‹ Madame De Maintenon institutriceChapitre 36 sur 70 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Sur l'éducation des demoiselles.

(Instruction aux Dames de Saint-Louis, l^r août 1686.) •

Dieu ayant voulu se servir de moi pour contribuer à l'établissement que le roi a fait pour l'éducation des pauvres demoiselles de son royaume, je crois devoir communiquer aux personnes qui sont destinées à les élever ce que mon expérience m'a appris sur les moyens de leur donner une bonne éducation. C'est assurément une des plus grandes austérités que l'on puisse pratiquer, puisqu'il n'y en a guère qui n'aient quelque relâche, et que, dans l'instruction des enfants, il faut y employer toute la vie.

Quand on veut seulement orner leur mémoire, il suffit de les instruire quelques heures par jour, et ce serait même une grande imprudence de les accabler plus longtemps ; mais quand on \eul former leur raison, exciter leur cœur, élever leur esprit, détruire leurs mauvaises indinatiqas, en un mot, leur faire connaître et aimer \^

vertu, on a toujours à travailler; et il s'en présente à tous moments des occasions. On leur est aussi nécessaire dans leurs divertissements que dans leurs leçons, et on ne les quitte jamais qu'elles n'en reçoivent quelque dommage.

/' Il est besoin, dans cet emploi plus que dans aucun autre^ de s'oublier entièrement soi-même, ou au moins, si Ton s'y propose quelque gloire, il n'en faut attendre qu'après le succès, et cependant se servir des moyens les plus simples pour y parvenir. Quand je dis qu'il faut s'oublier soi-même, c'est qu'il ne faut songer qu'à se faire entendre et à persuader ; il faut abandonner l'éloquence, qui pourrait attirer l'admiration des auditeurs ; il faut même badiner avec les enfants dans de certaines occasions et s'en faire aimer, pour acquérir sur eux un pouvoir dont ils puissent profiter. Mais il ne faut pas se méprendre aux moyens dont on doit se servir pour se faire aimer ; il n'y a que les moyens raisonnables qui réussissent, el il n'y a que les intentions droites qui attirent la bénédiction de Dieu, y

On doit moins songer à orner leur esprit qu'à former leur raison ; cette méthode, à la vérité, fait moins paraître le savoir et l'habileté des maîtresses ; une jeune fille qui sait mille choses par cœur brille plus en compagnie et satisfait plus ses proches que celle dont on a pris soin seulement de former le jugement, qui sait se taire, qui est modesle et retenue, et qui ne paraît jamais pressée de montrer son esprit.

Il est bon de les accoutumer à ne voir jamais rien accorder à leur importunité. Il faut être implacables sur les vices et les punir ou par la honte ou par des châtiments, qu'il faut faire très rigoureux, et le plus rarement que l'on peut.

Il faut étudier leurs inchnations, observer leur humeur et suivre leurs petits démêlés, pour les former sur tout ; car l'expérience ne fait que trop voir combien l'on fait de fautes sans les connaître, et combien de personnes sont tombées dans le crime sans être nées plus méchantes que d'autres, qui ont vécu innocemment.

Il faut se faire estimer des enfants, et le seul moyen pour y parvenir est de ne leur point montrer de défauts,

car on ne saurait croire combien ils sont éclairés pour les démêler ; cette étude de leur paraître parfaite est d'une grande utilité pour soi-même.

Il ne faut jamais les gronder par humeur, ni leur donner lieu de croire qu'il y a des temps plus favorables les uns que les autres pour obtenir ce qu'ils désirent.

Il faut caresser les bons naturels, être sévère avec les mauvais , mais jamais rude avec aucun.

Il faut, par des complaisances, leur faire aimer la présence de leurs maîtresses, et qu'ils fassent devant elles les mômes choses que s'ils étaient abandonnés à euxmêmes.

Il faut entrer dans les divertissements des enfants^ mais il ne faut jamais s'accommodera eux par un langage enfantin, ni par des manières puériles ; on doit, au con traire, les élever à soi en leur parlant raisonnablement; «n un mot^ comme on ne peut être ni trop, ni trop tôt raisonnable, il faudrait accoutumer les enfants à la raison dès qu'ils peuvent entendre et parler, et d'autant plus qu'elle ne s'oppose pas aux plaisirs honnêtes qu'on doit leur permettre.

