‹ Madame de Maintenon d'après sa correspondance authentiqueChapitre 40 sur 43 · FRAGMENT D'UN ENTRETIEN AVEC LES RELIGIEUSES DE SAINT-LOLIS · texte numérisé non relu

FRAGMENT D'UN ENTRETIEN AVEC LES RELIGIEUSES DE SAINT-LOLIS

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. IV, p. 643.

(31 décembre 1700.)

Les religieuses de Saint-Louis s'étant plaintes de ce qu'elles n'étoient point persécutées comme les autres instituts l'avoient été dans leur naissance : « Vous le serez, leur dit Mme de Maintenon, et vous l'avez même déjà été. Le mal que l'on dit de vous ne vient pas jusqu'à vos oreilles; mais je n'en tiens aucun compte, non plus que de celui que l'on dit de moi. Je reçois tous les jours des lettres non-seulement du style de la personne que connoît ma sœur de Buthery, qui me demandoit si je n'étois pas lasse de m'engraisser en suçant le sang des pauvres, et ce que je voulois faire du bien que j'amassois étant si vieille; j'en reçois qui vont encore plus loin, et qui me mandent les choses les plus injurieuses. Quelques-unes même me donnent avis qu'on me doit assassiner; mais tout cela ne me fait rien : il me semble qu'il ne faut pas beaucoup de vertu pour n'avoir nul ressentiment de ces sortes de contradictions. Je répondis

1 Mme de Maintenon partait dès sept heures du matin pour se rendre à Saint-Cyr; le comte d'Ayen accompagnait souvent à cheval sa voiture, ainsi que quelques autres personnes qui, pour trouver un moment favorable à faire leur cour, ne se rebutaient pas de l'heure matinale. Elle dit ici au comte sous forme de compliment : C'était vous apparemment qu'on galopait, c'est-à-dire qu'on suivait, puisque, vous parti, je n'ai plus personne.

il y a quelque temps une chose assez plaisante dans mon premier mouvement à une pauvre femme qui me vint trouver comme j'étois environnée de plusieurs personnes de la cour, pleurant et criant que je lui fisse faire justice. Je lui demandai quel tort elle avait reçu. « C'est, ditelle, qu'on m'a dit des injures, et j'en demande réparation. — Des injures, lui dis-je, eh! nous en vivons ici, nous autres. — Cette réponse fit bien rire toutes les dames qui m'accompagnoient. — Je crois, madame, dit la mère de Saint-Pars, que, bien loin de vous enrichir aux dépens des pauvres, vous vous endettez pour fournir aux charités que vous faites. — Pour des dettes, je n'en ai point, dit-elle, mais il m'arrive souvent de n'avoir plus rien, et, quand j'arrête mes comptes à la fin de chaque année, je ne comprends pas que mon revenu ait j)U fournir à ce que j'ai dépensé ou donné. »

A M. LE COMTE D'AYEN

Manuscrits De Mouchy, t. III, p. li.

7 janvier (1701).

Que de réflexions à faire, mon cher comte ! M. de Barbezieux meurt tout jeune dans une grande fortune et à la veille de la voir encore plus grande1! 11 n'a qu'un moment pour se préparer à paroître devant Dieu; et l'habitude de penser plutôt aux affaires qu'au salut fait partager ce moment entre le testament et la confession.

1 Barbozieux, fils de Louvojs et qui lui avait succédé dans son emploi de secrétaire d'État de la guerre, mourut à trente-trois ans, d'une maladicrapide.il élait pourtant d'un tempéramenl d'athlète, mais usé par les plaisirs et l'ambition. « A peine eut-il le temps de faire son testament et de se confesser quand l'archevêque de Reims l'avertit du danger pressant, contre lequel il disputoit contre Fagonmême. » (Saint-Simon, t. Il, p. 410.)

554 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.

On ne sait encore qui remplira sa place; mais vous le saurez en même temps que vous recevrez cette lettre1. Mmft la comtesse d'Àyen a eu quelque accès de fièvre tierce et un léger soupçon de grossesse qui l'ont fait demeurer à Versailles. Mme la maréchale, contre mon avis, n'a pas voulu la quitter.

