A M- DE BR1N0N
Bibliothèque nationale. Manuscrits. Fonds français, 15 202, fol. 20.
(Février 1G83.)
Le Roi donna hier une pension de deux mille francs à Mllc de Scudéry. Vous y prenez trop d'intérêt pour n'en être pas avertie des premières. Je vous prie d'en faire mon compliment à ma sœur Lefèvre2.
Manette est chez Mnie de Montchevreuil depuis deux jours ; elle commence à s'accoutumer.
1 Elle avait douze ans.
2 Mmc de Sévigné écrivait ainsi cette nouvelle au comte de Guitaut : « Vous savez comme le Roi a donné deux mille livres de pension à Mlle de Scudéry. C'est par un billet de Mme de Maintenon qu'elle apprit cette bonne nouvelle. Elle fut remercier Sa Majesté un jour d'appartement, et elle fut reçue en toute perfection. C'étoit une affaire que de recevoir cette merveilleuse muse : le Roi lui parla et l'embrassa pour l'empêcher d'embrasser ses genoux. Toute cette petite conversation fut d'une justesse admirable; Mme de Maintenon étoit l'interprète. Tout le Parnasse est en émotion pour remercier et le héros et l'héroïne. » (5 mars 1683.)
En entrant chez moi, je trouve dans mon antichambre Ml!e de Rivière chargée de présens qui ne me font que de la peine, haïssant for! à recevoir de ceux à qui je ne puis faire plaisir. J'étois lasse de la matinée, que j'avois passée chez Mme la Dauphinc, et il étoit l'heure du dîner, ma chambre pleine de gens qui m'attendoient. Ainsi je ne pus l'entretenir; je lui envoyai Mlle de Mursay pour la mener dans sa chambre, comptant qu'elle dîneroit avec mes femmes; elle me manda qu'elle s'en iroit dès qu'elle m'auroit parlé ; je lui fis demander si elle avoit quelque chose à me dire, elle répondit que non et s'en alla; ainsi je n'eus point à la coucher. Votre bonté et le séjour de la campagne vous fait croire que c'est une chose qui ne se peut refuser que l'hospitalité ; cependant ces manières-là ne sont ni du goût ni de la coutume de ce pays-ci; on n'y a ni place ni lits de reste, et ce que j'ai de meubles chez moi est pour mes neveux, qui vont et viennent. Ainsi il faut du moins que les personnes que je voudrois excepter m'avertissent, pour qu'on ne se trouve point trop de gens à la fois.
J'attends le porteur d'eau de Ruelles, pour voir s'il m'apportera quelque chose où il faille répondre.
A Mme DE BRI3SON.
Bibliothèque nationale. Manuscrits. Fonds français, 15203, p. 5G.
(Mars 1683).
Voilà le premier médecin de la Reine et le plus habile qui soit en France1 qui marche pour Jaquette ; servez-vous de L'occasion cl prenez ses avis, qui, joints à votre lion sens. vous feront bien gouverner nos enfuis. Je semis d'avis
1 Fagon avait soigna le due du Maine; Mma de Maintenon professa toujours pour lui une sincère estime. Il devint médecin du Roi.
144 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.
que vous meublassiez cette chambre que vous vous êtes réservée chez le jardinier; il y faudroit mettre deux lits avec des pavillons pour les plus malades, et commencer par y envoyer Jaquette. La jardinière seroit peut-être bien aise de gagner ce que vous donneriez, et il faudroit faire un marché une fois pour toutes, afin de n'avoir à compter que les journées, et la servante du logis porteroit leur nourriture. Vous avez raison de croire que nos anges se communiquent, car vous me répondîtes à ma dernière lettre une heure après que je l'eus écrite, et sept ou huit avant que je l'eusse fait partir.
Les provisions données à Andrée, les bardes des pensionnaires visitées, et en un mot tout ce qui se passe là-dessus me fait un très-grand plaisir. Je suis flattée autant que je le dois de penser comme vous, et je n'aimerois pas tant de vous voir agir par déférence. Prenons courage, élevons des enfans qui multiplieront après nous votre bonne éducation. Il ne me reste plus à vous demander que de ne rien troubler quand j'arrive, et que je me range aux occupations des autres plutôt que de leur faire quitter les leurs. Voilà un tablier pour Andrée, que je vous prie de lui donner de ma part.
J'ai lu la moitié de ce que vous m'avez envoyé pour Mlle de Mursay : cela est digne de vous, et fort au-dessus d'elle. Je tiendrai la main pour qu'elle le lise souvent. Dieu veuille qu'elle profite de son bonheur! Vous l'aurez trois semaines de suite ; j'espère quelque chose de ce temps-là. J'ai parlé encore aujourd'hui à M. Félix l : il ne veut traiter Mlle de la Kartejoire qu'au mois d'avril.
Non-seulement j'approuve que mes pauvres assistent au catéchisme, mais je voudrois de tout mon cœur arriver ces jours-là.
Mes complimens, je vous prie, à Mme de Saint-Pierre;
1 Premier chirurgien du Roi.
l'économie qu'elle a établie sur mes petites filles m'en fera ajouter deux après Pâques, et ce seront les siennes, puisqu'elles subsisteront de l'épargne qu'elle fait sur les autres. Dressons Andrée pour nous soulager là-dessus, afin que nous puissions faire des merveilles de nos pensionnaires. M. l'abbé Gobelin est ravi, édifié et engoué de notre communauté. J'ai bien envie de vous voir làdessus. Adieu, ma très-chère, je vous aime de tout mon cœur.
Louis XIV fit au printemps de cette année 1685 une visite vraiment triomphale à ses nouvelles provinces, la Franche- Comté et l'Alsace. La Reine, qui devait le suivre avec une partie de la cour, désigna Mme de Maintenon parmi les dames qui seraient du voyage, faveur d'autant plus remarquée que la Dauphine, dont elle était dame d'atour, restait à Versailles à cause d'une nouvelle grossesse. C'est au retour de ce voyage que la Reine fut enlevée, à la suite d'une courte maladie, le 30 juillet 1685. Elle avait quarante-cinq ans, et elle était plus jeune que Mmc de Maintenon de deux ans et quelques mois.
Le soin extraordinaire avec lequel, au témoignage des dames de Saint-Cyr, Mme de Maintenon a fait disparaître toutes les preuves positives de son mariage, ne laisse retrouver que dans quelques lettres à son frère et à Mme de Brinon mainte allusion obscure aux agitations qu'elle traversa pendant cette crise. Le rapport de Mme de Caylus en devient d'autant plus intéressant. Mmede Caylus (alors M"6 de Mursay) n'avait à la vérité que douze ans; mais elle était d'une intelligence précoce, fort exercée déjà dans cette science du monde qui était, une si grande partie de L'éducation d'alors, et elle avait fini par vivre continuellement auprès de Mmu de Maintenon, sa cousine, qu'elle appelait sa tante.
u La Reine, écrit-elle dans ses Souvenirs, perdit la vie dans le temps que les années el la piété dn Roi la lui rendoienl heureuse, il avoii pour elle des attentions auxquelles elle n'étoil pas accoutumée ; il la voyoit plus souvent el cherchoil à l'amuser; el comme elle attribuoit cet heureux changement à
146 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.