Les agréments extérieurs, la connaissance des langues étrangères, et mille autres talents dont on veut que les filles de qualité soient ornées, ont leurs inconvénients pour elles-mêmes ; car ces soins prennent un temps qu'on pourrait employer plus utilement. Les demoiselles de la maison de Saint-Louis ne doivent pas être élevées de cette manière, quand on le pourrait ; car, étant sans bien, il n'est pas à propos de leur élever l'esprit et le cœur d'une façon si peu convenable à leur fortune et à leur état.

Mais le christianisme et la raison, qui est tout ce que l'on veut leur inspirer, sont également bons aux princesses et aux misérables ; et. si nos demoiselles profitent de cequeje^crois qu'elles entendront, elles seront capables de soutenir tout le bien et le mal qu'il plaira à Dieu de leur envoyer.

(î MADAME DE MAINÏENON

Maximes ou notes sur l'éducation.

Ne faire jamais aux enfants d'histoires dont il faille les désabuser quand elles ont de la raison, mais leur donner le vrai comme vrai, le faux comme faux.

Ne leur faire jamais peur que du péché, et encore par des raisons solides, et non par des inventions qui remplissent leurs têtes de fausses idées.

11 ne faut être partiale que pour le mérite et la vertu, en sorte qu'on connaisse que celles qu'on favorise et qu'on aime le mieux, c'est parce qu'elles sont les plus sages.

Ne laisser rien apprendre par cœur qui ne soit excellent ; donner de grandes et solides idées de religion aux demoiselles qui sont capables de les concevoir.

Leur soulager l'obéissance en leur rendant raison de tout ce qu'on leur refuse, quand la chose d'elle-même paraît faisable.

Avoir beaucoup de complaisance pour tout ce que l'on peut accorder sans blesser la règle.

Leur faire aimer la vertu en la leur montrant par ce qu'elle a de plus attirant pour elles.

Se ménager de telle sorte, dans son autorité, que la crainte n'empêche pas la liberté de l'esprit des enfants dans les temps de récréation.

Leur former tout doucement les sentiments du cœur par beaucoup de mépris pour la lâcheté et pour la bassesse.

Les faire juger d'un événement, leur donner de certains choix qui puissent faire connaître ce qu elles pensent et ce qu'elles conçoivent, comme, par exemple : lequel aimeriez-vous mieux d'être reine avec tous les avantages qui accompagnent cet état, mais sans aucune des qualités nécessaires à la royauté, ou être pauvre demoiselle sans biens, privée de tous les plaisirs du monde, mais ayant d'ailleurs de la sagesse, do l'esprit et de la Yprtu, e^c, ? pt ensuite les fa^ife convenir, quand elles

choisissent ce dernier, qu'il faut que le mérite soit d'un grand prix, puisqu'on le préfère à tout ce qui charme et qui éblouit dans le monde, et les exciter par là à l'amour de la vertu et à la correction de leurs défauts.

Il faut prendre garde à un abus que forme quelquefois la trop grande tendresse de conscience : c'est de se mettre en garde pour empêcher que la conduite ne soit cause que les enfants offensent Dieu, comme, par exemple," ne les point interroger sur un fait pjrce qu'on craint qu'ils ne mentent ; ne leur rien commander, parce qu'on se persuade qu'ils désobéiront. Cette maxime est pernicieuse à l'éducation des enfants. Quoique ce soit l'effet d'une bonne cause, il faut en tout avoir l'esprit droit, et songer qu'il est impossible de tuer un monstre bien caché ; ainsi il faut, pour connaître les vices et les inclinations de la jeunesse, remuer leurs passions avec discrétion, leur faire la guerre et ne pas craindre leurs vices ; leur aider aies surmonter dans un âge où le plus grand péché est de laisser croître les inclinations naissantes du. péché.

Réforme de l'éducation de Saint-Gyr.

(A M™e de Fontaine, maîtresse générale des classes (1), 20 septembre 1691.)

