‹ Madame de MaintenonChapitre 36 sur 36 · Mme de Caylus · texte numérisé non relu

Mme de Caylus

•l’aller dans tel lieu qu’il lui conviendrai!, avec une pension honnête. »

(le fut vers ce même temps que commencèrent les rapports de Mme Guyon avec Mme de Maintenon et avec Saint-Cvr. Mme Guyon' était cousine d’une des dames de Saint-Cyr, Mme de la Maisonfort, à laquelle Mme de Maintenon portait à cette époque une affection toute particulière. Elle allait

I. Nous prenons dans le Siècle de Louis XIV tout ce qu’il importe de savoir sur Mme Guyon, son caractère, ses aventures antérieures et sa doctrine.

« Son nom était Bouvières de la Mothe , sa famille était originaire île Montargis. Elle avait épousé le fils de Guyon, entrepreneur du canal de Briare. Devenue veuve dans une assez grande jeunesse, avec du bien , de la beauté et un esprit fait pour le monde, elle s’entêta de ce qu’on appelle spiritualité. Un barnabite du pays d’Anneci , près de Genève, nommé Lacombe, fut son directeur.... Il la conduisit en Savoie.... La jeune veuve se donna d’abord quelque autorité dans Anneci par sa profusion en aumônes. Elle tint des conférences. Elle prêchait le renoncement entier à soi-même, le silence de l’âme, l’anéantissement de toutes ses puissances, le culte intérieur, l'amour pur et désintéressé, qui n’est ni avili par la crainte, ni animé par l’espoir des récompenses.... Elle fit des prosélytes. L’évêque d’Anneci obtint qu’ou la fît sortir du pays, elle et son directeur. Us s’en allèrent à Grenoble. Elle y répandit un petit livre intitulé le Moyen court, et un autre sous le nom des Torrents, écrits du style dont elle parlait, et fut encore obligée de sortir de Grenoble.

« Se flattant d’être déjà au rang des confesseurs, elle eut une vision, et elle prophétisa.... Etant revenue à Paris, conduite par son directeur, et l'un et l’autre ayant dogmatisé en 1687 , l’archevêque Harlay de Chanvalon obtint un ordre du roi pour faire enfermer Lacombe comme un séducteur, et pour mettre dans un couvent Mme Guyon, comme un esprit aliéné qu’il fallait guérir. »

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souvent la voir , et réussit à lui faire partager ses idées. Elle en avait déjà rempli la tête des trois tilles de Colbert , dont deux , Mmes de Chevreuse et de Beauvilliers , étaient femmes de deux membres du conseil.

Mmes de Beauvilliers et de Chevreuse s’étaient fait à la cour , par leur réputation de vertu immaculée et de piété austère , une place à part. Elles étaient du très-petit nombre de dames que Mme de Maintenon admettait dans son intimité 1 avec Mme de Montchevrcuil , cette ancienne amie qui lui avait jadis rendu tant de services, avec la princesse d’Harcourt , Mme de Grammont , Mme d’Heudicour , etc.

Mme Guyon avait donc auprès de Mme de Maintenon les plus puissantes protectrices. Une opposition féminine, et qui n’en était que plus redoutable , se forma contre Harlay, prélat décrié pour ses mœurs et déjà compromis , qui , voyant Mme de Maintenon à la tète de ses adversaires, se garda bien d’insister. Mme Guyon, rendue à la liberté,

1. Mme de Caylus dit à ce propos: « Elles avaient le mérite auprès d’elle de n’avoir jamais fait leur cour à Mme de Montespan, malgré l’alliance que M. Colbert leur père avait faite de sa troisième fille avec le duc de Mortemart. Elles crurent que Mme de Maintenon leur ouvrait une porte honnête pour se rapprocher du roi.... Elle ne fat pas fâchée, de son côté, de faire voir au roi, par leur empressement, la différence que des personnes de mérite mettaient entre Mme de Montespan et elle. »

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fut reçue par Mme de Maintenon, qu’elle charma d’abord par sa conversation et par son zèle pieux. Elle s’introduisit à Saint-Cyr, et y devint familière. Elle se lia intimement avec Fénelon, dont l’âme tendre était assez disposée aux rêveries mystiques. Elle continua d’écrire, et fit une Explication du Cantique des cantiques. Enfin, elle remua tant et fit tant parler d’elle, que l'évêque de Chartres intervint pour ce qui regardait Saint-Cyr. Aussitôt l’archevêque de Paris recommença à se plaindre et à menacer.

Mme de Maintenon n’était pas femme à se compromettre auprès du roi , qui détestait les nouveautés religieuses. Pour son repos et celui de Saint-Cyr , elle craignait les disputes. Elle s’était d’ailleurs imposé pour règle, en matière de foi, de n’avoir point d’opinion personnelle, et de se soumettre aveuglément aux décisions de l’autorité compétente.

Elle devint donc beaucoup plus réservée à l’endroit de Mme Guyon , sans toutefois l’abandonner encore. Elle fit quelques tentatives en sa laveur; elle plaida pour elle , pendant quelque temps , la circonstance atténuante. La lettre qui suit fait trèsbien connaître ses hésitations, ses craintes, et les premières mesures qu’elle prit.

•• J’ai lu pendant deux mois une copie de YEx-

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plient ion du Cantique des cantiques. Il y a des endroits obscurs, il y en a d’édifiants, il y en a que je n’approuve en aucune manière. L’abbé de Fénelon m’avait dit que le Moyen court contenait les mystères de la plus sublime dévotion, à quelques petites expressions près , qui se trouvent dans les écrits des Mystiques. J’en lus un morceau au roi , qui me dit que c’étaient des rêveries. 11 n’est pas encore assez avancé dans la piété pour goûter cette perfection. J’ai bien prié Mme notre supérieure de ne plus mettre ces livres entre les mains de nos dames. Cette lecture est trop forte pour elles : il leur faut un lait proportionné à leur âge. Cependant Mme Guyon les édifie. Je l’ai priée de cesser ses visites ; mais je n’ai pu leur refuser de lire les lettres d’une personne pieuse et de bonnes mœurs. M. de Paris paraît fort animé contre elle , mais il avoue que ses erreurs sont plus dangereuses par leurs suites que par le principe , et qu’il y a plus à craindre qu’à blâmer. Prions Dieu qu’il enseigne ses voies à ceux qu’il a chargés de nous mener à lui. «

Mme de Maintenon ne s’en tint pas là. Elle consulta les théologiens les plus savants et les plus renommés, et les prélats qui avaient le plus d’autorité dans l’Église*. Tous condamnèrent les écrits de

J. Bossuet, l’évêque (le Chartres, celui de Châlons, Bourda-

Mme Guy on, et la déclarèrent hérétique. Alors elle rompit complètement avec elle, et la vit enfermera Vincennes sans faire aucune tentative en sa faveur.

Fénelon lui-même ne trouva pas chez elle plus de secours. Ce qui nous reste de sa correspondance avec lui prouve qu’elle lui avait longtemps accordé une confiance sans homes. Ce n’était pas seulement de l’estime qu’elle avait pour lui, c’était de l'admiration, de l’enthousiasme. Elle écrivait de lui et de l’évêque de Chartres : Nus deux saints. Elle avait obtenu de Louis XIV qu’il fût nommé, à quarante-quatre ans, à l’un des plus importants et des plus riches archevêchés de France , tandis que Bossuet, plus âgé que lui de vingt-quatre années, qui le surpassait en génie ainsi qu’en illustration , et qui avait rempli les mêmes fonctions à la cour, restait simple évêque d’un petit diocèse. Mais quand Fénelon, combattu et dénoncé par son rival pour son livre des Maximes des Saints , tomba dans la disgrâce de Louis XIV, que les théories économiques du Télémaque avaient irrité; quand il fut exilé de la cour et déféré au saint-siège, non-seulement elle n’essaya pas de le défendre , mais elle ne lui sut aucun gré de l’humilité avec laquelle il accepta et proclama de sa propre bouche sa condamnation. Sur ce

loue, l’abbé Tiberge, l’abbé Brisacier, Joly, supérieur des missionnaires de Saint-Lazare, Tronson, supérieur de Saint-Sulpice.

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point, on peut s’en rapporter à elle-même. Voici ce qu’elle écrivait en 1704 aux dames de Saint-Cyr .

« ..... Vous savez dans quelle intention j’osai vous donner la connaissance et les écrits de M. de Cambrai. C’était un homme d’une grande réputation, et qui me parut un saint.... Je remplis votre maison de ses ouvrages. Vous savez le mal qu’ils y tirent.... Voyez par là combien il faut être discret dans son zèle.. . J’avais beaucoup ouï parler du jansénisme dans ma jeunesse. Je n’en ignorais pas les maximes, et Dieu m’a fait la grâce de haïr tous les partis. Mais je n’avais pas la moindre idée du quiétisme. Ainsi, je donnai dans les sentiments de M. de Cambrai sans en connaître le danger. Il me devint suspect aussitôt que je le vis contredit par scs confrères et par ses meilleurs amis, et, en me faisant instruire, je vis bientôt l’illusion dont il a plu à Dieu de me préserver. En attendant le jugement de Rome, où l’on avait porté l’affaire, je me trouvai souvent embarrassée entre le zèle qui me portait à parler contre cette doctrine, et l’amitié qui m’invitait à parler pour M. de Cambrai. Je consultai M. Joly, général de la mission, votre supérieur, et bien digne de toute mon estime. 11 me répondit que non-seulement il fallait crier contre les nestoriens, mais encore contre Ncstorius, parce qu’il était difficile de faire haïr l’erreur tandis qu’on fe-

rail aimer l’hérétique. Rome condamna la doctrine de M. de Cambrai. 11 accepta; il se soumit. Je me trouvai dans un autre embarras. Pouvais-je croire cette soumission sincère, tant que je ne voyais pas le prélat devenir, comme saint Paul, prédicateur de la foi qu’il avait combattue? Cette disposition de mon cœur me donna quelque scrupule que je confiai à un homme de bien. Il me dit que la règle dont je me servais pour juger de la sincérité de la soumission de M. de Cambrai était la même que saint Augustin donnait pour juger en pareil cas. Dès lors, je demeurai en repos. Je ne croirai qu’on est détrompé d’une erreur que lorsque je la verrai attaquer avec autant de force qu’on en a eu pour la soutenir. »

On voit qu’en matière de foi Mme de Maintenon n’avait point de faiblesse et n’admettait pas d’accommodements. Mme de la Maisonfort, si longtemps sa favorite et sa confidente, s’obstina aux rêveries quiéljstes après que Mme Guyon eut été condamnée. Mme de Mainlenon la renvoya impitoyablement de Saint-Cyr, avec deux autres dames coupables du même délit. L’extrême importance qu’elle attachait aux affaires religieuses, la portait naturellement à s’en mêler. L’évêque de Chartres l’y encouragea, et Louis XIV s’y prêta de bonne grâce, probablement par le conseil du père de La Chaise, qui n’eut pas lieu de s’en repentir.

