MARS 1G8G
Je n'ai lu qu'aujourd'hui toutes les lettres de nos novices ; dites-leur, s'il vous plaît, de ne se pas rebuter, et de continuer de m'écrire ; je corrigerai leurs lettres quand je le pourrai. Adieu, ma très-chère, j'ai bien souffert depuis que je ne vous ai écrit; mais nous serons trop heureux si nous eu sommes quittes pour le passé.
M. Gobelin n'a pas bonne opinion de la vocation de saint Etienne. L'éducation des provinces est bien mauvaise pour la piété.
A M. L'ABBÉ GOBELIN
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 310.
Mars 1680.
Je ne pus répondre hier à la lettre que je reçus de vous : j'allois à Saint-Cyr, qui est une grande augmentation d'occupation. Je compte que vous n'irez pas à Noisy sans passer par Versailles ; ce sera quand vous serez en état de leur donner un peu de temps. Je comprends bien que celui que vous y passez est fort agréable; vous y faites du bien, et c'est ce que vous cherchez.
On m'a dit que vous êtes accablé d'un compte qu'il faut que vous rendiez; je connois l'aversion que vous avez pour les affaires, et je crains que vous n'en ayez beaucoup d'inquiétudes. Ne pourricz-vous point abandonner ce bien à vos proches et vivre de votre bénéfice et de votre pension ? Si outre cela il vous faut encore quelque secours, je vous le ferai trouver fort aisément, et vous n'auriez plus qu'à servir Dieu. Outre l'intérêt que je prends à Saint-Cyr, j'espère que je pourrois tirer un grand avantage pour mon salut en vous voyant quelquefois dans ce lieu-là. Ma faveur m'est embarrassante jusque dans le confessionnal, et j'espère vous trouver pour
172 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON
moi tel que vous étiez aux Filles-bleues1; songez sérieusement à ce que je vous propose : vous connoissez ma sincérité, et que je ne fais point de complimens. Notre noviciat va toujours bien, grâce à Dieu. Je viens de faire mes dévotions et je voudrois de tout mon cœur servir Dieu; mais j'ai grand besoin d'aide, car je suis foible, dissipée et paresseuse. Le Roi se porte beaucoup mieux; son mal se fermera bientôt. Il va à la messe à la tribune; il continuera toute la semaine, et j'espère qu'il ira samedi à la paroisse.
Priez Dieu pour moi dans ce saint temps et croyez-moi fort à vous.
A Mme DE BRINON.
Bibliothèque nationale, manuscrit 1992, f° 128. Inédite.
Ce jeudi matin (avril 168G).
Le Roi se porte de mieux en mieux, ma très chère, et on a sujet d'espérer que ce mal se résoudra tout seul ; c'est un si grand bonheur que je ne puis me le persuader. Je lus hier votre lettre avec beaucoup d'attention et de désir d'en profiter ; il me semble que je suis assez résignée pour tout ce qui me regarde, et que ce n'est pas le changement d'état qui m'affligeroit. Mais j'ai le cœur tendre et foible pour ce que j'aime; ce qui s'y passe est assez difficile à démêler : j'offre le Roi en sacrifice, je veux m'accoutumer à sa perte, je proteste à Dieu que je la souffrirois patiemment, et puis je trouve que (si on ose se servir de ce terme) je veux le piquer d'honneur et que ce beau procédé m'attire la grâce de sa conservation.
1 Le couvent des Filles-bleues ou des Ànnonciadcs était situé rue Culluro-Sainte-Callierine. Mmo Scarron y allait souvent en 16G0.
Je suis très-imparfaite; mais M. de Sales1 ne veut pas que l'on s'en afflige.
J'ai dit à Nanon d'envoyer un habit àMontfort; il est vrai que son étoffe ne valoit rien, mais il est vrai aussi qu'elle est très-malpropre.
11 ne faut pas envoyer nos petites àBeaumont que nous n'en ayons d'autres, car il ne faut jamais oublier la décoration du chœur.
A Mme DE BRINON.
Bibliothèque nationale, Manuscrits, fonds français, n° 15 205.
Ce samedi au soir (mai 1686).
Il faut que Mlle de la Harteloire songe elle-même à se placer, car pour moi j'ai trop d'affaires pour y penser. Je lui donnerai les quatre cents francs que j'ai accoutumé ; elle ne seroit pas plus heureuse avec six, et les deux de plus feront subsister une autre personne. Son frère a depuis peu un emploi nouveau à Cambrai ; il sera obligé à y être souvent : elle seroit sa ménagère. Enfin c'est son affaire, qu'elle peut démêler avec lui ; et eu quelque lieu qu'elle soit, je la paierois très-exactement, et quelques jupes par-dessus le marché.
