DE L'ÉDUCATION AU XVII» SIÈCLE
De l'éducation au XVIIe siècle.
(Classe verte, 1703.)
W-^^ de la Barre dit ce qu'elle avait retenu d'un entretien sur la droiture, et en rapporta plusieurs exemples: entre autres, que les Dames de Saint-Louis ne feraient pas leur devoir si elles manquaient de nous instruire, ce Non seulement si elles manquaient de vous instruire, reprit M™® de Maintenon, mais même si, se contentant de faire l'instruction, elles passaient le reste du jour à prier Dieu, au lieu de veiller sur vous et d'avoir les autres attentions nécessaires à votre éducation; car, quoique la prière soit une œuvre excellente, elles ne laisseraient pas de se perdre, parce que leur devoir capital est de s'occuper à vous instruire et à vous bien élever. Vous voyez que, quoiqu'elles soient obligées comme religieuses à dire l'office et à faire l'oraison en commun, elles quittent cependant tour à tour l'un et l'autre pour être auprès de vous, et pour ne vous jamais laisser seules, parce que votre bonne et pieuse éducation est la principale fin de leur Institut, et ce que leurs fondateurs exigent d'elles avant toutes choses.
« Mais quel compte n'aurez-vous pas à rendre à Dieu, mes enfants, touchant cette bonne éducation? Supposezvous pour un moment dans l'état où vous devriez être naturellement, comme demoiselles, s'il n'était pas arrivé de revers de fortune dans votre famille: votre mère aurait au plus deux femmes de chambre, dont l'une serait votre gouvernante. Quelle éducation pensez-vous qu'une telle fille vous donnerait? Ce sont ordinairement des paysannes, ou tout au plus des petites bourgeoises, qui ne savent que faire tenir droite, bien tirer la busquière, (7) montrer à bien faire la révérence. La plus grande faute, selon elles, c'est de chiffonner son tablier, d'y mettre de l'encre: c'est un crime pour lequel on a bien le fouet, parce que la gouvernante a la peine de les blanchir, de les repasser ; mais mentez tant qu'il vous plaira, il n'en sera ni plus ni moins, parce qu'il n'y a rien là à repasser ni à raccommoder. Cette gouvernante a bien soin de vous parer pour aller en compagnie, où il faut que vous soyez comme une petite poupée. La plus habile est celle qui sait quatre petits vers bien sots, quelques quatrains de Pibrac qu'elle fait dire en toute occasion, et qu'on récite comme un petit perroquet. Tout le monde dit : La jolie enfant ! La jolie mignonne ! La gouvernante est transportée de joie et s'en tient là. Je vous défie d'en trouver une qui parle de raison.
« Je me souviens que, quand j'étais chez matante, une de ses femmes de chambre avait soin de moi; elle me tirait à quatre épingles et elle me disait continuellement de me tenir droite ; du reste, elle me laissait faire tout ce que je voulais.
« Mais montons jusqu'à nos princes: comment pensezvous qu'ils soient élevés? On leur donne pour gouvernante une femme de qualité, qui souvent a été élevée comme je viens de dire ; c'est d'ordinaire la femme d'un favori ou la parente de quelque ministre, qui souvent est la plus sotte du monde. Comment pensez-vous qu'elle parle à la petite princesse? est-ce de piété et de raison? Cela serait bien à désirer; mais, pour l'ordinaire, ce n'est que de ce qui la peut faire briller dans le monde. Quand elle va en compagnie, elle a grand soin de l'ajuster et de la parer, lui recommandant d'être bien honnête ; elle la
prend par la lisière si c'est une enfant, ou la suit si elle est déjà grande, l'instruit de la manière de recevoir la compagnie chez elle, et puis s'en va pour le reste du jour, laissant la princesse avec une paysanne, autrefois sa nourrice, et devenue sa première femme de chambre, qui n'est guère en état de lui parler raisonnablement, et encore moins de l'instruire de la bonne foi, de la droiture, de la probité.
« Le roi me surprend toujours quand il me parle de son éducation. Ses gouvernantes jouaient, dit-il, tout le jour, et le laissaient entre les mams de leurs femmes de chambre, sans se mettre en peine du jeune roi, car vous savez qu'il a régné à trois ans et demi. Il mangeait tout ce qu'il attrapait, sans qu'on fît attention à ce qui pouvait être contraire à sa santé ; c'est ce qui l'a accoutumé à tant de dureté sur lui-même. Si on fricassait une omelette, il en attrapait toujours quelques pièces, que Monsieur et lui allaient manger dans un coin. 11 raconte quelquefois qu'il était le plus souvent avec une paysanne; que sa compagnie ordinaire était une petite fille de la femme de chambre des femmes de chambre de la reine. Il l'appelait la reine Marie, parce qu'ils jouaient ensemble à ce qu'on appelle à la madame, lui faisait toujours faire le personnage de reine, et lui servait de page ou de valet de pied, lui portait la queue, la roulait dans une chaise, ou portait le flambeau devant elle. Jugez si la petite reine Marie était capable de lui donner de bons conseils, et si elle pouvait lui être utile en la moindre chose.