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G* jésuite partageait, avec l’archevêque de Paris, le privilège de présenter à la nomination du roi les candidats aux emplois ecclésiastiques; mais l'archevêque avait pour maîtresse une grande dame intrigante, dont il fallait avoir la recommandation si l’on voulait obtenir une cure, un canonicat, un hé-

néfice. Tout porte à croire que ce fut Mme de Maintenon qui avertit Louis XIV, et le décida à retirer à ce prélat un pouvoir dont il usait si mal. On lit dans une lettre de Mme de Saint-Géran : « Le père de La Chaise est mieux que jamais dans l’esprit du roi. Il agira désormais sans M. l’archevêque de Paris, et Mme de Lesdiguières ne verra plus le clergé de France à ses genoux. C’était un grand . scandale! 11 fera son rapport, et le roi nommera. Vous croyez bien que celte grande faveur va mettre tout le monde aux pieds de la société.... »

Cotte inévitable conséquence de la mesure qu’elle avait fait adopter ne l’effraya pas d’abord ; mais elle en reconnut plus tard les inconvénients, et, lorsque Harlay de Chanvalon mourut, en 1695, elle dirigea le choix du roi sur un prélat opposé aux jésuites, et à qui sa naissance, sa vertu et ses lumières devaient donner une grande autorité, l’évêque de Châlonssur-Marne, frère du maréchal de Noailles. Elle lui écrivit ;

« Si l’on vous offre la place vacante, la refuserez-

DE MADAME DE MA1NTEN0N. 2il

vous , monsieur , sans consulter les gens de bien ? En trouverez-vous qui ne vous disent pas qu’il faut souffrir les maux déjà faits, et faits sans vous, dans la vue de tout changer à l’avenir? Y eut- il jamais une cause de translation plus forte que le bien de l’Église et le salut du roi? Est-il permis de préférer le repos au travail , et de refuser une place que la Providence vous dorme, sans que vous y ayez contribué? Gardez-moi le secret de ce billet, monsieur, sans aucune exception que pour madame votre mère. »

M. de Noailles refusa d’abord. Elle insista.

« Je comprends en partie la pesanteur et l’importance du joug qu’on veut vous imposer. Mais , monsieur, il faut travailler. Vous avez de la jeunesse et de la santé : ce n’est pas à moi à vous exhorter à la sacrifier à la gloire de Dieu, au bien de l’Église et au salut du roi. Voici une lettre d’un de vos amis qui sait une partie de ce qui se passe. Vous nous garderez le secret à tous. Il faut quelquefois tromper le roi pour le servir, et j’espère que Dieu nous fera la grâce de le tromper encore à pareille intention, et de concert avec vous. »

Il paraît, par celle dernière phrase, qu’elle avait écrit a l’évêque à l’insu de Louis XIV. Quoi qu’il en soit , M. de Noailles finit par accepter. Il fut nommé , et tout ce qu’on avait ôté à son prédéccs-

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seur lui fut rendu. 11 ne tarda pas à devenir cardinal. 11 eut longtemps l’oreille de Mme de Maintenon et du roi. Il jouit d’une très-grande influence , dont il usa toujours en honnête homme. Les jésuites ne dirent mot et attendirent patiemment l’occasion de se venger. Ils la trouvèrent enfin , ou plutôt ils la firent naître, après quinze années.

Jusqu’à ce moment, la plus grande intimité régna entre lui et Mme de Maintenon. Il nous resteun volume entier de leur correspondance, où l’on trouve à chaque page des preuves de la confiance et du respect que les vertus du prélat inspiraient à celle qui l’avait fait élever au premier siège du royaume. l T n fragment de cette correspondance fait voir jusqu’où Mme de Maintenon poussait le zèle pour le bien de l’Église, et le désir de s’y employer.

« Ne jugeriez-vous point à propos de faire à votre loisir une liste des bons évêques? Vous me l’enverriez, afin que dans les occasions, qui se présentent tous les jours , je soutinsse plus ou moins leurs intérêts, et qu’on leur renvoyât les affaires dont ils doivent se mêler, et auxquelles ils sont propres. On m’adresse toujours la parole, lorsqu'il est question d’eux : mieux instruite, je serais, plus hardie. Je copierai cette liste, afin qu’en aucun cas on ne la voie écrite de voire main. »

C’est, en effet, sur les nominations ecclésiastiques et sur le choix des évôques que Mme de Maintenon eut le plus d’influence. A cet égard , elle avait remplacé Mme de Lesdiguières, et le clergé de France était à ses pieds. Elle s’était décerné à ellemême le titre de femme d’affaires du clergé. Elle était en correspondance avec quantité de prélats, de prêtres et d’abbesses ; elle recevait leurs confidences et leurs plaintes, présentait au roi leurs demandes, obtenait pour eux des grâces. Elle s’occupait avec activité de l’administration intérieure des dbuvents de femmes, et prenait soin d’y maintenir la foi et la discipline.

Sa grande amitié pour le cardinal de Noailles amena bientôt le mariage de sa nièce, Mlle d’Aubigné, avec le duc d’Ayen , fils aîné du maréchal. Nous avons déjà parlé de la naissance de cette tille de Charles d’Aubigné, que Mme de Maintenon avait immédiatement déclarée son héritière. Elle l’avait fait venir auprès d’elle et élever, sous ses yeux, à Saint-Cyr. Ce n’était encore qu’une enfant en 1698, puisqu’elle était née en 1684. Mais la famille de Noailles ne voulut pas s’exposer à être prévenue, et l’archevêque de Paris fut chargé de faire la demande. Le mariage ne larda guère. Voici en quels termes Mine de Maintenon l’annonce à ' Mme de Saint-Céran , le 4 mars 1698.

« J’établis ma nièce. La chose est faite; ainsi dé-

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péchez-vous : il me faut vile un compliment. Il en coiite à mon frère cent mille francs, à moi ma terre, au roi huit cent mille livres; vous voyez que la gradation est assez bien observée. M. le duc de Noailles donne à son (ils vingt mille livres de rente et lui en assure le double après sa mort. Le roi , qui ne sait pas faire les choses à demi , donne à M. d’Ayen la survivance des gouvernements de son père. Voilà une belle alliance! Le maréchal en mourra de joie. Son fils est sage. Il aime le roi et en est aimé. 11 craint Dieu, et il en sera béni. Il a un beau régiment , et on y joindra des pensions. Il aime son métier , et il s’y distinguera. Enfin, je suis fort contente de celte affaire. Quand Mlle d’Aubigné naquit, je ne prévis pas tant de bonheur. Elle est bien élevée, elle a plus de prudence qu’on n’en a à son âge, elle a de la piété, elle est riche : trouvez-vous que M. de Noailles fasse un mauvais marché? Je crois qu’on est fort content de part et d’autre, et qu’on s’avoue en secret qu’on l’aurait été à moins. »

11 y avait déjà longtemps qu’elle avait établi la fille de son cousin , M. de Villelte. Après l’étrange procédé qu’elle avait employé pour s’emparer de cette enfant, elle ne pouvait décemment la laisser à la charge de sa famille. Mlle de Murçay fut placée au pensionnat de Rueil. Elle suivit l’établissement à Noisy, puis à Saint-Cyr. Elle appelait Mme de

Maintonon sa tante, bien qu’elle ne fût que sa cousine au cinquième degré. Mme de Maintonon avait pour elle les soins et l’amitié d’une mère. Dans cette situation elle ne devait pas manquer de prétendants. Le duc de Roquelaure se présenta le premier, et fut éconduit. Le duc de Boufllers vint ensuite. Mme de Maintenon lui dit : « Ma nièce n’est pas un assez grand parti pour vous. Je n’en sens pas moins ce que vous voulez faire pour moi. Je ne vous la donnerai point, mais je vous regarderai à l’avenir comme mon neveu. ■>

Klle fit choix du comte , depuis marquis de Caylus, jeune gentilhomme qui, pour le rang et la fortune , était à peu près de niveau avec Mlle de Murçav. 11 fut fait menin de Monseigneur en considération de ce mariage. La jeune fille n’eut d’ailleurs pour dot qu’une pension de dix mille livres que le roi lui donna, et qu’il accompagna d’un collier de perles estimé dix mille écus. Elle traita ses autres parents plus modestement encore, si bien que Mme de Villctte , seconde femme du marquis , et belle-mère de Mme de Caylus, lui dit un jour avec colère : « Vous voulez jouir de votre modération, et que votre famille en soit la victime! »

Elle résista courageusement aux obsessions de son frère, malgré la tendre amitié qu’elle avait pour lui. Elle sut imposer des limites raisonnables à ses prétentions, bien qu’il eût plus d’ambition

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([lie do sens, et que sa vanité fût démesurée. Elle était obligée de le chapitrer sans cesse sur ses indiscrétions , ses forfanteries , ses dépenses ruineuses, son luxe ridicule, et sa manie de jouer le rôle de grand seigneur, pour lequel il n’était pas fait. Elle lui écrivit un jour : « Je ne pourrais \ous faire connétable, quand je le voudrais, et, quand je le pourrais, je ne le voudrais pas. Je suis incapable de rien demander de déraisonnable à celui à qui je dois tout. Je n’ai pas voulu qu’il fît pour moimême une chose au-dessus de moi 1 . Ce sont des sentiments dont vous pâtissez peut-être : mais si je n’avais pas l’honneur qui les inspire ^je ne serais pas où je suis. »

Après tout, d’Aubigné n’avait pas le droit de se plaindre. Sa soeur l’avait fait nommer gouverneur de Béfort, puis de Cognac. Elle avait soin de le tenir sans cesse éloigné de Versailles, où l’inconvenance de scs propos et de ses manières mettait en joie les courtisans. Elle obtint enfin pour lui le gouvernement du Berry et le cordon bleu. Cela eût été plus que suffisant pour un homme raisonnable. Mais d’Aubigné, libertin et joueur , était souvent au dépourvu. Pour réparer les brèches de sa fortune, elle lui fit avoir, tout en gémissant sur ses dérèglements , quelques parts secrètes dans les

l . Il s’agit de la charge de dame d’honneur de la dauphine, qu’elle avait refusée.

