‹ Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentiqueChapitre 37 sur 43 · A LA MARQUISE DE DANGEAU · texte numérisé non relu

A LA MARQUISE DE DANGEAU

Collection Horrison, à Londres. Inédite.

A Saint-Cyr, ce 14 août (1098).

J'aime fort, madame, ce que vous appelez indiscrétion, et, sans m'en vanter, j'auroisôté très-jalouse de voir de vos

1 La duchesse de Noailles, mère de l'archevêque.

2 La marquise de Dangeau, née de Lôwenstein, qui va prendre une grande place dans la correspondance, et dont la faveur auprès

lettres dans les mains de toutes nos dames et de n'en point avoir. Il y a longtemps, madame, qu'on ne m'avoit dit ni écrit qu'on m'aime de tout son cœur : on me respecte trop présentement pour m'aimer ; et votre grossièreté me fait goûter un plaisir sur lequel j'étois un peu gâtée autrefois, mais dont je ne tâte plus. Laissez donc, madame, ce respect si peu sincère et si peu aimable aux autres, et ayez toujours la grossièreté de m'aimer. Je n'y serai pas ingrate, et je vous défie de douter de l'estime et de l'inclination que j'ai pour vous. Il est vrai que beaucoup de gens sont de même, mais c'est à vous à voir si vous voulez me distinguer.

Nous fûmes tous bien ridicules à Marly; je crois qu'il

de Mme de Main tenon durera jusqu'à la mort de celle-ci, était depuis 1G86 la seconde femme du marquis de Dangeau. Elle était d'origine allemande, de grande naissance, nièce du cardinal de Furstenberg, évoque de Strasbourg, et de la famille des Électeurs de Bavière, mais d'une branche mésalliée réduite à une très médiocre fortune : elle avait douze sœurs et plusieurs frères. Son oncle l'amena en France, où elle devint fille d'honneur de la Dauphine. Tous les contemporains sont d'accord sur sa beauté, le charme de sa personne et sa vertu. L'abbé de Choisy raconte que, lorsqu'elle parut à la cour, elle était belle comme les anges, avec une taille fine, des yeux bleus et brillants,... un air engageant, modeste, spirituel, et une fort bonne conduite dans une place fort glissante. Mme de Caylus, qui fut son amie, s'étonne c< que cette haute naissance, cette figure charmante et une vertu si rare n'aient trouvé que M. de Dangeau capable d'en connoître le prix ». Saint-Simon lui-même, si dur pour Dangeau, n'a que louanges pour sa femme : «jolie comme le jour, faite comme une nymphe avec toutes les grâces de l'esprit et du corps » ; il l'appelle le Bon ange de Mme de Maintcnon. Mme de Sévigné montre enfin Dangeau jouissant à longs traits du plaisir d'avoir épousé la plus belle, la plus jolie, la pins jeune, la plus nymphe de la cour. Elle ajoute, il est vrai, avec quelque malice, que l'endroit le plus sensible était de jouir du nom de Bavière et de porter, par parenté, tous les deuils de l'Europe. Les lettres à M,ne de Dangeau l'ont partie de la collection de M. Morrison ; elles y sont autographes. Elles deviendront plus fréquentes pendant les dernières années de la vie de M,nc de Maintenon. Celle-ci, par les expressions les plus affectueuses, témoignera jusqu'à la fin de l'estime et de l'attrait que ne cessa de lui inspirer cette vertueuse et aimable personne.

510 LETTRES DE Mmc DE MÀIKTEXON.

y avoit un peu de vapeur, car les larmes furent générales. Je conviens, madame, que votre orthographe n'est pas bien exacte; mais je conclus que vous ne voulez pas l'apprendre, puisque M. de Dangeau vous abandonne ; je me consolerois sur cet endroit s'il avoit plus de pouvoir pour conserver votre estomac, qui se hasardera à la Bourdaisière1 comme à Marly, et qui y trouve un très mauvais exemple. MM. de Lowestein pquvoient être sobres; il n'en est pas de même du côté de Furstemberg. Je suis honteuse, madame, d'une si longue lettre. Elle n'est point un effet de mon loisir, mais du plaisir que j'ai à vous entretenir. Je voudrois déjà être revenue de Compiègne, et vous devinerez pourquoi.

A M. L'ARCHEVÊQUE DE PARIS

Manuscrits De Moucby, t. I, p. 99.

A Marly, 22 août (1098*).

J'ai montré votre grande lettre au Roi, monseigneur, qui est propre à faire tous les bons effets que vous désirez. Il est bien résolu d'acquitter le vœu du feu Roi.

