A M. LE CARDINAL DE NOA1LLES
Manuscrits De Mouehy, t. I, p. 15G.
A Marly, ce 25 novembre 1700.
Je voudrois bien qu'on me laissât le temps de vous écrire, monseigneur; mais je n'ose l'espérer. Je regarde l'union de l'Espagne avec nous avec un nouveau plaisir, quand je pense que nous voudrons le même pape, et que, par là, vous reviendrez plus tôt1. Cet intérêt est grand pour moi et pour bien d'autres, et vous savez, monseigneur, que je n'ai jamais cru que vous fissiez autant de bien dans le conclave que vous en faites dans le diocèse. Vous aurez appris que M. de Châlons vouloit demander le bénéfice que le Roi s'est hâté de donner au fils de M. le Grand2. Il ne nous reste que le plaisir de n'avoir fait aucun pas pour cela. Nous sommes à Marly, comme des gens qui n'ont rien à faire. Le Roi de France plante et le roi d'Espagne chasse le jour et joue à cligne-musette le soir dans ma chambre. Je voudrois qu'il fût déjà parti, et, si j'avois voix au chapitre, il seroit allé en poste prendre possession d'une si belle succession. Il sera plus de quarante jours en chemin. M. le duc de Reauvillier a bien la mine de demeurer; il est dans une langueur dont il aura de la peine à revenir. Mme sa femme marche pour avoir soin de lui. Mme la du-
1 Le Roi venait d'acjepter le testament de Charles II, roi d'Espagne, qui désignait le duc d*Anjou, petit-lils de Louis XIV et second fils du dauphin, pour son successeur.
2 On désignait ainsi le grand écuyer, Louis de Lorraine, comte d'Armagnac.
chesse de Noailles me paroît fort triste : je ne sais si c'est simplement -de voir partir M. son mari et son fils. Elle ne m'en avoue pas d'autre cause. Il me paroît que M. de Noailles doit être content de la manière dont le Roi l'a engagé à ce voyage, dont il pourra bien demeurer chargé tout seul1. Cependant je crains qu'il ne le voie présentement que par le mauvais côté, qui est l'éloignement du Roi, et ce que les courtisans croient le plus grand malheur. Le comte d'Aven est plus philosophe et par conséquent plus tranquille : il part avec joie ; il mène une musique pour son plaisir et pour celui de M. le duc de Bourgogne. Je lui ai conseillé de ne rien épargner, mais je ne m'en vante pas à Mme la duchesse de Noailles.
L'abbé de Luxembourg a laissé une belle abbaye : l'abbé de Mornay veut la demander en remettant la sienne. M. le cardinal de Bonzi presse pour avoir un coadjuteur2. J'en presse le Roi aussi, parce que je crois
1 Le roi d'Espagne partait avec ses frères, qui ne devaient le quitter qu'à la frontière de France. Les ducs de Beauvillicr et de Noailles avaient été nommés pour l'accompagner. Quelques jeunes seigneurs, parmi lesquels le comte d'Aven et le chevalici d'IIeudicourt, formèrent la suite du roi et, allèrent jusqu'à Madrid. Le comte d'Aven ne manqua pas d'écrire de fréquentes lettres à Mme de Maintenon ; il lui envoya même une relation détaillée du voyage, en partie conservée (voir Lavallée, Correspoiidance générale, t. IV, p. 591).
2 Pierre de Bonzi, fils de François de Cpnzi, sénateur de Florence, avait, été employa par Mazarin aux conférences de Saint-Jeah-de-Luz. Ambassadeur à Florence, à Venise, en Pologne, en Espagne, archevêque de Toulouse en 1609, puis de Narbonne, créé cardinal par Clément X en 1072, et grand aumônier de la Reine, il mourut en 170."). Il avait toute l'habileté, toutes les grâces, toute la finesse du caractère italien; il s'était acquis une grande influence en Languedoc. Saint-Simon, qui trace un curieux portrait de ce prélat, nous dit que cette innuenec fut combattue par celle de L'intendant Lamoignon de Bâville, qui exploita contre l'archevêque le reproche, trop mérité, du peu de sévérité de mœurs. La famille de Bonzi était parmi les plus anciennes et les plus illustres de Florence. Un Bonzi vint en France à la suite de Catherine de Médicis, el depuis lors plusieurs membres de cette famille n'avaient cessé, dans la diplomatie et l'Église,
528 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.
qu'il y va de sa conscience; mais je ne sais sur qui ce choix devroit tomber.
J'ai parlé aussi contre le curé de Marly : on ne pense point à le faire évêque.
Le Père de La Chaise a proposé au Roi de me consulter sur le choix d'un confesseur pour le roi d'Espagne. Je l'ai refusé en disant que, vous n'étant pas ici, je ne pouvois m'instruire.
Je suis bien étonnée, monseigneur, d'avoir pu achever cette lettre. Je ne vous parle point des nouvelles publiques. Assez de gens prennent soin de vous les mander.