‹ Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentiqueChapitre 14 sur 43 · A M™ DE VILLETTE, A NIORT · texte numérisé non relu

A M™ DE VILLETTE, A NIORT

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 203.

Ce 25 décembre 1680.

Si vous aviez été de la même religion que M. votre mari, je vous aurois priée de m'envoyer votre fdle, et

j'aurois espéré autant de complaisance qu'en ont eu M. et Mmc de Lalaigne et M. de Caumont ; mais j'ai eu peur que Ton ne vous soupçonnât d'avoir été bien aise de me la donner et de quelque intelligence avec moi sur la religion ; voilà, ma chère cousine, ce qui m'a obligée de vous tromper, et pourvu que M. de Yillette ne soit point mal content de vous, je me démêlerai bien du reste. J'espère qu'il ne prendra pas si sérieusement l'enlèvement de M,le de Mursay, et qu'il consentira qu'elle demeure avec moi jusqu'à ce qu'elle soit en âge de dire sa volonté. Ne la plaignez point; elle se trouve fort bien ici, et je suis ravie de l'avoir; elle est jolie et aimable, et le talent que j'ai pour l'éducation des enfans sera tout employé pour elle.

Adieu, ma chère cousine, votre lettre me fait pitié, ou pour mieux dire, votre état ; mais enfin vous êtes catholique, et il est impossible que, dans votre cœur, vous ne soyez bien aise de voir vos enfans dans le chemin où je les ai mis. Votre fils ne servira plus sur mer. Je suis sensiblement touchée d'affliger mes cousines par les marques les plus essentielles que je puisse leur donner de mon amitié, car assurément je songe à leur témoigner, dans la personne de leurs enfans, la reconnoissance et la tendresse que j'ai pour elles et que j'aurai toujours, quoi qu'elles puissent faire, quand même elles viendroient à me haïr.

A M. L'ABBÉ GOBELIN

Manuscrits do Versailles. Lettres édifiantes, t. ï, p. -211

A Saint-Germain, ce 2G janvier 1681.

Si j'étois à Paris, je vous verrois souvent, car je vous avoue que l'on ne peut être ni plus touchée niplusoccupée

122 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

de votre douleur que je le suis1, et qu'il n'y a rien que je ne fisse pour la soulager. Je sais bien que votre résignation est le plus solide remède; mais s'il empêche de se plaindre et de murmurer, il n'empêche pas l'impression de la douleur, ni que le cœur se flétrisse dans une perte aussi grande que celle que nous venons de faire. Traitez-vous donc comme vous traiteriez un autre à qui vous conseilleriez la diversion, et croyez que je suis votre amie pour toujours et à toute épreuve. Plût à Dieu que ces assurances vous pussent être de quelque consolation, et que je puisse en quelque façon remplacer ce que Dieu a voulu vous ôter, et dont je vois la grandeur de la perte à tous les momens du jour.

A M. D'AUBIGNÉ

Collection de S. M. le Roi de Hollande.

A Saint-Germain, ce 2 mars (1681).

Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, tantôt par maladie, tantôt par trop d'occupation, et souvent par paresse ; vous savez qu'il y a des gens que l'on aime qui sont négligés, parce que l'on ne veut pas se contraindre pour eux. J'ai été assez languissante quelque temps avant le carnaval. M. Fagon a trouvé à propos de me faire prendre des eaux de Sainte-Reine, et je m'aperçois qu'elles me font du bien. Je ne fais point de carême, et je crois que vous ne doutez pas que je n'aie quelque soin

1 L'abbé Gobelin venait de perdre son neveu, l'abbé Le Ragois, précepteur du duc du Maine. On a publié en 1684, in-12, sous le titre d'Introduction à Vhistoire de France, un travail qu'il avait composé pour son élève, mais qu'il ne destinait sans doute pas à la publicité. Adopté par toutes les maisons d'éducation, cet ouvrage a été réimprimé un grand nombre de fois, avec des corrections et additions qui ne l'ont pas rendu meilleur.