Mme de Maintenon, elle l'aima et lui donna toutes les marques de considération qu'elle pouvoit imaginer. Je me souviens même qu'elle me faisoit l'honneur de me caresser toutes les fois que j'avois celui de paroitre devant elle.... La mort de la Reine ne donna à la cour qu'un spectacle touchant. Le Roi fut plus attendri qu'affligé.... La douleur deMme de Maintenon, que je voyois de près, me parut sincère et fondée sur l'estime et la reconnoissance.
« La Reine expirée, Mmc de Maintenon voulut revenir chez elle; mais M. de la Rochefoucauld la prit par le hras et la poussa chez le Roi en lui disant : « Ce n'est pas le temps de (( quitter le Roi, il a besoin de vous ». Ce mouvement ne pouvoit être dans M. de la Rochefoucauld qu'un effet de son zèle et de son attachement pour son maître, où l'intérêt de Mmc de Maintenon n'avoit assurément pas de part. Elle ne fut qu'un moment avec le Roi et revint aussitôt dans son appartement, conduite par M. de Louvois.... Le Roi alla à Saint-Cloud, où il demeura depuis le vendredi que la Reine mourut jusqu'au lundi qu'il en partit pour aller à Fontainebleau.... » Mme de Maintenon, qui élait retournée près de la Dauphine, la suivit dans ce même lieu, « et parut aux yeux du Roi dans un si grand deuil, avec un air si affligé, que lui, dont la douleur étoit passée, ne put s'empêcher de lui en faire quelques plaisanteries » .
A M. D'AUBIGNÉ
Collection de S. M. le Roi de Hollande.
A Fontainebleau, ce 7 août (1085).
L'affliction où tout le monde est ici et la mienne particulière ne m'empêchent pas de répondre à votre lettre, puisque vous attendez ma réponse pour vous déterminer, et que je ne manquerai jamais à ce que je croirai nécessaire.
M. Fagon n'est point ici pour le consulter sur Bagnères; mais je connois assez bien ces eaux-là pour vous dire qu'elles ne sont pas bonnes à boire et que leur grand
mérite est pour les maux extérieurs. Barèges amollit et Bagnères fortifie ; il me semble que cela n'a rien de commun avec vos vapeurs.
Ce sont les mêmes vapeurs qui vous font voir les choses aussi tristement. Le malheur de n'avoir point d'enfant est très-médiocre pour le monde, et je vous crois trop raisonnable pour vous soucier que votre nom périsse. Quant à l'estime et à l'amitié que vous avez pour moi, j'en suis très-persuadée et très-aise. La raison qui vous empêche de me voir est si utile et si glorieuse que vous ncn devez avoir que de la joie1 : il ne me convient point d'avoir aucun commerce, et je vous ai conseillé, par l'intérêt que je prends à vous, de demeurer dans le plus beau lieu du monde, où l'on vit avec le plus d'abondance, et où ce que vous avez est plus considérable que si vous en aviez une fois autant h Paris, où vous êtes libre sans affaires, au milieu de vos proches, et en un mot dans un état que je choisirois de préférence à beaucoup d'autres. Si vous en jugez autrement, je ne prétends point vous contraindre en vous empêchant devenir à Paris ; mais il me semble qu'il vous sera plus désagréable d'être près sans me voir que d'être éloigné avec un commerce avec moi. Faites sur tout cela ce qui vous conviendra sans me compter, et n'allez pas réveiller vos anciens chagrins. Si le Roi ne vous a pas fait justice et que vos ennemis vous aient fait du mal, c'est un malheur bien ordinaire; vous êtes vieux8, vous n'avez point d'enfans ; vous .êtes malsain, que vous faut-il que du re-
1 Le Roi, la souhaitant sans cesse prés de lui, la retenait à la cour et la rendait invisible. Sa faveur était parvenue au plus haut degré pendant le voyage de Fontainebleau; M1K d'Aumale dit, dans ses Mémoires, que « le Roi, ne pouvant dès lors se passer d'elle, l'avoit l'ait loger dans l'appartement de la Reine; les conseils se tenoiont dans sa chambre, et le Roi y fesoil une grande partie de ses affaires ». (Lavallée, Correspondance générale, t. II, p. 302.)
8 1! n'avait que 49 ans. mais il était d'humeur inquiète et chagrine.
148 LETTRES DE M'»c DE MAINTENON.
pos, de la liberté et de la piété? Tous ces biens-là sont entre vos mains, et j'y contribuerai avec plaisir dans tout ce qui me sera possible.
Si vous voulez acheter une terre, il me paroît que Sainte-Jesme est une bonne affaire ; si vous aimez mieux manger voire revenu à Cognac, ne vous en contraignez pas ; enfin vous avez plus de trente mille livres de renie pour six ans1. Après cela, si je suis encore au monde, nous en aurons d'autres, et si je n'y suis plus, vous aurez Maintenon.
A Mmc DE BRINON.
Biblioth. nationale. Mss. Fonds français, 15203, p. 70, et 11675, p. 37.
Fontainebleau, 22 août 1083.
Je ne manque pas de bonne volonté pour les bonnes œuvres en général et pour M,le de Ris en particulier; mais je suis sans commerce, et passe fort bien trois mois sans voir les gens qu'on croit que je vois tous les jours. Je ferai pourtant ce que je pourrai pour elle. Vous aurez au premier jour la pension d'Andrée et celles des petits garçons, sur lesquels je vous prie d'avoir quelque inspection.
Je suis ravie d'avoir fait plaisir à nos révérendes mères; assurez-les que je n'en perdrai pas les occasions, et que je ne veux point être remerciée.
Je n'ai jamais rien donné à ma sœur Lefèvre : sachez bien finement ce qui lui feroit le plus de plaisir.
J'aurois voulu de tout mon cœur cacher le présent que j'ai reçu de Rome : car je suis si glorifiée en ce monde de quelques bonnes intentions que je tiens de Dieu, que
1 Voir plus haut la lettre à d'Aubigné, du 27 septembre 1081.
j'ai sujet de craindre d'être humiliée et confondue dans l'autre.
Il n'y a rien à répondre sur l'article de Louis et de Françoise, ce sont des folies. Je voudrois seulement savoir pourquoi elle nelevoudroitpas; car je n'aurois jamais cru que l'exclusion sur cette affaire fût venue par elle. Voyez M110 de Scudéry, et mandez-moi tout ce qui vous reviendra de bon et de mauvais. Voici une nouvelle scène qui réveille tout le monde *.
J'attends la dépense des trois mois pour l'insérer dans celui-ci. Je n'ai pas douté que vous ne gardassiez Andrée el ne vous défissiez de la nièce. Mais, madame, on ne peut avoir trop de soin que nos petites sœurs filent fin, et le plus qu'elles pourront; car rien n'est pareil à ce qui se fait à Maintenon : nos toiles, nos damassés et notre blanchissage réussissent à merveille.