La peine que j'ai sur les filles de Saint-Gyr ne se peut réparer que par le temps et par un changement entier de l'éducation que nous leur avons donnée jusqu'à cette heure ; il est bien juste que j'en souffre, puisque j'y ai contribué plus que personne, et je serai bien heureuse si Dieu ne m'en punit pas plus sévèrement. Mon orgueil s'est répandu par toute la maison, et le fond en est si grand qu'il l'emporte même par-dessusmes bonnesintentions. Dieu sait que j'ai voulu établir la vertu à Saint- Cyr, mais j'ai bâti surle sable. N'ayant point ce qui seul peut faire un fondement solide, j'ai voulu que les filles eussent de l'esprit, qu'on élevât leur cœur, qu'on formât leur raison ; j'ai réussi à ce dessein ; elles ont de l'es-

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pritj et s'en servent contre nous ; elles ont le cœur élevé, et sont plus fières et plus hautaines qu'il ne conviendrait de l'être aux plus grandes princesses ; à parler même selon le monde^ nous avons formé leur raison et fait des discoureuses, présomptueuses, curieuses, hardies. C'est ainsi qne l'on réussit quand le désir d'exceller nous fait agir. Une éducation simple et chrétienne aurait fait de bonnes filles, dont nous aurions fait de bonnes femmes et de bonnes religieuses, et nous avons fait de beaux esprits que nous-mêmes, qui les avons formés, ne pouvons souffrir ; voilà notre mal, el auquel j'ai plus de part que personne. Venons au remède, . car il ne faut passe décourager...

Nos filles ont été trop considérées, trop caressées, trop ménagées ; il faut les oublier dans leurs classes, leur faire garder le règlement de la journée, et leur peu parler d'autre chose. 11 ne faut pas qu'elles se croient mal avec moi ; ce n'est pas leur affliction que je demande ; j'ai plus de tort qu'elles ; je désire seulement réparer par une conduite contraire le mal que j'ai fait. Les bonnes filles m'ont plus fait voir l'excès de fierté qu'il faut corriger que n'ont fait les mauvaises, et j'ai été plus alarmée devoir la gloire et la hardiesse de M^^^^ de..., de... et de... que tout ce que Ton m'a dit des libertines de la classe. Ce sont des filles de bonne volonté qui veulent être religieuses, et qui, avec ces intentions, ont un langage et des manières si fières et si hautaines qu'on ne les souffrirait pas à Versailles aux filles de la première qualité (2;.

Vous voyez par là que le mal est passé en nature, et qu'elles ne s'en aperçoivent pas. Priez Dieu et faites prier pour qu'il change leurs cœurs, et qu'il nous donne à toutes l'humilité ; mais, madame, il ne faut pas beaucoup en discourir avec elles. Tout, à Saint-Cyr , se tourne en discours ; on y parle souvent de la simplicité, on cherche à la bien définir, à la bien comprendre, à discerner ce qui est simple et ce qui ne l'est pas ; puis, dans la pratique, on se divertit à dire : par simplicité, je prends la meilleure place ; par simplicité, je vais me louer ; par simplicité, je veux ce qu'il y a de plus loin de moi sur la table. En vérité, c'est se jouer- de tout.

et tourner en raillerie ce qu'il y a de plus sérieux. 11 faut encore défaire nos filles de ce tour d'esprit railleur que je leur ai donné, et que je connais présentement très opposé à la simplicité; c'est un raffinement de l'orgueil, qui dil par ce tour de raillerie ce qu'il n'oserait dire sérieusement. Mais, encore une fois, ne leur parlez ni sur l'orgueil, ni sur la raillerie. Il faut la détruire sans la combattre, et par ne plus s'en servir; leurs confesseurs leur parleront de l'humilité, et beaucoup mieux que nous ; ne les prêchons plus, et essayez de ce silence qu'il y a si longtemps que je vous demande; il aura de meilleurs effets que toutes nos paroles.

