‹ Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentiqueChapitre 15 sur 43 · A M. DE MONTCHEVREUIL, A BARÈGES · texte numérisé non relu

A M. DE MONTCHEVREUIL, A BARÈGES

Autographe au château de Mornay. — Lavallée, Correspondance générale. A Fontainebleau, ce 17 septembre 1681.

Vous aurez su ce qui se passe ici et la perte de cette jolie princesse 1 : le Roi en a été touché, et je remets à vous dire ce que je sais de la douleur de Mrne de Montespan. Je crois que nous l'aurons bientôt. J'écris au prince sur la mort de sa sœur; s'il l'ignore, comme oii le dit 2, ma lettre sera perdue et ce ne sera pas un grand dommage; j'ai de la peine à comprendre pourquoi on la lui cache, car on ne doit pas craindre qu'il soit assez touché pour s'en trouver mal. Je voudrois qu'il le sût et qu'il écrivît au Roi que, connoissant l'extrême tendresse dont il honoroit Mlle de Tours, il croit devoir lui témoigner la part qu'il prend à sa douleur, outre celle qu'il sent lui-même pour la perte de sa sœur; qu'il lui demande la part qu'elle avoit dans ses bontés et qu'il l'assure qu'il fera tout ce qu'il lui sera possible pour le mériter. Il est ai6é de lui inspirer cette lettre-là tête à tête, et qu'il croie l'avoir faite tout seul.

Il est ridicule que vous soyez toujours à Barèges, et Mme de Montespan, qui se mêle de décider sur l'usage d'un remède qu'elle ne connoît pas, mériteroit que les neiges vous y assiégeassent. J'espère que l'on vous pressera bientôt de revenir, et que le conseil que je vous donne de le baigner très-peu à Bagnères arrivera trop tard. Je le souhaite de tout mon cœur, et Mme de Montchevreuil et moi avons un extrême besoin de vous; elle et moi sommes très vaporeuses; quand nous sommes malades alternativement, nous faisons des merveilles;

1 Mlle de Tours, fille du Roi et de Mmc de Montespan, venait de mourir à Bourbon, le 6 septembre 1681, âgée de sept ans. 2 C'est-à-dire si on lui veut cacher cette mort.

mais par malheur nous souffrons quelquefois en même temps, et la conversation en est moins douce. Je crois que votre absence et le voyage que nous allons faire1 lui font voir les choses tristement.

Adieu, mon cher marquis; je vous souhaite et ce cher enfant aussi; mes complimens aux honnêtes gens de chez vous, ils ne s'étendront pas bien loin. Ne plaignezvous pas très fort cette pauvre Saint-Just? Sa douleur me fait mal à imaginer.

Faites brûler la lettre que j'écris au prince, qu'il la voie ou non.

A M. D'AUBIGiNÉ.

Collection de S. M. le Roi de Hollande.

A Fontainebleau, ce 27 septembre (1G81).

Vous ne saurez jamais les peines que j'ai eues pour votre affaire ni les difficultés que j'y ai trouvées: M. Legois ne sera point chef de mon conseil. Du reste, je suis trop bien récompensée de vous avoir fait plaisir et de songer que vous toucherez cent huit mille livres2. Vous ne pourriez mieux faire que d'acheter une terre en Poitou ou aux environs de Cognac; elles vont s'y donner par la désertion des huguenots. Pour votre voyage de Paris, (''est une affaire de rien et que vous ne devez pas manquer. Il est impossible que vous vous portiez bien après ce que nous avons vu. J'ai donné votre ordonnance à M. Berthelot. Je voudrois pour l'affaire que je viens de faire pour vous que vous me permissiez d'eni-

1 A Strasbourg.

2 C'est-à-dire une somme de 18 000 livres par an, imposée en laveur de d'Àubigné aux fermiers généraux pendanl un bail de six aimées qu'ils venaient de consentir avec le Roi. De telles occasions donnaient lieu publiquement à des gratifications royales.

134 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

ployer les cent pistoles que je vous dois en habits pour Mmed'Aubigné.

J'ai bien de la joie de la conversion de M. de Vaux; je vous prie de lui en faire mes complimens. Poignette est bonne catholique; M. de Marmande l'est aussi; M. de Souche fit abjuration il y a deux jours ; on ne voit que moi dans les églises conduisant quelque huguenot. Ne soyez point en peine de ma santé, elle est souvent délicate, mais je n'ai jamais de vraie maladie.

Nous partons mardi ; on dit aujourd'hui que c'est pour Metz; vous savez avec quelle tranquillité je me dispose aux voyages ; j'ai mon équipage tout prêt et j'espère qu'il ira gaiement ; je serois bien aise que vous vinssiez chez Turbier pendant notre absence.