La mort de Mme d'Espinoy a surpris5, et c'est tout. On

1 C'était une terre du marquis de Dangeau, située près de Tours ; il y séjourna cette année-là, selon son Journal, du 22 juillet au 25 août, et la marquise jusqu'à la lin d'octobre.

2 Le manuscrit porte, d'une main étrangère, le millésime 1C99; Lavallée a adopté cette date erronée, et la donne comme autographe. La date est fixée parla mort de la princesse d'Espinoy (Jeanne-Pélagie de Rohan- Chabot). Voir Saint-Simon, t. II, p. 99-101, et Dangeau, 18 août 1698. Dangeau dit en outre, le 19 décembre suivant : « Le Roi a fait donner une somme considérable à MM. de Notre-Dame de Paris pour un autel : c'étoit un vœu qu'avoit fait le feu Roi ». On voit que c'est la suite de la résolution dont Mme de Maintenon parle dans les premières lignes de cette lettre.

3 Elle était morte subitement à Versailles, où elle venait, de Paris, faire sa cour.

se défait des idées tristes le plus tôt qu'on peut, et j'ai vu plus de gens résolus à se faire saigner de temps en temps qu'à faire une bonne confession. Le Roi n'a rien répondu sur les chanoines de Saint-Ruf; mais je crois voir en tout qu'il reçoit toujours ce qui vient de vous avec respect et déférence. Le pelit mot sur ce que vous vous renfermez dans votre diocèse, mais que Dieu me demande de parler de tout, l'accoutumera à me voir faire ce personnage. Depuis votre dernier éclaircissement, il reçoit tout avec moins de répugnance.

Je sais, monseigneur, que vous devez travailler lundi avec le Roi, et j'avois compté de ne partir pas si matin qu'à mon ordinaire, afin d'avoir l'honneur de vous voir. Mais, puisque l'heure vous est indifférente, venez à Saint- Cyr, monseigneur, quand il vous plaira.

Le Roi aura de la peine à décider contre votre opinion dans ce qui regarde les nouveaux convertis; cependant la plus générale est de les forcer à assister à la messe : pensez-y bien encore. On prétend que M. de Meaux revient à cet avis i. J'ai eu de la peine à trouver ce moment pour vous écrire. Le Roi me garde à vue; et je ne vois plus qui que ce soit.

Que ne donnerois-je pas pour que M. Doyen vît votre billet? Il seroit aguerri pour bien pis que des asperges. Je suis ravie de vous voir un peu de gaîté dans un embarras continuel.

1 On peut voir, sur ce sujet, la correspondance <lo Bossuel avec Lnmoignon de Bàville, intendanl de Languedoc, et quelques prélats. [OEuvres de Bossuet, édition Mellier et Leclère, in-1'2, t. XXVI, années 1700 et suivantes). Bien que tous deux partout égalemenl d'un principe d'intolérance et. de contrainte à l'égard des protestants soi-disant convertis, Bossuet, préoccupé d'une crainte religieuse, ne veut pas los contraindre à de* actes que leur mauvaise volonté rendrait, sacrilèges. Lamoignon de Bâville a moins de scrupules, ne considérant (pie Le but politique à atteindre et la volonté duRoià faire triompher. On voit, que le cardinal de Noaiiles ne voulait pas non plus qu'on les forçat à assister à la messe.

312 LETTRES DE Mme DE MAINTENON

A M. L'ARCHEVÊQUE DE PARIS

Manuscrits De Mouchy, t. II, p. lv28.

Compicgne, 9 septembre (1G98).

Quoique je sois assez incommodée, monseigneur, voici la meilleure journée que j'aie passée à Compiègne.Tout le monde est à la revue, où heureusement je n'ai pu aller, et j'en profite pour avoir l'honneur de vous entretenir un peu à mon aise.

Il est vraisemblable que l'affaire de Rome1 finira avant l'hiver, pourvu que le pape ne meure pas. J'ai toujours été fort vive, comme vous savez, pour que rien ne troublât votre union avec M. de Meaux; mais je ne saurois croire qu'elle vous oblige h écrire autant que lui, et je suis entièrement de votre avis. Je n'ai point vu encore M. de Meaux. Je ne sais s'il a pensé à moi ; mais je suis inaccessible, ayant toujours le Roi dans ma chambre ou Mme la duchesse de Bourgogne.

Je n'entends pas bien, monseigneur, quelle confrontation vous voulez faire du Père de La Combe. Y en ouroit-il une meilleure que celle de Mme Guyon avec lui, puisque c'est lui-même qui dit avoir passé quinze nuits avec elle2?

