, n'y était plus. La grande cage d'oiseaux chanteurs avait disparu. Mon amie, la pauvre et charmante perruche, si joyeuse à mon retour, était morte. Les levrettes avaient suivi leur grand ami à la tombe.
Après le repas recueilli, on remonta au salon. Je regar-
dais tristement les places vides du grand hospitalier, de sa noble femme, de ses sœurs, de ses amis; les portraits qui semblaient s'animer sous mes regards. Une main de femme avait restauré, rajeuni les vieux meubles, paré la simplicité austère du foyer, fîsuri le salon pour honorer les morts.
Je regardais au fond de la bibliothèque rayonner le buste de d'Orsay, le poète et le héros, dépouillé de son voile, entouré de fleurs. J'y voyais l'image de la justice prochaine. Je voyais par un pressentiment du cœur, Lamartine se lever de la tombe de l'oubli, remonter à sa vraie place, la première, apparaître enfin comme le grand poète de notre s'ècle, celui qui fut la poésie même.
« La vérité, il faut l'espérer, prévaudra du moins dans la postérité. » Cette espérance de sa femme allait s'accomplir.
Qui n'a subi le magnétisme étrange des portraits des morts? Ils semblent vous regarder, rayonner d'une vie mystérieuse. En cette soirée d'octobre, je revoyais dans son portrait, et mieux encore en moi, sa noble et grave figure. Je la voyais heureuse du retour de la justice, de l'auréole éclairant le front du génie de son plein rayonnement de gloire (i).
La veillée ne fut pas longue, selon la coutume desanciens hôtes ; chacun se retira dans sa chambre.
11 est, pour la pensée, une heure, une heure sainte.
Je veillai la nuit, sans sommeil, la nuit, l'amie des souve-
(i) En cette année 1884, la réparation commençait. Mes Souvenirs réveillaient la mémoin: >..u grand oublii. Depuis, les \o x vibrantes • de la preas^, Iss cminents et premiers critiqu.s, \iM. ue Pontmartin, Alexaiulre iJuniJS lils, tu^éae Peiletan, Barbey d'Aurevilly, A. Racot, Louis Ulbach, Jules Clareiic, Paul Bourget, Anatole France, I.. de Ronchaud, Francisque Saicty, Jules L'.inaître, Edmond Biré, Brunetière, Alphonse Karr, l dinond Jexier, — j'en p;i8e, et des meilleurs, — ont vengj Lamartine des honneurs injustes prodigués à un autre, et dit : • Il est le premier. »
nirs, où ils sa lèvent comme des étoiles. Je veillai dans la vision du passé, du château sonore vibrant de la grande voix du poète, de la voix douce de la femme, des accents de la famille et des amis, recueilli dans l'ineffable communion des morts. Je regardais, de mon lit, à travers la fenêtre, la lumière sereine des étoiles scintiller dans la paix de la nuit. La céleste et suave méditation des Étoiles me revint à la mémoire. Je la murmurai tout bas et m'arrêtai à ces vers :
Je viendrais, chaque nuit, tardif et solitaire,
Sur les monts que j'aimais briller près de la terre.
J'aimerais à glisser sous la nuit des rameaux,
A dormir sur les prés, à flotter sur les eaux,
A percer doucement le vo. le d'un nuage
Comme un r gard d'amo'jr que la pudeur ombrage.
Je visiterais l'homme, et s'il est ici-bas
Un front pensif, des yeux qui ne se ferment pas,
Une âme en diuil, un cœur qu'un poids sublime oppresse,
Répandant d-vant Dieu sa pieuse tristesse.
Un malheureux au jour dérobant ses douleurs.
Et dans le sein des nuits laissant couler ses pleurs ;
U.i génie inquiet, une active pensée.
Par un instinct trop fort, dans l'inhni lancée.
Mon rayon pénétré d'une sainte amitié.
Pour des maux trop connus prodiguant sa pitié.
Comme un secret d'amour versé dans un cœur tendre,
Sur CCS fronts inclinés se plairait à descendre.
Mi lueur fraternelle, en découlant sur eux.
Dormirait sur leur sein, sourirait à leurs yeux :
Je leur lévélerais dans la langue divine
Un mot du grand secret que le malheur devine.
Je sécherais leurs pleurs. . . .
Le divin rêve du poète semblait se réaliser. Dans l'azur sombre de la nuit, de balles étoiles paraissaient me ret^arder et caresser mes yeux de leur calme lumière. Je sentais la sympathie mystérieuse des astres et de l'àme. Ces rayons amis descendus dj ciel sur mon front, n'était-ce pas /.//, n'était-ce pas elle^ dans la transfiguration de l'autre vie, pro
longeant leur amitié par delà la mort comme leurs regards d'autrefois? N'étaient-ce pas leurs âmes, venant me révéler, dans leur langue de lumière, ce grand secret de l'immortalité que leur malheur avait deviné sur la terre r
La nuit se passa dans cette divine intimité avec les morts. Je recueillis toutes ces chères mémoires pour des livres de pieux souvenirs. J'avais vécu dans l'hospitalité des morts. Je les avais aimés, je leur devais témoignage.