Adieu, personne ne songe à vous brouiller avec moi ni ne pourroit en venir à bout. Mme d'Aubigné ne m'écrit guère; je l'embrasse de tout mon cœur.

A M. D'AUBIGNÉ

Collection de S. M. le Roi de Hollande.

Au Pont-de-Mousson, le jour de la Toussaint (1681).

Je ne suis point surprise que vous ayez commencé par manger les dix-huit mille livres que vous devez toucher à la fin de l'année, mais je le suis que vous croyiez que les fermiers généraux vous doivent payer par avance : c'est ce qu'ils ne feront pas, et vous ne devriez point le désirer. Cette affaire ici est grande et ne vous mettra pas plus à votre aise que vous n'étiez. Je suis au désespoir de vous dire des choses désagréables; mais comment puis-je être sincère et m'en empêcher? Il me semble qu'après ce que je viens de faire pour vous, on ne peut dire de longtemps que vous soyez brouillé avec moi; on

ne le croit pas à la cour, où ce qui s'est passé à Fontainebleau a fait grand bruit : il a fallu une bonté bien grande au Roi pour passer par-dessus toutes les difficultés qui naissoient à tout moment dans votre affaire. Il n'ordonneroit assurément pas à ces messieurs de vous payer par avance, et il seroit bien étonné de vous voir demander un bienfait avec l'empressement et le chagrin dont on peut exiger une dette. Je ne puis donc en cette occasion que prier M. Brunet, comme mon ami particulier, de vous faire plaisir s'il le peut; mais vous allez si loin sur la dépense que je crains que la somme entière ne soit dépensée, et je ne crois pas que personne vous l'avance.

Adieu, nous serons le 17 à Saint-Germain. Je vous dirai que je vous y verrois avec plaisir si je pouvois vous y voir content; mais j'avoue que mes proches sont si peu sensibles à ce que je fais, et le sont tant sur ce que je ne puis faire, que leur commerce ne me donne que du chagrin. Il ne m'empêche pas de vous aimer, et je vous en donnerai toujours toutes les marques qui me seront possibles.

Une des premières préoccupations de Mmc de Maintenon, dès qu'elle se sentit du crédit et quelque fortune, fut, avec le soin de sa famille, le zèle charitable pour élever de pauvres filles. Le souvenir des misères de sa jeunesse et un goût naturel d'éducation l'y poussaient également. Elle transporta à Rueil, en 1G82, l'établissement qu'avait formé Mme de Brinon à Montmorency, augmenta le nombre de ses pensionnaires, et y adjoignit une section d'enfants pauvres de ses terres de Maintenon. Ce sont ces dernières qu'elle désigne dans ses lettres sous le nom de Petites sœurs. Mais toutes ses vues se tournèrent bientôt exclusivement vers l'éducation des tilles de la pauvre noblesse, en même temps qu'avec sa fortune croissante elle concevait le vaste plan qu'il lui fut donné de réaliser à Sainl-Cyr.

136 LETTRES DE Mme DE MAINTENONS,

A Mme DE BRINON.

Bibliothèque nationale. Manuscrits. Fonds fr., 15 203, p. 19, et 11 675, p. 15.

Ce premier jour de l'an (1682).

Je vous donne le bonjour, madame, à votre chère cousine et à toute notre maison, et je souhaite de tout mon cœur que nous fassions tout le bien qu'il nous sera possible. Je ne puis que vous en fournir les sujets, et c'est vous qui donnez votre vie pendant que la mienne est très agréable et très inutile.

Ne nous rebutons point de nos petites sœurs ; nous serions trop heureuses si elles nous croyoient et elles seroient trop parfaites. Vous faites fort bien de faire faire leur linge chez nos pensionnaires, et pour elles il ne faut pas les laisser respirer sur le rouet ; ces gens-là ne sont capables du bien que par l'habitude, qui ne se contracte qu'avec bien du temps. Je ne dis rien devant elles dont elles se puissent prévaloir, si ce n'est qu'elles aient leur soûl de pain, et j'en charge encore votre conscience; du reste, punissez, ordonnez, vous êtes la maîtresse.

Les poires m'ont passé par les mains, et vos présens sont plus comptés que jamais, car je vais être mon maître d'hôtel : le mien fait une dépense qui m'a excité une si grande colère que je n'en ai pas dormi. Je ne veux pas thésauriser, mais je hais le désordre, et j'aime mieux nourrir MIle de Saint-Hubert que de crever mes laquais.