M. de Chartres a fort désiré devoir la réponse que M. de Cambrai vous a faite. Je ne me souciois pas qu'elle passât par moi; mais je doutois que vous eussiez le temps de la lui envoyer, et j'avois prié M. le maréchal de Noailles de foire copier celle qu'il a. Loin de multiplier vos affaires, monseigneur, je voudrois de tout mon cœur vous soulager de ce que vous avez de trop ; car, du reste, je suis fort contente que vous travailliez depuis le ma-

1 La condamnation du livre de Fénelon des Ma.rimes des saints.

2 11 faut se rappeler que nulle accusation d'immoralité conlre Mme Guyon n'a jamais été prouvée.

tin jusqu'au soir et que vos jours soient pleins de toutes sortes de bonnes œuvres. Si vous pouvez encore envoyer la réponse à M. de Meaux, vous ferez plaisir à votre ami, que je n'ai vu curieux que dans celle occasion.

J'espère qu'on sera content de la fille que j'ai envoyée aux Ursulines. Je les remercierai quand je le pourrai.

Non, monseigneur, je n'ai point de repos ici. Le Roi vient dans ma chambre trois fois par jour et par là coupe tout ce que je pourrois avoir à faire. Je conviens que Dieu m'a fait la grâce d'être insensible aux honneurs qui m'environnent, et de n'en sentir que l'assujettissement et la contrainte : l'amour-propre est mort sur ce point-là ; mais, monseigneur, celui qui fait aimer le repos, la liberté et la propre volonté est encore bien vivant. Je sou haite pourtant de mourir à tout et je vous demande pour l'obtenir vos prières et vos avis.

Je voudrois m'occuper partout de bonnes œuvres. Il me semble qu'une assemblée de charité me siéroit mieux que d'aller au camp avec une princesse de douze ans; mais on veut tout par rapport à soi, et je vois avec douleur que le goût du bien ne vient pas, ni pour celui qu'on pourroit faire, ni pour celui qu'on devroit laisser faire aux autres. On me parut moins dévot : on ne voulut point de vêpres hier, quoiqu'il y en ait toujours à celte fète-ici *.

J'allai hier faire mes dévotions aux Filles de la Visitation avec Mme la duchesse de Guiche. Je la vois le plus que je puis, et le reste de la famille, mais à peine puisjc leur, dire un mot. Le Roi est charmé du régiment du comte d'Ayen; il ne peut s'en taire. Je ne suis guère contente de sa femme.

La maison de Bouillon ne s'avance pas auprès du Roi : je ne puis vous en dire davantage.

1 La Nativité de la Vierge (8 septembre).

314 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.

Notre ami Boufflers fait une dépense excessive.

11 m'est revenu beaucoup de mal de la princesse de Furstcmberg1. Cette femme se perdra à la fin, car on la croit très dangereuse pour mener les affaires des autres, et il est certain que ces caractères sont une peste publique. Servez-vous de tout, monseigneur, pour la conduire au bien ; mais que cet avis ne m'attire pas un éclaircissement ; il seroit inutile, car je sais certainement ce que je vous dis.

ïl faut rapprocher de cette lettre du 9 septembre 1698 le récit célèbre de ce qui se passa dans la journée du 15 à ce même camp de Compiègne, et des preuves singulières de faveur que le Roi y donna à Mme de Mainteno.n, ce dont Saint-Simon se déclare si fort scandalisé. « Le Roi, désormais en pleine paix, voulut, dit-il, étonner l'Europe par une montre de sa puissance qu'elle croyoit épuisée par une guerre aussi générale et aussi longue, et en même temps se donner, et plus encore à Mme de Maintenon, un superbe spectacle sous le nom de Mgr le duc de Bourgogne, sous prétexte de lui faire voir une image de la guerre.... » Il déclara un camp à Compiègne qui serait commandé par le maréchal de Boufflers sous ce jeune prince. (Saint-Simon, t. If, p. 43.) La cour partit pour Compiègne le jeudi 28 août ; il y eut des revues et divers exercices de troupes ; enfin (( le Roi voulut montrer des images de tout ce qui se fait à la guerre. On lit donc le siège de Compiègne dans les formes. Le samedi 13 septembre fut destiné à l'assaut; le Roi, suivi de toutes les dames, et par le plus beau temps du monde, alla sur le rempart. De là on découvroit toute la plaine et la disposition de toutes les troupes.... C'étoit le plus beau coup-d'œil qu'on pût imaginer que toute cette armée et ce nombre prodigieux de curieux.... Mme de Maintenon y étoit en face de la plaine et des troupes, dans sa chaise à porteurs entre ses trois glaces.... Sur le bâton de devant, à gauche, étoit assise Mme la duchesse

