AU ROI D'ESPAGNE
Biblioth. nationale. Manuscrits français, n° 553. Autographe.
(Septembre 1701.)
Je suis confuse et bien reconnoissanle de la bonté de Votre Majesté d'avoir donné un moment de son attention à la maladie que j'ai eue, et de vouloir m'assurer Ellemême qu'elle est bien aise du retour de ma santé. Je puis bien dire en vérité à Votre Majesté qu'Elle n'a personne plus attachée à Elle que je le suis, et que je m'intéresse dans les grandes affaires de Votre Majesté et dans les plus petites. Son divertissement ne m'est point indifférent, et j'avois pris de grands soins de bien instruire Mme la duchesse d'IIarcourt pour qu'elle y contribuât de tout son pouvoir.
J'espère que Votre Majesté trouvera de la joie avec la reine, qu'on dit être pleine d'esprit, et Mme la princesse des Ursins est très propre à aider à Votre Majesté à la former. Il ne faut pas que la bonté de Votre Majesté l'abandonne à faire sa volonté, comme la bonté du Roi a abandonné M,ue la duchesse de Bourgogne, qui a tant mangé et tant veillé qu'elle en a été à la mort. Je me souviens que Votre Majesté disoit un jour dans mon cabinet qu'il falloit contraindre la jeunesse. Voici le temps de mettre cette maxime en pratique. Ces deux princesses ont été très bien élevées et fort retenues, de sorte que la nôtre s'est livrée à la liberté qu'on lui a laissée, et a abusé de son bon tempérament. Mais, Sire, si sa maladie a dû être regardée comme un effet du dérèglement de la vie qu'on faisoit, elle a d'ailleurs été bien honorable à notre princesse, qui y a fait voir toute la religion qu'on peut désirer. Elle voulut se confesser, et le (il dans des dispositions et avec un courage et une résignation qui
LETTRES DE M»e DE MAINTENUS.
n'est pas de son âge. Sa raison et sa patience n'étoient pas moins surprenantes clans un naturel si vif. Mais il ne faut pas parler de mort sans dire à Votre Majesté, qui l'aura bien appris d'ailleurs, que nous en venons de voir une qui a réjoui le ciel et édifié tous ceux qui en ont été témoins l. Je ne parle pas seulement des gens de bien, mais les plus libertins de la cour ne voyoient point le roi d'Angleterre sans étonnement. lia été six jours sans qu'on pût rien espérer pour sa vie. Tout le monde le voyoit ; il communia deux fois; il parla à son fils, à ses domestiques catholiques, aux protestans, à notre Roi, à la Reine2, et à toutes les personnes de sa connoissance, mais tout cela avec une présence d'esprit, une paix, une joie, un zèle, une fermeté, une simplicité dont tout le monde revenoit charmé. Quand on ouvrit son corps, les médecins et chirurgiens prenoient quelque chose pour en faire des reliques ; les gardes trempoient leurs mouchoirs dans son sang, les autres faisoient toucher leurs chapelets. Je crains d'abuser de la patience de Votre Majesté, à qui on a peut-être mandé toutes ces particularités. Votre piété, Sire, vous les fera goûter. Nous savons qu'Elle la conserve, et qu'Elle ne perd pas d'occasions d'en donner des marques. Je n'ai point d'avis à donner à Votre Majesté : il ne revient d'EUe qu'une conduite qui passe tout ce qu'on pouvoit en attendre. Nous n'avons à lui souhaiter qu'un peu plus de secours, jusqu'à ce qu'Elle puisse tout faire par Elle-même. Le Roi voit avec beaucoup de peine que le duc d'ilarcourt ne revient point de sa maladie ; c'est un homme à conserver et qui peut rendre de grands services à Votre Majesté. J'espère que le portrait du Roi partira bientôt; nous n'en avons point qui en approche Tout le monde, Sire, vous porte ici dans son cœur ; on passe bien des heures à parler de Votre Majesté et on
1 Jacques II était mort le 1G septembre. - - La reine d'Angleterre.
envie le bonheur de l'Espagne. Dieu veuille qu'elle le connoisse et combler Votre Majesté de toute sorte de bénédictions.
A Mrac DE GRUEL, DAME DE SAINT-LOUIS