Vous n'aurez point le Saint-Sacrement, et c'est le Roi qui ne l'approuve pas. M. l'archevêque vouloit ôter vos croix et le chant de l'office. Je n'ai pas voulu vous le dire, de peur de vous fâcher; mais je veux que vous sachiez que je fais ce que je puis. Ce n'est pas par vengeance que je voudrois savoir des particularités sur

MIIe N.... Instruisez-vous là-dessus en attendant que je vous voie !.

Vos opéras2 seront toujours tournés en ridicule par les gens du monde ; mais ils me divertissent, et j'entre fort bien dans l'utilité dont ils sont pour les petites filles.

C'est le temps qui me manque ; je suis seule avec Mme de Montclievreuil auprès de Mme la Dauphine, et les jours sont si courts qu'effectivement je ne sais comment envoyer Mlle de Mursay. Elle n'est pas capable de mes diligences; il lui faut une fille, et pour cela que je m'en passe, et tout cela pour revenir cà la nuit; mandez-moi après tout cela si vous la voulez le jour des Rois.

Mracde Montclievreuil vient de me faire voir une lettre qui mande que sa fille la religieuse est à l'extrémité de vapeurs; je lui offre Rueil, avec votre permission, pour que nous puissions juger de son état.

Je sais les chagrins de M. Pellisson, entre nous, et nous en parlerons si je puis parvenir à vous voir.

Mme la duchesse est ici et ne peut se résoudre à la grande affaire d'amener Mme sa sœurdanscet appartement 5.

1 Ces quatre lignes manquent dans la copie qu'a suivie Lavallée. * - Mino de Brinon donnait dans le bel esprit; elle composait des pièces de théâtre qu'elle faisait, jouer aux petites filles. Mmo de Maintenon partageait ce goût; mais elle sentait ce qu'offraient de ridicule les pauvres compositions de Mmc de Brinon. — Au demeurant, Rueil suscita Saint-Cyr, et sans les opéras de Mmc de Brinon, peutêtre on n'eût pas eu Esther,

5 Ces deux lignes manquent dans la copie suivie par Lavallée. — Ces mots « M""' la duchesse » désignent Anne de Bavière, femme de Henri de Bourbon, lils du grand Condé. Sa sœur, Bénédicte Henriette, duchesse de Hanovre, veuve de Jean-Frédéric de Brunswick-Hanovre, se retira en France en 1079 avec ses Glles, et fut pensionnée de Louis XIV. Il peut s'agir ici d'une présentation à la cour un jour (Y appartement : la duchesse avait, des prétentions de rang qui étaient, mal accueillies. A la suite d'une querelle avec Mm6 de Bouillon, elle repartil en Allemagne. Voie les lettres du 24 août 1080 et du I i octobre 1002.

138 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

A M. D'AUBIGNÉ

Collection de S. M. le Roi de Hollande.

A Versailles, ce 28 mai (1682).

J'ai fait connoissance avec M. le marquis et M. l'abbé d'Aubigné de Tigny1 depuis peu; ils m'ont instruite de notre maison : c'est apprendre bien tard qui on est ; mais cela n'est jamais indifférent, et je n'ai pu voir sans plaisir une généalogie de quatre cents ans très-bien suivie par des contrats de mariage et l'endroit où nous sommes séparés. Ces messieurs m'ont appris que la terre d'Aubigné est à vendre, celle de Sainte-Jesme2, qui étoit l'aînée de la maison, et celle de la Jousselinière, dont ils sont sortis. 11 me semble que si vous aviez à faire quelque emploi de votre argent, ce seroit une chose raisonnable et agréable de rentrer dans quelqu'une de ces terres, qui seront à bon marché3. Ils prétendent que vous auriez les deux premières pour quarante mille écus. Mandez-moi si vous avez d'autres vues ou si vous voudriez que je suivisse celle-là. L'argent que vous devez

1 Le marquis et l'abbé d'Aubigné appartenaient à une très ancienne famille d'Anjou : leur parenté avec la famille de Mme de Maintenon était loin d'être prouvée. (Voir plus haut la lettre à M. de Villette, du jour de la Saint-Martin 1075, et la note.) Le marquis d'Aubigné fut tué à la bataille de Ramillies étant colonel de dragons ; il laissa un iils qui fut gouverneur de Saumur. L'abbé, dont Mme de Maintenon appréciait beaucoup la vertu et la piété, et avec lequel elle entretint de fréquents rapports et une correspondance, fut évêque de Noyon, puis archevêque de Rouen.