Si vous pensez ta moi, vous voyez d'où vous êtes à peu près ce que je fais. Je vous écris dans une petite (sic) intervalle qu'on me laisse. Mme de Dangeau va dîner avec moi, et peut-être Mme d'IIeudicourt. Monsieur sera spectateur, qui nous demandera raison de tout ce que nous mangerons et de tout ce que nous ne mangerons pas2. Je m'en impatienterai. Les princesses qui ne sont point h la chasse viendront, suivies de leur cabale, attendre chez moi le retour du Roi pour dîner. Je ne prendrai pas plus de part à ces visites que j'y en ai. Les chasseurs reviendront en foule et diront tous à la fois les moindres circonstances de la chasse. On s'en ira dîner. Mme de Dangeau ira quérir un trictrac. Mais nous n'avons pas à tout cela le comte d'Ayen, qui fait des tentatives de mêler quelque esprit dans notre conversation, sans pouvoir en venir à bout.

La comtesse d'Estrées devient une très-jolie femme. Elle fait de très-bonne grâce tout ce qu'elle fait; elle a plus d'esprit qu'il n'en paroissoit d'abord; elle est naturelle, très-gaie, très-sage, devient très-polie; plût à Dieu que ma nièce fût de même.

La duchesse de Guiche se contente d'être belle. Elle ne met pas assez dans le commerce : je ne sais si c'est prudence ou paresse5.

Adieu, monsieur le comte; mes très-humbles et respec-

1 Ce fut Chamillart qui, déjà contrôleur des finances, fut chargé en outre du ministère de la guerre.

2 Monsieur, duc d'Orléans, frère du Roi; il va mourir en juin 170L

3 La comtesse d'Estrées et la duchesse de Guiche étaient sœurs du comte d'Ayen.

— JANVIER 1701. — o55

tueux complimens à nos princes sur la nouvelle année. Il faut bien se ranger à la coutume, quoique j'avoue que je ne sente point cette tendresse qui transporte tout le monde le premier jour de l'an.

A M. LE COMTE D'AYEN

Manuscrits De Mouchy, t. III, p. 22.

A Versailles, le 28 janvier (1701).

Si on nous a dit vrai, vous êtes présentement sur des mules, peut-être assez fantasques pour broncher sous un roi d'Espagne, et encore plus volontiers sous un comte d'Aven. Je crois, sans manquer au respect dû à ce grand prince, que votre voiture est assez ridicule. Rien ne l'est davantage que ces marches-là, quand elles sont sérieuses, et cependant on ne peut pas toujours rire. On est mouillé, crotté, pénétré de froid et souvent environné de ceux à qui on aime le moins à parler. Votre poëte1 est bien aussi embarrassé là qu'à suivre des cochons; mais vous joindrez les carrosses, et alors votre place si honorable se fera sentir. Notre roi d'Espagne soutiendra tous ces événemens de sang-froid, et ne perdra pas cette gravité dont il a été prévenu dés le vende de Mme sa mère. Vous faites très-bien d'épargner à la vôtre le louage de ces mules; effectivement, cet argent-là n'est pas trop bien employé. Cependant il faul prendre patience, c'est le remède à tout, et le remède dont on a le plus souvent besoin.

Mme la duchesse de Guiche est allée à Fontainebleau au-

1 Sans doute M. d'Heudicourt. Voir plus hautlaleltre du 10 décembre 1700. Tout cela fait allusion aux incidents du voyage du roi d'Espagne et de sa suite.

350 LETTRES DE Mme DE MLMNTENON.

devant de M. le cardinal1. J'espère le voir demain au matin, et dîner ensuite avec lui chez M. Chamiïlart, qui ne me paroît pas enflé de sa grandeur : je crains bien qu'elle ne lui coûte cher. Vous avez raison de regarder la liberté comme le plus grand bien dont les hommes puissent jouir. Ils n'en sont pas toujours les maîtres; et ce qu'on peut faire de mieux, quand le corps est enchaîné, est de mettre son cœur et son esprit en liberté. J'en use ainsi présentement. Je garde Mme la duchesse de Bourgogne, et, pendant qu'elle écrit à M. son mari, j'écris à mon cher neveu, ou plutôt à mon cher ami, ce qui va chez moi bien loin devant les parens. Montrez cet endroit de ma lettre au duc d'iïarcourt, afin qu'il voie la sérieuse estime que j'ai pour vous.

A M. LE DUC D'IÏARCOURT K

1G avril 1701.