de moi. Je jouis d'un grand repos, et Mme d'Aubigné ne travaille pas plus en tapisserie que je fais. Mme de Fontmort pourra vous dire de mes nouvelles, et la résolution que j'ai prise de ne plus voir personne. Je me suis si mal trouvée de toutes les exceptions que j'ai faites, et il étoit si difficile de les soutenir, que j'ai mieux aimé prendre le parti de faire tout égal; j'en essuierai quelques murmures, et on dira que la tète m'a tourné; mais cela est moins mauvais que les affaires que l'on mcfaisoit. On avoit parlé de quelques voyages pour ce carême; mais ils sont rompus. On doit aller passer huit jours à Saint-Cloud, et partir le lendemain de Pâques ; après cela, on reviendra ici pour se préparer à aller à Bourbon ; on partira le 28 d'avril ; la cour y séjournera tout le mois de mai, elle reviendra à Versailles au commencement de juin; on y demeurera jusqu'à la fin de juillet; on ira passer le mois d'août à Chambord, et on reviendra passer septembre à Fontainebleau. Voilà le projet de notre été, qui pourroit être renversé si on y étoit assez heureux pour voir Mme la Dauphine grosse ; Monseigneur se porte à merveille. Il y a quinze jours que Mme la duchesse de Richelieu est à Paris pour une fièvre tierce de M. son mari. Mme la maréchale de Rochefort est encore plus souvent malade que moi. Mme de Montchevreuil soutient la fatigue à merveille et a augmenté son troupeau de la plus laide fille que l'on puisse voir, qui est votre Mlle de Jarnac. Laval a triomphé dans les bals;mais elle estmalade présentement. Voilà les nouvelles de notre maison ; je n'en sais guère d'autres. Apprenez-moi celles que l'on vous mande de moi. Faites mille amitiés de ma part à Mmo d'Aubigné, et croyez que je ferai toujours pour vous tout ce qui me sera possible. Adieu.

124 LETTRES DE Mme DE MATNTENON.

A M. DE VILLETTE*

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 211. Lavallée, Correspondance générale, t. II, p. 157.

5 avril 1681.

Je viens de recevoir deux lettres de vous et je vois avec douleur que la moins douce est la dernière ; cependant je ne m'en plains point, et avec tout autre que vous j'essuierois de grandes aigreurs. Je ne me suis point trompée dans votre procédé, et quoi qu'on m'ait pu dire, j'ai soutenu que rien ne vous pourroit emporter contre moi. Je connois votre tendresse et votre raison; c'est ce qu'il faut pour recevoir ce que j'ai fait de la manière dont vous le recevez. Vous êtes trop juste pour douter du motif qui m'a fait agir ; celui qui regarde Dieu est le premier; mais s'il eût été seul, d'autres âmes étoient aussi précieuses pour lui que celles de vos enfans, et j'en aurois pu convertir qui m'auroient moins coûté; c'est donc l'amitié que j'ai toute ma vie eue pour vous qui m'a fait désirer avec ardeur de pouvoir faire quelque chose pour ce qui vous est le plus cher. Je me suis servie de votre absence comme du seul temps où j'en pouvois venir à bout; j'ai fait enlever votre fille par l'impatience de l'avoir et de l'élever à mon gré, et j'ai trompé et affligé Mme votre femme pour qu'elle ne fût jamais soupçonnée par vous, comme elle l'auroit été si je m'étois servie de tout autre moyen pour lui demander ma nièce. Voilà, mon cher cousin, mes intentions, qui sont bonnes et droites, qui ne peuvent être soupçonnées d'aucun intérêt, et que vous ne sauriez désapprouver dans le même temps qu'elles vous affligent. Comme je vous fais justice et que vos déplaisirs me touchent, faites-

1 Revenu en France au mois de mars, il avait écrit à Mme de Maintenon, dit Mme de Caylus, des lettres pleines de reproches.

la-moi aussi, et recevez avec tendresse la plus grande marque que je vous puisse donner de la mienne, puisque je fâche celui que j'aime et que j'estime, pour servir des enfans que je ne puis jamais tant aimer que lui, et qui me perdront avant que je puisse connoître s'ils seront ingrats ou non. La lettre que vous avez écrite à votre fils a fait pleurer tous les gens d'honneur et de sens à qui je l'ai montrée : elle est d'un caractère si tendre et si ferme que, quelque idée que je me fusse faite de votre procédé, il va encore plus loin; mais, pour parler comme vous, ne traitons jamais de controverse et gouvernons vos enfans de concert. Je m'en vais pour cela vous dire ce que j'en pense, afin que nos instructions soient conformes.