2 Ainsi que celle de, etc.

5 Par suite des persécutions que subissaient déjà les calvinistes dans certaines provinces. Mmc de Maintenon écrivait déjà six mois auparavant, le 2 septembre 1081, à son frère : « Tout ce que j'aurois à vous dire seroit de tourner utilement l'argent que vous allez avoir. On donne les terres en Poitou, et la désolation des huguenots en fera encore vendre : Surimeau, Saint-Pompin et plusieurs autres vont être en décret.... Vous pourriez vous établir en Poitou très agréablement. »

toucher à la fin de l'année, les vingt mille francs que j'ai à vous, et le bien de Mme d'Aubigné, qui ne sauroit être mieux remplacé, vous feroit entrer aisément en possession; car l'argent comptant n'est pas commun.

11 me semble qu'il y a longtemps que je n'ai reçu de vos nouvelles ni de celles de M,ne votre femme. Je me porte à mon ordinaire, souvent la migraine et jamais d'autres maux. Il n'y a rien de nouveau ici, si ce n'est que M. le duc du Maine a eu le gouvernement deLanguedoc par la mort de M. de Yerneuil1 dont on prend le deuil dimanche pour quelques jours. On dit que nous passerons l'hiver h Versailles, Saint-Germain n'étant pas prêt 2.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 186.

(Versailles, ce 2 juin 1G823).

Le plaisir de voir à la messe le Roi très-chrétien et très-aimable ne sauroit vous manquer, non plus que celui de la simplicité de ma chambre ; plût à Dieu qu'il y en eût autant dans mon cœur, et, sans compter ce que je n'y connois point, que je n'y découvre pas des replis qui peuvent gâter tout ce que je fais. Je suis ravie de ce

1 M. de Verneuil, fils naturel de Henri IV, était mort le 28 mai ; le duc du Maine avait été nommé aussitôt.

2 Ceci est probablement une erreur de plume : c'est Versailles qui n'est pas prêt, et c'est à Saint-Germain, en ce cas, que l'on passera l'hiver. On travaillait activement à Versailles, où le Roi n'était encore venu que pour de courts séjours. On pouvait douter en mai que les travaux lussent assez avancés. Ce l'ut précisément en cette même année 1082 que le siège de la royauté fut définitivement fixé à Versailles.

3 La copie de Versailles date celte lettre de 1680; mais Lavallée (Corrcsp. g en., t. II, p. 240) donne la date «le 1682, qui semble plus juste d'après la teneur de la lettre. L'original n'avait sans doute pas de millésime, selon L'habitude de M"" de Maintenon.

440 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

que le monde loue ce que le Roi fait. Si la Reine avoit un directeur comme vous, il n'y a point de bien qu'on ne dût espérer de l'union de la famille royale; mais on a eu toutes les peines du monde sur la médianoche * à persuader son confesseur, qui la conduit par un chemin plus propre, selon moi, à une carmélite qu'à une reine.

Vous serez le bienvenu lundi, je vous donnerai à dîner. J'ai su que l'on trouve à redire au dernier bienfait que vous avez reçu du Roi ; mais ce qui me fâche, c'est la sensibilité que vous avez eue pour ce blâme, que je crois mal fondée ; je voudrois que votre tranquillité ne fût jamais troublée et que vous fussiez aussi heureux que vous le méritez. J'ai un dessein qui roule sur vous, et dont M. le duc du Maine profiteroit : je voudrois que vous fissiez un petit extrait, recueil, je ne sais comment l'appeler, mais enfin des maximes sur les devoirs d'un prince, qui lui donnât l'idée qu'il doit avoir de la religion, et. une pratique de dévotion courte et solide pour l'emploi de ses journées.

Travaillez sur ce projet, je vous prie, tout embrouillé qu'il est, et croyez que je mérite l'amitié que vous me témoignez par tous les sentimens que j'ai pour vous.

A Mme DE BRLNON.

Bibliothèque nationale. Manuscrits. Fonds français, 15 203, p. 8.

Ce 14 décembre 1682.

Je vous prie que personne ne sache que j'irai demain dîner chez vous ; je vous prie en ma faveur que l'on fasse quelque petit régal à nos sœurs de la Charité, et que je les voie dîner en bon ordre. Vous savez que je vous ai

1 Voir plus haut, p. 44.

toujours demandé que l'on ne dérangeât rien pour moi, que l'on ne s'aperçoive pas que j'arrive. J'irai tout droit foire le catéchisme; n'y venez que quand vous n'aurez plus rien à faire, et traitez-moi en tout comme une personne de la maison. Je porterai ma poularde, que nous mangerons ensemble. J'ai la migraine aujourd'hui et j'en suis ravie, car c'est une espèce de certitude de ne l'avoir pas demain.

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