Quanta vous, ma chère fille, je connais vos intentions; vous n'avez, ce me semble, nul tort particulier en tout ceci; il n'est que trop vrai que le plus grand mal vient de moi ; mais prenez garde, comme les autres, de n'avoir pas votre part dans cet orgueil si bien établi partout qu'on ne le sent presque plus. Il n'y a point de maison au monde qui ait plus besoin d'humilité extérieure et intérieure que la nôtre: sa situation près de la cour, sa grandeur, sa richesse, sa noblesse, l'air de faveur qu'on y respire, les caresses d'un grand roi, les soins d'une personne en crédit, l'exemple de la vanité et de toutes les manières du monde qu'elle vous donne malgré elle, par la force de l'habitude, tous ces pièges si dangereux nous doivent faire prendre des mesures toutes contraires à celles que nous avons prises.

De l'unité d'esprit et de l'union entre les maîtresses.

(Entretien, 1703.)

Vous touchez là l'endroit qui fera que votre gouvernement n'ira jamais bien. C'est cette conduite différente des maîtresses. Les unes croiront qu'il faut s'appliquer à former les plus raisonnables ; les autres penseront qu'il

serait mieux de s'attacher aux mauvais caractères et aux plus défectueuses; l'une voudra une éducation dure; l'autre en voudra une douce et peut-être molle. Tant que cette diversité se rencontrera, je ne dis pas dans les mai' tresses d'une même classe (car il ne doit y avoir que la première qui soit maîtresse du gouvernement), mais je dis entre la maîtresse qui a précédé et celle qui lui succède, jamais vos demoiselles n'auront une éducation solide. Tant qu'elles pourront dire avec fondement : la maîtresse des rouges est douce, celle des vertes est sévère; l'une ne presse point sur l'ouvrage, l'autre en exige trop ; on tolère à la classe bleue des défauts qu'on attaque dans les jaunes ; enfin, dès qu'elles changeront de conduite en changeant de maîtresse, comptez qu'elles ne prendront jamais de bonnes habitudes : ce qu'une aura établi, une autre le détruira.

Il faudrait, pour réussir dans votre gouvernement, n'avoir toutes que les mêmes idées, les mêmes maximes, ou du moins, si vous en avez de différentes, être assez humbles pour renoncer à vos sentiments et suivre ceux de vos supérieurs, soutenant ce qui est étabh par eux malgré votre propre jugement; il faudrait un seul esprit qui régnât dans la maison, que vos demoiselles trouvassent dans toutes les maîtresses une telle conformité qu'elles ne sentissent pas même la différence d'une classe à l'autre. Je sais bien qu'il y en aura toujours à faire des rouges aux bleues; mais on doit pourtant les conduire par le même esprit, et pour cela il faut se soutenir les unes les autres, ne donnant jamais sujet aux demoiselles de faire des comparaisons de vous. Je sais bien que vous ne sauriez empêcher qu'elles n'en fassent quand elles voudront parler pour parler, mais je voudrais que vous Redonnassiez jamais lieu de les faire.

Un autre article encore bien nécessaire est de renoncer au plaisir d'être aimée particulièrement des demoiselles; on ne doit pas vouloir non plus en être plus crainte et respectée que les autres ; il faut porter le désintéressement jusqu'à n'être pas susceptible du plaisir de sentir qu'elles ont quelque chose de particuher pour vous, et leur montrer en toute occasion que vous êtes si unies les unes avec les autres, qu'elles n'osent jamais s'a-

PÉDAGOGIE GÉNÉRALE il

visef de vous faire leur cour aux dépens d'une autre maîtresse. Une fille vous dit qu'elle a beaucoup de confiance et d'attachement pour vous ; répondez-lui bonnement : Je suis bien aise que vous aimiez les personnes que Dieu vous a données pour vous conduire : c'est une bonne marque; cette reconnaissance est dans l'ordre ; je me persuade que vous avez les mêmes sentiments pour vos autres maîtresses, puisque vous avez les mêmes raisons de les aimer. Si les filles portent la flatterie jusqu'à vous faire entendre qu'elles vous goûtent bien plus qu'elles ne goûtent les autres, témoignez un si profond mépris de ces bassesses et un si grand désir que vos sœurs ne soient ni moins estimées ni moins aimées que vous, qu'elles connaissent que vous êtes bien éloignées de prendre plaisir à leur discours.

Des égards que âe doivent les maîtresses..

(Aux Dames, 1700.)