1 C'était une autre nièce du cardinal de ce nom (voirpage308, note). « Ilnepouvoit, dit Saint-Simon, vivre sans elle. Ellelogeoit et régnoit chez lui, et cette domination étoit si publique que c'étoit à elle que s'adressoient tous ceux qui avoient affaire au cardinal. »

do Bourgogne ; du même côté en arrière et en demi-cercle, debout, Mme la duchesse, Mme la princesse de Conti et toutes les dames, et derrière elles des hommes ; à la glace droite de la chaise le Roi debout, et un peu en arrière en demi-cercle ce qu'il y avoit en hommes de plus distingué. Le Roi étoit presque toujours découvert, el à tous inomens se baissoit dans la glace pour parler à Mme de Maintenon, pour lui expliquer tout ce qu'elle voyoit et les raisons de chaque chose. A chaque fois elle avoit l'honnêteté d'ouvrir sa glace de quatre ou cinq doigts, et jamais de la moitié; car j'y pris garde, et j'avoue que je fus plus attentif à ce spectacle qu'à celui des troupes.... » (T. Il, p. Mo et 114.)

Le maréchal de Bouffïers, qui commandait en chef sous le duc de Bourgogne, déploya dans cette même occasion une magnificence extraordinaire. « Il étonna, dit Saint-Simon, par sa dépense, par l'ordre surprenant d'une abondance, d'une recherche de goût, de magnificence et de politesse.... Jamais spectacle si éclatant, si éblouissant.... Les tables sans nombre et toujours neuves et à tous les momens servies à mesure qu'il se présentoit ou officiers ou courtisans ou spectateurs;... toutes sortes de liqueurs chaudes ou froides et tout ce qui peut être le plus vastement et le plus splendidement compris dans le genre des rafraîchissemens.; les vinsfrançois et étrangers, ceux de liqueur les plus rares y étoient comme abandonnés à la profusion.... L'abondance de gibier et de venaison arrivoit de tous côtés; les mers de Normandie, de Hollande, d'Angleterre, de Bretagne, et jusqu'à la Méditerranée, fournissoient tout ce qu'elles avoient de plus monstrueux et de plus exquis;... des maisons de bois meublées comme des maisons de Paris les plus superbes;... des tentes immenses et magnifiques, dont le nombre pouvoit seul former un camp ; les cuisines, les sommelleries, les offices, tout cela formoit un spectacle dont l'ordre, le silence, Pexactiludo, la diligence et la parfaite propreté ravissoient de surprise cl d'admiration. » (T. II, p. 105 et 106.)

31G LETTRES DE Mme DE MA1NTEN0N.

A M. L'ARCHEVÊQUE DE PARIS

Manuscrits Do Mouchy, t. I, p. U.S.

12 septembre (1G981.

J'ai montré tous vos papiers au Roi, qui m'a dit qu'on avoit déjà parlé de cette lettre et qu'il n'y vouloit rien changer. Il l'auroit pourtant relue si elle avoit été en francois. Mais à vous dire la vérité, monseigneur, le Roi ne veut entendre parler d'affaires que par ses ministres ; il ne trouve point bon que M. le nonce se soit adressé à moi. Faites-lui entendre raison là-dessus une fois pour toutes, je vous en conjure. Je ne puis que donner des maximes générales dans les occasions, et je ne puis rien sur les faits particuliers dont je n'entends presque pas parler. Je serois trop bien payée de l'esclavage où je suis si je pouvois faire quelque bien; mais, monseigneur, il n'y a qu'à gémir de voir comme les choses sont tournées. Je ne veux pas m'étendre davantage : ce sujet me conduiroit trop loin.

Je vous prie, monseigneur, de dire à M. le nonce que je n'ose me mêler d'affaires, que je pense comme il me fait l'honneur de le croire, mais qu'il faut que mes sentimens soient renfermés dans moi-même. Je n'ai point l'honneur de lui écrire parce que je crains de ne le pas faire comme je le dois, et tout ce qui passe par vous en devient meilleur.

A Mrac DE BRÏNON.

Bibliothèque nationale. Mss. Fr. nouv. acq,, 1458, p. 1118 (sans date). Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. IV, p. 4ii.

Du 30 novembre (1098).

Les affaires de M. de Cambrai m'affligent toujours, mais elles ne m'inquiètent plus, et j'attends dans une grande paix la décision du Saint-Siège. M. l'évêque de Meaux a montré par sa Relation du quiétisme la liaison qui est entre M. de Cambrai et Mme Guyon, et cette liaison est fondée sur la conformité de la doctrine. On peut en voir le danger, étant soutenue par un homme d'une telle vertu, d'un tel esprit et dans un tel poste ; nous l'avons caché tant que nous avons espéré d'y apporter du remède ; nous l'avons découvert quand nous avons cru le devoir à l'Eglise. Voilà ce qui dépendoit de nous, c'est à Dieu à faire le reste.