Je suis ravie des miracles de saint Candide ; vous savez ce que je sentis pour lui. Je donnerai de ses reliques à Nanon et à la marquise2.
Adieu, madame ; mes complimens à Mmfi de Bonnevault et à MUe de la Harteloire. J'ai donné plein pouvoir à M. Gobelin pour tout ce que pourra désirer Mme de Saint- Pierre.
1 Par ces mots : « pourquoi elle ne le voudroit pas », Mm* de Maintenon parle sans doute d'elle-même, en répondant à quelque conjecture plus ou moins indiscrète de Mme de Brinon. En tout ras, ceci est une allusion bien claire aux bruits qui commençaient à circuler sur les projets du Roi. M,,e de Scudéry, amie de Mœe do Brinon, était i'oi'i répandue dans le monde de Paris. On voit que Mœe de Maintenon avait quelque souci de l'opinion.
- La marquise de Montelievreuil.
150 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.
A Mme DE BRINON.
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. 1, p. 266.
Ce 24 août 1683.
Je n'ai guère vu une plus mauvaise bibliothèque que celle dont vous m'avez envoyé le mémoire, et dans quelqu'envie et besoin que je sois de me remplir de bonnes choses, je ne puis vous demander que : Y Introduction à la vie dévole; les Méditations de sainte Thérèse sur le Pater; cinq tomes du Nouveau Testament, et les Psaumes de David. De tout le reste je ne vois que les livres de M. de Gondom qui méritent d'être gardés. Je lis et relirai les livres que vous m'avez envoyés, et suis plus occupée que je ne l'ai jamais été de l'envie de faire mon salut.
Je suis touchée de saint Candide i9 et je vous prie de ne vous point lasser de faire prier pour le Roi ; il a plus besoin de grâce que jamais pour soutenir un état contraire à son inclination et à ses habitudes2.
La pauvre Mine de Brunswick me fait grande pitié, et d'autant plus que je n'y vois point de remède. Sa fille vous auroit occupée et embarrassée, je crois que vous avez très-bien fait de la refuser3. Donnez-vous toute à
1 Mmc de Maintenon avait reçu du pape Innocent XI les reliques de ce martyr ; elle les lit placer dans la chapelle de Rueil.
2 On comprend que ceci se rapporte au veuvage du Roi : il était cependant bien récent.
5 Voir plus haut la note de la lettre du 1er janvier 1082. Bénédicte Henriette, duchesse douairière de Brunswick-Hanovre, fille de la célèbre Palatine Anne de Gonzague, et sœur de la princesse bru du grand Gondé, avait souhaité que sa fille Wilhelmine-Amalia (celle qui épousera le roi des Romains, l'empereur Joseph Ier) entrât dans la maison dirigée par Mme de Brinon. Son autre fille, Charlotte-Félicité, devint duchesse de Modène. C'est Bénédicte Henriette qui, plus tard, avec sa belle-sœur la duchesse Sophie, avec Louise-Hollandine, abbesse de Maubuisson, sœur de Sophie, avec Mme de Brinon, prendra part aux négociations pour le rapprochement des Églises où se rencontreront Leibniz, Bossuot et Pellisson.
Dieu : votre maison est assez grande pour vous occuper et bien utilement.
Ne soyez point en peine de mes insomnies, je reviens dans mon état naturel, et j'espère que je tirerai quelque fruit de ma douleur1.
Envoyez-moi des reliques de saint Candide en plusieurs petits paquets, car je serai aise d'en donner. Ne dites jamais un mot de la permission qui nous est venue d'avoir le Saint-Sacrement ; prenez patience, Dieu tournera toutes choses pour le mieux.
A M. D'AUBIGNE.
Collection de S. M. le Roi de Hollande. — Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 276.
A Fontainebleau, ce 7 septembre (1683).
Vous avez sans doute appris qu'avant d'être consolés de la perte de la Reine, nous avons eu à trembler pour le Roi, et que nous lui avons cru le bras cassé 2 ; il n'a été que démis et, grâce à Dieu, il est si bien remis qu'il n'y a nulle suite à craindre. Cet accident l'a fait voir aussi ferme dans la douleur que dans ses autres actions, et il y a eu peu de différence de son sang-froid à celui quidisoit: « Je vous avois bien dit que vous me rompriez la jambe ». Comme je tiens de vous ce trait d'histoire, je vous le rends, et vous jugerez par ma bonne humeur que la santé du Roi n'est pas mauvaise.
M. Colbert est mort3 et M. le président Le Peletier va remplir sa place4. Vous l'avez vu prévôt des marchands.
1 Pour la mort de la IU'inc.
1 A la suite d'une chute de cheval, le '2 septembre. Voir la Gazette de France du 4.
r> () septembre
4 Claude Le Peletier succéda, comme contrôleur général des finances, à Colbert, de 1085 à 1689. Une rue, el un quai de Paris construit par lui, portent son nom.
152 LETTRES DE Mmo DE MAINTENON.
Le Roi ôte la charge des bâtimens à M. d'Ormois1, à qui il donne cinq cent mille francs, et M. de Louvois aura la charge. On ne sait plus si on ira à Chambord; cela dépend de l'état où le Roi trouvera son bras; mais Mme la Dauphine n'ira pas, étant trop avancée de sa grossesse.
Je me suis informée de tout sur la mairie de Cordeaux. Cela ne se vend jamais, et ainsi il n'y a rien à dire de plus; mais je vous conjure encore de tourner votre vie commodément, de manger tous les ans les dix-huit mille francs de l'affaire que nous avons faite; quand ce temps-là sera venu, nous en ferons quelque autre.
Allez à Rordeaux, si l'air en est meilleur pour vous que Cognac ; il n'y a que pour son salut qu'il faille se contraindre. Je vous aime plus que je n'aimerai vos enfans, et de plus ils auront mon bien. Plus je vis, et plus je me désabuse des soins et des projets à venir; Dieu les renverse presque toujours, et comme ils ne se font presque jamais par rapport à lui, il ne les bénit pas. Je deviens une vieille bien relâchée et bien douce ; ne vous contraignez donc point par rapport à moi, mangez votre revenu, qui va à près de trente mille francs ; faites-en part à votre femme ; vivez heureux et en paix. Dieu pourvoira à tout pourvu que vous le serviez. Préparez-vous à la mort sans en être plus triste, et mandez-moi souvent de vos nouvelles. Vous savez que La France a quitté la livrée ; il devroit vous mander toutes les semaines ce qu'il sait de nouvelles ; cela vous divertiroit.
Adieu, mon cher frère, je vous embrasse et votre femme aussi ; il y a trop longtemps qu'elle ne m'a écrit.
1 Plus tard marquis de Blainville, quatrième fils de Golbert, qui gourmandait sévèrement son peu de zèle au poste brillant qu'il occupait malgré sa jeunesse (Voir P. Clément, Lettres de Colberi).
A M. D'AUBIGNE.
Collection de S. M. le Roi de Hollande. — Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. T, p. 280.
A Fontainebleau, ce 28 septembre (1083).