Jl faut être dans une continuelle attention à ne rien dire qui puisse vous fâcher les unes les autres. Comptez que des choses fort légères peuvent quelquefois blesser le cœur. Dire, par exemple : « J'ai vu une classe bien dél'angée aujourd'hui », cela paraît un rien, et cependant afflige une maîtresse. J'en fais présentement l'expérience; car, dès que l'on dit que les rouges font des fautes, j'en suis contristée. Une fille donc qui se donne bien de la peine dans sa classe, et qui est déjà affligée de ce que ses enfants sont en désordre et de ce qu'elle n'a pu les contenir, n'a pas besoin qu'on ajoute le blâme à la peine qu'elle a déjà de plus.

Celles qu'on met aux classes doivent bien se garder de blâmer la conduite des maîtresses qui les ont précédées> ou de se plaindre que les demoiselles qui montent à leur classe sont peu instruites ou mal morigénées» Ces raisonnements arrivent pourtant fort naturellement, surtout quand on n'a point encore d'expérience par rapport à l'éducation. « Est il possible, dira-t^on, qu'on ait laissé

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des filles dans cette ignorance ? qu'on ne leur ait pas appris à lire, à s'habiller proprement ? » On se persuade que, si on les avait conduites, elles auraient fait des merveilles. Mais attendez, et vous verrez si vous rectiderez tout ce qu'il y aura de mauvais dans celles que vous gouvernez. Vous connaîtrez, à votre tour, que vous ferez des réprimandes sans fruit, des catéchismes merveilleux ; que vous essaierez des moyens les plus propres à insinuer In vérité, et qu'au bout d'un an, vous trouverez des filles qui n'en connaîtront pas mieux leurs principaux devoirs. Il en sera de même de l'orthographe, de la lecture et du travail, et alors vous verrez par vous-mêmes que ce n'est pas toujours aux maîtresses qu'il se faut prendre de l'ignorance des filles. L'instruction est une semence qui fructifie plus ou moins selon la terre où elle tombe. Il ne faut donc niblâmerles autres, ni s'impatienter soi-même. Le grand nombre des filles qui profiteront doit vous consoler du peu de progrès des autres.

Sur les qualités qu'il faut aux demoiselles qui désirent être Dames de Saint-Louis.

(Lettre à Mme de Berval, 1698.) (3).

Je crois, ma chère fille, que dans le choix des sujets pour votre maison, vous devez vous attachera la droiture de l'esprit et à la bonne humeur, car je ne parlerai point ici de la piété et de la vocation^ puisque vous ne pouvez avoir de doute là-dessus. Tâchez donc de suivre dans les classes les filles qui ont l'esprit bien fait, qui prennent simplement ce qu'on leur dit, qui ne sont ni diffiçultueuses, ni raisonneuses, ni soupçonneuses, ni pointilleuses, qui se font aimer des plus sages et haïr de personne(4),dont onaimela société, qui parlent peu, qui sont timides, qui aiment à faire plaisir, qui sont actives, car toutes ces qualités marquent un bon esprit et un bon cœur. Prenez le milieu entre un trop grand goût pour l'esprit et la crainte des grands esprits : on aura toujours assez d'espritquand on l'aura droit, doux et commode ;

les grands esprits vous rendront de grands services, s'ils sont dociles et soumis. Craignez les discoureuses ; défaites-vous de ce que j'entends souvent : cette fille^ diton, n'a pas de talents pour l'instruction, et n'a pas de facilité à parler. Il ne faut pour parler, mes chères filles, que savoir ce qu'on veut dire, et avoir du bon sens. Que j'aurais grand'peur d'une fille éloquente, et qui se distinguerait par là !...