Cette affaire, ma très chère, ne me fait point oublier la misère dont le peuple est menacé, et plût h Dieu le pouvoir soulager autant que j'en suis occupée! On prétend qu'on pensa tout gâter en 94 par l'ordre [qu'on voulut mettre au blé, et qu'il ne faut jamais s'en mêler. On se plaint de ce que des usuriers en amassent, mais ce sont des avis généraux, et par là inutiles. Si on savoit : un tel a un grenier rempli, on iroit bien vite, et cet exemple feroit du bien à tout le monde; le malheur est que les pays étrangers sont aussi mal que nous, e( qu'ainsi on ne

1 Le manuscrit des Lettres édifiantes, au séminaire de Versailles, place cette lettre en 1090. La mention qui y est faite de la Relation du quiétisme de Bossuet nous donne avec certitude celle de 1008. 11 faut toujours se souvenir que presque loutes les lettres autographes qu'on possède de M"1' de Maintenon sont ^;ms millésime; ou peut donc, avec toute vraisemblance, ne voir que la main du copiste dans les dates d'années offertes par les copies manuscrites, el ces dates n'ont point d'autorité.

518 LETTRES DE Mme DE MAINTEÎSON.

peut en espérer du secours. Dieu est en colère ; il faudroit l'apaiser, et nous ne faisons que l'offenser.

Je suis très édifiée de la conduite de Mme de Cavlus, et si elle persévère, je ne doute pas qu'elle ne soit plus agréable à Dieu que d'autres âmes plus innocentes et moins ferventes. Adieu, madame; il y a longtemps que je désirois ce moment pour vous assurer que je ne change pas pour vous, et que je vous estimerai et aimerai jusqu'à la mort. Tout va bien ici, et nos filles croissent tous les jours en piété et en capacité.

A M. LARCIIEVÈQUE DE PARIS.

Manuscrits De Mouchy, t. I, p. 173.

2o novembre (1093).

M. le maréchal de Noailles m'avoit envoyé votre mandement. Je suis ravie, monseigneur, d'avoir tout ce qui vient de vous. J'y prends trop d'intérêt pour ne devoir pas en être informée. Je montrerai au Roi la lettre des ecclésiastiques de Bordeaux. Je lui ai lu celle de M. d'Autun; il approuve fort son zèle pour la résidence et fera dire de surseoir l'affaire de M. de Giteaux1.

Je crains que M. Doyen ne se fasse une mauvaise affaire en se chargeant de mon frère aux conditions qu'il y veut mettre. Il prétend ne payer que la moitié du louage de la maison, y avoir autant de domestiques et de chevaux qu'il en a chez lui, avoir un suisse à la porte, se retirer à onze heures ou minuit, manger chez lui avec qui il lui plaira, etc. Tout cela ne me paroît guère convenable à une retraite, et je ne répondrois pas qu'il ne vît des femmes et n'attirât un grand ridicule sur cette commu-

1 II s'agit, d'une dispute de préséance entre l'évèque d'Autun et l'abbé de Cîteaux.

nauté. Je lui ai fait proposer de prendre soin de ses affaires; il le refuse, ce qui ne me paroît pas de bon augure. Enfin, monseigneur, je ne vois rien là qu'une légèreté qui, suivant la prudence humaine, sera suivie d'autres légèretés. Si, après toutes ces réflexions, vous croyez qu'il faille hasarder tout ce qui pourra en arriver, je soumettrai volontiers mes vues aux vôtres. Je vous supplie de vouloir communiquer celle lettre à M. le curé de Saint-Sulpice *.

A M. L'ARCHEVÊQUE DE PARIS, Manuscrits De Mouchy, t. II, p. 159.

A Saint-Cyr, ce 51 janvier (1700).

Je suis fâchée que la présence de M. le maréchal de Noaiiles accoutume le Roi à ne vous pas écrire, car ce commerce seroit bon. Il faut espérer qu'il viendra quand l'occasion s'en présentera.