DE MADAME DE MAl.NTENON.

fermes générales. On trouve dans sa correspondance plusieurs traces de ces arrangements où l’on regrette qu’elle se soit laissé entraîner, et pour lesquels elle eut à vaincre la résistance de Colbert.

Il est impossible d’évaluer ces profits illicites. On sait seulement que d’Aubigné , causant un jo ur avec le duc de Vivonne, qui devait au crédit de Mme deMontespan, sa sœur, le bâton de maréchal de France , lui dit . « Moi , j’ai eu mon bâton en argent comptant. «

Ce d’Aubigné avait la repartie plàisante. Un jour il se trouva chez sa sœur dans un de ces accès d’abattement et de désespoir où elle tombait assez souvent. File pleurait ; elle s’écriait : « Je n’y puis plus tenir ! Je voudrais être morte ! » Il lui dit : « Vous avez donc promesse d’épouser Dieu le père' ? »

Louis XIV avait glorieusement résisté à l’Angle-

l. D’Aubigné mourut en 1 703. Sa sœur avait enfin obtenu de lui qu'il sonyedt à son salut. A cet effet, s’étant séparé de sa femme, qu'on plaça , un peu contre son gré, dans une maison pieuse, il s’était retiré dans une sorte de communauté laïque dirigée par des prêtres de Saint-Sulpice. Un d’eux, nommé Madot , était chargé spécialement de le surveiller, de le suivre comme son ombre, et de lui inspirer sans relâche les sentiments où Mme de Maintenon désirait qu’il mourût. Elle réussit, ou du , moins elle crut avoir réussi , car elle remercie Dieu , dans ses lettres, de ce que ce frère, si longtemps rebelle à la grâce, a fait du moins une fin chrétienne. Ce qui rend sa conversion moiiyi invraisemblable, c’est qu’il est mort à soixante-dix ans. Madot fut fait évêque de Belley.

terre , à la Hollande , à la Savoie , à l’Autriche , à l’Empire, ligués contre lui. A la vérité, la France était épuisée ; mais il n’en paraissait rien au dehors. On réussit enfin, après huit ans d’une lutte gigantesque , à détacher de la coalition le duc de Savoie, sur qui étaient tombés les plus rudes coups , et l’une des clauses du traité de Notre-Dame de Loretle , fut l'union de la fille aînée de ce prince , âgée de onze ans, avec le duc de Bourgogne, qui en avait treize. Le mariage ne pouvait être immédiatement consommé. Il fallait d’abord achever l’éducation des deux époux. Mme de Maintenon fut chargée de la jeune princesse. Voici quelques extraits de la lettre où elle rendit compte à la duchesse de Savoie de sa première entrevue avec celte enfant, et où, pour ainsi dire, elle lui en accusa réception. On y verra quelle était, vis-à-vis des princes é'rangers, la position de celte femme singulière. On sera frappé du ton qui j règne , et de ce mélange de modestie et d’autorité , dont le tact le plus fin et l’esprit le plus délié pouvaient seuls trouver la mesure.

« .... La princesse est arrivée. Et je n’ai cessé de désirer que Votre Altesse Royale pût voir comment on l’a reçue, et quelle est la joie du grand-père, flu père, de l’oncle et de l’époux. 11 n’est pas possible de se mieux tirer d’une première entrevue.

Elle a toutes les grâces de onze ans, et déjà les perfections d’un âge plus avancé. Je n’ose mêler mes admirations à celles qui seules doivent être comptées, biais je ne puis m’empêcher de remercier Votre Altesse Royale de nous donner une enfant qui, selon toutes les apparences, fera les délices de la cour et la gloire de son siècle. Vous me faites trop d’honneur* madame, d'approuver que je lui donne mes soins. Votre Altesse Royale m’a laissé si peu de chose à faire ! Je les bornerai à empêcher que les autres ne la gâtent; mais peutêtre commencerai-je par la gâter moi-même.... »

« En vérité, madame, voilà une lettre qui ne va guère au respect que je dois à Votre Altesse Royale.

Je me Halte qu’elle pardonnera tout au transport de joie où nous sommes du trésor que nous recevons.... L’humeur paraît être aussi aimable que la taille promet d’être parfaite. Elle n’a que faire de parler pour montrer qu’elle a de l’esprit. Sa manière d’écouter, tous les mouvements de son visage, son regard, tout dit que rien ne lui échappe. Votre Altesse Royale ne croira pas, quoi qu’on puisse lui mander, jusqu’où va la satisfaction du roi.

Il me dit hier qu’il était en garde contre lui -même, i pour que sa joie ne parût p*s excessive.... Elle a une politesse qui ne lui permet de rien dire de dés* agréable. Je voulus m’opposer aux caresses qu’elle

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me faisait, en lui disant que j’étais trop vieille. - Ah! point si vieille, me répondit-elle. « Ellem’ahorda quand le roi fut sorti de sa chambre, et vint m’embrasser. Ensuite elle me fit asseoir, ayant bien remarqué, disait-elle, que je ne pouvais me tenir debout, et, se mettant d’un air flatteur presque sur mes genoux, elle me dit : « Maman m’a chargée de vous faire mille «amitiés de sa part, et de vous demander la vôtre pour moi. Apprenezmoi bien, je vous prie, ce qu’il faut faire pour plaire au roi. *• Ce sont ses paroles; mais la douceur, la gaieté, les grâces dont elles étaient accompagnées, ne peuvent se mettre sur le papier. J’aurai l’honneur d’écrire encore à Votre Altesse Royale ... •• etc.

La jeune princesse lut instruite avec un soin extrême. On la conduisait trois fois par semaine à Saint-Cyr, où elle prenait part à tous les exercices des élèves. C’est la première fois qu’on ail essayé de procurer aux princes les avantages de l’éducation publique, et cet exemple ne devait pas être imité de longtemps, Louis XIV aimait la duchesse de Bourgogne comme si elle eût été sa fille; il souriait à ses caprices ; il se divertissait de ses saillies. Mme de Maintenon sielïorçait d’être plus sévère, et n’y réussissait pas toujours. Tous deux avaient pour elle les faiblesses où se complaît d’ordinaire la ten-

DE MADAME DE MAINTENON. 2ol

dresse des grands parents. Mais la duchesse avait un naturel heureux : son caractère ne perdit rien à se développer sans contrainte, et ce fut à hou droit que la France pleura sa mort prématurée.

Les soins que Mme de Maintenon eut à donner à cette princesse ne diminuèrent pas la vivacité de son attachement pour son premier élève, le duc du Maine, son duc du Maine , comme dit Saint- Simon. Elle avait pour lui la tendresse et les préventions d’une mère. Elle était ambitieuse pour lui, le poussait, l’excitait sans cesse à se distinguer, à se rendre digne des faveurs du roi. Elle ne réussit qu’à lui inspirer celte ambition vulgaire, plus avide des honneurs et de la fortune que jalouse de les mériter. 11 avait de la finesse, de la dextérité d’esprit, et une àme médiocre. Il demandait sans cesse de nouvelles grâces, de nouveaux avantages, et s’adressait invariablement à Mme de Maintenon , qui ne savait rien lui refuser. 11 obtenait donc presque toujours. En 1688 il accompagna le dauphin au siège de Philisbourg. L’année suivante il fit la campagne de Flandre, qui fut peu importante, sous le maréchal d’Humières. Dans ses lettres à Mme de Maintenon, écrites à cette époque, ce dont il paraît le plus s’occuper, c’est de savoir si le régiment des gardes suisses ne doit pas battre aux champs pour lui ’, comme pour le général en

l . Il avait dix-neuf ans, et l'on n’avait pas cru que ce fût assez

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chef. Il se trouva en 1690 à la bataille de Flcurus, sous le maréchal de Luxembourg. En 1691 il suivit Louis XIV au siège de Mons. Nulle part il ne se fit remarquer, comme il arriva, vers le même temps, à d’autres jeunes princes de la famille royale , au duc de Chartres, à peine âgé de quinze ans, au duc de Bourbon, au prince de Conti. On pourrait transcrire vingt passages de sa correspondance où il promet de se signaler; mais on ne peut citer aucun fait. Cependant la prédilection de Mme de Maintenon et de Louis XIV ne se lassa point. Après l’avoir enrichi des dépouilles de Mademoiselle, on lui fit épouser la petite-fille du grand Condé. En 1694 on lui donna, ainsi qu’à son frère, le comte de Toulouse, le pas sur les ducs et pairs En 1714 on leur attribua tous les honneurs réservés aux princes du sang. En 1715 on alla plus loin encore, ainsi que nous le rapporterons bientôt.

Le duc du Maine n’arriva là qu’à force d’obsessions et de flatteries.

La plus habile de ses flatteries fut peut-être , et l’on a regret à le dire, sa froideur, son indifférence affectée pour Mme de Montespan, sa facilité à oublier celle qui, malgré qu’il en eût, était sa mère. Mme de Maintenon ne cessa de protester

pour lui d’être colonel du régiment du Maine. Il était de plus colonel général des Suisses. Il joignit plus tard à cette charge celle de grand maître de l’artillerie.

quelle n’avait rien négligé pour la lui faire aimer. La sincérité de ces protestations n’est pas démontrée, et, dans tous les cas, il est fâcheux (|u’el!e ait eu besoin de les faire. Ce qui est certain, c’est qu’il ne donnait volontiers le nom de mère qu’à Mme de Maintenon, dont il caressait avec soin toutes les faiblesses, et à laquelle il affectait de faire honneur de tout ce qu’il croyait être. « Je vous assure, lui dit-il dans une lettre, que je n’oublierai jamais que le roi a fait de moi un prince, et vous, un honnête homme. » Une autre fois il lui écrit : « Soyez un autre moi-même, -et, tandis que je ne demande ici qu’à me sacrifier pour le service du roi et de l’État, que je sois aussi à Versailles pour prendre soin de mes intérêts. Travaillez pour votre cher enfant, si vous le trouvez digne de l’avouer pour tel.... » Ailleurs, après s’être disculpé de quelques reproches qu’elle lui avait faits, après avoir assuré qu’il n’est point libertin, et que, s’il ne s’est point confessé avant la bataille, c’est uniquement faute de prêtre, il ajoute : •< Je suis charmé de votre amitié, et je trouve qu’il n’y manque qu’à recevoir moins bien ceux qui vous disent du mal de votre mignon.... » Mme de Maintenon lui reprochait quelquefois son mauvais français, mais elle ne sut jamais résister à ses cajoleries.