J'ai monlré au Roi ce que vous m'avez écrit sur sa blessure ou, pour mieux dire, son accident; il l'a reçu comme vous pouvez le désirer; il quitte l'écharpe aujourd'hui et est, grâces à Dieu, en parfaite santé.
Voici la réponse de M. Le Peletier qui vous renvoie votre lettre à cause du Monseigneur qu'il ne veut recevoir de personne ; il montre une sagesse et une modération admirables, et tout le monde est ravi de le voir où il est; Dieu veuille qu'il en use bien !
M. Bru net me demanda hier s'il étoit possible que je consentisse que vous mangeassiez votre bien ; je lui dis que je vous l'avois mandé et que je vous aimois mieux que vosenfans; il doit vous envoyer dix-huit mille francs dans le mois d'octobre. Réjouissez-vous, mon cher frère, mais innocemment; songez à l'autre vie et préparonsnous à y passer avec le plus de confiance que nous pourrons. Faites de bonnes œuvres; mais songez qu'il faut remplir ses devoirs, et que le vôtre est d'aimer et de supporter en tout la femme que Dieu vous a donnée. Lisez saint Paul, il vous dira que les forts doivent supporter les foibles, et que vous n'êtes qu'un, votre femme et vous ; enfin vous lui devez de l'amitié, de la complaisance et beaucoup de patience. J'ai bien envie que vous soyez heureux en ce monde et en l'autre, et vous pouvez compter que je ferai tout mon possible pour y contribuer, vous aimant plus que je ne vous le monlre.
Je ei'ois que la Reine a demandé à Dieu la conversion de toute la cour; celle du Roi est admirable, et les dames qui en paroissoient les plus éloignées m» parlent
loi LETTRES DE Mme DE MAINTEKON.
plus des églises. Mme de Montchevreuil, Mmes de Chevreuse et de Beauvilliers, la princesse d'Harcourt, et en un mot toutes nos dévotes n'y sont pas plus souvent que Mmes de Montespan, de Thianges, la comtesse de Gramont, la duchesse du Lude et Mme de Soubise1 ; les simples dimanches sont comme autrefois les jours de Pâques.
Mandez-moi si vous avez des livres et si vous n'en voudriez point quelques-uns.
M. de Louvois expédie un peu plus que ne faisoit M. d'Ormois : Versailles, qui n'auroit pas été prêt à Noël, le sera à la fin de ce mois. Mme la Dauphine part d'ici le 6 octobre et va en trois jours, et je demeure, pour m'en aller le 9 avec le Roi, Madame, Monseigneur et la princesse de Conti.
La maréchale de Rochefort est dangereusement malade.
Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur; écrivez souvent; j'y répondrai quand je pourrai.
Il est très probable que le mariage de Mmo de Maintenon avec le Roi fut décidé lors du voyage de Fontainebleau. « Pendant ce voyage, dit Mme de Caylus, je vis tant d'agitation dans son esprit que j'ai jugé depuis qu'elle étoit causée par une incertitude violente de son état, de ses pensées, de ses craintes, de ses espérances; en un mot son cœur n'étoit pas libre et son esprit étoit fort agité. Pour cacher ces divers mouvemens et justifier les larmes que nous lui voyions répandre, elle se plaignoit de vapeurs et alloit, disoil-elle, chercher à respirer dans la forêt avec la seule Mmc de Montchevreuil ; elle y alloit même quelquefois à des heures indues. Enfin les vapeurs se passèrent, le calme succéda à l'agitation, et ce fut
1 Selon Saint-Simon, Mmc de Soubise, de la famille de Rohan, avait été maîtresse dissimulée. Elle restait bien en cour après la conversion du Roi. Voira ce sujet l'intéressant Appendice XI au tome V du Saint-Simon Boislisle.
à la fin du voyage. » — Aucune lettre de Mmc de Maintenon ne contiendra une affirmation directe à ce sujet. Si nous avons bien compris son caractère, elle eut ce qu'on pourrait appeler l'orgueil ou l'ostentation de la modération. Ce voile transparent qui ne trompait personne, cette énigme dont tout le monde savait le mot, lui plut. C'était une situation unique : « Il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais de semblable », disait-elle quelquefois. Vertu ou raffinement d'amour-propre, qui peut dire en quelle mesure? elle le voulut ainsi, et détruisit toutes les preuves directes qui eussent pu se trouver dans ses papiers, toute sa correspondance avec le Roi. — Le mariage fut célébré très vraisemblablement au mois de janvier 1684. Saint-Simon dit que ce fut au milieu de l'hiver qui suivit la mort de la Reine. La messe fut dite, raconte-t-il, au milieu de la nuit dans un des cabinets de Versailles ; les témoins furent Bontemps, premier valet de chambre du Roi, qui servit la messe; Harlay, archevêque de Paris, Louvois et le marquis de Montchevreuil. Le roi avait quarante-cinq ans et Mme de Maintenon quarante-huit. Le fait du mariage ne resta douteux pour personne. La piété de Mme de Maintenon, la régularité des pratiques religieuses que le Roi observa désormais, ne permettaient pas de supposer un lien irrégulier. Les rapports dans l'intimité de la famille royale montrèrent le respect et la déférence dus à l'épouse du Roi. Nulle princesse n'y avait une situation si haute. En public, dès que l'étiquette reprenait ses droits, Mmc de Maintenon paraissait rarement; si elle y était obligée, elle n'avait aucun rang, et se perdait parmi les autres dames de la cour. — Il serait facile de multiplier les preuves indirectes du mariage, soit les mots recueillis par les dames de Saint-Cyr, soit les lettres de févêque de Chartres Des Marais, qui devint son directeur, et dont rime, adressée au Roi, contient les expressions les plus précises. C'est seulement dans ses lettres à son frère, auquel la lèlc tourne de tout ce qu'il entend dire, que Mm" de Maintenon, embarrassée de contenter et de faire taire ce compromettant personnage, laissera échapper des expressions vraimenl significatives.
156 LETTRES DE Mmc DE MAIN'TENON.
A M. D'AUBIGNÉ
Collection de S. M. le Roi de Hollande.
A Versailles, ce 25 juin (1684).
Vous avez très-bien fait d'aller voir M. le maréchal d'Estrées, et vous faites très-bien de faire tout ce qui peut vous divertir; vous n'avez nulle occupation, et ce n'est pas un grand malheur ; réjouissez-vous et faites votre salut, et vous serez plus habile que ceux qui se donnent beaucoup de peine. Ne vous servez jamais du terme d'ordonner; il faudroit que je fusse sotte pour en user ainsi avec vous. Je vous ai conseillé de demeurer à Cognac, et je vous en ai dit les raisons ; mais encore une fois venez à Paris quand vous voudrez, et croyez que je serois très-fâchée de vous contraindre. Je ne sais ce que vous voulez dire sur la beauté de la cause1. Si vous voulez, je vous manderai encore tout ce que je vous ai dit et écrit là-dessus, et vous prendrez votre parti. Je voudrois bien vous persuader, et pour rien au monde je ne voudrois vous forcer.