Le Roi a de la peine sur les trois jours gras que vous

1 Les années n'avaient pas corrigé d'Aubigné. Il était toujours ce fâcheux personnage dont l'inconduite, les incartades, les inconvenances de langage désespéraient sa sœur. Elle en souffrait encore plus depuis le mariage de M11* d'Aubigné avec le comte d'Aveu. Elle avait pu espérer que, par déférence pour la famille dans laquelle sa fille était entrée, d'Aubigné se contiendrait un peu : il n'en était rien. C'est alors qu'on imagina l'expédient dont Mmc de Maintenon parle dans cette lettre et que Saint-Simon raconte ainsi : « A bout sur un frère aussi extravagant, elle lit tant par Saint-Sulpice que, comme c'était un homme toul de sauts et de bonds, et qui avoil toujours besoin d'argent, qu'on lui persuada de quitter ses débauches, ses indécences et ses démêlés domestiques, de vivre à sou aise, sa dépense payée tous les mois e! sa poche de plus garnie, et pour cela de se retirer dans une communauté qu'un M. Doyen avoil. établie sous le clocher de Saint-Sulpice pour des gentilshommes ou soidisant, qui vivoient là dans une espèce de retraite.... M. d'Aubigné ne laissa ignorer à personne que sa sœur se moquoil de lui faire accroire qu'il étoit dévot; qu'on l'assiégeoit de prèlros et qu'on 1° feroit mourir chez ce M. Doyen. Il ne fui pas longtemps suis retourner aux filles, aux Tuileries et partout où il put » (T. I, p. 480.)

520 LETTRES DE Mme DE MAINTENON.

voulez retrancher aux mascarades et aux bals; mais il finit toujours par dire qu'il veut être soumis et vous laisser faire. Je crois, monseigneur, qu'il faut accepter cette soumission, et l'accoutumer au bien malgré qu'il en ait. Je lui dis que ces trois jours-là retrancheroient bien bien des péchés. La religion est peu connue à la cour : on veut l'accommoder à soi, et non pas s'accommoder à elle ; on en veut toutes les pratiques extérieures, mais non pas l'esprit. Le Roi ne manquera pas à une station ni à une abstinence; mais il ne comprendra pas qu'il faille s'humilier et prendre l'esprit d'une vraie pénitence, et que nous devrions nous couvrir du sac et de la cendre pour demander la paix.

Je lui parlai hier des conseils provinciaux et lui redis tout ce que M. de Meaux m'en avoit dit le matin. Je voulus citer fortement cet évêque, parce qu'il ne passe pas pour êlie si dévot que ceux qui me parlent quelquefois. Jamais je n'ai trouvé le Roi plus fermé, plus en garde. Je lui montrai ensuite une lettre que m'écrit Mrae de Mondonville qui demande la liberté, ou au moins quelque adoucissement à sa prison1; je lui dis que tous ces exilés contre les formes lui feroient tôt ou tard de la peine. 11 me répondit pour toute chose qu'il en avoit toujours vu user ainsi en pareille occasion.

Je ne devrois pas, monseigneur, vous montrer mes peines, qui ne feront qu'augmenter les vôtres; mais je ne veux rien vous cacher. Je ne me rebuterai pas, s'il plaît à Dieu, et je lui dirai la vérité tant que je vivrai, quoique je sois persuadée que, tant que nous aurons le père de la Chaise, nous ne ferons rien.

Je vis dimanche le père Bourdaloue, qui me témoigna la peine de la Compagnie sur ce que je parois ne la pas aimer, par l'éloignement qui est entre le père de la Chaise

1 Voir la septième note à la lettre du 8 mars 1G9G.

et moi. Je répondis que ce n'étoit pas ma faute, et que j'étois prête à faire toutes les avances avec lui. Je dois être dans ces sentimens et j'y suis, grâce à Dieu ; mais je n'espère rien de ce côté-là.

Votre mandement pour le jubilé, monseigneur, sera lu assurément : il faut y mettre des vérités fortes et touchantes. Je vous dis tout ce qui me vient dans l'esprit et j'abuse de votre patience. Conservez votre santé pour la gloire de Dieu.

A M. LE COMTE D'AYEN

Manuscrits De Mouchy, t. III, p. 43.

A Saint-Cyr, 4 mars (1700).

Vous connoissez, monsieur le comte, la passion que j'ai pourSaint-Cyr; mais vous ne savez peut-être pas dans quel détail j'entre sur l'éducation des demoiselles qui y sont. Il faut les occuper dans une classe depuis le matin jusqu'au soir, et cela n'est pas facile pour les filles qui ont dix-huit et vingt ans. Vous avez vu tout ce que j'ai fait pour remplir leur mémoire de belles et bonnes choses, ou du moins d'innocentes. M. l'abbé de Choisy a eu la complaisance pour moi de faire des histoires qui sont très agréablement écrites, et qui leur donnent des exemples de vertu; il a fait la Vie de David, celle d'Esther. Nous avons, cerne semble, Clotilde, Arsenlus et plusieurs autres dont je ne me souviens pas bien, mais qu'il seroit aisé de vous faire voir1. Je vous conjure de vous dé-