Votre fils a de l'esprit et du sens; il est doux, bien né, plein de bonnes intentions, hardi, ambitieux, et, en un mot, je n'ai rien vu de mauvais en lui, qu'une grande présomption; trop occupé de lui, point des autres; questionnant toujours, parlant trop, n'aimant pas la lecture, enfin tous les défauts d'un homme qui a été admiré ; je l'ai poussé là-dessus, il s'en est corrigé si promptement, que je ne le puis comprendre. Je croyois l'affliger en lui proposant l'académie, et qu'il auroit de la peine à devenir écolier après avoir été officier sur sa bonne foi, et depuis homme de cour. Cependant, c'est où je vis son bon sens, il en fut ravi, et il s'y conduit de façon que Bernardi me fait dire tous les jours qu'il n'a jamais vu de jeune homme si doux, si sage et si appliqué que lui. Nous eûmes un petit démêlé sur ce que j'exigeai qu'il ne sortit que pour venir à la cour; je sais la rigueur de cet ordre-là; mais je sais aussi que rien ne lui seroil meilleur pour ce pays-ci, et qu'il ne peut être trop sage s'il veut plaire au Roi. M. de Fourbin1 me l'a-

1 Commanda ni de la compagnie des mousquetaires du Koi ; \o jeune Mursay en l'avait partie.

120 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.

mène toutes les semaines : cela lui est bon et plus utile que d'être avec un prince du sang. Nous le laisserons à l'académie tant que vous le jugerez à propos; écrivez-lui souvent, exigez qu'il vous réponde; il écrit mal et est paresseux là-dessus, car du reste il ne l'est pas. Il est un peu crû, mais il sera petit.

Votre fille est à peu près comme lui, hors que je la trouve encore plus appliquée à se corriger et à vouloir plaire; elle a aussi les mômes défauts et se croit admirable, ne songeant qu'à sa personne ; on l'a gâtée làdessus par l'aveuglement des pères et des mères, car assurément elle n'est point belle et ne le sera pas1; du reste, j'en suis très-contente, et j'espère en faire une fille de mérite ; mais je vous conjure, mon cher cousin, que l'on ne veuille point la conduire de Poitou ni me faire des prières contre ce que je crois devoir.

Mme de Villette et Mme de Fontmort m'accablent pour qu'elle n'aille point dans un couvent, et tout cela sur ce qu'elles la croient une merveille et que la cour en seroit charmée. Elles me prient de la faire suivre mes femmes à Bourbon; en vérité, elle seroit en bonne compagnie! Je suis tout le jour dans le carrosse de M1™ la Dauphine, où elle ne peut aller; j'arrive le soir, je vais en des lieux où je ne la puis mener; elle passeroit sa vie sans rien apprendre et sans entendre une parole raisonnable. Laissez-moi faire, je vous en prie. Je prétends la traiter comme si elle étoit ma fille ; elle sera auprès de moi dans les lieux de séjour, et j'emploierai ce temps-là à lui donner de l'esprit, de la raison, de la bonne grâce. Elle sera dans un couvent pendant les voyages, et elle apprendra à prier Dieu, à travailler, à lire, à écrire, et, en

1 Si Mme de Caylus n'eut pas la beauté régulière, elle eut un charme pins précieux : « Jamais, dit Saint-Simon, un visage si spirituel, si touchant, si parlant; jamais une fraîcheur pareille; jamais tant de grâce ni plus d'esprit; jamais tant de gaîté et d'agrémens; jamais créature plus séduisante. »

un mot, ce que je ne puis lui montrer. Je l'ai mise aux Ursulines de Pontoise avec MUes de Montchevreuil, pour qu'on l'instruisit à faire sa première confession. Je croyois aller à Bourbon, mais, le voyage étant rompu, je l'enverrai quérir à la fin de ce mois que nous irons à Versailles; elle y sera toujours, et retournera dans son couvent, quand on partira pour Fontainebleau et pour Chambord. Je ne réponds point à ces dames sur elle, car je crois que vous entendrez mieux raison, et que vous comprenez mieux l'impossibilité et l'extravagance qu'il y auroit à la traîner dans des voyages où elle ne me verroit jamais, et couclieroit sur une paillasse avec mes femmes, au hasard de tomber malade et de demeurer en chemin, car la cour n'arrêteroit pas pour elle1.

Ne voulez point de mal à Mme de Fontmort, mon cher cousin, et pardonnez-lui, pour l'amour de Dieu et pour l'amour de moi, une chose qu'il étoit difficile qu'elle refusât à sa religion et à notre amitié. Elle a cru en tout cela rendre un grand service à vos enfans ; elle vous aime tendrement : achevez de tout faire de bonne grâce.

Je ne vous réponds point sur ce que vous me demandez votre fille ; jugez vous-même si je dois vous la rendre, et si, ayant fait une violence pour l'avoir, je ferois la sottise de la rendre; donnez-moi plutôt les autres par amitié pour eux, puisque aussi bien, si Dieu conserve le Roi, il n'y aura pas un huguenot dans vingt ans. Je nie chargerai de tous volontiers, et je ne crois pas pouvoir rien faire qui marque plus la tendresse que j'avois pour ma tante, qu'en faisant à ses petits-enfans le traitement que j'ai reçu d'elle.