Je serois bien fâchée que vous vissiez M. Arnaud 2; il seroit difficile qu'un procédé tel que le sien ne vous échauffât, et ce temps ici n'est pas propre aux violences; outre que les affaires qui roulent sur l'argent ont toujours quelque chose de sale. Je lui ferai parler avant de vous conseiller de vous adresser au contrôleur-général ; car s'il n'entre pas dans vos intérêts, qui ne sont pas dans les formes ordinaires, votre affaire sera perdue sans ressource.
1 Voir plus haut la lettre où Mme deMaintcnon écrit à d'Aubigné de Fontainebleau, 7 août 1683, que, s'il ne peut facilement la voir, « la raison en est utile et glorieuse ».
2 Quelque homme d'affaires.
J'avois espéré qu'un enfant vous réuniroit, votre femme et vous ! ; j'apprends avec douleur que son humeur vous choque : c'est au plus fort à supporter le plus faible ; votre esprit et votre âge doivent vous rendre patient Dieu vous l'a donnée, vivez bien avec elle ; considérez sa jeunesse , donnez-lui des plaisirs honnêtes et ne la laissez pas dans la solitude où on dit qu'elle est ; elle pourroit avoir toujours quelqu'une de nos parentes ou amies avec elle qui l'amuseroit, et vous devez avoir ces complaisances-là. Les hommes, avec votre permission, sont un peu tyranniques; ils aiment toutes sortes de libertés et n'en laissent aucune; ils enferment pendant qu'ils courent, et croient une femme trop heureuse de les recevoir quand il leur plaît de revenir. Cela est hasardeux avec la plupart et imprudent avec toutes; vous les trouvez de très mauvaise humeur quand elles se sont ennuyées tout le jour, et pour moi je ne songerois pas à divertir celui qui n'auroit nulle attention à mon divertissement. Votre femme est d'une vertu et d'une soumission, de l'aveu de tout le monde, qui devroit vous obliger à toute sorte de complaisances. Essayez de mes conseils, mon cher frère; comme j'ai été plus dans le monde que vous, j'ai plus d'expérience, et j'ai tant connu le fonds de plusieurs familles que je sais très-bien comment il faudroit vivre les uns avec les aulres pour avoir la paix. Je vous la souhaite parce qu'il n'y a rien de meilleur pour ce monde ici et pour l'autre.
Je me porte bien depuis que je suis à Versailles, et la sûreté où nous croyons être de la paix avec les Ilollandois me donne une grande joie2; celle d'Espagne finira bientôt, et on n'aura plus les inquiétudes de la
1 M"" d'Àubigné était accouchée le 15 avril d'une fille, que M1"" de Maintenon mariera, en 1698, au comte d'Ayen, Adrien-Maurice de Noailles.
8 Louis XIV signa un traité avec les Provinces-Unies le 29 juin.
guerre et de ses malheureuses suites1. La cour est fort gaie et fort belle ; Mme la Dauphine n'est plus enfermée; elle se donne au public autant qu'on le veut ; elle a pour le Roi toutes les complaisances qu'elle doit : il en est content et il y a une grande union dans la famille royale.
Mme d'Arpajon2 fait très-bien dans sa charge. La chambre des filles de Mme la Dauphine va être complète; les étrangères auront l'avantage sur les Françoises, car la nièce de M. de Strasbourg5, que l'on vient de prendre, et la nièce de la comtesse de Gramont1, que l'on va nommer, sont plus jolies que les autres.
Mlle de Mursay devient assez bien faite et dansera des mieux ; ses frères sont fort honnêtes gens ; mais en faisant tout ce que je fais pour eux, je sens qu'une petite fille de deux mois me touche de plus près, et que je pense très-souvent au plaisir que j'aurai de la marier, si ma vie et ma faveur durent encore douze ans. Ne pouvant lui rendre d'autres services, j'ai fait remercier M. de Lagny de ce qu'il a fait pour le mari de la nourrice, et vous pouvez l'assurer que je la regarde comme nourrissant ma fille; qu'elle se réjouisse bien pour que son lait soit bon. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur, et je vous aime plus tendrement que vous ne pouvez croire.
1 La trêve de Ilatisbonne fut signée le 30 août avec l'Espagne et l'Empereur.
- La duchesse d'Arpajon, née d'Harcourt, sœur du marquis de Beuvron, venait, d'être nommée dame d'honneur de la Dauphine, ce qu'on attribuait avec raison à l'influence de Mme de Maîntenon : « Elle s'est souvenue Tort agréablement, écrit Mme de Sévigné le 18 juin, de l'ancienne amitié de M. de Beuvron et de Mmc d'Arpajon pour elle du temps qu'elle était Mmc Scarron. »
5 Mllc de Lœwestein, qui devint Mmc de Dangeau.
4 La comtesse de Gramont était M"0 d'IIamilton, sœur de l'auteur des Mnnoircs de Gramont.
A M. D'AUBIGNÉ
Collection de S. M. le Roi de Hollande.
A Versailles, ce 11 juillet (1084).
Je ne sais où vous prenez que je vous ai écrit une lettre mélancolique; je n'ai aucun sujet de l'être, et personne aussi ne l'est moins. Je vous ai parlé sur la mort parce que j'y pense souvent, et que je ne crois rien de bon à faire que de s'y préparer; mais je le fais avec gaieté, et comme la tendresse que j'ai pour vous va plus loin que votre vie, je voudrois que vous songeassiez à votre salut, et que vous fussiez aussi chrétien que philosophe.
Je vous ai mandé que le Roi ira à Chambord le 15 de septembre, et de là à Fontainebleau jusqu'au 15 de novembre. Vous pouvez prendre ce temps-Là, si vous le voulez, pour venir à Paris faire quelque séjour ; mais je compte bien avec beaucoup de plaisir vous voir en allant ou en vous en retournant. J'aimerois mieux que ce fut à Fontainebleau qu'à Chambord, où vous seriez très-incommodé et où j'aurois moins de temps à vous donner. Réjouissez-vous, mon cher frère, et ne vous laissez aller ni à votre mélancolie naturelle, ni aux: sots discours de nos envieux ; je fais de mon mieux en tout et je ne me reproche rien sur vous. Songez à votre état passé pour vous trouver heureux d'avoir trente mille livres de rente, et que mon état présent n'empoisonne point le votre, puisque c'est une aventure personnelle qui, comme vous dites fort bien, ne se communique point1. Vous avez du bien et du repos, c'est ce qu'il y a de meilleur pour ce
1 L'expression est plaisante et bien trouvée. Elle prouve le mariage ; mais le Koi n'était pas devenu pour cela le beau-frère de d'Aubigné, quoique celui-ci, dit Saint-Simon, se servit souvent de cette expression malséante.