Racine mourut en 1099. Voltaire lait peser sur

Mme de Mainlcnon la responsabilité de cet événement. « Elle avait , dit-il, beaucoup d’amitié pour Racine; mais celte amitié ne fut pas assez courageuse pour le protéger contre un léger ressentiment du roi. lin jour, touché de l’éloquence avec laquelle il lui avait parlé de la misère du peuple , en 1698, misère toujours exagérée 1 , mais qui fut portée réellement depuis jusqu’à une extrémité déplorable , elle engagea son ami à faire un mémoire qui montrât le mal et le remède. Le roi le lut, et, en ayant témoigné du chagrin , elle eut la faiblesse d’en nommer l’auteur, et celle de ne pas le défendre. Racine, plus faible encore, fut pénétré d’une douleur qui le mit depuis au tombeau. ■* Il dit ailleurs : « Racine mourut de chagrin ou de crainte d’avoir déplu à Louis XIV. Il n’était pas aussi philosophe que grand poète. » Ainsi Voltaire accuse à la fois Mme de Maintenon de lâcheté, et Racine de petitesse d’esprit. Il ajoute en note : « Ce fait a été l’apporté par le lils de l’illustre Racine, dans la vie de son père. »> Louis Racine a dû être, en effet, mieux informé que personne. Le lecteur va comparer son récit à celui de Voltaire. Mais nous devons rapporter auparavant la version du duc de Saint- Simon, lequel fait aussi mourir Racine de chagrin, en assignant à ce chagrin une tout autre cause.

i . Il n'y avait rien d'exagéré dans les assertions de Racine. Voyez la Dixme royale, de Vauban.

DE MADAME DE MA1NTEN0N. 25'i

« 11 arriva qu’un soir qu’il était entre le roi et Mine de Maintenon , chez elle , la conversation tomba sur les théâtres de Paris. Après avoir épuisé l’opéra , on tomba sur la comédie. Le roi s'informa des pièces et des acteurs , et demanda à Racine pourquoi , à ce qu’il entendait dire, la comédie était si fort tombée de ce qu’il l’avait vue aut refois. Racine lui en donna plusieurs raisons, et conclut par celle qui , à son avis , y avait le plus de part , qui était que , faute d’auteurs et de bonnes pièces nouvelles, les comédiens en donnaient d’anciennes, et, entre autres, ces pièces de Scarron, qui ne valaient rien , et qui rebutaient tout le inonde. A ce mot , la pauvre veuve rougit , non pas de la réputation du cul-de-jatte attaquée , mais d’entendre prononcer son nom, cl devant le successeur. Le roi s’embarrassa. Le silence qui se lit tout d’un coup réveilla le malheureux Racine, qui sentit le puits dans lequel sa funeste distraction le venait de précipiter. 11 demeura le plus confondu des trois, sans plus oser lever les veux ni fermer la bouche. Ce silence ne laissa pas de durer plus que quelques moments , tant la surprise fut dure et profonde. La lin fut que le roi renvoya Racine, disant qu’il allait travailler. 11 sortit éperdu , et gagna comme il put la cbambre.de Cavoye. C’était son ami. 11 lui conta sa sottise. Elle était telle qu’il n’\ avait point à la pouvoir raccommoder. Oncques de-

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puis le roi, ni Mme de Maintcnon ne parlèrent à Racine, ni même le regardèrent. Il en conçut un si profond chagrin qu’il en tomba en langueur, et ne vécut pas deux ans depuis. »

Voici maintenant la narration de Louis Racine , que nous nous permettrons seulement d’abréger :

« Mme de Maintcnon.... se plaisait à l’entendre parler de différentes matières , parce qu’il était propre à parler de tout. Elle l’entretenait un jour de la misère du peuple. Il répondit qu’elle était une suite ordinaire des longues guerres, mais qu’elle pouvait être soulagée par ceux qui étaient dans les premières places , si on avait soin de la leur faire connaître. Frappée de la justesse de scs idées, Mme de Maintenon lui demanda un mémoire sur ce sujet , en lui promettant le secret. Elle lisait ce mémoire lorsque le roi, entrant chez elle, le prit, et, après en. avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec vivacité quel en était l’auteur. Elle répondit qu’elle en avait promis le secret. Elle fît une résistance inutile : le roi exprima sa volonté en termes si précis qu’il fallut obéir. L’auteur fut nommé.

« Le roi, en louant son zèle, parut désapprouver qu’un homme de lettres se mêlât de choses qui ne le regardaient pas. 11 ajouta même , non sans quelque air de mécontentement : « Parce « qu’il sait faire des vers, croit-il tout savoir? Et

« parce qu’il est grand poète , veut-il être ininis- « ire? » Mme de Mainlenon , qui fit instruire l’auleur du mémoire de ce qui s’était passé , lui lit dire en même temps de ne pas la venir voir jusqu’à nouvel ordre. Cette nouvelle le frappa vivement. » Racine le fils ajoute que son père devint triste, qu’il eut peu après une fièvre violente , qu’on coupa cette lièvre avec du quinquina, et qu’enfin « il lui perça, dans la région du foie, une espèce d’abcès qui rendait quelque matière. Les médecins lui dirent que ce n’était rien. »

C’était beaucoup , au contraire. C’était la maladie qui devait terminer ses jours. Un médecin d’aujourd’hui prendrait fort au sérieux un pareil accident; et tout le inonde sait dans quel abattement, dans quelle mélancolie douloureuse tombe immédiatement tout homme atteint d’une maladie * de foie.

Sp trouvant un peu mieux, il alla un jour à Versailles , et Mme de Maintcnon l’aperçut dans le jardin. « Elle s’écarta dans une allée, pour qu’il put l’v joindre. Sitôt qu’il fut près d’elle, elle lui dit . « Que craignez-vous? c’est moi qui suis cause » de votre malheur : il est de mon intérêt et de mon « honneur de réparer ce que j’ai fait. Votre fortune .. devient la mienne; laissez passer ce nuage, je ra- ■< mènerai le beau temps. — Non, non, Madame,

« répondit-il , vous ne le ramènerez jamais pour

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« moi. — Et pourquoi, reprit-elle, avez-vous unepa- « reille pensée? Doutez-vous de mon cœur ou de mon » crédit? •• Il lui répondit : «Je sais, Madame, quel « est voire crédit, et quelles sont vos bontés pour « moi ; mais j’ai une tante qui m’aime d’une façon « bien différente. Cette sainte fille demande tous les « jours à Dieu pour moi des disgrâces, des humi- « Hâtions, des sujets de pénitence, et elle aura plus « de crédit que vous. •> Dans le moment qu’il parlait, on entendit le bruit d’une calèche. « C’est le « roi qui se promène , s’écria Mme dé Main tenon , « cachez-vous. » Il se sauva dans un bosquet. »

Ce récit fait voir à quelles précautions Mme de Mainlenon était contrainte, même dans les plus petites affaires. Ne pouvant surmonter de haute lutte les obstacles que lui opposait l’humeur despotique du roi, elle les tournait. Évidemment elle aurait nui à son illustre protégé au lieu de le servir, si elle eiït brusqué les choses. Il est probable que Racine n’aurait pas tardé à rentrer en grâce , s’il eût vécu plus longtemps. Mais son abcès s’était reformé, et la maladie, accélérant sa marche, ne permit à Louis XIV que de témoigner à plusieurs reprises l’intérêt qu’il y prenait'. Mme de Mainte-

I . « Sa Majesté envoya très-souvent savoir de ses nouvelles pendant sa maladie, et témoigna du déplaisir de sa mort. » (Perrault, cité par Racine le fils.) Ce dernier ajoute que Louis XIV accorda à la famille une pension de deux mille livres, « qui se-

DE MADAME DE MA1NTEN0N. i59

non n’est donc pas coupable du lâche abandon que Voltaire lui impute, et le grand Racine est mort d’une hépatite aiguë qui ne l’aurait pas plus épargné dans la faveur que dans la disgrâce.

La paix de Ryswick venait d’ôtre signée, « paix précipitée, dit le marquis de Torcv, par le seul motif de soulager le royaume. » Pour en faciliter la conclusion, Louis XIV abandonna ses conquêtes, et Voltaire a raison d’affirmer que des sentiments vertueux l’y décidèrent. C’est Mme de Maintenon qui lui inspira ces sentiments. On n’en peut douter quand on lit quelques-unes de ses lettres, écrites à cette époque 1 .

Mais la mort du roi d’Espagne lit bientôt répa-

rait partagée entre la veuve et les enfants, jusqu'au dernier survivant. »

1 . « La prise de Barcelone , d’Ath et de Carthagène permet au roi de convaincre les alliés de son amour pour la paix. Il pourra la faciliter, en se relâchant des conditions que ses victoires et ses conquêtes semblent autoriser, sans déroger à sa gloire.... Toutes les restitutions que le roi offre ont causé ici de grands débats. On est las de la guerre, et l’on .trouve une espèce de honte à restituer ce qui a coûté tant d’efforts et de sang. Pour moi, il me semble qu’il y a de la gloire à restituer ce qu’on a pris, pourvu qu’on n’y soit pas contraint par une puissance supérieure.... »

« Je remercie Dieu tous les jours des sentiments de paix qu'il inspire au roi. C’est une grande grâce pour lui et pour son peuple. Vous savez combien il en était autrefois éloigné. La dévotion rend le cœur tendre sur les malheurs des hommes et l’esprit, éclairé sur les sujets de la véritable gloire. ■> (Lettres à Mme de Saint-Géran.)

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mitre le fléau qu’on venait à peine de conjurer. Jacques II mourut à son tour, et Mme de Maintenon eut le malheur de déterminer Louis XIV à reconnaître le fils du monarque détrôné comme roi d’Angleterre, résolution funeste, qui fut cause, en grande partie, de l’animosité avec laquelle je parlement britannique et la nation anglaise tout entière soutinrent , pendant dix années , la guerre de la succession. Le conseil des ministres, à l’unanimité, avait été d’une opinion contraire, et Louis XIV s’était d’abord rendu à l’avis de son conseil.