Je suis bien fâchée de ne pas être de votre avis sur les vaches ; mais, sans compter les raisons que je vous ai déjà mandées, il n'y a point de lieu à les mettre à Saint-Cyr, non plus que les poules ; la ferme vaut quinze cents livres de rente, je ne crois pas que vous voulussiez vous charger de la faire valoir ; il faut donc laisser le fermier où il est. Cela étant, il n'y a plus de basse-cour, et je crois que le meilleur est de prendre tout chez lui, el d'avoir une personne qui voie tirer le lait qu'elle prendra, et ainsi du reste; vous serez en repos et n'aurez point à
1 Saint François de Sales.
174 LETTRES DE Mœ< DE MAINTENON.
veiller encore cette affaire-là. Cela est bon clans les petites communautés, ou dans celles où les religieuses n'ont rien qui les empêche de conduire leur basse-cour. Il n'y a point d'exemple "d'une maison aussi grande que la nôtre et dont l'obligation soit de n'être occupée que de l'éducation ; car les Ursulines, qui en font vœu, ont beaucoup de temps de reste.
Nous pouvons choisir d'avoir la ferme ou de ne l'avoir pas, le Roi nous la donnera sur le pied de son revenu ; si dans les suites on en fait une basse-cour, à la bonne heure; mais il me semble que vous ne pouvez tenir un labour ; et à moins que vous n'ayez des terres, vous n'avez ni herbes à brouter l'été, ni fourrages l'hiver. Le fermier me paroît bon homme, et a toujours eu avec ses maîtres le marché que je propose ; vous aurez le plaisir de le voir avec son ménage de campagne sans être chargée de rien. J'ai vu ce qui se passoit là-dessus à Ruelles, et cela étoit d'une grande commodité; mais la communauté n'étoit pas sur le pied où elle est. Mandez-moi lequel vous aimez mieux, d'avoir la ferme ou de ne l'avoir pas, c'est-à-dire de faire un marché avec le fermier ou d'envoyer acheter au marché comme si vous étiez à Paris.
Je vous fais part de la visite que j'ai reçue du Roi ce matin ; il n'en est pas mieux pour cela. Cependant on, a été ravi de le voir hors de sa chambre.
Je ne suis point contente de Chanteloup i : elle ne fait que pleurer, bouder ou badiner; je vous la renverrai un de ces jours pour la punir. Je ne sais si elle en fera mieux quand elle reviendra.
Adieu, ma très-chère, je voulois aller demain prier Dieu avec vous, mais j'ai eu la migraine bien fort, et j'ai un peu besoin de repos.
J'arrive de chez le Roi, dont la plaie va fort bien,
1 M"° de Chanteloup, nièce de Mmc de Brinon.
grâce à Dieu. Il s'est récrié sur des vaches dans un jardin; ne comptez point que l'on souffre un ménage à Saint-Cyr. On n'a jamais tous les biens à la fois : le voisinage de Versailles vous donnera mille avantages et autant de contraintes. Dieu soit béni de tout ! Je viens de recevoir votre lettre sur Barberet, je la montrerai au Roi. Bonsoir.
A M. L'ABBE GOBEL1N
Manuscrits do Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 355. Ce samedi au soir 1680 (mai).
Je ne vous verrai point demain, car je pars dès sept heures du matin pour aller faire mes dévotions à Noisy ; retournez à Paris le plus doucement que vous pourrez et conservez-vous pour nous. Le Roi vous donne une pension de deux mille francs; je crois que vous n'aviez pas besoin de cette circonstance pour être content de lui, que tout ce que vous avez vu aujourd'hui vous aura bien édifié. Songez bien à nos affaires, voyez ces messieurs ; achevez nos constitutions; mais ne pensez pas par la pureté du langage gâter les pensées et les expressions de Mmede Brinon ; vous savez que dans tout ce que les femmes écrivent, il y a toujours mille fautes contre la grammaire ; mais, avec votre permission, il y a un agrément qui est très-rare dans les écrits des hommes.
Je presserai M. le contrôleur général pour l'expédition des lettres; après cela, ce sera à vous â presser les démarches ecclésiastiques, et à m'avertir du jour que nous nous transporterons â Noisy. Je sais qu'il faut que la requête des filles précède ce voyage.
Adieu, conservez-vous, et mandez-moi tout ce que vous ferez.
170 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.
A M. L'ABBÉ GOBELIN
Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. I, p. 345.
1er juillet 1080.
Il est vrai que j'ai peu de loisir et que je ne passe guères de jour sans aller à Saint-Cyr, du moins une fois la semaine, y voir lesbâtimens. J'espère, s'il plaît à Dieu, commencer la transmigration lundi prochain1, et je vous crois averti pour venir bénir l'église le samedi ensuite. Après cela nous aurons un peu plus de tranquillité, et je vous verrai le plus souvent qu'il me sera possible pour profiter de vos instructions ;mais en attendant que je reçoive les vôtres, permettez-moi de vous en donner, et croyez qu'elles ne seront pas moins sincères que celles que j'attends de vous.