1G0 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.
monde, et nous envions souvent des places dont nous ne nous accommoderions pas. Vos enfans auront mon bien si je meurs bientôt : c'est leur pis-aller; et si je vis assez pour marier ma nièce, j'espère qu'elle le sera bien. Écrivez-moi toujours de ses nouvelles et de toute votre famille. Je suis fort contente de Manceau, et je vous embrasse tous deux de tout mon cœur. Si vous ou Mme d'Aubigné aviez besoin ou envie de quelque chose, mandez-le-moi librement, et avertissez-moi de la première dent pour que je fasse un présent à la nourrice. Vous ne me parlez point du baptême de votre fille ; elle est nommée? qui l'a tenue ? comment s'appelle-t-elle? Je voudrois qu'elle eût un joli nom1.
A M. D'AUBIGNÉ, A PARIS-
Collection de S. M. le Roi de Hollande.
A Cliambord, ce 27 septembre (1084).
Je souhaite de tout mon cœur que vous soyez satisfait de votre voyage, et surtout que vous n'ayez aucun procédé avec M. Arnaud, car, encore une fois, ils sont toujours désagréables de part et d'autre quand il s'agit d'argent. Je ne doute point de tous les sots discours que l'on vous fait: on voudroit vous exciter contre moi, et peut-être aussi vous faire faire quelque extravagance. Je
1 Elle reçut le nom de Françoise, qui était celui de Mme de Maintenon.
2 Le principal fragment de cette lettre, si important pour le caractère et la situation de Mme de Main tenon, est cité dans Languet de Gergy (Mémoires sur Mme de Malntenon) depuis les mots : « Je ne doute point de tous les sots discours.... » jusqu'à « et qu'il faut songer à une autre». Mme de Caylus, dans ses Souvenirs, cite aussi ce passage. L'un et l'autre disent le prendre dans les manuscrits conservés à Saint-Cyr.
ne pourrois vous faire connétable quand je le voudrois ; et quand je le pourrois, je ne le voudrois pas, étant incapable de vouloir rien demander de déraisonnable à celui à qui je dois tout, et que je n'ai pas voulu qu'il fit pour moi-même une chose au-dessus de moi. Ce sont des sentimens dont vous pâtissez peut-être; mais peut-être aussi que si je n'avois pas l'honneur qui les inspire, je ne serois pas où je suis.
Quoi qu'il en soit, vous êtes heureux si vous êtes sage, et nous devons songer que tout ne se termine pas à cette vie-ci, et qu'il faut songer à une autre. Je suis très-aise de tout ce que l'on me dit de votre fille, et je sens déjà une amitié pour elle qui est une marque de celle que j'ai pour vous. Je serais très-aise de vous voir à Fontainebleau, et encore une fois comptez que vous êtes libre de faire tout ce qui vous plaira, et que je ne vous interdis Paris que par conseil, croyant que le séjour ne vous en seroit avantageux d'aucune manière. L'homme de Cognac m'a mandé que son voyage ici ne seroit pas inutile.
Adieu, mon cher frère, écrivez-moi souvent ; je me porte fort bien, grâce à Dieu, à quelques migraines près que je ne compte pas. J'ai bien envie de savoir comment vous aurez été content de Chariot1.
L'élévation de Mme de Maintenon avait eu aussitôt pour résultat le développement de son œuvre favorite. La maison de Rueil étant devenue insuffisante pour les pensionnaires, plus nombreuses que jamais, le Roi mettait à sa disposition le château de Noisy, situé à peu de distance de Versailles, et dépen-
1 Chariot était un enfant que d'Àubigné avait eu avant son mariage* dont Mme de Maintenon s'était chargée, et qu'elle faisait élever à Maintenon. Nous verrons plus tard que, selon son expression, son frère lui lit plusieurs présents de ce genre : sa charité les lui fit accepter tous.
riant du domaine royal. Il y fit faire les dépenses nécessaires pour l'approprier à cette nouvelle destination. Ce fut au commencement de février 1684 que la communauté de Rueil s'y établit. On porta à cent le nombre des jeunes filles qui y lurent admises, et Mme de Maintenon voulut qu'elles fussent demoiselles, c'est-cà-dire nobles, parce que, nous disent les Mémoires des dames de Saint-Cyr1, auxquels nous empruntons tous ces détails, « ces personnes-là sont plus ta plaindre quand elles se trouvent sans bien, et aussi h cause que, par leur naissance, elles peuvent faire valoir et mettre mieux h profit une bonne éducation, non seulement pour elles, mais pour bien d'autres ». Millc de Brinon continua à être supérieure et l'abbé Gobelin directeur. Mme de Maintenon y venait presque tous les jours, voyant et dirigeant toutes choses. Le Roi prenait plaisir à entendre parler de cette nouvelle fondation, si bien qu'un jour il arriva sans être attendu à Noisy, visita toute la maison, se montra fort satisfait, et, entrant dans la pensée de ce qu'une telle fondation pouvait avoir d'utile pour tant de familles nobles qui s'étaient ruinées à son service, et de glorieux pour lui-même, il résolut de créer une maison beaucoup plus importante que celle de Noisy, et fixa tout de suite à 250 le nombre des demoiselles qui y seraient reçues. Nos Mémoires ne manquent pas de dire que cela se fit d'après les désirs et les exhortations de Mme de Maintenon, qui, se souvenant des misères et des dangers auxquels sa jeunesse avait été exposée, ressentait une compassion toute particulière pour les filles nobles et pauvres. Le château de Noisy ne pouvait convenir à ce grand établissement. Saint-Cyr, à proximité de Versailles, parut plus convenable. On acheta pour 80 000 livres une propriété qui appartenait à un M. de Saint-Brisson, et où l'on trouvait les bois et les eaux nécessaires. Mansard fut chargé de faire les plans des bâtiments, dont l'érection commença le 1er mai 1685 et fut achevée en juillet 1686; ils avaient coûté quatorze cent mille livres. Saint-Cyr fut le cadeau de noces fait à Mmc de Maintenon. Louis XIV pouvait comparer la modération de celle qui ne demandait rien pour elle-même à l'avidité, au luxe prodigieux de ses maîtresses, et les dépenses de cet utile établissement aux sommes que Colbert avait dû four-
1 Mémoires sur Mme de Maintenon recueillis par les dames de Saint-Cyr. Paris, Olivier Fulgence, 1846, in-12.
nir pour le somptueux château de Clagny, dont la construction coûta environ deux millions, sans parler des jardins avec le bois d'oranger, de la ménagerie avec ses bêtes rares, de la volière, etc. Voir Mme de Sévigné, les lettres de Louis XIV au tome VI des Lettres et Instructions de Colbert, et le curieux volume de P. Clément sur Mme de Montespan.
A M»e DE BRINON.
Bibliothèque nationale, manuscrit 1992, f° GS. Inédite.
Ce 20 septembre (1685).