« Le jour môme, dit Voltaire, Marie de Modène*, veuve de Jacques, vient parler à Louis XIV dans l’appartement de Mme de Maintenon. Elle le conjure en larmes de ne point faire à son fils, à elle, à la mémoire d’un roi qu’il a protégé, l’outrage de refuser un simple titre , seul reste de tant de grandeurs. On a toujours rendu à son fils les honneurs d’un prince de Galles : on doit donc le traiter en roi après la mort de son père. Le roi Guillaume ne peut s’en plaindre, pourvu qu’on le laisse jouir de son usurpation. Elle fortifie ces raisons par l’intérêt de la gloire de Louis XIV.... Ces représenta-

tions et ces larmes furent appuyées par Mme de Maintenon. Le roi revint à son premier sentiment , et à la gloire de soutenir autant qu’il le pouvait des rois opprynés. Enfin Jacques III fut reconnu le

2 fil

même jour qu’il avait été arrêté dans le conseil qu’on ne le reconnaîtrait pas. »

« Le marquis de Torcy, ajoute l'historien , a souvent fait l’aveu de celte anecdote singulière. 11 ne l’a pas insérée dans ses mémoires manuscrits , parce qu’il pensait, disait-il, qu’il n’était pas honorable à son maître que deux femmes lui eussent fait changer une résolution prise dans son conseil. ■<

Lord Bolingbroke dit, dans ses lettres, que Louis XIV reconnut le prétendant « par des importunités de femmes. » Ainsi le fait fut connu à l’étranger, et la coopération de Mme de Maintenon dans celle affaire fut à la fois une cause de déconsidération pour le roi et de ruine pour la France.

On sait la part qu’elle eut à l’élévaticn de Chamillart, qui, de concert avec elle, avait longtemps administré les revenus de Saint-Cyr. Chamillart, que recommandait d’ailleurs à Louis XIV un acte éclatant de désintéressement et d’équité , fut nommé contrôleur général des finances en 169i>, et ministre de la guerre en 1 70 1 . Il avait malheureusement plus de probité que de talents, et la guerre de la succession ne fut pas conduite avec l’activité et l’habileté administrative qui , pendant quarante ans, avaient rendu les armées françaises si redoutables. Mme de Maintenon, dont l’inlluence devenait plus puissante îï mesure que le roi vieillissait, lui inspira

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des préférences funestes. Pendant que Catinat , coupable de philosophie , était condamné au repos, pendant que Villars perdait son temps dans les Cévennes, les protégés de Mme de Maintenon se faisaient battre à Hochstett, et elle était obligée, personne à Versailles n’en ayant le courage, d’apprendre ellemême à Louis XIV « qu’il n’était plus invincible' ».

Les années suivantes furent marquées par d’immenses désastres, dont Mme de Maintenon ressentit vivement le contrecoup. La déroute de Ramillies fut le pendant de la défaite d’Hochstett. Mais du moins le vain et incapable Villeroy devait tout fl la faveur de Louis XIV, et rien à Mme de Maintenon. En 1707 la Provence fut envahie. En 1708 la frontière septentrionale fut entamée à son tour, et Lille fut prise , sous les yeux d’une armée française réduite à l’impuissance parce qu’on lui avait donné deux chefs.

La disette vint compliquer les maux du pays, et l’hiver de 1708 à 1709 convertit la disette en famine. La misère était à son comble , et la dépopulation

I. Voltaire. On ne peut douter que" les maréchaux de Tallart et de Marsin n’eussent été prônés par Mme de Maintenon, quand on lit sa lettre à Mme de Saint-Géran , écrite le 27 août 1704, c'est-à-dire quatorze jours après la bataille : « J’ai eu un terrible orage à essuyer! Je ne me mêlerai plus d'aucune affaire. Si les trois maréchaux savaient combien la perte de cette bataille nous a causé de consternation , ils répareraient bien vite leur faute, etc. »

faisait des progrès effrayants. Ce furent là , pour Mme de Maintenon, de cruelles années d’épreuve. Accoutumée à tout rapporter à Dieu, elle reçut les premiers coups comme un châtiment dont elle reconnaissait la justice. Quelque temps après la bataille d’Hochstetl, elle écrivait au cardinal de Noailles : « Je me porte fort bien, quoique mon cœur soit très-serré. Le roi est dans les dispositions qu’on peut lui désirer. Sa piété, son courage augmentent avec les revers, et ajoutent à rattachement qu’on a pour lui. Il ne transpire rien de la douleur dont il est déchiré. Hélas! nous souffrons de grands maux! nous en méritons de plus grands encore. J’ai toujours appréhendé la punition du luxe et de l’ambition. Dieu ne s’apaisera-t-il point? 11 y a tant de bonnes âmes qui le prient ! « Mais la continuité des revers la troubla. Elle ne pouvait comprendre qu’un roi si zélé pour la foi, si terrible aux huguenots, si sévère pour le jansénisme, fut si longtemps l’objet du courroux céleste , surtout au moment qu’il faisait la guerre à des Anglicans et à dès Luthériens. Ses lettres à son neveu, le duc de Noailles, portent la trace de cet étonnement un peu naïf, et des utiles réflexions que l’expérience lui suggéra.

« Il ne faut point raisonner avec le maître des événements, en disant que les rois qu’il paraît abandonner sont pieux , et que nos ennemis sont pour la

Diqitizi

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âiü

plupart hérétiques. Dieu ne nous rend point compte de sa conduite.... D’ailleurs ce ne sont point les opinions qui prennent les villes ou gagnent les batailles. Nos ennemis sont pleins de prudence et d’habileté, et nos généraux sont malhabiles, et notre soldai découragé.

Après tout, bien d’autres qu’elle, en ce temps-là, se laissaient aller à ces préoccupations dévotes , et tous ne savaient pas profiter, comme elle , des leçons de l’expérience. Au milieu des déconvenues de la campagne de 1708, le marquis d’O, l’un de ces pieux courtisans qui entouraient le duc de Bourgogne, dit un jour au duc de Vendôme : « Voilà ce que c’est que de n’aller jamais à la messe! Aussi, vous voyez quelles sont nos disgrâces! — Croyezvous, lui répondit Vendôme , que Marlborougb y aille plus souvent que moi ? «

On prit enfin le parti d’ètre un peu moins scrupuleux dans le choix des chefs d’armée, de s’inquiéter plus de leur capacité militaire que de leurs sentiments religieux. On fut moins exigeant pour Villars, pour Vendôme, pour le duc d’Orléans, qu’on ne l’avait été pour Câlinât, et le royaume s’en trouva bien.

A la douleur qu’éprouvait Mme de Maintenon des disgrâces delà France et des chagrins du roi, qu’elle aidait à porter le poids de l’adversité, venaient se joindre des déboires qui lui étaient personnels.

Ceux qui ne lui pardonnaient pas son élévation, et le nombre en était grand , lui attribuaient toutes les fautes et lui reprochaient tous les malheurs. Ces rumeurs s’étaient propagées de proche en proche jusqu’aux dernières couches de la société.

Déjà» en 1698, la malignité de la ville, écho des méchancetés de la cour, avait prétendu reconnaître Mme de Maintenon dans le principal personnage d’une parade intitulée La fausse prude , jouée par une troupe italienne qui avait été autorisée à donner des représentations à Paris. L’aftluence des spectateurs et leurs applaudissements affectés avaient fait scandale, et le gouvernement n’y avait pas trouvé d’autre remède qu’un décret d’expulsion. L’animosité s’accrut pendant dix ans avec les calamités publiques , et le nom de Mme de Maintenon devint plus odieux à mesure que la France fut plus malheureuse.

On ne lui laissait rien ignorer. A tout moment elle recevait les lettres anonymes les plus injurieuses, et ses ennemis lui adressaient toutes les satires, en prose ou en vers, que chaque jour faisait éclore. Jamais elle ne chercha à se venger*.

I. On lit dans une lettre à Mme de Saint-Géran, à propos de quelque vaudeville fait contre elle :

" Quand j'avais de la voix, j’aurais fort bien chanté cette chanson. Elle ne me dit rien de nouveau : ne sais-je pas que je suis vieille ? Si je pouvais l’oublier, le changement de mon humeur me le dirait assez. Cherchez l'auteur, je vous en prie. Si le roi le

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On alla jusqu’à répandre contre elle les plus atroces calomnies. Pour se faire une idée de tout ce (jue la haine peut inventer, il faut lire ce recueil de caquets épistolaires, publiés sous le titre de Mémoires de la duchesse d’Orléans , et qui paraissent plus dignes d’un laquais que d’une princessç.

La duchesse d’Orléans assure qu’en 1709 Mme de Maintenon spécula sur les farines , et réalisa des profits immenses , au prix de la vie d’une foule de malheureux. La vérité est qu’en ce même temps Mme de Maintenon mangeait du pain d’avoine , et donnait sa vaisselle plate, ainsi que Louis XIV, pour aider le ministre des finances , qui n’avait plus d’argent à envoyer aux armées'.

connaissait , il me vengerait, et, si je le connais, je me vengerai autrement. »

1. Lettre à M. de Noailles, du 9 juin 1709 : « J’ai été des premières à envoyer ma vaisselle. Vous y perdez plus que moi, et vous ne vous y seriez point opposé. Il y en a pour treize ou quatorze mille francs. S’il n’y avait qu’à manger sur de la faïence, nous en serions quittes à bon marché. »

Elle revient sur ce sujet le 22 juin : « La ressource de la vaisselle d’argent n’a pas été jusqu’ici bien grande , mais elle était absolument nécessaire dans un commencement de campagne. Les quatre cent mille francs de vaisselle d’or ont fourni de quoi envoyer de petits secours. Ce qu’on a porté de vaisselle d'argent va à quatorze cent mille francs. C'est toujours quelque chose, en attendant . que les monnaies fournissent davantage. La vaisselle que l’on vend fait du bien au roi par le cinquième qu’il gagne sur l’augmentation des espèces, ce qui me fait espérer qu’à la fin on la défendra tout à fait. »

On était réduit, en effet, aux plus tristes expédients. On battait

Non conlente d’attribuer à Mme de Maintenon les vices les plus infâmes, Mme d’Orléans l’accuse de plusieurs vols et de trois assassinats. L’antagonisme <|ui éclata vers la fin du régne entre la maison d’Orléans et les princes légitimés, les entreprises du duc du Maine , l’appui qu’il trouva chez son ancienne gouvernante, et les faiblesses de Louis XIV, expliquent à peine une telle haine. Les assertions de Mme d’Orléans, dénuées de preuves, hors de toute vraisemblance , et dont l’absurdité saute aux yeux, ne méritent point d’être discutées, et nous n’aurons besoin que de la citer elle-même pour montrer la valeur de ce qu’elle dit, ou de ce qu’on a publié sous son nom.