Tâchez de distinguer l'activité de la dissipation et de la légèreté ; craignez les esprits légers, inquiets, peu maîtres d'eux-mêmes, qui font beaucoup de bruit et peu d'ouvrage, qui tourmentent ceux qui sont au-dessous d'eux, qui donnent de la peine et n'en prennent guère. Examinez la bonne foi jusque dans les moindres choses ; il y en a qui ne les font que superficiellement, qui balayent sans se soucier que le lieu en soit plus net, et ainsi du reste ; ces caractères sont mauvais et se portent en tout. Aimez les bonnes filles, qui se donnent tout entières à ce qu'elles font ; la vertu en retranchera l'extrémité, et le profit vous en demeurera (5). Voyez dans les récréations celles qui sont simples, gaies et commodes, qui prennent tout en bonne part, qui ne se fâchent de rien : c'est ce que j'appelle être de bonne humeur ; examinez si sur ce qu'on dit elles vont droit au fait ; si elles cherchent à s'instruire quand elles n'entendront pas d'abord, si elles se rendent à la raison ou si elles parlent pour parler, si elles aiment à embarrasser, si elles ne sont pas frappées et convaincues par la raison. Je serais infinie si je disais tout ce qu'il y a à examiner et je vous embarrasserais peut-être. Compter que les bons caractères d'esprit sont ceux avec qui on est à son aise, à qui il faut peu de nr.énagements, et pour une religieuse je vous ai déjà dit que je préférerais à toutes les autres celle que la supérieure mettrait à toutes les charges de la maison, sans craindre de la fâcher. Vous, par exemple, ma chère fille, comptez que vous n'êtes pas telle que je désirerais, si votre supérieure ne sent qu'elle pourrait vous mettre, en sortant de la charge de maîtresse générale, quatrième maîtresse des rouges.

Sur les changements de classe.

(Entretien avec les Dames, 1701.)

Une des Dames disait un jour à Madame : « Je ne sais comment accorder le soin particulier que vous nous recommandez d'avancer et de former les douze plus âgées de la classe, avec celui que je voudrais prendre des plus âgées dont on peut se servir pour inspirer le bien qu'on veut établir dans les demoiselles. — Il faut, répondit Madame, s'occuper de bonne foi de ces douze plus grandes, parce qu'on les doit bientôt perdre, sans néanmoins que cette attention préjudicie au soin général de la classe, qu'il ne faut jamais négliger. J'en dis de même de celui que vous voulez avoir des plus sages, que je crois fort utile. Il est bien certain que si quelques-unes de \os filles avaient un bon esprit, elles le communiqueraient aux autres comme elles se communiquent leurs travers. Vous devez donc lâcher d'en former quelques-unes des plus raisonnables pour vous aider à établir dans vos classes la raison, la droiture, la bonne foi, le courage. — Comment s'y prendre ? continua la maîtresse. — Comme j'ai fait aujourd'hui aux rouge.s répUqua Madame ; j'ai demandé d'abord quatre des plus raisonnables : on m'a présenté de grandes filles prêtes à monler à une autre classe ; j'en ai demandé quatre plus jeunes, qui puissent, en restant plus longtemps, servir à inspirer le bon esprit aux autres ; je leur ai parlé là-dessus, je les y ai exhortées ; je les verrai de temps en temps pour leur parler raisonnablement. C'est ainsi que je vous conseille d'en user : il faut former les jeunes de quelque espérance, et les avancer sur leurs exercices et leurs ouvrages, pour qu'elles vous aident à former leurs compagnes, et les âgées pour leur bien particulier, parce qu'elles sont le plus pressées, ayant moins de temps que les autres.

« Il y a dans vos classes, ajouta Madame, une chose qui me fait toujours de la peine, et queje tolère parce qu'elle me paraît irré«néciiab}e, c'est que ces fjiles dont voug