Je suis tout à fait fâchée de ce que la séparation de Mmcdc Saint-Pierre1 et de vous se soit faite en mon absence ; j'aurois espéré par mes soins soulager un peu une douleur que je comprends fort bien, et je serai fort contente là-dessus si vous faites autant de justice à mon procédé que j'en fais au vôtre. Je vous ai déjà mandé de vous promener et de chercher toute sorte de diversion à votre peine. J'espère que vous n'y succomberez pas, et que vous vous exercerez bientôt à un dessein qui est plus conforme aux talens que vous avez reçus de Dieu qu'il ne le seroit de vous renfermer à l'amitié d'une seule créature. Je reconnois que la vie que vous entreprenez est austère; mais en vérité je trouve aussi que c'est quelque chose de bien délicieux aune chrétienne de travailler incessamment pour Dieu et de n'ouvrir pas la bouche inutilement pour sa gloire. Je ne commis point de si nobles fonctions que les vôtres, et quand je pense que vous aurez plus de part que personne à l'établissement que nous allons faire, j'envie votre condition. Vous comprendrez mieux que moi tout ce qui vous doit consoler en cette occasion, et» puis-
1 M11" de Saint-Pierre était une religieuse, compagne et amie de Mino de Brinon, mais qui, ne pouvant s'employer dans la nouvelle maison, se retirait dans un autre couvent.
104 LETTRES DE M'»e DE MAINTENON.
que vous avez bien voulu entreprendre une telle charge, je ne doute pas que vous ne vous y donniez tout entière. 11 n'y a que la clôture qui me fait de la peine pour vous. Comme je vous l'ai déjà mandé, M. de Louvois m'assure que Saint-Cyr avance ; je le souhaite, et que tout s'y passe selon votre goût. Le tapissier de Saint-Germain est venu pour me demander le marché des lits. Je ne l'ai pas cru assez fort pour l'entreprendre; j'ai donné ma parole à un autre. Je vous prie de faire mes complimens à MHe de laHarteloire; je ne me crois pas moins fâchée qu'elle de la mort de sa sœur; c'était le cœur du monde le mieux fait et le plus reconnoissant, et qui m'aimoit depuis qu'elle étoit au monde. Si elle se faisoit son plaisir d'avoir sa nièce dans sa chambre, je lui donnerois; car aussi bien je m'en charge1.
M. de Montchevreuil est parti aujourd'hui pour aller prendre possession de sa charge2 et aller voir son fils et sa belle-fille. Mme sa femme a la mine plus froide que vous ne lui avez jamais vue. Adieu; je vais courre le cerf avec le Roi qui, Dieu merci ! a presqu'autantde santé que vous lui en désirez. Songez pour vous réjouir qu'il s'est encore converti cent mille âmes en Guienne depuis un mois ; que la ville de Saintes est convertie, par délibération ; que mon frère a harangué celle de Cognac pour les convier à suivre cet exemple et que tout s'est rendu5, que le Roi fait des dépenses très grandes
1 On se rappelle que MHe de la llarteloire était une parente pauvre de Scarron. On voit que Mmc de Maintenon avait adopté toute cette famille.
2 « La capitainerie de Saint-Germain fut donnée au marquis de Montchevreuil ainsi que diverses grâces à l'occasion du mariage de son fils, qui épousait MUc de Coëtquen. Ce mariage eut lieu le 1er septembre, et Mmc de Maintenon donna le festin de noces. » (Dangeau, 30 août et 1er septembre 1685.)
5 « Le soir, on apprit que tous les huguenots de la ville de Montauban s'étoient convertis par une délibération prise en la maison de ville. » (Dangeau, 2 septembre.)
pour envoyer de l'argent pour augmenter les églises, qu'il écrit tous les jours aux évêques d'envoyer des missions partout pour instruire et consoler, et qu'il fait distribuer des livres de la messe, qui font des effets merveilleux sur des gens à qui l'on a toujours dit que l'on ne vouloit pas que nous sussions ce que le prêtre disoit ; que S. M. mande partout que l'on n'épargne nulles dépenses pour les conversions ; que l'on décharge de la taille tous les convertis, et à ses dépens, afin que l'on n'augmente pas celle des catholiques ; et que l'on mande de tous les côtés que tout ce qui arrive là-dessus est miraculeux. N'est-ce pas là, ma très chère, de quoi vous réjouir?
Je vous écris tous les jours et je vous prie de vous souvenir au commencement du mois d'octobre de marquer le nombre de vos lettres au haut du papier, afin que je puisse voir si nous recevons tout ce que nous écrivons. Adieu, madame.
A M. L'ABBÉ GOBELIN
Manuscrits do Versailles. Lettres êd i fiantes, t. I, p. 316.
A Chambord, ce 26 septembre 1G85.
Vous m'abandonnez trop de ne m'avoir pas écrit une seule fois pendant que j'ai été ici. Je vous avois fort prié d'aller à Noisy ; et j'avois chargé Nanon de vous y conduire plus d'une fois. Votre visite y est fort nécessaire, et, quelque bon esprit que puisse avoir Mmc de Brinon, elle et les autres ont besoin de conseil. Je vous prie de mander s'il est d'une nécessité absolue de faire un noviciat avant de pouvoir être reçue dans noire communauté, je dis présentement qu'il en faut former une toute nouvelle, car je sais bien que dans la suite les filles feronl un an de pro-
1G6 LETTRES DE Mmp DE MAINTENON.
bation, et deux si on le juge à propos ; mais à l'heure qu'il est, qu'il n'y a point de chœur, doivent-elles faire leur noviciat? sous qui le feront-elles ? peut-on le commencer avant que la maison soit établie? Instruisezmoi là-dessus, je vous en prie, et, si vous ne possédez pas ces matières-là comme vous faites beaucoup d'autres, voyez des gens de communauté et me mandez leur avis. Je crois que vous voulez que je vous dise des nouvelles du Roi ; il se porte très-bien, grâces à Dieu, et se réjouit à tous les courriers qui arrivent et qui nous apprennent des millions de conversions1. Mme de Montchevreuil a une joie plus mélancolique que la tristesse des autres, quelques sujets qu'elle ait eus de se réjouir. Je me porte fort bien et j'ai pour vous beaucoup d'estime et d'amitié ; je crois que voilà à peu près les personnes et les choses où vous prenez le plus d'intérêt à Chambord.
A M. L'ABBE GOBELIN
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 520.
Ce 10 octobre 1685.
Je suis bien aise que vous soyez content de ce que vous avez vu à Noisy, et vous me ferez très-grand plaisir d'y retourner avant que le froid vienne.
Je voudrois que vous entretinssiez en particulier toutes celles qui veulent entrer dans notre communauté. J'ai mandé à Mme de Brinon de les examiner toutes, et de ne rien commencer pour le noviciat qu'à mon retour; j'ai plusieurs raisons pour cela : elle ne leur donne pas assez
1 Des conversions en masse avaient lieu en effet à Montauban, dans la généralité de Bordeaux, dans le diocèse de Montpellier, à Nîmes, Uzès, Lyon, etc.... C'est ce qui décida le Roi à la révocation de l'Édit de Nantes, par édit du 22 octobre. On était persuadé que le calvinisme abdiquait.
de liberté pour la conscience, et la crainte bien fondée qu'elle a de l'abus des confesseurs fait qu'elle les réduit à un seul cordelicr qui ne leur dit jamais un mot. Elle croit que les filles n'en souffrent pas parce qu'elles n'osent s'en plaindre; mais, comme elles sont fort libres avec moi, elles me montrent leurs peines.