Voici comment elle raconte sa première entrevue avec le roi , après la mort de Monsieur.

« Il (le roi) vint me trouver.... Il me piqua un peu en me disant qu’il m’avait fait demander où je * voulais me retirer, parce qu’il n’avait pas supposé que je voulusse rester au même endroit où il était.

Je répondis que j’ignorais qui avait pu faire à Sa Majesté d’aussi faux rapports , et que j’avais plus de respect et d’attachement pour Sa Majesté que

«le la fausse monnaie. On fit pis encore : l’odieuse spéculation «lont Mme d’Orléans accuse Mme de Maintenon , le gouvernement s’en rendit réellement coupable, et gagna ainsi de quoi mettre en campagne l’armée qui défendit la Flandre et couvrit Paris.

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Ions ceux qui m’avaient accusée à faux. Alors le roi lit sortir tout le monde, et nous eûmes un long éclaircissement, dans lequel le roi me reprocha de haïr Mme de Maintenon. J’avouai que je la haïssais , mais seulement par attachement pour lui , et parce qu’elle me desservait auprès de Sa Majesté. Cependant j’ajoutai que, s’il lui était agréable que je me réconciliasse avec elle , j’étais prête à le faire. La bonne dame ne s’était pas attendue à cela. Autrement, elle n’aurait pas laissé le roi approcher de moi.... Il fit venir la vieille Maintenon, et lui dit : « Madame se veut bien raccommoder avec vous. » Il nous lit faire une embrassade, et termina la scène. , Il exigea ensuite qu’elle vécût bien avec moi : c’est 'ce qu’elle fit en apparence ; mais sous main elle me joua foule sorte de tours. >•

Le dur d’Orléans était mort le 9 juin 1701.

« Le 13 octobre de la même année, Mme d’Orléans écrivait à Mme de Maintenon la lettre suivante :

« La reine douairière d’Espagne est cause, Madame, qu’il faut que je vous importune d’une assez mauvaise lecture ; je vous prie de faire lire ma lettre au roi, pour voir si Sa Majesté approuve ma réponse. Ayez la bonté, je vous en prie, en cas que , le roi y trouve quelque chose à retrancher ou û augmenter* de me le mander. Je serais au désespoir d’écrire un mol qui pût lui déplaire. Si l’on m’a

représentée à lui autrement, c’est une injustice, cl je n'oublierai jamais que c'est vous qui l’avez désabusé. Il faut aussi, Madame, que je vous dise la joie que j’ai eue d’une nouvelle bonté qu’il m’a témoignée. Je l’ai vu hier et avant-hier dans son cabinet, après soupé. J’en suis ravie, et vous n’en serez pas étonnée, vous, Madame, qui 1 savez qu’il a au suprême degré le talent d’enchanter. Toutes ses bontés me viennent de vous , en ce que vous m’avez rapprochée de lui. Je vous prie de croire que je n’en reçois aucune marque que ma reconnaissance pour vous n’augmente dans mon cœur; et je vous assure que mon amitié pour vous, Madame, va bientôt égaler l’estime que vous doit Elizabeth Charlotte. »

Le plus mauvais tour que Mme de Maintenue ait joué à la ducbesse d’Orléans, c’est assurément d’avoir conservé cette lettre.

Plus les années s’ajoutaient aux années, et [dus Mme de Maintenon acquérait de ce pouvoir indirect # que lui avaient donné la confiance du roi et l’opinion fort exagérée qu’il avait de ses lumières. Rien ne put le désabuser sur ce point, pas même la nécessité où il se vit réduit, en 1709, de congédier Chamillart , dont l’insuftisance avait trop éclaté, Chamillart fut remplacé par Voisin , autre favori de Mme de Maintenon, et qui avait, comme lui, administré préalablement Saint -Cyr. Les lettres

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qu’adressaient alors à cette femme les personnages les plus considérables, princes, ministres, chefs d’année , font voir combien il importait de lui plaire. En voici une, entre autres, du maréchal de Villars.

Au camp de Selitz, 4 mai 17 0G.

«« Madame, je ne perdrai jamais une occasion favorable de vous écrire, et aujourd’hui, c’est pour vous dire que nous venons de chasser les ennemis du troisième camp, que l’on croyait imprenable. Les trois noms vous en sont connus ; celui d’Haguenau, celui de Drusenheim, et le fameux retranchement de Lutterbourg. Voilà, Madame, les frontières du roi un peu étendues. Trop heureux si mon zèle, mon ardeur et mon application au bien du service peuvent m’obtenir la continuation de vos bontés! Nous avons beau faire de bonnes et grandes choses, J1 faut que les dames les fassent valoir auprès du maître. •>

En voici une autre de ce même Villars, qui avail *un st\le à lui.

Devant Landau, 20 août 17 1 3.

« Nous avons pris Landau, et c’est quelque chose. Le prince de Wirtemberg est prisonnier avec sa garnison. M. le duc de Bourbon et M. le prince de Conli ont acquis de la gloire. Le prince de Talmont , a eu une contusion; Biron, le bras gauche cassé. Pour moi, j’ai, grâce à Dieu, ménagé assez heureu-

sentent la gloire du roi et de ses armes. J’espère que les ouvertures que M. l’électeur Palatin a faites pour la paix ne seront pas ralenties par cette aventure. Que le roi soit content , Madame , que vous approuviez ma conduite, que votre santé soit parfaite, que vous me protégiez toujours, et je serai toujours le général le plus heureux. »

Selon Saint-Simon , ce fut Mme de Mainlenon qui « rendit la princesse des Ursins maîtresse de » tout en Espagne , et l’y maintint jusqu’à la paix ’d’Utrecht, aux dépens deTorcy et des ambassadeurs de France en Espagne , c’est-à-dire aux dépens de l’Espagne et de la France, parce que Mme desllrsins eut l’adresse de lui faire tout passer par les mains, et de lui persuader qu’elle ne gouvernait la cour et l’État en Espagne que sous ses ordres et par ses volontés. »

Il est fâcheux que la correspondance de deux femmes qui ont joué simultanément un rôle aussi singulier ne soit point connue. Tout indique que cette correspondance à dû être très-active ; mais il n’en a été publié jusqu’ici que des fragments. Aucun de ces fragments ne trahit une participation quelconque aux affaires d’Élat, et c’est pour cela, probablement , qu’ils n’ont pas disparu comme lereste. Quelques lettres adressées par la reine d’Espagne à Mme de Maintenon, pendant la première disgrâce de Mme des Ursins, prouvent qu’en effet

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cette jeune princesse avait laissé prendre à sa camarera-mayor un empire absolu sur son esprit , qu’elle ne pouvait se passer d’elle, et que Mme de Maintenon eut une grande part à la satisfaction qui lui fut accordée. Le lecteur en va juger.

Lettre du 24 mai 1704.

- Je crois que vous ne doutez pas de l’afllictiou • où je suis depuis le départ de la princesse des Ursins. J’ai été fort touchée de voir qu’on ni’ ôtait si cruellement une personne qui était fort éloignée de mériter ce traitement, non-seulement par sa qualité et par l’amitié que le roi et moi avions pour elle , mais aussi par sa conduite, dont je suis témoin. On ne saurait avoir plus dè zèle qu’elle en a pour tout ce qui regarde le roi mon grand-père.... Je ne vous demande autre chose, si ce n’est que vous contribuiez à détromperie roi mon grand-père.... Faites, au nom de Dieu, que nous vous le devions, et que je puisse vous compter au nombre de mes amies ! .

1" novembre 1 7 04 .

« Je vous dirai encore une fois ce que je désire touchant cette dame, qui est qu’on connaisse son .innocence , qu’on lui donne quelques marques publiquesde labonté du roi mon grand-père, et qu’on la laisse aller à la cour. Je suis sûre que le roi lui rendrait bientôt la justice qu’elle mérite, s’il voulait

bien l’entendre. C’est ce qu’il faut que vous fassiez.... Vous direz peut-être que dans toutes mes lettres je vous dis toujours la même chose : je l’avoue. Mais, à vous dire vrai, l’affaire en question me tient tant ü cœur, qu’il me semble que je ne puis assez vous en parler. »

Cette lettre finit par le post-scriptum suivant: «Bonne nouvelle! Enfin, le roi mon grand-père a accordé à la princesse desUrsins d’aller à la cour. Je vous en remercie très-fort, et vous prie d’en bien marquer ma reconnaissance au roi. »

Ce n’était pas assez que Mme des Ursins fût reçue à Versailles, il fallait encore qu’elle pût retourner en Espagne. La jeune reine sollicita cette grâce dans plusieurs lettres consécutives, et enfin dans celle-ci, qui mérite d’être citée presque intégralement.

* Madrid, 16 janvier 1705.

« Je me (latte d’avoir bientôt une nouvelle raison de vous aimer, en apprenant que le roi mon grandpère m’aura accordé la grâce que je lui ai demandée sur la princesse des Ursins. Bien ne me fera tant de plaisir, par mille raisons, mettant à part les principales, qui regardent le service des deux rois. Si vous étiez témoin de la vie que je mène, vous n’oublieriez rien pour le retour d’une femme qui peut la changer. Il est vrai que, quand je suis avec mon cher roi, je n’ai besoin de personne pour me

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consoler (l’être dans un pays tel que celui-ci. Mais de tout le jour vous pouvez compter que je ne suis pas deux heures avec lui. Je passe ma vie seule dans ma chambre. La princesse des Ursins vous dira combien les Espagnoles sont divertissantes, et vous jugerez que je n’ai pas tort d’aimer mieux être seule qu’avec elles. Vous connaissez aussi l’esprit et l’humeur agréable de cette princesse. Elle m’amusait fort quand elle était ici; elle m’adoucissait le joug où je suis condamnée. Ainsi , quand ce ne serait que par pitié, vous ôtes obligée, eu conscience , de demander fortement au roi de me la renvoyer vite. »

Enfin, Louis XIV se laissa fléchir, et la joie de la reine d’Espagne n’eut pas de bornes.