Je ne vous ai point rendu de mauvais offices auprès du Roi, et plût à Dieu que vous n'eussiez pas pour le servir une exclusion insurmontable. Votre lits a été ma-

1 Ces sept dernières lignes manquent à la cdpie <!<^ Versailles, ci sont dans le texte de Lavallôe.

128 LETTRES DE M*e DE MAINTENON.

lade, il est mieux; votre fille est ravie de tout et m'écrit souvent. J'ai lu la lettre de Marmande '; il écrit bien mieux que son frère en toute façon ; mais je voudrois leur ôter cette manière de se tutoyer que je vois établir dans votre famille et qui n'est point noble du tout.

Adieu, mon cher cousin; mes complimens à Mme de Villette et à Mme de Saint-Hermine ; je n'écris qu'à vous et vous voyez que c'est amplement. Je crois que vous aurez été bien aise de la promotion de M. le maréchal d'Estrées2. Il me dit beaucoup de bien de vous; mais je lui dis que je le connoissois, et qu'il me feroit plus de plaisir de le dire au Roi. Je ne comprends pas pourquoi vous n'avez pas appris par moi la conversion de M. de Mursay ; je vous l'ai mandé le jour qu'il fit son abjuration à Versailles, et je ne manquerai jamais à rien de tout ce qui pourra vous marquer la tendresse, l'estime et la considération que j'ai pour vous.

A M. DE MONTCHEVREUIL, A BAREGES3.

A Versailles, ce 4 juillet 1681.

Je vois la satisfaction que vous avez de votre machine ; j'y prends part en toute façon, et j'espère que les bains tels que vous me les représentez ne sont point inutiles; ne vous rebutez point quoi que l'on vous puisse dire,

1 M. de Marmande était le second iils de M. de Villette. Celui-ci fit d'abord mine de le soustraire aux projets de conversion de Mmc de Maintenon; mais cela ne dura pas. Tout en grondant, il ne retira pas ses autres enfants, et donna Marmande, qui ne se fit pas prier.

- Jean d'Estrées, vice-amiral, avait été promu maréchal de France le 25 mars 1681.

5 Autographe conservé dans la famille de Mornay, qui descend du marquis de Montchevreuil. — M. de Montchevreuil avait été nommé gouverneur du duc du Maine, et l'on peut croire que cette nomination avait été faite à l'instigation de Mme de Maintenon. 11 avait conduit le prince aux eaux de Barèges. — Lavallée, Corr. générale.

ils ne sauroient faire de mal ; mais mettez des intervalles de deux ou trois jours avant que le prince paroisse échauffé, et, après cela, poussez votre séjour le plus loin que vous pourrez. Je ne crois point qu'il s'en trouve mal dans sa santé; Barèges a une chaleur trèsdouce, et vous devriez vous baigner régulièrement; c'est un trésor que vous n'aurez pas toujours, et vous vous repentirez de l'avoir négligé.

Les sueurs vous sont très-bonnes, et je vous réponds que vous vous en trouveriez très-bien, pourvu que vous les prissiez comme il faut, c'est-à-dire que vous vinssiez du bain vous mettre au lit sans souffrir le moindre air en passant. J'écris une grande lettre au prince. Je me suis avisée de deux nouvelles à la fin qui ne lui seroient pas indifférentes s'il pouvoit en être témoin.

Mmr la Dauphine nous fait faire une vie assez mélancolique; il y a aujourd'hui six semaines qu'elle est malade et dans un très-grand chagrin : elle ne souffre que Bessola1 et Mme de Richelieu. Mme de Montchevrcuil et moi ne paroissons pas en faveur2. J'entends dire que l'on

1 ftessola était une femme de chambre de la Dauphine qu'elle avait amenée de Bavière, et à laquelle elle témoignait une amitié extraordinaire, vivant enfermée avec elle, au grand déplaisir du Roi. Celle pauvre princesse s'abîma dans cette solitude; délaissée de tous, elle fini) par mourir de consomption.