1 L'abbé do Choisy, dont on ne lit plus que les M (''moires, avait beaucoup produit. Sa Vie de David avail clé dédiée à Louis XIV; sa Vie de Salomon était un long éloge dulloi. Ses in-quarto historiques sur saint Louis, sur Philippe de Valois,. sur Charles V avaient grand succès : c'étaient de ces livres qui « se laissent fort bien lire», disait Mmo de Sévignê. Histoire sacrée ou profane, historiettes

322 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.

faire pour un moment de ce goût exquis qui vous fait dédaigner tout ce qui n'est pas très délicat, de ce désir de perfection que vous voulez en tout et que vous aurez peine à trouver, et de descendre pour l'amour de moi, non à des contes de fées ou cle Peau d'âne, car je n'en veux point, mais à lire la Cour sainte1, remplie d'histoires touchantes, agréahles, véritables, telles que je les voudrois si elles étoient mieux enchâssées ou absolument détachées, ce qui seroit, à mon avis, le plus aisé; car il est impossible de lire ce livre : le désordre des matières, la confusion des temps, la grossièreté de certaines expressions, la bassesse des autres, les digressions insupportables et mille autres défauts, qui vous feront l'effet de l'émétique, ne permettent pas d'en faire aucun usage. Après tout cela, je n'en ai lu que cinq ou six pages, et je meurs de peur que vous n'en veuilliez pas lire davantage. Venons au fait. N'avez-vous pas quelque bel esprit qui meure de faim (cela n'est pas sans exemple) et qui voulût me faire de petites histoires bien choisies, qui, en divertissant de jeunes personnes, ne leur laissent dans l'esprit que des choses véritables et raisonnables, qui leur montrent le vice puni tôt ou tard et la vertu récompensée? Je crois qu'il faudroit que vous fussiez le maître du choix des sujets; je voudrois les payer à tant la pièce à mesure qu'on les feroit, et vous mettriez la politesse qu'il vous plairoit aux vues grossières que je vous propose. En voilà assez pour être entendue. Cette petite liste

morales ou de sainteté, la morale en action ou la légende dorée, des contes à la manière de Peau d'âne, ou encore Y Histoire de V Eglise en onze volumes in-4°, tout sujet et toute manière étaient acceptables à ce léger personnage que sa conversion, son esprit, ses écarls, ses étranges manies maintenaient ou replaçaient en faveur. Voir sur l'abbé de Choisy l'étude de Sainte-Beuve, Causerie* du lundi, t. III, p. 428. 1 La Cour sainte est un recueil d'histoires composé par le P. Caussin, ce Jésuite confesseur de Louis XIII, qui eu maille à partir avec le cardinal de Hiclielieu, et fut disgracié.

des histoires de la Cour sainte vous en donnera une belle idée. J'apprends que vous vous portez mieux; je ne sais si je dois m'en réjouir.

A Mme DE GLAPION, DAME DE SAINT-LOUIS.

Bibliothèque nat. Manuscrits. Fr. nouv. açq., 1458. — Manuscrits de Versailles. Lettres éUi/iatitcs, t. IV, p. 681.

Dimanche à 2 heures. Ce 4 avril 1700.

Nous sommes aussi affligées ici que vous l'êtes, ma chère fille1; mais nous avons la consolation de prier et de pleurer ensemble, et Dieu ne veut pas que vous l'ayez. Acceptez donc ce qui lui plaît; il vous a fait voir la mort de près pour vous accoutumer à l'envisager ; celle des enfans vous touchoit un peu, celle de votre chère soeur et maîtresse vous est sensible; vous perdrez encore des personnes que vous aimez, et enfin vous mourrez vousmême. Ces discours-là paraissent peu propres à vous consoler; cependant je trouve, quand nous perdons nos amis, qu'il est plus doux de penser qu'on les suivra que de penser qu'on vivra sans eux. Toute notre piété n'est rien si nous n'en recevons un grand secours dans les occasions par une entière conformité à la volonté de Dieu, qui dispose de tout, et certainement pour notre avantage. Reposez-vous, mangez de la viande2, éloignezvous de ce triste objet ; vous prierez pour elle quand vous serez un peu mieux. Nous vous ferons revenir le plus tôt que nous pourrons ; ayez soin de celles qui sont avec

1 M,ne de Saint-Aubin, dame de Saint-Louis, venait de mourir, à (rente et un ans, de la petite vérole, à l'infirmerie établie dans la maison de Saint-Cyr pour les maladies contagieuses, et où M"1' de Glapion, qui l'avait soignée, demeurail encore enfermée. C'était la première religieuse qui mourait dans la maison. Elle était particulièrement aimée. La désolation fut grande parmi les jeunes sœurs; le chagrin de M,nc de Glapion compromit sa santé.