« 22 janvier 17()i>.

« Quelle obligation ne vous ai-je point, Madame, de la grâce que je viens d’apprendre en ce moment que le roi mon grand-père m’a accordée , délaisser revenir en ce pays-ci la princesse des Ursins? Je ne doute pas que vous n’j ayez beaucoup de part. Je suis charmée de mon grand-père : il faut avouer que c’est un grand roi!... Je voulais vous dire sur cela mille choses; mais je suis’si aise que je ne sais ni ce que je fais, ni ce que je dis. »

Il est question, dans la lettre du 16 janvier, des services rendus aux deux rois par Mme des Ursins ;

mais on n’y voit pas de quelle nature étaient res services. Il n’y est point parlé d’affaires une seule fois, et la jeune reine ne paraît guère s’en soucier. Klle dit même qu’elle passe sa vie loin du roi, dont les soins du gouvernement et les plaisirs de la chasse remplissent presque entièrement les journées. Son langage est partout celui d’une enfant qui se meurt d'ennui, et demande à grands cris quelqu’un qui l’amuse. Cependant Saint-Simon assure qu’elle avait sur le roi d’Espagne un empire absolu , et que c’est par elle que Mme des Ursins gouvernait tout. Si la reine eût été si puissante, elle aurait probablement trouvé quelque moyen de s’ennuyer moins, et d’ailleurs l’habitude de s’occuper d’affaires aurait donné de l’intérêt à sa vie. Il est difficile de démêler, dans les mémoires de Saint- Simon, les faits réels des hypothèses.

Louis XIV, on doit le croire, n’avait fait donm r la charge de camarera-mayor à la princesse des l’rsins que pour avoir dans l’intimité de son petitfils un agent qui pût tout voir et qui lui rendît compte de tout. Les rapports de la princesse étaient adressés le plus souvent à Mme de Maintenon, qui les communiquait au roi. Deux femmes d’un esprit aussi habile ont dû, sans aucun doute, tirer parti de cette position; mais dans quelle mesure? Voilà ce qu’on ne peut savoir positivement, et sur quoi l’on est réduit aux conjectures.

HISTOIRE

La guerre de la succession avait envenimé la plaie des persécutions religieuses. Le calvinisme, <jue les rigueurs précédentes avaient opprimé sans le détruire, se ranima aux excitations des émissaires de l’Angleterre et de la Hollande, et agita le midi de la France d’épouvantables convulsions. Le Languedoc, le Dauphiné, le Vivarais, furent inondés de sang. •• Les combats , les assassinats et les mains des bourreaux, dit Voltaire, ont fait périr près de cent mille de nos compatriotes , dont dix mille ont expiré sur la roue, ou par la corde, ou dans les flammes , si l’on en croit tous les historiens des deux partis. » On se détourne en frémissant du tableau trop fidèle de ces horreurs, et l’on n’ose en croire ses yeux, lorsqu’on lit, à la fin d’une lettre de Mme de Maintenon , datée du 14 mai 1702 : « On tue beaucoup de fanatiques, et on espère en purger le Languedoc. Adieu, mon cher comte , servez Dieu et le roi , et aiinez-moi toujours. » Voilà à quel sang-froid cruel était arrivée peu à peu celle qui , en 1672, faisait un crime à son frère de vexer les Luthériens de la province d’Utrecht! On espère en purger le Languedoc ! N’est-ce pas là justement ce que Catherine de Médicis a di\ dire la veille de la Saint-Barthélemy?

L’année d’après, Mme de Maintenon écrivait à Mme de Saint-Géran : « Les troubles des Cévennes sont peu de chose ; ce sont des huguenots mon-

fagnards qu’il sera facile de réduire. Il est inutile que le roi s’inquiète des circonstances de celte révolte. Cela ne guérirait pas le mal , et lui en ferait beaucoup. » Ainsi, Louis XIV ne savait pas tout ce qui se passait dans les Cévennes, et Mme de Maintenon, mieux instruite, s’entendait avec les ministres pour le lui cacher.

Il semble que la persécution des calvinistes aurait dû suffire à cette fureur de prosélytisme qui avait saisi le gouvernement ; mais on avait persuadé à Louis XIV que le maintien de l’orthodoxie dans son royaume était le plus saint de tous ses devoirs, et que par là seulement il expierait ses erreurs passées. On ne pensait plus au quiétisme, mais le jansénisme existait encore , et les jésuites , qui avaient de vieilles injures à venger, exploitèrent sans modération l’ascendant du confessionnal sur un prince aussi ignorant que dévot. Louis XIV voulut absolument que tous ses sujets, et môme toutes ses sujettes , reconnussent que le livre de Jansénius renfermait les cinq propositions qu’on y avait condamnées , et quiconque eut l’air d’en douter devint immédiatement l’objet de ses rigueurs. Les religieuses de Port-Royal des Champs, sommées de signer une bulle en latin qui établissait ce fait, et n’ayant voulu signer que sous quelques réserves , furent enlevées de leur maison et disséminées dans des maisons mieux pensantes. La

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colère du roi s’étendit jusqu’aux objets insensibles. Le couvent de Port-Royal fut démoli ; les ossements des morts enterrés dans l’église et dans le cimetière furent déterrés et transportés ailleurs.

Le cardinal de Noailles n’approuvait point ces violences, et y refusa longtemps son concours, malgré les instances de Mme de Mainlenon. Elle l’avertissait sans cesse que le roi était obsédé, qu’on donnait ses résistances comme une preuve qu’il favorisait en secret les jansénistes , «pie son crédit se trouverait enfin compromis , ainsi (jue son repos, s’il ne faisait contre la secte proscrite quelque manifestation éclatante. Le cardinal fut sourd à ces sollicitations. Les jésuites découvrirent enfin, dans un écrit théologique du père Quesnel , des phrases d’un sens douteux, qu’avec un peu de savoir-faire on pouvait incriminer. Le père Quesnel avait dédié son livre au cardinal, qui avait pour lui de l’estime et de l’amitié. Quelle bonne fortune pour les jésuites! Ils dénoncèrent à grand bruit l’ouvrage du père Quesnel , et obtinrent que le roi lui-mème en demandât au pape la condamnation. Cette condamnation fut prononcée. Le père de La Chaise, par ménagement pour Mme de Maintenon, laissa dormir cette affaire. Mais il mourut sur ces entrefaites, et il eut pour successeur le père Le Tellier, homme emporté, violent, perfide, qu’aucune considération n’arrètait, pour qui tous les moyens étaient bons.

et qui avait d’ailleurs , contre les jansénistes et le cardinal, des rancunes personnelles. 11 eut recours aux manœuvres les plus déloyales, et réussit enfin à placer l'archevêque de Paris dans l’alternative de manquer à sa consciente et à sa dignité, ou d’irriter un monarque prévenu , qui entendait être obéi, quoi qu’il ordonnât. Mine de Maintenon, témoin de ces méprisables intrigues, et les appréciant ce qu’elles valaient, ne trouva pas dans son cœur le courage nécessaire pour défendre son ami et la vérité. « Trois lignes de sa main au cardinal de Nouilles, dit Voltaire, développent tout ce qu’il faut penser et d’elle, et de l’intrigue du père Le Tellier, et des idées du roi, et de la conjoncture : « Vous îye « connaissez assez pour savoir ce que je pense de la « découverte nouvelle ; niais bien des raisons doi- « vent me retenir de parler. Ce n’est point à moi à « juger et à condamner. Je n’ai qu’à me taire et à « prier pour l’Église, pour le roi et pour vous. J’ai « donné votre lettre au roi, elle a été lue ; c’est tout ce •• que je puis vous en dire, étant abattue de tristesse.»

Nous n’avons pas à raconter ici l’histoire de la constitution Unigenitus , qui fut en France le signal de persécutions nouvelles, aussi odieuses que ridicules, et qui servit de prétexte pour entasser dans les prisons une foule de malheureux; c’est du moins la dernière tempête qui ait troublé la triste fin de ce règne, et elle ne dura pas longtemps.

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Louis XIV s'affaiblissait par degrés ; tout annonçait sa mort prochaine, et la couronne qu’il avait si longtemps portée allait passer sur le front d’un enfant dont la minorité devait être longue. Le prince que le droit de la naissance et les lois du royaume appelaient à la régence était l’adversaire déclaré des idées que Mme de Maintenon avait mises en honneur à la cour et des principes qu’elle y avait fait régne)'. Son libertinage et son irréligion inquiétaient les «lines pieuses. Mme de Maintenon, d’ailleurs, avait contre lui des griefs personnels, et surtout elle redoutait ses dispositions à l’égard du duc du Maine, dont elle désirait avec passion élever au plus haut point et assurer la fortune. L’édit qui avait déclaré les fils légitimés de Mme de Monlespan héritiers de la couronne, eux et leurs descendants , au défaut des princes du sang , avait été enregistré sans remontrante, en 1714; mais le duc d’Orléans avait semblé protester, par son absence. Il n’est pas nécessaire de dire que cet édit, et celui de 1715, qui égala le rang des bâtards du roi au rang des princes du sang, furent vivement sollicités par Mme de Maintenon. Elle fit plus encore, et, pour mettre son ancien élève à l’abri des coups que le duc d’Orléans voudrait peut-être lui porter un jour, elle entreprit de le rendre presque son égal. Il fallait pour cela élever l’un et abaisser l’autre. Elle le tenta. Après avoir obsédé Louis XIV

avec une opiniâtreté infatigable, elle obtint enfin de lui, par lassitude, un testament où il ne laissait au duc d’Orléans que le litre de régent, sans le pouvoir, qui devait être exercé par un conseil de régence dont il nommait les membres. Quant au due du Maine; il lui donnait la surintendance de l’éducation du roi , avec la garde de sa personne et le commandement de la maison militaire.

