‹ Madame de LamartineChapitre 29 sur 35 · LES DERNIÈRES PAROLES · texte numérisé non relu

LES DERNIÈRES PAROLES

Les douleurs sans larmes dévorent comme le feu. Je parlais un jour à Lamartine d'une grande douleur de femme. '< — Pleure-t-elle, me demanda-t-il.' — Oui, lui dis-je. — Tant mieux. » Et il m'expliqua son mot par cette profonde et saisissante image : « Les larmes sont à la douleur ce que la sueur est à la fièvre, c'est la transpiration du cœur. »

Lamartine n'avait plus de larmes. La mort de ses enfants, de ses sœurs, de sa mère, de ses amis, avait tari la source; Jes grandes épreuves intimes et publiques l'avaient brûlé comme un vent du désert.

Parmi les lettres inspirées par cette mort fatale, la meilleure, la plus émue peut-être, vint de l'exil. Le noble esprit d'Edgar Quinet avait pénétré cette grande âme. Aussi avec quel accent de respect, de piété et d'admiration, il parla d'elle dans cette lettre si belle et si haute, il unit ces deux âmes à l'heure même de la séparation.

• Genève, 24 mai i863.

« Cher illustre ami,

'( C'est hier que j'ai appris quel coup vient de vous frapper. J'ai besoin de vous dire combien je prends part à votre deuil.

'< Cette personne vénérée que vous venez de perdre me rappelait à moi-même les temps où il était permis d'espérer. Elle a joui de ses vertus et de votre gloire. Sa perte sera ressentie dans chaque famille; aucune douleur ne trouvera plus d'écho que la vôtre. Vous lui avez fait une destinée grande, magnifique, telle que son âme courageuse la souhaitait. Elle vivra avec vous dans l'avenir.

« 11 faut continuer notre œuvre telle quelle, comme si on avait une raison d'espérer.

" Adieu. Vous pouvez faire encore de grandes choses. ElU les attend de vous et vous applaudira.

« Votre très sincèrement dévoué qui s'associe, de cœur, à vos douleurs privées et publiques.

« Edgar Quinet. »

Il perdait une providence dans cette femme qui ne l'avait quitté que par la mort. Toute sa vie, à elle, avait été un long amour du génie, un dévouement toujours grandi par l'infortuns. Au milieu des ruines, son cœur vaillant était resté debout. Elle était un caractère, un cœur profond et sûr. Aux heures de ténèbres, elle l'avait éclairé, étoile fidèle, de sa douce clarté.

Elle lui avait tout donné : amour, fortune, sauf sa personnalité et sa conscience. Son testament fut un dernier témoignage de son généreux amour. Elle avait prodigué sa vie à ses amis, aux pauvres, à la famille ; cette vie avait été une incessante charité, une ascension à Dieu. On pouvait consacrer à cette noble femme le beau vers lyrique de Lamartine sur la duchesse de Broglie, une autre sainte aussi :

Un élan naturel l'emportait vers les cimes.

Ses lettres sont la confidence d'une perpétuelle ascension, l'histoire d'une âm3 religieuse au milieu du monde. La vie mondaine ne l'enivra jamais de ses fêtes, ni en Italie, ni en France, à l'heure des bonheurs et des triomphes. Avide d'intimité, cette grande âme de femme aimait le demi-jour, la causerie intérieure, le travail, l'art, la promenade dans les sentiers ombreux, les fleurs sauvages et les pensées cueillies sous les bois aux lueurs du couchant. Ses lettres révèlent, à son insu, dans sa simplicité naturelle, ses sentiments, ses méditations, ses efi'usions, ses tendresses, ses

amitiés, ses pitiés, ses larmes, ses adorations. Après un récit d'une anecdote de salon, elle passe vite, se recueille et termine souvent par une prière.

Elles ont la variété de la vie, un vivant intérêt ; tour à tour, elles parlent d'art, de peinture, de sculpture, de musique, de philosophie, de politique, de poésie, de religion, des choses du monde et des choses du ciel. C'est à ces dernières qu'elle s'arrêtait le plus. Cette figure grave qui, au premier regard, semblait froide, monotone, avait, au contraire, le charme du sourire à travers les larmes, la douceur du rayon glissant sous les ombres. Rien de banal en elle, tout était sincère, profond, pénétrant, comme son accent.