Je compte bien h l'avenir de ne recevoir que des filles élevées à Noisy ; mais il en faut d'autres présentement ; toutes celles que nous avons sont des enfans qui de longtemps ne pourront gouverner1. Il est grand dommage que la chanoinessc2 n'ait pas de vocation, car ce seroit un excellent sujet. Nous ne recevrons à l'avenir que des demoiselles; il est vraisemblable que l'on en trouvera suffisamment dans la maison.
Quand vous irez, je vous prie de faire quelques exhortations familières à toute la communauté.
J'approuve comme vous que les filles fassent un an d'épreuve ; mais il me semble qu'elles seroient bien plus utiles si, au lieu de les enfermer dans le noviciat à s'instruire de leur règle et à ne savoir leurs obligations qu'en spéculation, elles passoient cette année en fonction dans les charges qu'elles auront, et surtout dans le gouvernement et l'instruction des enfans, qui est le fondement de leur institut.
Je sais bien qu'il ne faudroit pas les y assujettir si entièrement qu'elles n'eussent pas le temps de prières, oraisons, silence, retraites et conférences; mais on pourroit faire un mélange qui feroit connoître et aux autres et à elles-mêmes de quoi elles sont capables. Occupezvous de cette affaire-là, je vous prie, puisque vous espérez qu'elle pourra être utile et que, Dieu et le Roi m'en
1 C'est-à-dire remplir les charges de la maison, comme maîtresses do classes, supérieures, etc.
- C'est, celle Mmo de la Maisoufort, chanoinesse de Poussey, que nous verrons jouer un rôle célèbre dans l'affaire du quiétisme.
LETTRES DE Mmp DE MAISTENON.
ayant chargée, vous devez m'aider à m'en bien acquitter.
Vous ne pouvez trop en public et en particulier prêcher à nos "postulantes l'humilité, car je crains que Mme de Brinon ne leur inspire une certaine grandeur qu'elle a, et que le voisinage de la cour, cette fondation royale, les visites du Roi, et même les miennes, ne leur donnent une idée de chanoinesses ou de dames importantes qui ne laisse pas d'enfler le cœur, et qui s'opposeroit au bien que nous voulons faire. Le reste va, ce me semble, fort bien, et il y a une très-solide piété dans cette maison ; mais nous avons à prendre un milieu entre la superbe de notre dévotion et les misères et petitesses de certains couvens que nous avons voulu éviter. Je ne sais encore de quel nom on les appellera. Si vous avez lu les constitutions, vous aurez vu que Mme de Brinon les appelle les Dames de Saint-Louis, ce qui ne peut être, car le Roi ne se canonisera pas lui-même, et c'est lui qui les nomme en les fondant. Il me paroît aussi qu'elle les veut appeler les Dames pour les distinguer des demoiselles; mandez-moi vos avis Là-dessus.
Quant à leurs habits, ils seront noirs, de la forme approchante de l'usage, et sans cheveux ni aucuns ajustemens, et tels, je crois, que saint Paul les demande aux veuves chrétiennes.
Adieu, écrivez-moi, je vous prie, quand vous le pourrez sans vous incommoder.
A M. L'ABBÉ GOBELÏN.
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 291.
Janvier 1686.
À peine eus-je le temps de regarder vos étrennes, le matin que vous me les envoyâtes, bien loin d'avoir celui de vous en remercier; mais en les considérant, j'ai trouvé qu'un chapelet que je croyois de pâte que font les religieuses étoit de calembourg, et un autre que je ne voyois pas est d'aventurine ; il faut donc changer de style et vous remercier non-seulement de voire souvenir, mais de la richesse de votre présent, et vous faire en même temps des reproches de la manière pleine de respect et de cérémonie dont votre lettre étoit écrite. Je ne sais si les honneurs dont je suis environnée vous inspirent quelque chose de nouveau; mais pour moi, je ne suis pas changée pour vous, et je reçois les marques de votre amitié comme j'ai fait depuis seize ans qu'il y a que je suis en commerce avec vous.
On m'a dit que vous vous êtes trouvé assez mal ; j'en suis très-fâchée et je ne puis désapprouver que vous ayez refusé ce qu'on vous a offert ; les hospitalières en étoient désolées. Conservez-vous, je vous prie, pour Noisy, où vous avez acquis une estime et une confiance qui vous mettent en élat d'y faire beaucoup de bien. Nous y avons douze novices, et il y en aura bientôt quatorze. Dieu bénit visiblement cette maison-là.
170 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.
A Mme DE BRINON.
Bibliothèque nationale, manuscrit 1992, f° 88. Inédite.
Ce 14 mars 1G8Ô.
Je respire sur le mal du Roi, qui nous a donné de cruelles inquiétudes1. Sa plaie va bien; mais on n'y verra rien de positif de quatre à cinq jours, j'espère en Dieu et dans toutes les prières que vous faites et faites faire.
Si l'état où je suis n'empire pas, j'irai dimanche faire mes dévotions à Noisy. Mme la comtesse de Caylus vient de s'en aller à Paris avec la famille de son mari ; elle s'est bien tirée de tout ce qu'elle a fait ici2. J'aurois grande envie que vous la vissiez; mais elle sera peu à la cour.
1 Le Roi était atteint d'une fistule. Le mal fut considérable, et les inquiétudes de Mme de Main tenon en diront la gravité. Une grande opération, à laquelle le Roi se décida en novembre suivant, amena la guérison. On trouverait tous les détails de la maladie dans le Journal de la santé du roi Louis XIV, et en particulier, pour ce qui se j'apporte à l'opération, dans un mémoire imprimé au tome V dos Mémoires de la Société des Sciences naturelles de Seine-et-Oise sous ce titre : Récit de la grande opération faite au Roi Louis XIV en 1686.
2 « M. le comte de Caylus, dit le Journal de Dangeau, jeudi 14 mars 1686, épousa Mllc de Mursay à minuit dans la chapelle (de Versailles). » M"c de Mursay, la fille du marquis de Villette, la nièce à la mode de Rrctagne de Mme de Maintenon, et qu'elle avait, comme on l'a vu, ravie à ses parents pour la convertir et l'élever auprès d'elle, n'avait pas encore treize ans. Elle avait été demandée plusieurs fois en mariage, par exemple par le marquis, puis duc et maréchal de Boufflers ; Mmc de Maintenon refusa celte alliance comme trop élevée pour sa nièce. Cette modération lui eût fait plus d'honneur si elle avait marié M1Ie de Mursay à un honnête homme, capable de protéger sa jeunesse. Mais Jean de Tubière, comte de Caylus, qu'elle choisit sans scrupule, était un vicieux « blasé, dit Saint-Simon, hébété de vin et d'eau-de-vie ». Il fallut le séparer bientôt de sa jeune femme et l'obliger à servir, hiver comme été, sur la frontière, pour qu'il n'approchât ni d'elle ni delà cour. Sa mort, enl704, fut une délivrance pour tous les siens. C'est le père du célèbre antiquaire.