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avez pris un soin particulier, et dont pour la plupart vous avez fait des merveilles, deviennent, en sortant de votre classe, les dernières de celle où elles montent et sont comptées pour rien, ce qui les afflige et les décourage, se voyant tellement déchues qu'au lieu qu'il n'était question que d'elles, elles sont comme oubliées. Or il y a peu de personnes qui n'aient besoin d'être soutenues pour se maintenir dans le bien; et il n'est pas étonnant qu'elles dégénèrent quand elles ne le sont plus comme elles l'étaient auparavant. Cependant je n'y vois guère de remède, car la maîtresse de la classe où elles entrent a ses mérites anciens, dont elle est bien plus touchée que des nouveaux, parce que les premiers sont son ouvrage et que ce qui est nôtre nous paraît toujours plus merveilleux que les choses où nous n'avons point de part. — Que voudriez-vous donc qu'on fit. Madame, dit M»»® de Glapion, pour soutenir ces merveilles nouvellement arrivées dans une classe? Les mettriez-vous d'abord au nombre des bonnes filles (6) ? — Je ne veux rien dire sur cela, réponditelle agréablement, car je sais bien que, quoi que je puisse vouloir, je ne parviendrais pas à persuader qu'un mérite étranger pût valoir celui que nous regardons comme le fruit de notre travail. La maîtresse des jaunes, par exemple, à qui celle des vertes donnera des filles sur le pied d'excellentes, trouvera que les médiocres de sa classe valent infiniment mieux, et n'admettra les nouvelles qu'après avoir jugé de leur mérite par sa propre expérience, sans vouloir s'en rapporter au jugement de la maîtresse qui les a données ; et avant qu'elle puisse les connaître par elle-même, il se passera bien du temps encore ; après cela arrivera-t-il souvent qu'elle n'en fera pas grand cas, pendant qu'aux vertes on les trouvait admirables, parce que chaque maîtresse attache le mérite à des qualités bien différentes. L'une ne comptera que sur la dévotion ; si elle n'en remarque pas une bien sensible à une fille, elle ne l'estimera guère, quelque bonne qualité qu'elle puisse avoir; au contraire, si elle en trouve une autre bien dévote, elle la prônera comme une merveille et n'aura pas d'yeux pour voir ses défauts. Une autre qui aimera beaucoup l'ouvrage ne connaîtra point d'autre mérite, et si une fille travaille bien, elle la jnetlJa au nombre des

excellentes, quelque défaut qu'elle ait. Une autre attachera le mérite à l'esprit, à l'intelligence, aux agréments et à d'aiKtres semblables qualités, et comptera pour de médiocres sujets celles qui n'en seront pas bien pourvues. Je ne voudrais pas exclure du nombre des bonnes filles celles qui se distingueraient par ces sortes de talents, mais ce n'est pas par là que je jugerais du mérite. — Qu'appelleriez-vous donc, dit une de nos sœurs, une bonne etexcellente fille? — Ce serait, répondit Madame, celle qui aurait des inclinations portées au bien, qui aurait de la piété, qui aimerait à plaire à ses maîtresses et à les contenter toutes, et non pas celle qui en aimerait une avec passion et compterait pour rien de mécontenter les autres; un esprit droit et simple, qui serait frappé de la raison et sur qui elle ne coulerait pas comme l'eau sur la toile cirée, une humeur douce et accommodante, une fille qui se prendrait par la douceur, qui ne serait pas aisée à blesser, qui ne ferait point de peine aux personnes avec qui elle vit, qui serait courageuse et dure sur elle-même, qui aimerait l'ouvrage, je ne dis pas qui travaillerait bien , car elle pourrait être née maladroite, sans en être moins bonne ; mais je ne choisirais pas pour mes mérites des filles molles^ paresseuses et difficultueuses, qui se fâchent aisément. — Comment éviter, dit-on, de négliger les filles qui montent d'une classe à l'autre, car la maîtresse de celles où elles arrivent est obligée de prendre un soin particulier d'avancer et de former les plus âgées de sa classe de préférence à elles ? — Il est vrai, répondit Madame, qu'elle doit s'occuper beaucoup des filles dont il faudra plus tôt se défaire (c'est un désintéressement que j'ai toujours demandé, et ce qui me fait regarder comme irrémédiable l'oubli des mérites nouveaux venus à une classe) ; mais, sans en être occupée comme des plus grandes, je voudrais du moins qu'on les soutînt sur le pied qu'on les a données, et que, si elles étaient de bonnes filles à la classe qu'elles quittent, on ne les mît point au nombre des mauvaises ou des médiocres à celle où elles arrivent. Je ne désapprouverais pas cependant qu'on leur donnât un peu de temp? pour les éprouver et pour mériter les distinctions, et je n'approuverais point du tout qu'on mît au nombre des

sages celles qui ne le mériteraient point, ou qu'on leur donnât des distinctions peu de temps avant le changement des classes, sous prétexte de les faire mieux recevoir à celles où elles sont prêtes de monter, afin, comme l'on dit quelquefois, de faire valoir la marchandise : cela ne serait pas de bonne foi. »

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