Ces lettres ont ainsi la poésie du clair-obscur. Elle excellait d'un mot à peindre un site, un paysage, à s'élever de terre au ciel.

Elle avait cette qualité rare et précieuse entre toutes, elle était droite et toujours vraie. Quand elle disait à un ami un mot du cœur, il pouvait la croire, tant elle avait l'accent de 1 a sincérité. En parlant de son cher génie, elle avait presque son éloquence. Elle sentait le prix de ce qui est grand. Elle avait tous les dons, sauf la beauté; du moins, il n'en restait plus de traces quand je la connus à l'automne de sa vie; elle avait les plus difficiles vertus dans la femme, elle pardonnait aux autres leur charme et leur triomphe, elle avait des grâces du cœur pour les jeunes femmes de ceux qu'elle aimait. Elle se résignait aux enthousiasmes des belles créatures, venues de tous les horizons du monde, comme des oiseaux du paradis, chanter leur hymne d'amour à l'Enchanteur. Elle pouvait craindre le charme de tant de beautés sur son mari, mais il lui confiait leurs lettres d'amour, il rassurait ainsi lui-même sa femme, si sa nature passionnée avait parfois des palpitations; depuis la mort de sa fille, Lamartine était tout à l'amitié et aux souvenirs.

Elle n'atteignit pas C2tte perfection d'abnégation sans efforts et sans souffrances, et, comme elle me l'écrivait, dans une injuste sévérité pour elle, elle eut à vaincre deségoïsmes de cœur.

Voilà cette âme aimante et sainte ! Je n'ai pu relire ses lettres poignantes souvent, sans être remué jusqu'au fond de l'âme ; elles m'émeuvent davantage depuis sa mort que dans sa vie, la jeunesse ne seit pas aussi profond, elle a d'autres échos qui la distraient : il faut le soir, il faut une similitude d'âge pour tout comprendre d'une autre âme, il faut avoir passé soi-même par l'épreuve.

A cette heure de ma vie, ces lettres ont une telle flamme , qu'elles me font revivre tout le passé, il me semble la voir sortir du tombeau, reprendre sa figure humaine, me parler et me sourire encore comme autrefois.

Quel vide creuse la mort ! Je ne puis me résigner à cette peine de l'absence, à la disparition de ces deux grandes âmes de ma vie.

Je pleura dans mon ciel tant d'étoiles éteintes!

L'une eut le génie, l'autre l'amour ; toutes deux eurent la bonté, supérieure au génie, la bonté, ce génie du cœur.

Dans ces jours de ténèbres où les esprits errent comme Dante dans la forêt obscure, sans lueurs, sans idéal, sans foi, sans Dieu, où les grands hommes sont morts, où la poésie est ensevelie comme Juliette au tombeau, où les justes et les saints sont lapidés dans les cercles fangeux des âmes basses, où la patrie est traînée dans une république de boue, je me réfugie au fond du passé, j'évoque les figures augustes couchées au cercueil dans leur sérénité paisible; je vis avec les morts pour me consoler des vivants.

Je reviens à l'amie surtout, au génie qui m'aimèrent, je remue leurs lettres comme des feuilles d'automne, au murmure triste, si vibrantes au moment de la vie et si sonores

encore après la mort du souffla immortel de leur âme. J'ouvre un reliquaire plein d^s meinenlo de mes morts bien-aimés; je relis ce pieux Reinember donné par M"* Valentine, et consacré à la mémoire de M°'^ de Lamartine. Elle y a inscrit les versets sacrés, la plus digne oraison funèbre de cette noble femme de foi, d'espérance et de charité.

Speravit anima mej.

PRIEZ POUR LE UEPOS DE l'amE

DE

Marie-Anne-Elisa de LAMARTINE née BIRCH

MORTE A PARIS LE 2 1 MAI l863

t Elle a ouvert sa ma'n àTiiidigent, elle a tendu ses bras vers le pauvre. »

(Prov., ch. XXI.)

« Le pauvre peut lui dire : j'ai eu faim, vous m'avez donné à manger. J'ciais nu, vous m'avez vêtu. J'ctais malade, vous m'avez soigne. J'é.ais en prison, vous m'avez visité. »

(Saint Matthieu.)

« Là cù elle n'est plus, le pauvre g-'mit. •

(Ecclés.)

« Sa mémoire ne s'effacera pas de l'.sprit des hommes, et son nom sera honoré. •

(Ecclés.)

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