« Je vous assure encore une fois, mes chères enfants, que vous serez bien coupables devant Dieu si vous ne profitez point des peines que l'on prend sans cesse pour vous rendre les plus parfaites qu'il soit possible selon Dieu, et même selon le monde. J'entends ici par le monde les personnes pieuses, raisonnables et polies qui y demeurent; car, pour les libertins et ceux qui n'ont point d'honneur ou de religion, ice vous sera une gloire de n'être pas de leur goût, à cause de votre différente manière de penser et d'agir.
« Puisque me voici en train de vous parler, je vais ypus dire encore plusieurs choses que je réservais poqr
les grandes^ mais qui vous seront aussi bonnes. Au nom de Dieu, mes chères enfants, ne soyez pas fières ni hautes, ne comptez pour rien votre noblesse, n'en parlez jamais. A quoi vous servirait-elle, si vous n'aviez point de vertu? n'est-ce pas elle qui fait la vraie noblesse ? la vertu n'estelle pas son origine? Ayez des égards pour tout le monde, et même du respect pour les personnes d'un certain âge ou d'un certain état, quand bien même elles n'auraient point de naissance; le monde est plein de ces sortes de personnes, et vous verrez, quand vous y serez, que l'on a avec elles les meilleures manières. Mettez-vous bien dans l'esprit, une fois pour toutes, que la noblesse n'est rien sans mérite, et que c'est au mérite que l'on doit l'honneur, l'estime et le respect, en qui que ce soit qu'il se trouve. Par exemple^ d'Andrieux, quelle aimeriezvous mieux, d'une demoiselle élevée dans son village, grossière, rustaude, maussade et ignorante, ou d'une fille de ces bonnes maisons bourgeoises de Paris, sans naissance, mais qui, ayant du bien, a été bien élevée et est de bonne humeur, douce, polie, gracieuse? — C'est cette dernière, dit la demoiselle. — Je suis bien de votre avis, reprit M™^ de Maintenon. L'éducation est le plus grand bien que vous puissiez avoir, surtout n'ayant pas de fortune. »
S'habituer à la gêne.
(Môme entretien.)
« Je vous exhorte aussi à n'être point délicates et à contribuer de vous-mêmes, par votre propre volonté, à vousélever un peu durement. Soyezbien aises quandvous trouvez l'occasion de faire quelques ouvrages un peu grossiers ; cela vous fortifie et vous e^t très bon ; vous savez que le Saint-Esprit loue la femme forte de ce qu'elle a roidi ses bras pour le travail, c'est-à-dire qu'elle a surmonté sa faiblesse et sa délicatesse naturelle pour s'adonner aux soins de son ménage.
« Ne vous plaignez de rien, vous êtes très honnêtement
traitées pour toutes choses. Nous avons tâché, dans tout ce qui a été réglé pour vous, de prendre le milieu en telle sorte que celles qui retomberont dans la misère ne tombent pas de si haut, ce qui les rendrait doublement malheureuses ; pour celles qui seront à leur aise, elles ne s'en trouveront que mieux d'avoir été élevées un peu durement.
« Je vois cela tous les jours en M'^e |a marquise de Dangeau, qui est une princesse d'Allemagne qui, ayant douze sœurs et plusieurs frères, n'a pas eu dans sa jeunesse toutes les commodités convenables à sa naissance. Avec cet air mignon et délicat que vous lui voyez, rien ne l'incommode, et je ne connais personne qui s'avise moins qu'elle de prendre ses aises. Elle est fort infirme ; mais, parce qu'elle a été élevée fort durement, elle s'accommode de mille choses que nous ne pourrions supporter. Elle est menacée d'un cancer: on ne peut guère le porter plus gaîment et avec plus de courage ; elle ne fait aucun remède, ne consulte point les médecins, souffre son mal avec patience et dit : J'aime autant mourir de cela que de la fièvre, puisque Dieu le veut. N'est-on pas bien heureux de s'accoutumer ainsi de bonne heure à la souffrance?
« J'ai été mariée à seize ans : on est ordinairement ravi à cet âge de faire sa volonté ; je croyais sottement que c'était faire la grande dame de m'appuyer, et de faire mille autres choses dont je me sens fort bien encore, et dont je suis bien fâchée. J'ai connu une vieille personne (c'était M'"^ la duchesse de Richelieu) bien plus raisonnable que moi sur cet article, et par conséquent plus heureuse : elle avait tellement l'habitude d'une contenance ferme, sans se permettre la moindre posture commode, qu'elle ne s'appuyait jamais, quelque malade qu'elle fût, et le plus qu'elle faisait était de se pencner un peu les bras ; alors on disait : Madame la duchesse, vous n'en pouvez plus.
c( Pourquoi, mes enfants, croyez-vous que je vous dise tout cela? C'est pour votre bien, afin de vous encourager à prendre l'habitude de vous contraindre, et de vous accoutumer à ne pas chercher vos aises; c'est un vrai moyen d'adoucir un peu la mauvaise fortune qui vous
2â MADAME Î)E MAiNTENON
attend peut-être ; et quand vous devriez avoir chacune trente mille livres de rente, je vous dirais encore les mêmes choses; car, en quelque état que vous vous trouviez, il vous sera très avantageux d'avoir été élevées un peu durement. »