Je vous conjure donc de vous défaire d'un style que vous avez avec moi qui ne m'est point agréable, et qui peut m'être nuisible. Je ne suis point plus grande dame que j'étois à la rue des Tournelles, que vous me disiez si bien mes vérités, et si la faveur où je suis met tout le monde à mes pieds, elle ne doit pas faire cet effet-là sur un homme chargé de ma conscience, et à qui je demande instamment de me conduire sans aucun égard dans le chemin qu'il croit le plus sûr pour mon salut. Où trouverai-je la vérité, si je ne la trouve en vous, et à qui puis-je être soumise qu'à vous, ne voyant dans tout ce qui m'approche que respect, adulation et complaisance? Parlez-moi et écrivez-moi sans tour, sans cérémonie, sans insinuation, et surtout, je vous prie, sans respect. Ne craignez jamais de m'importuner; je veux faire mon salut, je vous en charge, et je reconnois que personne
1 Ce fut le 20 juillet 1080 que la communauté de Noisy commença à venir par troupes s'établir à Saint-Cyr ; tout fut en ordre le lur août. (iNote du manuscrit de Versailles.)
au monde n'a tant de besoin d'aide que j'en ai. Ne me parlez jamais des obligations que vous m'avez, et regardez-moi comme dépouillée de tout ce qui m'environne, et voulant me donner à Dieu : voilà mes sentimens.
A Mme DE ROCHECHOUART, ABBESSE DE FONTEVRAULT.
Lavallcc, Correspondance générale, t. II, p. 57.
A Saint Cyr, ce 27 juillet. 1680.
Je suis toujours ravie, madame, quand je reçois des marques de vos bontés pour moi ; mais je voudrois bien que vous ne me fissiez point de remerciemens, quelque chose que je pusse faire. Jugez par là, madame, si j'en dois at-
1 Lavallée dit qu'il emprunte cette lettre à un « Recueil manuscrit de huit lettres à l'abbesse qui a appartenu à la maison de Saint-Cyr ». Ailleurs (voir plus bas la lettre du 18 avril 1701), il donnera comme source d'une des huit lettres à l'abbesse qu'il publie : « Manuscrits des dames de Saint-Cyr ». J'ai vainement recherché ces documents dans les papiers des dames de Saint-Cyr conservés au grand séminaire de Versailles. P. Clément s'est beaucoup servi de ces lettres dans son livre Mme de Montespan et Louis XIV, sans savoir rien de plus sur la provenance. Elles paraissent très authentiques et sont fort intéressantes.
Marie-Gabricllc de Rochechouart, sœurdeMmc de Montespan, et plus jeune qu'elle de quatre aimées, avait, dit Saint-Simon, c< plus d'esprit. qu'aucun de sa famille, ce qui étoit beaucoup dire, et le même tour qu'eux et plus de beauté que Mme de Montespan. Elle savoit beaucoup, et même de la théologie. Son père l'avoil coffrée fort jeune; avec peu de vocation, elle avoit. fait de nécessité vertu, et devint une bonne religieuse et une meilleure abbesse, adorée autant que révérée dans tout cet ordre dont elle étoit chel'. Elle avoit. un esprit de gouvernement singulier, qui se jouoit du sien, et qui auroit embrasse avec succès les plus grandes affaires. Elle en avoit eu qui l'avoient attirée à Paris dans Le temps du plus grand règne de sa sœur, qui l'aimoit et la considéroif fort, et qui la lit venir à la cour, où elle fit divers voyages et de longs séjours, et c'étoit un contraste assez rare devoir mie abbesse dans 1rs parties secrètes du Roi el de sa maîtresse, d Voir le volume de Pierre Clément : Lï Abbesse de Fontevrault, in-8°, Didier.
178 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.
tendre pour mes seules bonnes intentions et sur la manière dont je reçois les choses qui me viennent par vous. Il est certain qu'il n'y a rien qui me soit plus précieux, et que les intérêts de Mme de Mortemart et ceux de Mmede Thianges me tiennent trop au cœur. Je n'ai jamais changé de sentimens pour vous; vous avez touché mon goût et rempli mon estime; j'ai cru ne pas vous déplaire, et tout cela, madame, a subsisté dans tous les temps et subsistera toujours. Mais je vous demande en grâce de me traiter comme vous me traitiez, et de m'estimer assez pour croire que ce que la fortune fait en ma faveur ne m'a point gâtée. Je souffre fort volontiers tout ce qu'elle m'attire des gens qui ne me connoisscnt point et dont l'opinion m'est assez indifférente ; il n'en est pas de même de vous, madame, dont l'estime et l'approbation m'ont été précieuses, et je serois au désespoir que vous me crussiez assez folle pour avoir oublié combien votre amitié m'honore, et avec quel respect je dois vous assurer que je la mérite par la manière dont je suis pour vous.
J'ai dit au Roi, madame, les chagrins que ses maux vous donnent et la joie que vous sentez du retour de sa santé. Il paroît qu'il compte fort sur la sincérité de vos protestations, et qu'il y a entre vous et lui une intelligence particulière et fort indépendante. Comptez, madame, qu'il se porte bien, qu'il est très-gai et que vous êtes mal avertie, si vos nouvelles portent qu'il s'ennuie1. Que j'ai de pente à causer avec vous et que je le ferois de bon cœur et bien franchement!
1 On devine aisément <jno ces paroles vont, non sans malice, à l'adresse de Mme de Montcspan, qui s'obstinait à rester à la cour.