Nous avons indiqué les vraies raisons qui ont porté Mme de Mainlenon à solliciter ce testament. Ceux qui ont voulu y voir une preuve nouvelle de son goût pour la domination n’y avaient pas suffisamment réfléchi. Personnellement, elle n’y gagnait rien. De quelque façon que fût composé le conseil de régence, elle n’aurait eu aucun moyen d’influer sur ses délibérations. La surintendance de l’éducation et la garde de la personne du jeune roi n’étaient qu’une précaution injurieuse pour le régent. Louis XIV avait déjà choisi la gouvernante de Louis XV et son gouverneur : il n’y avait donc plus rien à faire à cet égard, et la position militaire que le testament faisait au due du Maine ne pouvait avoir d’avantages que pour ce prince.

Au reste, Louis XIV se faisait peu d’illusions sur le sort de ce testament. « On a voulu absolument que je le fisse, dit-il à la reine d’Angleterre; mais dès que je serai mort il n’en sera ni plus ni moins. »

Sa dernière maladie se déclara vers le milieu du

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mois d’août 1715. tl avait eu contre Mme de Maintenon, à l’occasion du testament, quelques mouvements de mauvaise humeur ; mais il oublia ce mécontentement à l’approche de la mort. « Je ne regrette que vous, lui dit-il ; je ne vous ai pas rendue heureuse, mais tous les sentiments d’estime et d’amitié que vous méritez, je les ai toujours eus pour vous. L’unique chose qui me fâche, c’est de vous

quitter; mais j’espère vous revoir bientôt. »

Quand il eut perdu connaissance , Mme de Maintenon le quitta, et s’enfuit à Saint-Cyr.On s'explique difficilement la précipitation de celte retraite. Le roi n’expira que le surlendemain, et pendant ce temps Mme de Maintenon se contenta des nouvelles que le maréchal de Villeroy lui envoyait d’heure en heure. Enfin, Mlle d’Aumale entra chez elle, et lui dit : «• Madame , toute la communauté est à l’église.» — Elle comprit, se leva en silence, se rendit à l’église, et entendit l’office des morts. Sa douleur fut calme et recueillie.

Le roi, comme on l’a déjà dit, n’avait pris aucune disposition relativement à elle, pas même dans ce testament qu’on lui a tant reproché; il l’avait seulement recommandée à son neveu dans le dernier entretien qu’il avait eu avec lui. Le duc d’Orléans était digne de cette confiance. Quelques jours après la mort du monarque, il fit une visite à Mme de Maintenon. 11 lui continua sa pension de quarante-

huit mille livres, et mit dans le brevet <[ue « son l’are désintéressement la lui avait rendue nécessaire. »

Elle n’avait pas grand besoin , pour elle-même , de ce revenu, dont elle employa la majeure partie, soit à des aumônes, soit à aider l’établissement de Saint-Cyr, dont la situation fut souvent embarrassée au milieu des désordres financiers de la régence. Son premier soin avait été de vendre ses équipages, et de congédier presque toute sa maison. Elle n’avait gardé que deux femmes pour la servir. Elle ne sortit pas de Saint-Cyr une seule fois, n’y reçut que très-peu de personnes , et à de longs intervalles. «Il ne me convient, écrivait-elle à “Mine de Caylus, de m’exposer ni aux faux empressements des heureux, ni aux ennuis des disgraciés, ni aux murmures des mécontents, ni à la curiosité des indiscrets. *■

Elle se soumit à l’autorité de la supérieure, de la même manière que toutes les dames de cette maison, et en suivit exactement la règle. Une lettre écrite par elle à la princesse des Ursins fait juger assez bien de l’état de son âme. Chassée de l’Espagne après y avoir exercé longtemps une influence souveraine, et à peu près exilée de France pur Louis XIV, Mme des Ursins cheminait lentement vers Rome, et avait adressé à Mme de Maintenon de longues lettres où elle déguisait mal son

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dépit et son désespoir. Mme de Maintenon lui répondit le 11 septembre 1715, dix jours après la mort du roi :

« Il faut baisser la tête, Madame, sous la main qui nous a. frappées. Je voudrais de tout mon cœur que votre état fût aussi heureux que le mien. J’ai vu mourir le roi comme un saint et comme un héros. J’ai quitté le monde que je n’aimais pas ; je suis dans la plus aimable retraite, et partout je serai toute ma vie, etc. »

Cette retraite ne fut troublée qu’une fois. En 1717, le czar Pierre I" vint en France, et désira connaître la femme qui, pendant trente années, avait joué un rôle si important et si singulier. Une lettre dg Mme de Maintenon à Mme de Caylus nous dispense de faire nous-même le récit de cette visite. Elle est du 11 juillet 1717.

« .... En ce moment, M. Gabriel entre, et me dit que M. de Bellegarde me mande qu’il veut venir ici après dîné , si je le trouve bon : c’est le czar. Je n’ai osé dire que non, et je vais l’attendre sur mon lit. On ne me dit rien de plus ; je ne sais s’il faut l’aller recevoir en cérémonie, s’il veut voir la maison, les demoiselles, s’il entrera au chœur; je laisse tout au hasard.

« Le czar est arrivé à sept heures du soir. Il s’est

assis au chevet de mon lit. Il m’a demandé si j’étais malade ; j’ai répondu qu’oui. Il m’a fait demander ce que e’était que mon mal ; j’ai répondu : « Une grande vieillesse. » Il ne savait que me dire, et son truchement ne paraissait pas m’entendre. Sa visite a été fort courte.... II a fait ouvrir le pied de mon lit pour me voir : vous croyez bien qu’il en aura été satisfait! »

Ainsi, Mme de Maintenon ne se plaint de rien. Cependant le czar rapporta de cette visite la réputation d’un prince beaucoup plus curieux que poli.

On imagine facilement dans quelle douleur le complot de Cellamare, l’arrestation du duc et de la duchesse du ;Maine et leur emprisonnement plongèrent Mme tle Maintenon. Rien n’autorise à supposer qu’elle eût pris la moindre part à tout ce qui avait précédé cette catastrophe , ni môme qu’elle le connut. Le coup n’en fut que plus terrible pour elle. Sa santé en fut altérée 1 , et la modération du

1 . Il paraît que, jusque-là, rien n’avait encore pu abattre sa vigoureuse constitution. A la fin de 17x7, elle écrivait de Saint- Cyr à Mme de Caylus :

« M. Bonnet me disait, il y a deux jours, que l'archevêque de Bourges lui avait fort demandé de mes nouvelles, et qu'il lui avait dit que j’étais droite comme un jonc, et cela, avec un sourire qui me fait croire qu’il me regarde comme un prodige. Il aura sans doute ajouté que je raisonne tout aussi bien que lui. Me voilà donc une personne à montrer. Il faut avouer qu’il est bien glorieux de vivre longtemps ! On croit faire maintenant mon

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régent ne put la raffermir. Elle languit pendant quelques mois, et vit arriver sa dernière heure avec une grande tranquillité d’âme. «Mourir est le moindre événement de ma vie,» dit-elle une fois à Besse, médecin ordinaire de Saint-Cyr, qui lui donnait des soins. Elle n’avait point de maladie, et n’éprouvait , comme l’a dit depuis Fontenclle dans une situation semblable, qu 'une grande difficulté de vivre. Un jour, que le médecin avait défendu qu’on la laissât manger, elle écrivit à Mme de Glapion , supérieure de Saint-Cyr :

« J’ai beau dire que j’ai beaucoup d’appétit et point de mal :

Fagon, en des maux plus pressants, M’abandonnait à ma sagesse,

Et, pour un rien, Saint-Cyr, de concert avec Besse, v Me refuse des aliments!

F.t voilà ce que c’est qu’avoir quatre-vingts ans!

» Ordonnez donc, ma chère tille, qu’on m’envoie ce que je demande. Voulez-vous que lit postérité dise :

Cette femme qui, dans son temps,

Fit un si brillant personnage,

• Eut à Saint-Cyr beaucoup d’enfants,

Et mourut faute d’un potage. »

éloge quand on dit : Elle raisonne encore juste; elle écrit encore d'une main ferme. Me voilà bien louée 1 Et voilà de grands sujets d'amour-propre! »

Mmc de Glapion lui répondit par l’envoi d’un potage, accompagné de ces cinq vers :

Que Bosse on veuille à Glapion ,

Malgré la Faculté vous serez obéie.

Vous, mourir d'inanition !

Eli ! de tous vos enfants la grande passion

Serait de vous donner leur vie. »

Voici sa dernière lettre , également adressée à Mme de Glapion :

« Selon le docteur, je suis fort bien, et, selon moi, je suis fort mal. Mon abattement ne me permet pas de sortir de mon lit. J’ai mangé un potage par raison , et j’y ai trouvé la fadeur qu’v trouvait Mme d’Heudicour. Ne vous verrai-je point? Le

prince d’Harcourt a été trouvé mort dans son lit.

On me mande que l’innocence du duc du Maint* s’accrédite tous les jours, et que tout tombera sur Malézieux. Mais on se (latte qu’après avoir prouvé que les soupçons étaient fondes on donnera la grâce. J’approuve tout. Je ne sais ce que j’ai. Je suis sans fièvre, je tousse moins, je dors très-bien, mais ma faiblesse est extrême. Amenez ma sœur Du Pérou. Si l’on veut s’aider encore de moi, il n’y a pas de temps à perdre. »

Le duc de Noailles vint assister à ses derniers moments. «Adieu, lui dit-elle, mon cher duc. Dans quelques heures d’ici, je vais apprendre bien

des choses. » Elle expira, en effet, bientôt après, le 15 avril 1719.

Elle avait désiré d’être inhumée dans le cimetière de Saint-Cyr. Mais ce vœu modeste ne fut point exaucé. Le duc de Noailles fit construire dans l’église., au milieu du chœur, un tombeau ofi l’on déposa ses restes. L’abbé de Vertot composa son épitaphe, beaucoup trop déclamatoire, et à laquelle Voltaire reproche assez justement l’omission du nom de Scarron : il aurait dû ajouter seulement qu'il n’y est pas plus parlé du second mariage de la défunte que du premier. Au reste, cette épitaphe n’existe plus, ni le tombeau, ni même l’église. La maison royale de Saint-Louis périt avec la monarchie, et, pendant les mauvais jours de la Révolution , la sépulture de Mme de Maintenon ne fut pas respectée. On a depuis construit à Saint- Cyr, transformé en école militaire, une chapelle à l’usage des élèves. Dans un coin de cette chapelle est une dalle en marbre noir, où on lit cette simple et laconique inscription :

ci - g!t

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