Que je vous plains, monsieur le duc, quoique vous fassiez la plus grande et la plus singulière figure qu'un particulier puisse faire3! mais je comprends vos peines; vous êtes de bonne foi, vous aimez le bien, et il s'y trouve plus de difficultés qu'à faire le mal. Quoique les opérations de ce pays ici soient plus promptes que celles du conseil de Madrid, je crains qu'elles ne soient encore trop lentes pour tout ce qu'il y auroit à faire. Comme je

1 Le cardinal de Vailles arrivait de Rome.

2 Lavallée, Correspondance générale, t. IV, p. 423. Voir plus haut la lettre du 3 décembre 1700.

3 L'ouvrage de M. Hippeau intitulé Avènement des Bourbons au trône d'Espagne (2 vol. in-8°), contient une importante correspondance du marquis, puis duc d'Harcourt; nous n'y trouvons pas la lettre à laquelle celle de Mme de Maintenon répond. Une maladie dont cet ambassadeur ne guérit jamais entièrement, quoiqu'il ait vécu jusqu'en 1718, l'obligea de rentrer en France pendant l'automne de 1701.

dis plus mon avis sur les affaires de dames que sur les autres, je propose que ce soit Mme de Bracciano qui vous mène la princesse de Savoie1; c'est une femme qui a de l'esprit, de la douceur, de la politesse, de la connoissance des étrangers, qui a toujours représenté et s'est fait aimer partout; elle est grande d'Espagne, elle est sans mari, sans enfans, et ainsi sans prétentions embarrassantes. Je vous dis tout ceci sans dessein ni intérêt particulier, mais simplement parce que je la crois plus propre à ce que vous désirez qu'aucune femme que nous ayons

M. le comte de Sézanne s'est très bien acquitté de vos commissions, et ne parle pas en jeune homme ; il a des audiences favorables. J'attends le comte d'Ayen, qui me dira de vos nouvelles ; mais tout ce que vous me mandez est une peinture si vive de votre état et de celui des autres que je crois vous voir et ne vous envie point. Je suis très occupée de vous, et, si je pouvois ce que je désire, vous seriez aussi content que vous pouvez l'être. Le roi d'Espagne m'avoit ordonné de lui écrire souvent et franchement sur sa conduite ; mais je ne puis croire que des avis de si loin fussent utiles, et je hais bien ce qui n'est bon à rien. Je suis, monsieur le duc, votre très humble et très obéissante servante.

1 Mme de Maintenon n'avait point eu cette pensée la première. En effet la princesse des Ursins (elle avait pris ce nom après la mort de son mari, et c'est par habitude que Mmc de Maintenon lui conserve ici celui de Bracciano) écrivait dès le mois de décembre 1700 à la maréchale de Noailles qu'elle s'offrait pour conduire la princesse de Savoie en Espagne si le mariage projeté avec Philippe V réussissait. Pendant tous les premiers mois de 1701 elle continua ses instances près des deux cours de Savoie et de France; elle s'adressait très particulièrement à Mmc de Maintenon, qu'elle avait connue jadis à l'hôtel d'Albret. Les rôles étaient bien changés; mais on a vu que Mmc de Maintenon, loin de fuir les souvenirs de sa jeunesse, aimait à servir ceux qu'elle avait connus alors (voir A. Gefiroy, Lettres inédiles de la princesse des Ursins, p. 81 et suivantes. et Introduction, p. 13).

538 LETTRES DE Mmc DE MAINTENON.

A Mme L'ABBESSE DE FCOTEVRAULT '.

18 avril 1701.

J'ai donné votre lettre au Roi, qui m'a dit qu'il vouloit y répondre. Il est vrai, madame, que M. le Dauphin a donné une grande alarme, et que l'on passa une triste nuit2; le Roi en fut encore plus touché qu'on ne l'auroit pu croire, et il a une grande raison, car il n'y eut jamais un fils si cligne d'être aimé de son père. Grâce à Dieu, ce mal a eu de très heureuses suites. M. le Dauphin a grand soin de sa santé, et, ce qui vaut encore mieux, il pense très sérieusement à son salut; ainsi il n'y a qu'à remercier Dieu. Votre amie Mme la duchesse de Rourgogne donna dans cette occasion bien des marques de son bon naturel et de sa tendresse pour Monseigneur, qui en est fort touché. Il a eu le plaisir de voir combien il est aimé.

Je vous avoue tout simplement, madame, que j'avois oublié que je vous eusse promis le portrait de notre princesse; mais, puisque je vous l'ai fait attendre, ayez encore la bonté de me mander de quelle grandeur et de quelle figure vous le voulez, et je vous promets de réparer ma faute.

Je ne manquerai pas, madame, à parler à M. de Chamillart, et je le ferai en présence du Roi, afin qu'il joigne sa sollicitation à la mienne, qui pourra être de quelque considération auprès de son ministre.