8 C'était pendant la semaine sainte.

324 LETTRES DE Mme DE MAINTENUS.

vous, servez-vous avec liberté pour leur soulagement et pour le vôtre de ce que vous aviez pour cette pauvre fille. Adieu, ma chère fille, ne vous laissez point abattre : il ne faut pas s'affliger comme ceux qui n'espèrent point en Dieu.

A M. L'ARCHEVÊQUE DE PARIS

Manuscrits De Mouchy, t. I, p. 85.

A Saint-Cyr, vendredi saint (9 avril 1700).

Je me sens pressée, monseigneur, de vous supplier encore de faire ce qui vous sera possible pour obtenir le sacrifice entier de la petite Charlotte. Elle sera nourrie dans le vice, et joindra l'exemple et l'habitude à ses inclinations naturelles. Si elle étoit belle, combien de maux feroit-elle ! Obtenez qu'on me la donne, monseigneur, c'est le seul moyen de la dérober à la connoissance de sa mère et de son prétendu père. Les bonnes gens ne pourront la refuser quelquefois à mon frère, et ce sera un prétexte de se rejoindre à cette femme qui reviendra bientôt. J'enverrai cette petite fille dans un couvent de campagne. J'en aurai soin tant que j'y serai, et j'en chargerai ma nièce après ma mort. M. d'Aubigné m'a déjà fait de pareils présens dont il m'a laissé tout le soin, et peut-être s'y portera-t-il plus volontiers pour n'en pas faire la dépense. En ce cas-là il n'y a qu'à me l'envoyer tout droit à Versailles ou à Saint-Cyr, ou de m'avertir de l'envoyer chercher ; ou la mettre chez M. Vacherot, homme d'affaires des dames de Saint-Louis. Tout est bon pourvu qu'on sauve cette petite misérable. C'est une bonne œuvre, monseigneur; je ne vous ferai point d'excuse de mon imporlunité.

1 II s'agit d'une enfant attribuée à d'Aubigné, et dont une 31°* de La Brosse était la mère.

A Mme LA PRINCESSE DE SOUBISE l.

Publiée dans les Œuvres de Louis XIV. Paris, 1806, in-8°, t. VI, p. 524.

(26 octobre 1700.)

J'ai la vos remercîmens et les louanges de M. de Chamillart. On a été fort aise de l'un et de l'autre. Je n'ai point répondu, madame, à votre dernière lettre parce que vous n'ignorez pas l'ordre que M. le cardinal de Noailles2 a reçu de demander au pape, avant qu'il sorte du conclave, la grâce que vous désirez pour M. votre fils. Vous ne pouvez, madame, avoir à Rome un meilleur solliciteur. On ne veut point croire que M. de Torcy veuille ou puisse nuire à votre affaire, on3 prétend voir toutes les lettres, et je ne puis insister après cela que sur les retardemens des courriers. Je ne savois point, madame, que vous vous trouvassiez mal, et j'en suiabien fâchée, vous honorant infiniment. Il ne m'est rien revenu de vos desseins contre moi. Souvenez-vous, madame, que vous m'avez promis de veiller aux intérêts de la réputation de notre princesse, et de m'avertir de ce qui en vau-

1 Anne de Roban-Chabot, princesse de Soubise. Les Mémoires de Saint-Simon donnent les plus amples et les plus malins détails sur « cette belle inconnue trop connue », qui sut voiler une faveur dont elle retira les plus utiles effets pour sa famille. Le scandale ayant été évité, elle resta fort bien en cour même après que le Roi eut renoncé aux erreurs de sa jeunesse. Mmo de Maintenon ne semble pas avoir lutté contre ce crédit durable, et paraît même avoir voulu approcher Mme de Soubise de la duchesse de Bourgogne, comme on le voit par cette lettre. Y aurait-il là de quoi infirmer le témoignage de Saint Simon? Voir l'importante notice (pic M. de I ï o î s 1 i s I e a consacrée à Mmc de Soubise, au tome V de son édition de Saint-Simon. Voir ici une lettre de lin décembre 1701.

- Louis-Antoine de Noailles, archevêque de Paris, avait été nommé cardinal le 24 juin 1700. Il était à Rome pour le conclave où fut élu Clément XI, le 23 novembre 1700.

5 C'est-à-dire le Roi.

526 LETTRES DE Mmc DE MALNTENON.

droit la peine. Je suis, madame, absolument à vous. Je dis il y a quelque temps un mot à Mme d'Espinoy chez la reine d'Anglerre; je fus bien contente d'elle, etc. (sic).

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