8 M8" de Caylus explique cela. « Mme de Richelieu n'aima Mme de Maintenon que dans la mauvaise fortune et dans le repos d'une vie oisive. La vue dune faveur qu'elle croyoit mériter mieux qu'elle l'emporta sur le g oui naturel, l'estime et la recbnnoissance. La première place dans la confiance du Roi parut à ses yeux un vol qu'elle ne put pardonner à son ancienne amie; mais, désespérant d'y parvenir, elle se tourna du côlé de Mmo la Dauphine. el par des craintes, des soupçons el mille finisses idées, elle contribua ;ï l'éloignemenl «pie cette princesse eut pour le monde. Mme la Dauphine voyoil la nécessité d'être bien avec la favorite pour être bien avec le Roi son beau-père; mais, la regardant en même temps comme une personne dangereuse dont il l'ai loi i se délier, elle se détermina à la retraite, ou elle étoit naturellement portée, et ne découvrit qu'après la mort .1.' \i" de Richelieu, dans un éclaircissement qu'elle eut avecMm€ de Maintenou, la fausseté des choses qu'on lui avoit dites. »

150 LETTRES DE M»c DE MAINTENON.

va donner une gouvernante aux princesses, et que Mmes de Montespan et de Thianges ont de la peine à vivre ensemble; les disputes sont fréquentes. Mme de Montespan est grossie d'un pied depuis que vous l'avez vue; elle est étonnante. Vous savez sans doute la mort de Mine de Fontanges; elle laisse pour cent mille francs de dettes pardelà ses meubles et ses pierreries; le Roi a pris tous les effets et payera toutes les dettes. On espère aller bientôt à Fontainebleau ; le Roi en a envie, et Mme la Dauphine n'a que de très-petits accès, qui font espérer qu'ils finiront bientôt. M,le de Laval est revenue plus noire qu'elle n'étoit. La princesse de Conti embellit tous les jours1. Adieu, mon cher marquis, je suis toujours la même pour vous.

A M. DE MONTCHEVREU1L, A BARÈGES.

Autographe au château de Mornay. — Lavallée, Correspondance (jèncrale.

Fontainebleau, ce 2 septembre 1681.

Qu'il y a longtemps que je ne vous ai écrit, mon cher marquis, et que je m'ennuie de votre longue absence et de celle de mon cher mignon ! Ne revenez que lorsque Mme de Montespan l'ordonnera, mais ne le baignez plus, et très peu à Bagnères, car je me meurs de peur qu'à la fin on en fasse trop; ne vous laissez aller à aucune complaisance pour la Guttère, qui voudra vous retenir dans sa ville, et croyez qu'un bain de Bagnères, excepté celui de Sainl-Roch, échauffe plus que dix de Barèges. Vous me mandez que notre prince commence à s'ennuyer; j'en suis au désespoir, car je ne puis lui savoir les moindres peines sans souffrir pour le moins autant. Quand on vous verra résolu à ne le plus baigner, on vous fera revenir

1 Elle était, dit Mn,c de Caylus, agréable comme sa mère Mmc de la Yallière avec la taille et l'air du Roi son père.

bien vite : il est impossible que l'on n'ait pas impatience de le voir.

Vous êtes bien à plaindre si vous avez dans vos montagnes le chaud que nous sentons clans les roches de Fontainebleau ; pour moi, j'en suis désespérée. Le Roi ne va pas à la chasse, parce qu'on ne peut soutenir les rayons du soleil ; mais on s'enferme tous les jours pour la comédie, où l'on dit que l'on meurt. Mme de Tbianges prend le soin souvent d'orner un échafaud de toute la beauté que fournit sa famille ; on y môle quelques étrangers qui ne servent qu'à faire voir l'avantage que le sang de Mortemart emporte sur ce qu'il y a de plus beau ici. On dit que Mme de Montespan a souvent des vapeurs ; je ne l'ai rencontrée qu'une fois depuis un mois. Toutes choses sont comme vous les avez laissées. Mme de Montchevreuil et moi nous nous voyons souvent; elle est assez bien présentement pour le corps et pour l'esprit; je suis mieux aussi de mes vapeurs, et si je vous avois à dîner, je me trouverois fort contente.

Adieu. Mes complimens à mon petit duc ; je l'aime toujours : dites-lui qu'il me fera mourir de douleur s'il trompe les espérances que le Roi a sur son mérite. 11 n'a pas de grand ragoût en tout ce qui l'environne l : plût à Dieu que notre prince le pût consoler de tout ce qui manque aux autres, et qu'il le trouvât son fils en toutes façons. Il me semble qu'il a du courage, de la gloire, et un désir d'être estimé qui est la source du mérite. Inspirez-lui bien, je vous conjure, de vouloir être au-dessus de tout ce qu'il voitpàr les bonnes qualités, en même temps qu'il leur cédera par la naissance ou, pour mieux dire, parce qu'il osl le plus jeune. Adieu, mou cher marquis, mes complimens à M. de Court et à M. de la Porte ; pour vous, je crois que vous n'en voulez point.

1 C'est-à-dire dans sa famille légitime. Le Dauphin était homme fort médiocre.

132 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

Page 1