Vous ne me nommez pas le nom de Mme de Montespan, et je ne saurois faire de même ; elle m'est trop souvent

1 Lavallée, Correspondance générale, t. IV, p. 425. Voir la lettre du 27 juillet 168G.

2 Au retour d'une chasse, à la suite d'un de ces repas copieux seuls capables de satisfaire l'appétit exceptionnel de ces princes de la maison de Bourbon, Monseigneur avait eu une attaque qui, pendant quelques heures, avait mis sa vie en danger.

présente ; je lui souhaite tout ce que je me souhaite à moi-même. Apprenez-lui, madame, la mort de Mme de Brinon 4, et croyez l'une et l'autre que, par les sentimens que j'ai pour vous, je mérite vos bontés pour moi.

Madame, duchesse d'Orléans, de la famille de Bavière, seconde femme du frère du Moi, celle qu'on appelle la princesse Palatine pour la distinguer d'Henriette d'Angleterre, première femme du duc d'Orléans, était, nous l'avons déjà dit, au nombre des ennemis de Mme de Maintenon. Il n'est point de calomnie qui ne se trouve dans ses lettres; elle y joint une choquante brutalité de langage. On est tenté de lui donner tort rien qu'en comparant ses violentes injures au ton si mesuré de Mme de Maintenon. Saint-Simon raconte une scène amusante qui aurait eu lieu quelques jours seulement avant la date de la lettre qui va suivre, c'est-à-dire le 12 juin, trois jours après la mort de Monsieur. Madame se plaignait de la froideur du Roi à son égard. Puisqu'il fallait la convaincre, Mme de Maintenon, en présence de Mme de Ventadour, montra une lettre interceptée de la duchesse à ses parents d'Allemagne. Dans cette lettre, dit Saint-Simon, « elletomhoit sur les affaires du dehors et du dedans », et traitait tout simplement les rapports entre le Roi et Mme de Maintenon de « concubinage ». Saint-Simon peint comme il le sait faire « la terrible humiliation de cette rogue et fière Allemande et le froid triomphe de Mme de Maintenon ». On ne concilie pas très facilement toutes les circonstances du récit de Saint-Simon avec la lettre qu'on va lire. La situation est la même, le caractère et les sentiments des acteurs concordent; peut-être Saint-Simon, ici comme bien souvent ailleurs, s'est-il donné carrière pour la mise en scène. On peut voir dans les Lettres nouvelles de la princesse Palatine, publiées par M. Rolland, le récit de la duchesse d'Orléans ellemême.

1 Mmo de Brinon était morte en mars 1701. à l'abbaye de Maubuisson, d'où elle entretenait une active correspondance avec Pellisson, Leibniz et Bossuet au sujet des négociations pour le rapprochement des deux Églises. Voir plus haut la note 3 à la lettre du 24 août 1685.

C40 LETTRES DE Mmc DE MAINTENUS.

A Mme LA DUCHESSE DE VENTADOUR.

Manuscrits de Versailles. Lettres édifiantes, t. IV, p. 753.

Ce 27 juin 1701.

Je vous conjure, ma chère duchesse, de ne pas souffrir que Madame s'inquiète de la manière dont elle m'aura reçue; la plus grande marque de bonté qu'elle puisse me donner selon mon goût est la liberté, et je me croirois bien avec elle si elle me renvoyoit quelquefois, ou qu'elle ne me dit pas grand'chose. Je suis entièrement de votre avis sur les filles l; il y a cent raisons pour les ôter et pas une pour les garder, et surtout n'y en ayant plus que chez vous. Le Roi ne peut pas en parler le premier; mais je ne doute pas qu'il n'opine à les ôter si on lui en dit quelque chose 2.

M. de la Carte me fait grand'pitié et surtout depuis que vous m'assurez qu'il a eu de bonnes intentions5. Il me semble que M. le duc d'Orléans en use très-généreusement pour les officiers de Monsieur. J'ai été bien fâchée de la mort du confesseur de Madame, et je prie Dieu de tout mon cœur de lui en donner un qui lui fasse bien connoître sa religion et ses devoirs. Vous êtes admirable, madame, de n'être mêlée dans rien au milieu d'une cour si sujette aux orages; j'espère qu'à l'avenir elle sera plus calme, et que vous ne nous quitterez plus. Je vous donne le bonjour et bien matin, car je n'ai pour moi que les momens où on croit que je dors.

1 Les filles d'honneur de Madame. Il y en avait quatre.

2 Ce changement se fit l'année suivante.

3 C'était un favori de Monsieur, petit gentilhomme auquel il avait fait épouser une fille de la duchesse de la Ferté. La mort de Monsieur ruinait sa fortune.

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